II, \V
— Oui, capitaine, répondit le duc ; mais il est bien entendu que ces pleins pouvoirs ne sont valables que dans des limites du possible.
— Je le comprends ainsi, reprit Vent-en-Panne en souriant, d'ailleurs nous ne voulons aucunement vous mettre le pistolet sur la gorge.
— Hum I vous me le mettez passablement en ce moment.
— Eh ! eh! fit Vent-en-Panne de son air moitié figue, moitié raisin ; vos compatriotes seront bien ingrats s'ils ne vous sont pas reconnaissants, monsieur le duc. Si vous ne vous étiez pas si bravement jeté dans la mêlée, l'affaire était faite ; la ville prise, et nous n'aurions eu d'autre tracas que celui causé par l'embarras de nos richesses; sur mon âme, mon cher duc,* je vous avoue que vous avez eu là une singulière idée! vous ne pouviez pas me laisser m arranger avec ces braves gens, qui pas plus tard qu'hier n'auraient pas demandé mieux que de vous couper le cou ! Enfin voyons, il faut bien nous entendre, pour éviter des malentendus regrettables; en affaire, il n'y a rien de désagréable comme les malentendus, n'êtes-vous pas de cet avis, monsieur le duc?
— Oui, répondit celui-ci en souriant, mais avec vous, capitaine,* ils sont généralement difficiles.
— Bah! et pourquoi donc?
— Dame ! parce que vous avez l'habitude de vous expliquer si clairemen t, qu'il n'y a pas le moindre doute à avoir.
— Eh bien, voici comment il faut établir les bases de notre traité : 1° La ville se rachètera pour ne pas être brûlée et détruite de fond en comble ; 2° les négociants riches se rachèteront pour éviter que nous emportions leurs marchandises; 3° La population se rachètera pour éviter le pillage etc., etc. ; 4° la ville paiera une rançon pour le rachat de la flotte des îles Saint-Jean-de-Luz et de leur citadelle ; de la forteresse de la Vera-Cruz et de la liberté des prisonniers ; que dites-vous de cela, monsieur le duc ?
— Hum! je dis, mon cher capitaine, répondit le duc avec un sourire amer, que voilà bien des rachats;.* et tous ces rachats en bloc, forment la somme de?...
. — Oh ! un chiffre rond ; vingt millions de piastres.
Le duc fit un bond de surprise à l'énoncé de ce chiffre fantastique.
— Vous plaisantez? dit-il.
— M. le duc, répondit froidement Vent-en-Panne, je ne plaisante jamais, quand il s'agit d'affaires.
— Mais vingt millions de piastres, y avez-vous bien réfléchi ?
— En effet, monsieur le duc, vous avez raison, je n'y ai pas bien réfléchi ; j'ai oublié les vases sacrés, les ornements sacerdotaux, et les reliques contenues dans les églises et les couvents. En estimant tout cela cinq millions de piastres ; je ne crois pas me montrer bien exigeant. Continuez, monseigneur, je suis certain que grâce à vous, je me rappellerai ainsi peu à peu une foule de choses, que j'ai oubliées ou peut-être négli-, gées.
Le duc de la Torre se mordit les lèvres avec dépit.
— Mais enfin, monsieur, dit*il, vingt millions de piastres, c'est énorme !
— Pardon, monsieur le duc, permettez-moi de rectifier s'il vous plaît, ce n'est plus vingt millions, mais vingt-cinq, la différence est importante.
— Cependant il me semble, monsieur...
— Voyons, soyez de bonne foi, interrompit Vent-en- Panne avec bonhomie, vous trouvez ce chiffre de vingtcinq millions de piastres exorbitant; à première vue, en effet, il peut le paraître; mais en y réfléchissant bien,
. on est contraint de reconnaître combien il est mçdéré et dépourvu d'exagération.
— Ah 1 par exemple !
— Est-ce que vous vous chargeriez vous, monseigneur, pour vingt- cinq millions de piastres, de reconstruire une ville, de mettre à la mer six bâtiments de
premier rang tout armés, avec leurs équipages, d'élever des forteresses comme celle de Saint-Jean-de-Luz et celle de la ville? Allons, allons, monseigneur n'insistez pas ; c'est pour rien.
— Mais enfin, monsieur, ce que vous dites là peut être vrai jusqu'à un certain point; permettez-moi cependant de vous faire observer que ce n'est pas cela que nous discutons en ce moment.
— Oui, je le sais bien, nous sommes deux marchands, essayant cle nous défaire avantageusement de notre marchandise.
— Marchands ou non, mon cher capitaine, il y a une question à laquelle vous n'avez pas songé et qui mérite pourtant qu'on s'y arrête.
— Quelle est cette question? mon Dieu, je suis bon homme, je ne demande pas mieux que de traiter à l'amiable, moi!
