ET CE QUI S'Y PASSA
Le programme proposé par don Pedro Garcias et accepté par les deux frères de la Côte, avait été exécuté de point en point.
Après la promenade à l'Âlameda, on s'était rendu à l'Ordinaire, où l'Olonnais eut l'occasion de s'assurer que les craintes manifestées par l'haciendero à son sujet et à celui de Pitrians, étaient loin d'être dénuées de fondement.
A leur entrée dans la salle commune, plus d'un regard soupçonneux fut dirigé vers eux ; plus d'une parole fut prononcée à voix basse, qui sans doute avait trait à leur apparition inattendue.
Les frères de la Côte, sachant qu'ils devaient passer une partie de la nuit au dehors, s'étaient munis cha-
cun d'un machete, espèce de sabre droit à lame trèslarge, attaché aux hanches par un ceinturon en cuir, et retenu par un anneau de fer en guise de fourreau ; de plus ils avaient caché dans leur ceinture de crêpe de Chine, un poignard et une paire d'excellents pistolets.
Nous ne parlerons que pour mémoire du zarape, cette couverture fendue au milieu qui sert de manteau aux Mexicains; que dans le jour ils portent sur l'épaule, mais dont au besoin, ils se font un bouclier.
La façon dont on les avait accueillis, à leur entrée à rOrdinire,a avait légèrement inquiété TOlonnais; on comprend qu'il ne se souciait pas d'avoir une querelle, dont le résultat ne pouvait qu'être désavantageux pour son compagnon et lui.
Aussi fut-ii agréablement surpris, lorsqu'au bout d'un quart d'heure, la conversation devenant presque générale entre les convives, ceux-ci ne semblèrent plus s'occuper que de leurs affaires particulières, et parurent avoir totalement oublié les étrangers.
De plus, vers la fin du repas, certains des convives, après quelques mots échangés à voix basse avec l'haciendero, entamèrent une courte conversation avec les deux arrieros,sans leur témoigner aucune aigreur.
Enfin, le dîner terminé, les trois hommes payèrent leur écot et sortirent, avec la satisfaction de voir que les saluts qu'ils distribuaient, leur étaient courtoisement rendus.
— A présent, d^t don Pedro à ses amis, nous allons, si vous le voulez bien* nous rendre au Velorio.
— Nous sommes à vos ordres, senor, répondit l'Olonnais.
— A propos, ètes-vous armés?
— Armés? pourquoi faire? se récrièrent les deux jeunes gens.
— Pour rien ,fit l'haciendero avec une nuance d'embarras; vous le savez, il est bon d'être prudent.
— Est-ce que par hasard, dans l'endroit où vous
nous conduisez, senor, nous avons quelque chose à redouter?
— Pas la moindre que je sache ; mais les têtes sont chaudes après boire; une querelle s'élève sans qu'on sache pourquoi ; à mon avis, il est toujours bon d'être en mesure de se défendre,
— Oh! quant à cela, soyez tranquille; sans compter nos macbetes, que vous voyez, nous portons d'autres armes avec lesquelles, nous saurions au besoin nous faire respecter.
— Alors en avant et à la garde de Dieu! surtout laissez-vous guider par moi?
— Vous serez satisfait; d'autant plus que nous ignorons complètement, où vous nous conduisez, et que d'après ce que vous nous dites, nous croyons comprendre qu'il est surtout important pour nous, de veiller sur nos gestes et sur nos paroles.
— C'est plaisir d'avoir affaire à des gens intelligents> comprenant à demi-mot ; dit l'haciendero, en éclatant du gros rire dont il avait l'habitude.
Au temps de la domination Espagnole, le Mexique était tout différent de ce qu'il est aujourd'hui; il serait même impossible d'établir une comparaison quelconque entre son état actuel, et celui où il se trouvait alors.
La population était courbée sous un joug de fer; les • lois exécutées avec une rigidité implacable.
Cependant, comme il fallait laisser dans Jes grandes villes et les ports de mer, une soupape aux passions exhubérantes de ces natures méridionales, il existait, tolérées plutôt qu'autorisées par la police, dans les bas quartiers des villes et des ports, des maisons plus que suspectes, repaires de drôles de la pire espèce, rebut de la population ; gens de sac et de corde qui ve- . naient là eh toute sûreté, dissiper le produit de leurs rapines et ourdir leurs trames criminelles.
