SEMONCE A LA REINE
Baissez le front, superbe criminelle, et cessez de vous enorgueillir d'une haute naissance que vos vices déshonorent.
L'Europe a retenti du bruit de vos forfaits ; que l'univers soit stupéfait de l'éclat de votre repentir.
Que n'avez-vous pas fait pour vous souiller des excès de la débauche, et des horreurs du crime ! Versailles, Marly, Trianon, Saint-Gloud, Bagatelle et Brimborion retentissent encore des soupirs lascifs, qu'un amour incestueux et une rage effrénée vous faisoient passer dans les bras de d'Artois et sur le sein de la Polignac.
Le procès du Cardinal et les mémoires de Lamotte attestent et divulguent que vous avez pris avec ce Pontife libertin et cette furie débordée des
plaisirs odieux, qui révoltent l'amour et outragent la nature.
Ce que Rohan écrivit de Vienne, sur vos mœurs; ce que Choiseul y fit de vos charmes prouvent assez que, dès votre enfance, vous avez satisfait vos sens aux dépens de votre honneur, et que vous faisiez la fille avant de singer la Reine.
Combien de fois vous êtes-vous soustraite à la couche nuptiale, aux caresses d'un époux, pour aller vous livrer à des Bacchantes ou à des Satyres, et devenir par des plaisirs brutaux, l'un et Fautre avec eux ?
Je ne rappelle pas ici les noms odieux de ces impudents praticiens, avec qui vous avez osé, comme Anne d'Autriche, abâtardir votre lignée et nous donner des héritiers usurpateurs de la couronne. Je ne parle point non plus de cette foule de plébéiens obscurs, avec qui vous avez souillé le sang royal, et vous êtes traînée dans la fange et le vice.
Vous joigniez la rapine à la débauche. Vous perdiez nos mœurs et nos trésors. Calonne acheva de nous ruiner ; Brienne partagea les restes de notre numéraire entre votre frère, vos mignons et vos bonnes. En un mot, vous étiez le vrai monstre, la véritable hyenne qui désoloit le royaume et qui aspiroit, comme vous l'avez dit, à se baigner dans le sang des Français.
Que n'avez- vous pas fait pour y parvenir 1 On vous a vu rassembler dans des orgies scandaleuses, dans
des confîiliabules assassins, vos Princes, vos courtisans, vos gardes (1), exciter ces scélérats par vos regards, vos caresses, vos faveurs à égorger votre époux et nos pères (2), à embraser la capitale et l'Empire. Malheureuse ! vous deviez être le premier prix du vainqueur, vous auriez été la dernière victime du traître ; il vous eut poignardée sur le sein encore palpitant de votre époux et de vos fils.
Mais le Roi des Rois, le protecteur des innocens, le vengeur des malheureux, avoit marqué ces moments pour le bonheur et la gloire des Français ; c'est dans ses temples mêmes, que nous avons en un jour reconquis notre liberté, que s'est réveillée notre valeur; déjà nous avons brisé le sceptre du despotisme, et nous pourrons, s'il le faut, renverser le trône de la tyrannie, comme nos aïeux relevèrent le pavois de la gloire.
Rappelez-vous cette nuit (3) où le sexe que vous déshonorez, quoique généralement entaché de votre vice favori, députa un certain nombre de femmes du commun, pour aller vous punir de vos forfaits. Ces forcenées escaladent vos grilles, massacrent vos gardes, se répandent dans vos appartements, et les font retentir d'apostrophes injurieuses, de cris tumultueux et de coups de fusils. Vous n'êtes plus cette
(1) Allusion au repas où les Gardes du Corps foulèrent au pieds la cocarde nationale, etc.
(2) Les députés de la nation.
(3) Le 6 octobre 1789.
{Notes de Fauteur du pamphlet.)
Reine superbe, qui en impose par sa parure et son cortège ; vous n'êtes qu'une femme nue, isolée, que la rage poursuit, et que le désespoir fait fuir. Grâce à la tendresse de votre époux, à la prudence de La Fayelie, vous échappez à la mort.
Dès le même jour, pour vous soustraire aux coups meurtriers d'une populace en furie, pour sauver votre époux des suites funestes d'une fuite que vous méditez, nous nous emparâmes de vous deux et nous vous ramenâmes à Paris. Mais rappellez-vous bien encore, que tout, dans cette entrée, caractérisait votre captivité et votre honte, notre liberté et notre triomphe. Les têtes coupées de vos gardes, élevées en forme d'étendard, les vivres que vous nous aviez ravis, et dont nous vous avions dépouillé, vos foudres meurtriers, que nous dirigions à notre gré, enlin les milliers de piques et de fusils qui vous entouroient, les cris d'horreur que vous excitiez, tout, oui tout caractérisoit votre honte et notre triomphe. A présent même le palais de ville où le château de campagne, où nous vous retenons, la garde qui vous environne, les cris dérisoires que vous excitez, tout cela, dis-je encore, caractérise votre asservissement et notre pouvoir.
Reine superbe, profitez enfin de vos malheurs, pour vous repentir de vos forfaits; considérez qu'en vous les rides de la débauche, remplacent déjà les traits de la beauté ; que des milliers d'antiphysiciennes comme vous, éprouvent même dans leurs
transports amoureux, des tressaillements de nerfs et de crises spasmodiques, qui les entraînent languissamment au tombeau. Considérez que vous êtes épouse et mère, que vous devez partager vos soins et vos caresses entre votre mari et vos enfants. Considérez que le vice n'entraîne que des remords ; que la vertu n'attire que des hommages, que peut-être bientôt le caveau de Saint-Denis ensevelira pour toujours le peu qui vous reste de vos charmes flétris; mais que sûrement les fastes de la France conserveront à jamais la mémoire de vos vices... ou des vertus qui peut-être naîtront de votre repentir.
Ne rappelez plus ce trop aimable Fersenne de Suède ; n'allez plus visiter la trop séduisante Lamballe à Paris ; chassez les yalets de chambre et les filles de garde-robe qui entretiennent encore vos passions en amusant vos loisirs. Gardez-vous de trahir notre confiance, d'abuser de nos bontés, en tentant une fuite qui entraîneroit votre perte et celle de votre époux. Désormais quelque Roi qui nous échappe ou qui nous combatte, perdra la couronne ou la vie.
Lisez souvent certaine lettre que vous écrivit jadis Thérèse ; suivez les conseils pathétiques, les préceptes sévères qu'elle vous donnoit ; et si vous n'êtes pas aussi grande reine qu'elle, vous deviendrez du moins plus chaste épouse.
Allez, Antoinette, allez vousjetter, vous prosterner aux pieds des autels ; abjurez-y vos erreurs , pleurez-y vos crimes, et ne vous en relevez, que
pour courir veiller sur votre famille et secourir les malheureux, rechercher les sages, et édifier les peuples. Déposez enfin la couronne des Rois, pour ceindre Tauréole de la vertu, et l'univers retentira de vos louanges.