— Eh bien, mais pour cela, il ne faut pas me mettre dans l'impossibilité de traiter avec vous.
— Pardon, monsieur le duc, où voyez-vous une impossibilité?
— Vous me demandez vingt-cinq millions!
— De piastres, c'est vrai, je vous demande vingt cinq millions de piastres.
— Pour vous les donner, il faut les avoir.
— Parfaitement raisonné.
— Je ne les ai pas.
— En êtes- vous bien sûr, monsieur le duc?
— Je puis vous le certifier, capitaine ; ce sont les notables eux-mêmes et les principaux négociants qui me l'ont affirmé sur l'honneur.
— Eh bien, monseigneur, permettez-moi de vous le dire, les notables et les principaux négociants de la Vera-Cruz vous ont trompé.
— Moi? : o
— Tout ce qu'il y a de plus trompé!
— Oh ! prouvez-moi cela, et alors !...
— Venez un peu par ici, monsieur le duc, et permettez-moi de vous dire deux mots à part.
— A vos ordres, monsieur.
Les deux hommes s'écartèrent de trois ou quatre pas.
— Eh bien? demanda le duc.
— Plus bas, monseigneur, fit Vent-en-Panne, ce que nous avons à nous dire ne doit pas être entendu; écoutez bien ceci : les deux principaux banquiers de la ville, le senor don Pedro Lozada et G iG , et le sefior don José Salazar Aguirre et C lc , ont en ce moment, dans un magasin secret que je connais, chacun quatorze millions de piastres en lingots d'or et d'argent ; le senor Santa- Gruz, a onze millions de piastres ; la Conducta de Plata, arrivée il y a trois semaines de Mexico, a apporté en lingots, neuf millions de piastres ; plusieurs autres négociants que je pourrais vous nommer, ont entre eux huit autres millions, je passe le menu fretin. Toutes ces sommes doivent être expédiées incessamment en Espagne sur les galions de Panama.
— Eh quoi, monsieur! s'écria le duc au comble de la surprise, il en serait ainsi?
— Je vous l'affirme sur l'honneur, monsieur le duc, vous me connaissez, je ne mens jamais.
— Oh ! si cela est I s'écria le duc d'un ton de menace.
— Cela est, reprit Vent-en-Panne en se rapprochant des autres .parlementaires, mais comme l'explication que je vous ai donnée a bien sa valeur, j'en suis fâché, monsieur le~ duc, les fripons doivent être punis, et ils le seront, je vous le promets, d'uno façon exemplaire.* Si d'ici à une demi-heure, trente millions de piastres en lingots d'or ne sont pas apportés sur le môle, et disposés pour être embarqués sur mes navires, dans trentecinq minutes je mets le feu aux quatre coins de la ville et j'ordonne le pillage.
— Monsieur, je vous en prie?
— Pas un mot de plus, monsieur le duc, je ne me suis
montré déjà que trop accommodant, j'ai jusqu'à un certain point outrepasse mes pouvoirs.
Il se tourna alors vers les capitaines David et Michel le Basque, dont les visages épanouis témoignaient d'une joie extrême et il ajouta ;
— Frères, c'est à vous de parler ; ratifiez-vous les conditions que j'ai imposées à M. le duc de la Torre?
— Oui, frère, répondit David, ces conditions nous paraissent très- modérées, nous pensons que tu ne dois les modifier en rien*
— C'est aussi mon opinion ; dit Michel le Basque, qui n'était pas causeur.
— Vous avez entendu, monsieur le duc ? vous avez dix minutes pour me répondre, si oui ou non mes conditions sont acceptées;
Les trois flibustiers saluèrent alors le duc, et firent quelques pas en arrière afin de lui prouver que la discussion était close, le duc salua et se retira ; après cinq minutes il revint.
— Eh bien? lui demanda Vent-en-Panne.
— Vous aviez raison ; moi je suis honteux pour mes compatriotes de leur mauvaise foi dans cette affaire. Vos conditions sont acceptées ; on va immédiatement procéder au transport de la rançon sur le môle.
— Le capitaine David ira avec vous, monsieur le duc, vous voudrez bien lui fournir une embarcation pour rejoindre la flotte ; tu m'as entendu, frère, ajouta-t-il en s'adressant à David, le traité est conclu, montrons aux Gavachos que nous savons loyalement exécuter les conditions que nous consentons ; hâte-toi de faire tout embarquer; surtout méfie-toi des Espagnols, à Carthagène ils ont essayé de nous faire passer des lingots de plomb recouverts d'une feuille d'or, ne nous laissons pas prendre à ces plaisanteries-là*
— Sois tranquille ; répondit David, ce n'est pas un vieux routier comme moi que l'on trompe.
— Messieurs, dit le duc, moi et six des principaux officiers espagnols, nous restons en otages, au milieu de
vous, quand tout sera terminé, vous vous retirerez sans être inquiétés ; nous voulons vous prouver que nous sommes loyaux.
