‹ Vent-en-PanneChapitre 5 sur 22 · IL V · texte numérisé non relu

IL V

demeurant neutre en apparence, il se préparaît à le soutenir au besoin; d'autant plus que lui aussi avait cru reconnaître les deux hommes, et que le soupçon d'une trahison avait traversé son esprit.

— Allons, la paix, Mastrillo ! dit El Gato-Montès; ne cherche pas querelle à cecaballero, il a raison ; ce qu'il dit ne saurait nous toucher, nous sommes tous d'honnêtes gens, que diable !

A ce hrevet d'honnêteté si singulièrement octroyé, les bandits se redressèrent, en frisant fièrement leurs moustaches ; personne n'est plus chatouîlleur que les coquins, sur le point d'honneur.

La partie commença : tous les assistants étaient des joueurs expérimentés, passés maîtres au noble jeu du monté ; aussi la bataille fut-elle chaude ; contrairement à ce qu'on aurait pu supposer en jugeant ces gentilshommes sur la mine, lous avaient les poches pleines d'or.

La partie disputée avec acharnement, pendant près de deux heures, finit enfin par se déclarer en faveur de l'Olonnais, dont la veine devint bientôt stupéfiante. Tout l'or de ses adversaires venait s'accumuler devant lui, en un monceau aux reflets fauves, qui semblait avoir la propriété d'attirer invinciblement les regards ardents des joueurs.

Si l'on jouait fort, on buvait à proportion ; si bien que malgré la sobriété proverbiale des Espagnols, soit par suite de la surexcitation causée par le jeu, soit par suite de l'atmosphère chaude et fétide au milieu de laquelle ils se trouvaient, bientôt tous ces hommes dont les passions étaient exaltées, sentirentles premières atteintes de l'ivresse ; cependant le jeu continuait toujours, les mises se doublaient, se triplaient sans interruption.

Tout en taillant, en fumant sa cigarette et en causant avec ses adversaires, TOlonnais suivait du coin de l'œil les mouvements du senor Mastrillo ; déjà plusieurs fois sans paraître le remarquer, il avait vu la main de ce caballero s'avancer timidement vers son monceau d'or

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et se retirer précipitamment, comme si le digne gentilhomme eut éprouvé non pas un remords, mais la crainte que l'Olonnais ne mît sa menace à exécution.

L'Olonnais le guettait, comme un chat guette une souris ' il arriva un moment où Mastrillo complètement à sec, jeta ses six dernières onces sur le tapis ; elles furent perdues en un clin d'œil.

Tout en battant les cartes, l'Olonnais se détourna une seconde, pour prier Pitrians de. remplir son verre, Mastrillo saisissant l'occasion aux cheveux, avança la main ; mais tout à coup il poussa un effroyable hurlement de douleur.

Prompt comme la foudre, l'Olonnais avait cloué cette main pleine d'or sur la table.

— Je vous avais prévenu, sefior ; dit-il froidement.

— Goddam! hijo del diablo! By god! s'écria Mastrillo, auquel la douleur et la rage faisaient oublier son rôle, et qui essayait vainement de saisir le manche du poignard, afin de dégager sa main*

Ce poignard était solidement maintenu par l'Olonnais. ' — Eh ! qu'est cela? s'écria le flibustier avec une surprise parfaitement jouée, qu'avons-nous ici? un tnglèsf .un gringo t un hérétique! Dios me libre! senores, cet homme est un espion des Ladrones I comment a-t-il pu se faufiler parmi nous?

Les spectateurs de cette scène étrange étaient en proie à une vive agitation. El Gato-Montès ne savait que dire. En effet, son compagnon s'était dénoncé luimême; un grand tumulte régnait dans la salle, maintenant remplie d'un grand nombre d'individus, attirés par le bruit de l'or et assistant à cette met'veilleuse partie.

Pitrians avec un sang-froid imperturbable avait fait disparaître dans ses poches toutes ces onces amoncelées devant l'Olonnais ; ne sachant pas ce qui arriverait et jugeant prudent de mettre avant tout le gain de la soirée à l'abri des* convoitises des spectateurs.

Cependant le sang coulait à flots de la blessure du

misérable ; il se tordait dans des convulsions affreuses; sa douleur était intolérable. De plus ii voyait avec effroi que l'opinion était contre lui; tous ces hommes de sac et de corde, qui n'auraient pas reculé devant un crime, éprouvaient une terreur superstitieuse de cet hérétique, instinctivement ils s'éloignaient de lui.