Ces espèces de Tapis-}ranc$ } pour nous servir d'une expression française qui rend parfaitement notre pen-
sée, étaient, même à l'époque dont nous parlons, si redoutés de tous les honnêtes gens, que les Celadores, Veladores, Serenos, et autres agents delà sûreté publique, s'en écartaient avec le plus grand soin ; ce n'était qu'à leur corps défendant, que parfois, ils se risquaient à en approcher; et seulement lorsqu'ils se supposaient assez nombreux pour résister efficacement aux attaques des bandits, qui pullulaient aux alentours de ces bouges sinistres.
Si parfois, pendant la nuit, le bruit d'une rixe parvenait jusqu'aux Celadores postés aux angles des rues, ceux-ci se gardaient bien d'essayer une intervention, toujours mal reçue, et pouvant avoir pour eux des conséquences terribles.
Le lendemain, on ramassait un ou deux cadavres, gisant dans ces canaux fangeux qui foisonnaient alors, ou dans quelques égouts ; et tout était dit.
Parmi ces établissements, les plus redoutables étaient ceux qu'on nommait les Velorîo$> parce qu'ils se cachaient sous une apparence honnête et affectaient des dehors respectables, qui trompaient nombre d'individus.
L'endroit où don Pedro Garcias conduisait ses deux amis était, ainsi qu'il l'avait dit lui-même, le Velorio le plus renommé de la Vera-Cruz; c'est-à-dire celui où se réunissait de préférence l'écume de cette population flottante, composée des gens sans aveu de toutes les provinces delà nouvelle Espagne, et de matelots déserteurs des navires arrivés d'Europe, et recrutés un peu au hasard, sur les quais du Ferrol, de Cadix ou de Malaga,
Ce Velorio était nommé le Velorio de las Ventanas et était situé dans le Callejon de VEnsenada.
Le Callejon de TËnsenada était une ruelle borgne, ou plutôt aveugle, s'ouvrant derrière la cathédrale et aboutissant à la rivière.
Cette ruelle, étroite, fangeuse, où le soleil ne pénétrait jamais, était bordée de masures presque en ruines, habitées par la lie de la population.
Dans le jour cette ruelle avait un aspect sinistre ; la nuit c'était un coupe-gorge.
A l'endroit où aboutissait cette ruelle, la rivière détournée de son cours formait un angle obtus, d'où partait un bras, qui, une centaine de pieds plus bas, revenait se réunir à son premier lit.
Le Velorio de las Ventanas s'élevait un peu au-dessus de l'endroit où ce bras factice avait été formé; il était bâti, partie en terre ferme, partie sur pilotis, sur le bord de la rivière et aboutissait à la rive même de ce bras, dont nous avons parlé.
C'était une maison assez grande, d'aspect sombre, percée au dehors, de quelques rares fenêtres et sur les Azoteos de laquelle, pendant la nuit, des molosses furieux ne cessaient de courir, en hurlant à la lune.
Don Pedro Garcias s'arrêta devant cette maison; pour la faire plus facilement reconnaître de ses habitués, on avait placé au dessus de sa porte vermoulue, un transparent ou retablo, représentant les âmos du purgatoire, peintes à la manière fantaisiste de Callot, et derrière lequel brûlait un candil fumeux.
— Nous sommes arrivés, senores, dit don Pedro, en se tournant vers ses amis.
— Hum! fit Pitrians, l'aspect de la maison ne prévient guère on sa faveur.
— Bon! fit en riant l'haciendero, qu'est-ce que co sera donc, quand vous verrez l'intérieur.
— Alors.ajoutal'Olonnais^ous nous avez conduits dans un véritable coupe-gorge.
— Mon Dieujenesaurais trop vous dire; reprit le Mexicain, avecune candeur affectée; ilyadupouret du contre,
— Oui; mais je crois que le pour l'emporte ; après tout nous en jugerons.
— Dans tous les cas, ajouta Pitrians, pour plus de sûreté, j'aurai toujours une main sur mon machete et l'autre sur ma bourse.
— C'est une précaution qui ne saurait nuire ; reprit don Pedro ; entrons-nous ?
— Comme il vous plaira!
Le Mexicain retira alors son couteau de sa botte, et avec le pommeau, il en frappa la porte à trois reprises, en laissant un certain intervalle entre chaque coup.
Les chiens de l'azotea hurlèrent avec fureur à J appel de don Pedro; d'autres hurlements se firent entendre à Tintérieur de la maison, mêlés au bruit d'un pas lourd qui se rapprochait rapidement, et à la voix rauque d'un homme essayant d'apaiser les abois saccadés du chien,, que probablement, il avait pour compagon.