— Je vous remercie au nom de mes compagnons, monsieur le duc, nous acceptons les otages ; quant à l'assurance que vous nous donnez de ne pas être inquiétés, nous n'avons aucune crainte à ce sujet; je plaindrais ceux qui essaieraient de nous retenir. Mais je ne veux pas faire de rodomontades et imiter en ceci vos compatriotes ; aussitôt nos affaires terminées nous nous retirerons. s
Ainsi que cela avait été convenu, les otages furent donnés, et le transport des lingots commença, non-seulement sous la surveillance du capitaine David, mais encore sous la protection beaucoup plus efficace, de cinquante flibustiers commandés par Michel le Basque.
Les Espagnols demeurèrent l'arme au pied, formés en bataillon carré sur la grande place ; de leur côté les flibustiers continuèrent à occuper tous les postes dont ils s'étaient emparés.
L'Olonnais n'avait pas osé intervenir pendant tout le temps qu'avaient duré les négociations, cependant il était en proie à une anxiété terrible ; il se figurait que tous ces délais accroîtraient encore les dangers auxquels les deux dames étaient exposées. 11 se contenait donc à grand'peine ; mais dès que l'entrevue fut terminée, il s'élança vers le duc qui venait de prendre congé de Vent-en-Panne et se préparait à se rendre sur le môle ; mais Vent-en-Panne arrêta le jeune homme au passage pour Vem brasser et se féliciter d'être arrivé assez à temps pour le sauver. L'Olonnais répondit de grand cœur aux embrassements de son matelot ; mais après l'échange de quelques paroles, celui-ci ne tarda pas à s'apercevoir de l'état de surexcitation du jeune homme,
— Que se passe-t-il? pourquoi es-tu agité ainsi? lui demanda-t-il.
L'Olonnais jeta un regard autour de lui; le duc avait disparu.
— Hélas! mon ami, répondit-il, tout ce que nous avons fait n'a servi qu'à précipiter la catastrophe que nous voulions prévenir.
— Explique-toi? tu m'inquiètes.
L'Olonnais comprit que mieux valait tout dire à son matelot, dont le secours, ou tout au moins les conseils pourraient lui être fort utiles.
— Pendant que nous surprenions la ville, dit-il d'une voix étouffée, à l'instant même où le duc oubliant généreusement toutes les insultes dont ses compatriotes l'avaient abreuvé, se mettait bravement à leur tête, des bandits s'introduisaient dans sa maison, assassinaient ses serviteurs et enlevaient sa femme et sa fille !
— Mille tonnerres! s'écria Vent-en-Panne en pâlissant, tu me vois brisé par l'indignation, nomme-moi ces hommes, matelots ! quels qu'ils soient, ils mourront!
— Ils ne sont pas des nôtres, ce ne sont pas des flibustiers, mais des Espagnols.
— Des Espagnols?
— Oui, des bandits de sac et de corde, ayant à leur tète notre plus implacable ennemi, le Ghat-Tigre en un mot!
— Elles sont entre les mains du Ghat-Tigre! s'écria Vent-en-Panne en proie à une émotion indicible ; alors nous n'avons pas un instant à perdre ! ce monstre est capable de tout ! il faut voler à leur secours! ah ! pourquoi ne m'as-tu pas prévenu plus tôt ?
— Eh, mon ami, je le voulais! mais pouvais-je interrompre les négociations? Les affaires publiques ne doivent-elles pas en toutes circonstances passer avant les affaires privées? :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Vent-en-Panne se cachant le visage dans les mains.
— Je te remercie, mon ami, de l'intérêt que tu portes à ce qui m'arrive ; dit l'Olonnais, se méprenant à la douleur terrible de Vent-en-Panne; je vois que tu m'aimes réellement.
— Oh! matelot 1 s'écria Vent-en-Panne d'une voix vibrante, ce qui t'arrive en ce moment me touche encore plus que toi-même!
— Que veux-tu dire ?
— Rien ! rien ! répondit-il en faisant un effort sur luimême pour reprendre son sang-froid ; ne m'interroge pas, tu sauras bientôt, trop tôt peut-être, ce que signifient mes paroles. Elles m'ont échappé, maintenant je regrette de les avoir imprudemment prononcées ; viens, suis moi, nous n'avons pas un instant à perdre, si nous voulons les sauver*
— Il me reste un espoir! dit vivement TOlonnais.
— Lequel? parle?
— Espoir bien faible à la vérité, mais enfin le bras le moins fort peut dans certaines circonstances servir d'égide ; j'avais chargé Fleur -de-Mai de prévenir ces dames de mon arrivée...
— Eh bien?
— La brave et loyale enfant, n'a pas voulu les abandonner ; elle les a suivies, malgré Je Chat-Tigre, qui n'a pas osé s'y opposer.