El Gato-Mon tes jugea prudent d'intervenir, La question se compliquait sérieusement, bientôt peut-être lui aussi serait en danger.

— Seflor caballero, dit-il à l'Olonnais, je vous remercie doublement d'avoir dévoilé ce misérable ; d'abord parce qu'il commettait un vol indigne, ensuite parce que vous l'avez ainsi forcé à nous révéler qui il est; nous sommes tous des hommes honorables, nous ne souffrirons pas qu'un pareil embustero échappe au châtiment qu'il a si justement mérité. Retirez votre poignard, senor. Je vous jure au nom des caballeros que voici, qu'en sortant d'ici, ce drôle sera immédiatement livré à la justice qui le réclame.

L'Olonnais sourit avec dédain, il enleva son poignard, en essuya la lame sur la table et le repassa à sa ceinture; quant à Mastrillo, son visage était livide, il avait perdu connaissance. Deux de ses compagnons lui enveloppèrent la main avec une faja afin d'arrêter le sang et sur un signe d'El Gato-Montés, il fut emporté. Peu à peu le tumulte excité par cette scène se calma ; chacun retourna à son jeu, ou à sa table; il ne resta plus dans la salle que don Pedro qui admirait consciencieusement l'action de l'Olonnais, celui-ci, Pitrians et El Gato Montés.

— Partons -nous, senores dit don Pedro, je crois que nous n'avons plus rien à faire ici?

- — Je le crois aussi, dit l'Olonnais ; partons;

IJ§ se levèrent et traversèrent la salle, salués avec la plus grande obséquiosité par tous les bandits ; lorsqu'ils se retrouvèrent dans la rue, El Gato-Mon tes s'approcha sans affectation de l'Olonnais qui marchait un peu en arrière de Pitrians et du Mexicain.

— Bien joué, camarade ! lui dit-il, mais l'action de mon pauvre ami ne méritait pas un tel châtiment.

— Vous croyez? fit l'Olonnais avec ironie.

: — Oui et je soupçonne à cette cuchillada un autre motif.

— Cela peut être, que vous importe?

— Excusez-moi, ceci est une déclaration de guerre, j'en ai la conviction ; je ne vous connais pas, mais je saurai qui vous êtes, je ferai tomber, je vous le jure, le masque qui vous couvre, comme vous avez forcé mon ami à laisser tomber le sien.

— Et comme il me serait facile de faire tomber le vôtre, si je le voulais, senor; dit l'Olonnais avec amertume.

— Ah! ah ! êtes-vous donc si instruit que cela?

— Sachez seulement que je n'ignore ni le nom de votre camarade ni le vôtre. Bothwell a été puni; ElGato bien qu'il ne soit plus Leoparde et soit devenu Montes, sera puni lui aussi, quand le moment en sera venu.

— Malédiction! s'écria El Gato-Montès, en saisissant le jeune homme à la gorge, tu né vivras pas assez pour tenir ta promesse!

— Arrière ! dit froidement TOlonnais, en lui appuyantun pistoletsur la poitrine, je dédaigne de te tuer, misérable! ce serait voler le bourreau. Fuis! et ne te retrouve plus sur ma route ; une seconde rencontre te serait mortelle !

— Oh ! s'écria en grinçant des dents El Gato-Montès ou plutôt le Chat-Tigre, auquel il est temps de rendre son véritable surnom, tu as tort de ne pas me tuer maintenant, je te le jure, j'aurai ta .vie!

L'Olonnais haussa les épaules sans répondre, il suivit d'un regard calme et impassible, le traître s'enfuyant, en courant éperdu dans les ténèbres.

— Àh ! ah ! murmura-t-il à part lui en replaçant le. pistolet à sa ceinture, je commence à croire que don Pedro Garcias notre ami, a eu une excellente idée en nous conduisant à ce Velorio. Mes deux bandits à la

Vera-Cruz;run est réduit à l'impuissance, quant à l'autre je le surveillerai.

Tout en faisant cet aparté, ]e jeune homme avait rejoint ses compagnons ; bientôt ils furent de retour à la Posada où lui et Pitrians prirent congé de don Pedro Garcias avec les témoignages de la plus vive amitié.

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