Il y eut un certain grincement de ferraille ; puis par rentre-bâillement de la porte apparut d'abord une tète au visage chafouin, aux yeux torves et aux cheveux ébouriffés, et ensuite, une main armée d'une lanterne.
Nous disons que la porte s'entr'ouvrit seulement, parce que dans toutes les colonies espagnoles, les portes des maisons sont munies à l'intérieur d'une chaîne qui ne leur permet de s'ouvrir que d'un pied> ou un pied et demi au plus ; précaution usitée pendant la nuit contre les voleurs, de tout temps fort nombreux dans ces régions si généreusement chauffées parle soleil.
Ce fut en hésitant, que l'homme à la mine chafouine, avança son gracieux visage dans rentre-bâillement de la porte.
Après avoir, au moyen de sa lanterne, cherché à reconnaître les arrivants, il leur dit d'une voix enrouée dont les intonations rauques ressemblaient à Tébrouement d un chien enrhumé, et que nous ne saurions mieux comparer qu'à la voix devenue typique de l'un de nos principaux journalistes parisiens actuels :
— Que ^diable vous emporte, vous autres Lne pouviez-vous pas rester tranquillement chez vous, au lieu de venir, à cette heure de nuit, troubler d'honnêtes gens dans leur demeure?
— AllonSj allons, tio matatrh, ne me reconnaissezvous pas? Je suis votre ami don Pedro Garcias, caraï ! j'ai droit à une bonne réception ainsi que les amis que j'amène! ne nous laissez pas plus longtemps dehors;
faites-nous le plaisir d'enfermer votre chien ; il souffle sous la porte, comme s'il sentait la chair fraîche.
— Ah ! ah ! fit l'autre avec un hideux sourire, c'est vous, don Pedro ; soyez le bienvenu, il y a longtemps qu'on ne vous a vu par ici ; vous n'étiez donc pas à la Vera-Cruz ?
— C'est bon, amigo ; pas de conversation au clair de la lune ; la rue n'est pas sûre ; ouvrez ou que le diable vous emporte !
— Un peu de patience ; m'y voilà ; ne craignez rien du chien, il aboie, mais il ne mord pas.
En parlant ainsi, le seîïor matatrès défit la chaîne, et ouvrit la porte tout juste assez pour laisser passer les trois hommes ; puis il la referma et la verrouilla consciencieusement derrière eux.
LTOlonnais et son compagnon, en voyant l'influence dont semblait jouir le Mexicain dans cette caverne, et l'importance qu'il se donnait, commencèrent à prendre de lui une certaine opinion ; mais comme tous les Mexicains sont plus ou moins voleurs, contrebandiers ou prompts à la navaja, l'impression qu'ils éprouvaient fut plutôt bonne que mauvaise ; elle leur fit espérer que le digne haciendero serait un homme avec lequel ils pourraient facilement entrer en arrangements.
Les visiteurs se trouvaient alors dans un zaguan qu'un candil agonisant et ne lançant plus que de rares jets de lumière avait la prétention d'éclairer ; heureusement leur introducteur était un habitué de la maison, il en connaissait les détours.
Don Pedro ne s'inquiéta nullement de cette obscurité crépusculaire qui ne faisait que rendre les ténèbres visibles, et faisant signe à ses compagnons de le suivre, il traversa le zaguan, appuya sur la gauche dans une petite cour venant à la suite, et s'arrêta devant une espèce d'échelle de meunier, décorée du nom pompeux d'escalier, et qui seule établissait une communication entre le sol et le premier étage.
Un second candil, non moins fumeux que les autres
et placé au bas de l'escalier devant une statue informe de Nuestra Seïlora de Guadalupe, patronne du Mexique, était censé éclairer à la fois la cour et l'escalier.
L'entrée était torte et d'accès difficile, comme le dit Mathurin Régnier, dans son pittoresque langage, tous autres que des marins eussent hésité à gravir ces degrés chancelants, où l'on risquait fort de se rompre le cou.
Pourtant les trois hommes atteignirent sans encombre le premier étage.
Là, ils s'arrêtèrent devant une porte soigneusement fermée, au-dessus de laquelle s'étalait un nouveau transparent, portant cette burlesque ou plutôt ironique inscription, en lettres de deux pouces : Sociédad f?*aternal de Iqs amigos de la Sabidaria^ c'est-à-dire Société fraternelle des amis de la Sagesse.