— Oui; fit Vent-en-Panne avec ironie, tu as raison de dire que cet espoir est bien faible ; que pourra faire la pauvre enfant? Rien que mourir! non, non! des hommes seuls, et des hommes résolus, réussiront à venger ces dames infortunées ; viens, te dis-je!
— 11 nous est impossible de rien tenter sans le duc de la Torre ; nous devons nous entendre avec lui au plus vite. D'abord, nous ignorons quelle direction ce bandit aura prise. Savons-nous seulement s'il a quitté la ville? Les portes et les poternes en étaient gardées, c'est vrai ; mais mieux que personne, nous savons, nous autres, combien il est facile de faire une brèche dans une muraille.
Vent-en-Panne confia alors le commandement au beau Laurent qui venait de les rejoindre ; il lui expliqua en quelques mots, quel était l'état des choses ; lui fit promettre d'exécuter ponctuellement et loyalement la
capitulation, puis après avoir fait à l'Olonnais et à Pitrians signe de le suivre, il se dirigea en toute hâte vers le môle, où il espérait rencontrer le duc ; il ne se trompait pas ; le duc surveillait rembarquement des lingots, embarquement qui s'exécutait activement, et selon toutes les probabilités, devait être terminé avant le coucher du soleil.
En apercevant Vent-en-Panne les sourcils du duc se froncèrent, il supposa que le chef des flibustiers venait s'assurer de l'exécution stricte du traité, et se sentit blessé de cette méfiance, que rien ne justifiait en effet ; mais les premiers mots prononcés par Vent-en-Panne dissipèrent son erreur, tout en le jetant dans un profond désespoir.
Selon son habitude, le vieux flibustier avait été droit au but, et lui avait en deux mots et sans circonlocutions, raconté ce qui s'était passé.
— Je vous accompagne, messieurs! s'écria vivement le duc. Cet homme doit être encore dans la ville, nous fouillerons toutes les maisons s'il le faut. Mon Dieu! est-ce donc là la récompense que je devais recevoir de mon dévouement! tandis que j'exposais ma vie pour sauver la ville, mes ennemis me portaient ce coup terrible !
.— Ne les accusez pas, M. le duc, lui dit franchement Vent-en-Panne ; vos ennemis ne sont pour rien dans celte affaire. Le Chat-Tigre, vous le savez, est votre ennemi personnel, comme il est le mien. C'est sa vengeance qu'il a voulu assurer, en s'emparant de la duchesse et de votre fille.
— C'est vrai ! murmura le duc avec accablement ; pardonnez-moi, mon ami ; j'ai la tête perdue; mais n'hésitons pas davantage ; chaque minute écoulée augmente le péril des deux êtres que j'aime le plus au monde ; je vais donner l'ordre aux otages de me suivre, afin de justifier aux yeux de tous, la résolution que je prends et dont les motifs doivent demeurer inconnus.
Vent-en-Panne fît un geste d'assentiment, le duc réu-
nit autour de lui les otages et ils retournèrent de compagnie vers la grande place ; au moment où ils atteignaient les premiers rangs des frères de la Côte, Venten-Panne remarqua qu'une certaine agitation régnait parmi eux.
— Que se passe-t-il donc? demanda-t-il au beau Laurent, qu'il vit se promenant de long en large d'un air de mauvaise humeur.
— Il y a, répondit celui-ci, que sur mon âme, tu es trop bon! ces misérables Gavachos se moquent de nous,
— Comment cela? qu'est-il arrivé?
— Il est arrivé qu'on a saisi un de ces drôles, au moment où il essayait de s'introduire dans la ville par une brèche de la muraille ; ce ne peut être qu'un espion de nos ennemis.
. — C'est probable ; dit Vent-en-Panne ; qu'en as-tu fait ?
— J'ai donné l'ordre qu'on l'amenât ici, je veux le faire fusiller devant le front de bandière des Gavachos, afin de bien leur montrer que nous ne les craignons point.
— Mais avant, ne serait-ce que pour la régularité de l'exécution, je crois, dit Vent-en-Panne, qu'Userait bon de constituer une commission militaire ; et de le soumettre à un interrogatoire en règle ; les otages m'accompagnent, ils assisteront au jugement de ce coquin, afin de témoigner plus tard, si cela est nécessaire, de la façon dont nous savons rendre la justice.
— Tu as peut-être raison, frère ; puisque tu es notre chef, charge-loi de ce soin, du reste voici l'homme en question que l'on amène.
Au même instant, une troupe d'une dizaine de flibustiers déboucha en effet de la grande rue et pénétra sur la place ; cette troupe conduisait un homme qui, malgré la situation précaire dans laquelle il se trouvait et le danger terrible suspendu sur sa tête, semblait si peu inquiet, qu'il riait et causait du meilleur cœur avec ceux qui le conduisaient.
L'Olonnais et Pitrians poussèrent un cri de surprise en reconnaissant cet homme.
— Il y a là quelque erreur ; s'écria vivement l'OIonnais ; cet homme n'est pas un espion?
— Lui ? jamais de la vie ! ajouta Pitrians ; c'est notre ami, nous lui avons les plus grandes obligations, si nous n'avons pas été assassinés dans quelque coin, c'est grâce à lui !
— En effet, s'écria le duc, je crois reconnaître cet homme.
- — Caballeros, j'ai bien l'honneur de vous saluer ; dit en souriant Pedro Garcias, car le prétendu espion n'était autre que le digne haciendero.
— Comment se fait-il, mon cher don Pedro, lui dit l'Olonnais après lui avoir courtoisement rendu son salut, comment se fait-il que vous nous arriviez avec une pareille escorte, et sous le coup d'une accusation capitale ?
— Oh ! c'est bien facile à vous expliquer ; j'avais absolument besoin de vous voir, pour vous annoncer une nouvelle de la plus haute importance ; si je m'étais tout bêtement présenté aux caballeros Ladrones qui gardent si soigneusement les portes, et que je leur eusse dit pourquoi je voulais entrer, ils m'auraient appelé imbécile, et sans doute m'auraient gardé sous clé ; cela ne faisait pas mon affaire ; je ne fis ni une ni deux, je feignis de vouloir m 'introduire en cachette dans la ville, tout en ayant bien soin de m 'arranger de façon à me faire prendre ; cela ne manqua pas ; je fus naturellement accusé d'être un espion ; ces caballeros ont eu l'obligeance de me conduire tout droit ici; c'était justement ce que je désirais ; aussi je ne fis pas la moindre observation.
— Matelot, dit l'Olonnais à Vent-en-Panne, Pitrians et moi, nous répondons de cet homme corps pour corps. Il nous a rendu les plus grands services*
— Vous êtes libre, senor ; quant à vous, frères, retournez à votre poste.
— Merci, caballero, je n'attendais pas moins de votre justice, dit le Mexicain ; vous allez voir à présent que vous n'avez pas obligé un ingrat.
— Nous vous écoutons, senor ; s'écrièrent curieusement les quatre hommes.
— Mon récit sera court, mais intéressant, je l'espère ; à deux lieues d'ici, au milieu d'une Forêt-Yierge se trouve une aldëa presque ignorée, qui n'est en somme qu'un rendez-vous de contrebandiers et qu'on nomme El Potrero ; dans cette aldea, il existe une hacienda dont la construction remonte à la conquête, c'est une espèce de maison forte : malgré son état de délabrement, elle peut encore, bien défendue, résister à un coup de main. Il y a quelques heures, je buvais dans une tienda 7 où certaines affaires urgentes exigeaient ma présence, quand je vis arriver à Taldea une vingtaine de drôles, tous à cheval, escortant'une litière fermée ; ces bribones que je connais tous, avaient pour chef un bandit de leur espèce, que je connais encore mieux et que Ton nomme el Gato-Montès ; ma surprise fut grande, lorsque la litière s'étant arrêtée, j'en vis descendre une jeune fille, à laquelle, sur la prière de votre ami Pitrians, j'avais servi de guide la nuit dernière, pour entrer dans la ville, et pénétrer dans la prison de cet autre camarade; et il désigna TOlonnais.
— Fleur-de-Mai ! s'écrièrent les flibustiers.
— Oui, reprit le Mexicain, je crois que tel est son nom, une charmante jeune fille ressemblant bien plus à un ange qu'à une femme, et qui avec cela parait aussi brave et aussi résolue que n'importe quel homme ; je ne pus lui parler ; mais elle m'aperçut ; le regard qu'elle échangea avec moi était tellement significatif, que cela me suffit ; je compris qu'elle avait besoin d'un prompt secours ; je montai aussitôt à cheval, pour venir à la Vera-Cruz, résolu à trouver mes deux braves amis, n'importe par quel moyen. Voilà mon histoire, caballeros,
— Allons, allons, dit Vent-en-Panne, Dieu est pour nous! merci, caballero, ajouta-t-ilen serrant chaleureu-
sèment la main du Mexicain, mes amis et moi, nous vous devons beaucoup, nous ne l'oublierons pas.
— Que voulez-vous faire? demanda le duc.
— Pardieu! monter à cheval, et nous rendre au Potrero .
— Oh, Dieu! dit tristement le duc, pourquoi nepuisje vous accompagner.
— Qui vous en empêche?
— Ne suis-je pas votre otage ?
— Raison de plus ; vous et ces caballeros, s'ils y consentent, vous partirez avec nous ; ainsi il n'y aura pas de malentendu possible, nous ne courrons le risque ni les uns, ni les autres d'être accusés de trahison. Est-ce convenu, senores?