Ayant que d'entrer, le Mexicain s'arrêta un instant et fc dit â voix basse :
— r Attention, senores ; surtout, quoi que vous voyez, quoi que 'vous entendiez, ne vous étonnez de rien.
— Soyez sans inquiétude, répondirent les deux hommes d'une seule voix.
Cependant les membres de la Société fraternelle des amis de la Sagesse menaient grand bruit de l'autre côté de la porte. Les échos d'un effroyable vacarme parvenaient parfaitement à l'extérieur: c'était un tohu-bohu de chants, de cris, de jurons, se heurtant continuellement dans l'air, mêlés aux sons discordants d'une musique criarde qui malgré de consciencieux efforts ne réussissait pas toujours à dominer le tapage.
Don Pedro leva le loquet ; la porte s'ouvrit.
Un spectacle étrange s'offrit alors aux regards des trois hommes.
Ils avaient devant eux une immense salle dont le fond était occupé par une large estrade, sur laquelle une quinzaine de musiciens, ou soi-disant tels, s'escrimaient à qui mieux mieux, en jouant de toutes leurs forces de divers instruments, sans paraître se soucier le moins
du monde, de l'air qu'ils étaient censés déchiffrer et que du reste il était impossible de reconnaître.
Une centaine d'individus drapés dans des guenilles sordides, devant lesquelles Callot se serait pâmé d'aise, étaient réunis là et jouaient, chantaient et buvaient; le milieu de la salle était rempli par une grande table de forme ovale, recouverte d'un tapis vert, brûlé et taché de graisse en maints endroits, et sur laquelle dix grands chandeliers de fer blanc, contenant de longs cierges de suif jaune étaient solidement vissés; cette table était entourée de joueurs debout ou assis; lesalbiires ou partie de monte se succédaient avec une rapidité inouïe ; cependant quoique le jeu parût fort animé et beaucoup intéresser tous les joueurs, on ne voyait .que de rares pièces d'argent sur le tapis, et pas une seule pièce d'or ; à droite ou à gauche, de distance en distance, des tables étaient scellées dans. le mur et garnies de bancs ;sur lesquels de faméliques buveurs dégustaient toutes espèces de boissons, depuis le Tepache et le Putque, jusqu'aux vins d'Espagne fabriqués à Mexico, mais qui, grâce à leurs noms pompeux, étaient acceptés comme authentiques. Une vingtaine de candils fumeux posés sur les bras de Fers scellés dans le mur, compilaient tant bien que mal l'illumination. Les poutres du plafond disparaissaient presque sous le nuage de fumée exhalé par les cigares et les cigarettes et qui ondulait incessamment comme les flots de la mer.
A droite, et à gauche de cette salle, vers le milieu, s'ouvraient deux salles plus petites ; la première était spécialement réservée aux joueurs de loto, gens assez paisibles d'ordinaire ; la seconde à ceux des habitués de la maison, qui pour un motif quelconque désiraient causer sans être interrompus.
On a souvent répété que les Espagnols ont le talent de se draper dans une ficelle, ce mot ironique semblait presque une vérité, quand on considérait attentivement les gens réunis dans cette salle. Rien qu'à voir leurs mines farouches, leurs traits rébarbatifs et les armas
qu'Us étalaient fièrement, il était impossible.de ne pas les reconnaître, au premier coup d'oeil, pour des coupejarrets émérites.
11 y avait là de tout : des muletiers, des marchands, des soldats et jusqu'à des moines ; ceux-ci même étaient les plus bruyants et les plus querelleurs.
L'entrée des trois hommes produisit un certain effet; beaucoup des habitués de ce lieu de, délices vinrent amicalement saluer don Pedro et lui serrer la main. Celui-ci, sans s'arrêter, traversa la pièce principale et introduisit ses deux compagnons dans une des plus petites, en ce moment complètement solitaire.
Les trois hommes s'assirent et se firent servir du Tepache par un garçon, qui, depuis leur entrée, s'était constamment tenu derrière eux. Bien entendu que, selon la coutume invariable de ces sortes de maison, ce Tepache fut aussitôt soldé. *
Lorsque les verres furent remplis et les cigarettes allumées, TOlonnais prit la parole,
— Ah ça, don Pedro, dit-il, vous nous avez conduits dans un Velorio, j'avoue que l'endroit est curieux et que je ne suis pas fâché de l'avoir vu ; mais pourquoi, au lieu de rester dans la salle commune avec les autres buveurs, nous avez-vous confinés ici?