— De grand cœur senor, répondit un des officiers au nom des autres, je vois que vos intentions sont loyales ; nous serons heureux de nous associer; à la bonne action que vous voulez faire.
Pendant que Vent-en-Panne -s'entretenait ainsi avec le duc et ses officiers; que de son côté TOlonnais pressait don Pedro Gareias de questions ; Pitrians qui ne parlait pas beaucoup mais avait l'habitude d'agir vivement quand les circonstances l'exigeaient, avait choisi parmi ses compagnons une quarantaine des plus déterminés, sur lesquels il savait pouvoir compter en tout et pour tout. De plus il avait fait amener de bons chevaux. Si bien que lorsque Vent-en-Panne et l'Olonnais songèrent à organiser définitivement l'expédition, ils n'eurent plus qu'à se mettre en selle, et à adresser à Pitrians des compliments, que celui-ci reçut avec la plus grande satisfaction.
Sur la prière de Vent-en-Panne, don Pedro Gareias se plaça en avant de la troupe qui s'ébranla aussitôt et s'élança au galop dans la direction du Potrero.
OU LA DUCHESSE DE LA TORRE ET LE ' CflÀT-TIGRE ONT UNE EXPLICATION DÉLICATE
La journée presque tout entière s'était écoulée ; il était près de cinq heures du soir.
Depuis leur arrivée au Potrero, arrivée qui avait eu lieu vers neuf heures du matin, les trois dames étaient demeurées confinées dans leur appartement, sans avoir été inquiétées par leur ravisseur.
Personne n'avait essayé de pénétrer jusqu'à elles ; les caméristes avaient eu la liberté laplus entière de \aquer aux soins du ménage.
Le corps de logis servant de prison aux trois* dames, semblait avoir été totalement abandonné par les Mexicains; aucune sentinelle n'avait été posée; le silence le plus profond, la solitude la plus complète, régïiaientdans cette immense demeure qui devait, sans nul doute, être en* lourée de gardiens vigilants, mais qui semblaient s'étudier à rester invisibles.
Livrées à elles-mêmes, les trois femmes étaient en proie à une anxiété profonde ; anxiété d'autant plus terrible qu'elles ignoraient ce qui se passait au dehors ; et qu'elles se perdaient en conjectures sur le sort que leur réservait l'homme, qui s'était si audacieusemenl emparé d'elles.
C'était en vain que Pleur-de-Mai essayait de réveiller leur courage et de leur rendre un peu d'espoir ; les consolations qu'elle leur avait prodiguées, lors de leur ar-
rivée au Potrero, consolations qu'elles avaient presque acceptées d'abord, et par lesquelles elles s'étaient laissées séduire ; perdaient de leur valeur à leurs yeux, au fur et à. mesure que les heures s'écoulaient, lentes et monotones, sans que le plus léger indice leur révélât l'approche du secours qu'elles appelaient de tous leurs
vœux,
La mansuétude du Chat-Tigre, la solitude dans laquelle il laissait ses prisonnières, ajoutaient encore à l'épouvante de celles-ci; tant cette conduite leur semblait étrange delà part d'un pareil homme. Depuis plus de trois heures pas un mot n'avait été prononcé entre les trois femmes ; elles étaient assises, mornes, pensives, leurs yeux sans regards fixés devant elles ; se laissant envahir par cette apathique tristesse des cœurs brisés, sans môme essayer de lutter et s'abandonnant machinalement à leur désespoir.
Seule Fleur-de-Mai ne désespérait pas ; la brave et fière enfant avait pris au sérieux son rôle de protectrice; elle ne comprenait rien aux craintes exagérées de ses compagnes ; réduite au silence par leur apathique résignation, elle avait cessé ses consolations inutiles ; mais son courage n'avait pas faibli ; elle se creusait la tête pour découvrir un moyen, sinon de sauver, du moins d'améliorer la position de celles que l'Olonnais lui avait confiées !
• — Cela ne peut durer ainsi plus longtemps ; s'écriat-elle tout à coup, en frappant avec. force la crosse de son gelin contre le parquet.
À ce bruit, qui rompaitbrusquement le cours de leurs pensées, les deux dames tressaillirent, comme si elles se fussent réveillées en sursaut ; elles relevèrent la tète, en fixant un regard interrogateur sur la jeune fille sans cependant prononcer une parole*
— Oui, je le répète ; cela ne peut pas durer plus longtemps! reprit Fleur-de-Mai, charmée dans son for intérieur d'avoir enfin réussi à éveiller l'attention de ses compagnes ; il faut que nous sortions, coûte que coûte,
de cette situation, et je le jure, nous en sortirons!
— Avez-vous donc, trouvé un moyen? lui demanda doucement la duchesse.
— Non ; je le cherche ; mais il est évident que je le trouverai bientôt, dans tous les cas, il est important que nous sachions ce que Ton veut faire de nous ; puisque le Chat-Tigre s'obstine à ne pas nous le dire, je vais le lui demander, moi.
— Eh quoi ! s'écria la duchesse ; vous allez nous laisser seules ici?
— Il le faut! je ne veux pas rester la nuit dans ce coupe-gorge, où nous n'avons rien pour nous défendre; où l'obscurité venue, nous serons complètement au pouvoir de ces misérables ; cela ne peut pas être. Si cruel et si scélérat, que soit le Chat -Tigre, il doit par quelque point se rattacher à l'humanité ; peut-être en m'expliquant franchement avec lui, réussirai-je à le faire rentrer en lui-même, et à lui faire comprendre ce que sa conduite a d'odieux et d'infâme,
— Vous vous abusez, chère enfant, reprit la duchesse en hochant tristement la tète ; cet homme est une bête féroce ; rien ne parviendra ni à le toucher ni à l'attendrir ; peut-être en tentant cette épreuve, augmenterezvous encore l'horreur de notre captivité, et vous exposerez-vous vous-même à sa colère.
— Eh bien soit! j'en courrai les chances! s'écria résolument la jeune fille.
- — Mais au moins, reprit la duchesse avec prière, attendez encore ; d'un moment à l'autre cet homme peut se résoudre à venir; ne vaut-il pas mieux prendre un peu patience que d'exhalter sa colère, en lui demandant des explications qu'il refusera de donner, s'il croit qu'on veut les lui imposer?
— Non, non, dit Fleurde-Mai en secouant la tête; ma patience est à bout ; depuis quatre ou cinq heures que je suis enfermée dans cette prison, il me semble que j'ai vieilli de dix ans. Je suis une enfant des forêts moi, il me faut le grand air et la liberté ; je ne respire pas,
derrière ces épaisses murailles cjui laissent à peine pénétrer un pâle rayon de soleil, et sous ces immenses voûtes. J'ai assez attendu, j'ai trop attendu même; le Ghat-Tigre dût-il me plonger son poignard dans la poitrine, j'aurai avec lui cette explication, et cela à l'instant même.
— Puisque rien ne peut vous retenir, mon enfant, allez donc; murmura Ja duchesse, et que Dieu vous protège ! mais je crains que non-seulement votre généreuse tentative soit inutile, mais encore , je vous le répète, qu'elle tourne contre vous.
— Elle sera ce qu'il plaira à Dieu, madame ; quant à moi, ma résolution est prise, je n'en changerai pas. Allons, prenez courage! Je ne sais pourquoi, mais j'ai le pressentiment que cette odieuse affaire se terminera mieux que nous ne l'espérons tous.
Un pâle sourire glissa sur les lèvres blêmes des deux dames, qui courbèrent la tête sans répondre.
Fleur-de-Mai leur jeta un regard de tendre compas* sion, puis elle quitta le salon et se dirigea vers l'antichambre ; pour se mettre à l'abri de toute surprise, nous avons dit que les dames avaient laissé ouvertes toutes les portes de communication de leur appartement et s'étaient installées dans la pièce du milieu ; la duchesse et sa fille, des places qu'elles occupaient, pouvaient donc suivre de l'œil Fleur-de-Mai jusqu'à la porte de l'antichambre; lorsque la jeune fille arriva à cette porte, elle posa la main sur le loqueteau et fit un. mouvement assez brusque pour ouvrir ; mais la porte résista, bien que lé loqueteau fût levé ; elle était iermée en dehors.
— C'est vrai; j'oubliais que nous sommes prisonnières ; fit la jeune fille en souriant*
Elle appliqua alors sur le bas de la porte un vigoureux coup de crosse, qui en fit trembler tous les ais et produisit un bruit formidable.
— il viendra peut-être, en l'appelant de cette façon! reprit-elle.
Et elle se disposa à porter un second coup, mais en ce moment elle en tendit -m archer au dehors.
— Holà, quelqu'un? cria-t-elie. *
— Que voulez-vous? pourquoi faites-vous ce tapage infernal? répondit la voix du Chat-Tigre,
— Parce que je veux avoir une explication avec vous,
— Vous? Fleur-de-Mai?
— - Oui, mais ouvrez ; je ne Suis pas d'humeur à faire la conversation à travers une porte ; oui ou non, voulez vous me-donner l'explication que je vous demande?
— Pourquoi non, si c'est possible? je venais précisément dans l'intention de causer avec vos compagnes.
— Eh bien alors, ouvrez.
Une clé grinça dans la serrure, la porte s'ouvrit.
— Venez ; dit le Chat-Tigre.
— Non pas, répondit vivement la jeune fille en faisant un pas en arrière, entrez au contraire ; cette explication nous l'aurons ici ; je vous connais, à présent, Chat- Tigre, vous ne me tromperez plus.