— Ah, voilà! fit le Mexicain en souriant, c'est qu'avant de vous présenter à certaines personnes, que j'attends d'un moment à l'autre, je désire échanger quelques mots avec vous.
— Hum ! vous prenez un air solennel en disant cela !
— Laissez-moi achever, vous verrez que mon intention n'est pas de vous être désagréable.
— Enfin ! allez, nous vous écoutons.
— Vous n'êtes pas sans savoir, senores, avec quelle sévérité le fisc exerce ses droits, et les entraves de toutes sortes qu'il apporte au commerce?
— Bon, je vous vois venir, cher don Pedro ; il n'est pas besoin d'employer des circonlocutions; vous auriez mieux fait d'aller droit au but.
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— Bah! vous m'avez déjà compris?
— Parfaitement, vous allez voir : mon ami et moi, nous sommes nés à Queretaro, ville où la contrebande est pour ainsi dire érigée en principe, et où l'honneur n'en souffre aucune atteinte ; c'est vous dire,que tout en exerçant notre commerce le plus honnêtement possible, nous ne nous faisons aucun scrupule de frauder le fisc, quand l'occasion s'en présente ; que lorsque nous nous croyons lésés, nous savons défendre nos droits, par tous les moyens, même avec le machète et la navaja, si cela est nécessaire; maintenant continuez.
— Voilà ce que j'appelle parler d'or, cher sefior, avec vous au moins, il n'y a jamais de malentendu possible; eh bien je vous ai amené ici, dans votre intérêt pour vous faire participer à une affaire, qui nonseulement peut vous être profitable, mais encore établir votre réputation d'une manière inattaquable,
— Ah ! ah ! voyons cette affaire? dit curieusement l'Olonnais, en fixant un regard clair sur le Mexicain.
— Voici en deux mots ce dont il s'agit : S. E. le duc de la Torre, a fait demander au vice-roi delà Nouvelle- Espagne, l'autorisation d'établir sa demeure dans les terres tempérées; cette autorisation, S. E. le vice-roi n'a pas cru devoir là refuser ; demain le courrier, porteur de cette autorisation, arrivera à la Vera-Cruz. II paraît que le duc de la Torre est puissamment riche; certains caballeros ont pensé avec raison à mon sens, que Dieu n'avait pas départi la fortune convenablement entre tous les hommes ; qu'il serait d'un bon exemple d'enlever à ce gentilhomme une partie de ces biens qu'il n'a eu aucune peine à gagner.
— Pour ma part,dit l'Olonnais je partage entièrement cette opinion ; il est donc question?..,
— Oui; le vice-roi, ne pouvant en ce moment disposer d'aucunes troupes pour escorter ce noble gentilhomme, plusieurs caballeros d'aventure ont résolu d'aller faire une promenade dans les Cumbres, et quand
le seigneur duc y arrivera, de lui demander un peu de son superflu.
— Admirablement raisonné.
— Ainsi vous approuvez ce projet?
— Moi, don Pedro, si je l'approuve? c'est-à-dire que je n'ai qu'un regret, c'est qu'il ne me soit pas venu à moi-même !
— Bon! alors voilà qui va bien, vous êtes des nôtres?
— Entièrement ; vous pouvez compter sur mon ami et sur moi.
— Vous ne sauriez vous figurer, senor, combien cette assurance, me rend heureux, je craignais que vous ayez certains scrupules.
— Des scrupules, nous ! ah! senor, comme on voit bien que vous ne connaissez pas les gens de Queretaro! mais notre vie se passe en luttes continuelles contre le fisc, n'insistez donc pas davantage, je vous prie, cela me peinerait beaucoup. Quand devons-nous faire cette promenade, seïïor?
— Bientôt je l'espère : c'est-à-dire lorsque le duc aura fixé le jour de son départ ; vous comprenez qu'il est important que nous prenions l'avance sur lui.
— Evidemment, ainsi c'est une affaire de trois ou quatre jours?
— Tout au plus ; du reste voici les personnes qui ont bien voulu prendre la direction de l'entreprise, et auxquelles, avant même de vous en parler, je m'étais permis de vous recommander.
— Vous nous comblez, cher sefior.