— Tu es folle, enfant, pourquoi essayerais-je cte te tromper?
— Parce qu'il est dans votre nature de prendre des voies détournées ; que de plus vous êtes très-contrarié de me voir auprès de ces dames ; vous ne demanderiez pas mieux que de vous débarrasser de moi*
Le bandit haussa les épaules.
— Que m'importe votre présence, fît-il ; voyons, qu'avez- vous à me dire, parlez ?
— J'ai à vous dire que je ne vous reconnais pas le droit de ni'enfermer entre quatre murs.
— Qui vous empêche de vous en aller? partez, vous êtes libre.
-- Soit ; mais je ne puis partir seule.
— Ceci est une autre affaire ; ces .dames resteront ici ; du moins jusqu'à nouvel ordre.
— Chat-Tigre, vous êtesfoul la passion vous aveugle, vous ne songez pas au danger terrible dont, en ce mo-
ment vous êtes menacé ; vous vous imaginez avoir conduit cette expédition avec toute la prudence nécessaire ; vous vous figurez que vos précautions ont été si bien prises, qu'il sera impossible de retrouver vos traces, et que vous pourrez mener à bonne fin une entreprise, selon vous si bien commencée.
— En effet ; répondit-il avec un sourire goguenard, je le crois ainsi.
— Eh bien ! vous vous trompez, Chat-Tigre ; je vous le dis dans votre propre intérêt ; votre retraite est connue de vos ennemis, ils ont retrouvé vos traces, ils accourent vers vous ; peut-être avant une heure, serez-vous cerné par dee.^rces considérables, et la fuite vous deviendrat-elle impossible.
— Misérable enfant I s'écria-t-il en frappant du pied avec colère, qui te fait parler avec celte assurance.
— La certitude que j'ai, que tout est ainsi; réponditelle froidement.
— M'aurais-tu trahi?
Elle sourit dédaigneusement.
— Qui sait? répondit-elle avec ironie ; ne suis-je pas descendue de la litière à la porte de la venta? plusieurs hommes étaient rassemblés là; peut-être dans le nombre s'en est-il trouvé un qui me connaît ; cela ne suffirait-il pas?
— Allons, je suis fou d'écouter ces billevesées, et de prêter ainsi l'oreille aux divagations d'une innocente! chère enfant, ajouta-t-il, jeté remercie des bons avis que tu me donnes, malheureusement ils viennent trop tard ; quoi qu'il advienne, ce que j'ai résolu sera.
— Prends garde!
— Bien ! bien ! c'est entendu ; mais sache bien ceci, Fleur-de-Mai, ma mignonne, si Ton m'attaque, je ferai une si vigoureuse résistance, que ce seront de hardis compagnons, ceux qui oseront me tenir tôle. Laisse-moi passer, je désire dire quelques mots à M me la duchesse delà Torre.
— A ton aise, Chat-Tigre ; il n'y a pire sourd que ce-
lui qui ne veut pas entendre. Que le sang répandu retombe sur ta tête.
— Amen! de tout mon cœur! chère petite, dit-il en riant.
Et passant devant la jeune fille, il se dirigea à grands pas vers le salon où se tenaient les deux dames ; Fleurde-Mai le suivit machinalement. En apercevant le Chat- Tigre, les dames se levèrent; le bandit salua respectueusement, ot s'inclinant devant la duchesse :
— Madame, lui dit il, daignerez-vous m'accorder un entretien particulier de quelques minutes?
— Un entretien particulier, monsieur? répondit la duchesse avec hésitation ; je n'ai rien à entendre de vous, que ne puissent entendre les personnes qui m'accompagnent.
— Je vous demande pardon d'insister, madame ; mais il est indispensable que ce que j'ai à vous dire ne soit entendu que de vous seule et de moi.
— Monsieur, je ne comprends pas.
— Oh! vous n'avez rien à redouter de ma part, madame ; je me souviens que j'ai été gentilhomme ; quel que soit le résultat de cet entretienne ne sortirai pas vis-à-vis de vous des bornes du plus profond respect; je vous en donne ma parole ; mais je vous le répète, madame, il est indispensable que nous ayons cet entretien. J'ajouterai, madame, qu'il est de votre intérêt que ce que; nous dirons ne soit pas entendu par d'autres.
Fleur-de-Mai fit alors un pas en avant*
— Accordez à cet homme ce qu'il vous demande, ditelle ; ne redoutez rien de lui Votre fille et moi, nous nous tiendrons dans le salon voisin ; tout en demeurant ainsi hors de la portée de la voix, nous ne vous perdrons pas un instant de vue.
La duchesse sembla réfléchir pendant un instant, puis enfin, elle releva la tète et fixant un clair regard sur le Chat-Tigre: * *
— Cet arrangement vous convient-il, monsieur? lui demanda-t-elle.