Au même instant, en effet, trois ou quatre individus, aux mines patibulaires, firent leur entrée dans la salle. Ces personnages étaient armés jusques aux dents, les vêtements qu'ils portaient ne prévenaient pas en faveur de leur fortune, dont l'état paraissait assez misérable.
En les apercevant l'Olonnaiset Pitrians tressaillirent malgré eux; ils avaient cru reconnaître deux de ces hommes ; mais leur émotion passa inaperçue au milieu
des salutations interminables que les nouveaux venus échangèrent avec don Pedro, des liqueurs furent apportées, et Ton se mit à boire, sérieusement cette fois.
— Eh bien ! querido don Pedro, demanda un des étrangers au Mexicain, avez-vous réussi dans votre négocialion? les deux hommes dont vous nous avez parlé sontils-digncs cie faire notre partie, pouvons-nous compter sur eux?
— J'ai la joie de vous annoncer, seûor Gato-Montès, répondit Thaciendero avec un salut, que nous avons affaire à de véritables caballeros de fortune; je n'ai même pas eu besoin de ra'expliquer ; Us m'ont compris à demi-mot; d'ailleurs, ils sont de Queretaro, c'est tout , dire-
— Bravo ! s'écria celui qu'on avait nommé le Gato- Montès, voilà qui "me réjouit fort, je ne puis souffrir ces drôles, avec lesquels on ne sait jamais sur quel, pied danser* J'avais conçu de forts soupçons contre ces étrangers, mais voilà qui me remet complètement avec eux, Per Diosfles temps sont durs! nous avons besoin de gaillards solides ! touchez là, mes maîtres, et à votre santé !
— Je vous remercie, sefior Gato-Montès, de la bonne opinion que vous voulez bien avoir de nous, répondit l'Olonnais ; mon associé et moi, nous espérons justifier bientôt cette opinion, et vous prouver que nous la méritons*
— Je n'en doute pas, compagnon ;dans deux ou trois jours nous vous verrons à l'œuvre.
L'autre individu suspect, et que les flibustiers avaient cru reconnaître, avait jusque-là gardé un profond silence, en fixant d'un air soupçonneux les deux hommes; il avait môme échangé à voix brasse quelques mots avec ses deux compagnons ; l'Olonnais comprit que s'il y avait un danger pour eux, c'était de ce côté ; cependant, il feignit de ne rien remarquer, et continua à s'entretenir avec El Gato-Montès et don Pedro Garcias.
— Ma foi, senores, dit-il, je ne sais si c'est la joie ou
le Tepache qui m'anime ainsi, peut-être, est-ce tous les deux ; je me sens, ce soir, joyeux et guilleret, plus que je ne saurais dire. Caraï ! être associé à une affaire où il y aura foison d'or à récolter, et pas de risques à courir est chose grandement agréable I à présent que nous nous sommes entendus, si nous faisions quelques albures de monte? mon ami et moi nous avons dans notre ceinture quelques onces et quelques pièces de huit, qui ne demandent qu'à prendre l'air.
— Parfaitement raisonné ! s'écrièrent les bandits se pourléchant déjà à l'idée de dévaliser les étrangers ; oui, oui un albur ! un albur !
Les cartes furent apportées, TOlonnais posa une vingtaine d'onces devant lui et tirant son poignard de sa ceinture, il le planta dans la table.
— Oh ! oh ! murmurèrent entre eux les assistants, c'est un homme !
— Seîïores, dit-Il, nous autres gens de Queretaro, notre réputation est faite ; on sait que nous sommes beaux joueurs, comme tous les tierras a dentro ; mais le bruit court parmi nous, ceci soit dit sans vous offenser, que vous autres Costenos, vous ne vous gênez pas pour corriger la fortune, quand elle ne vous est pas favorable. Je crois donc devoir vous avertir amicalement, que si j'airne à perdre loyalement mon argent, je déteste qu'on me le prenne malgré moi.
— Ce qui veut dire? demanda d'une voix railleusel'inconnu dont nous avons déjà parlé.
— Cela veut dire, caballero, reprit l'Olonnais en le regardant fixement, que la première main qui s'égare du côté de mon or, je la cloue sur la table.
— Je serais curieux de voir cela? répondit l'inconnu*
— Essayez, amigo, et vous en aurez immédiatement la preuve touchante.
Pitrians ne comprenait pas. trop le but vers lequel tondait son' ami ; mais comme il le connaissait de longue date, qu'il savait qu'il n'était pas homme à soulever une querelle pour le plaisir de se disputer, tout en