DEUXIÈME PARTIE
La seconde partie de ce livre, sans négliger la Vénus damnée, nous va montrer les dessous de la galanterie parisienne au dix-huitième siècle, ses petits mystères et ses coulisses. Cette fois encore, ce sont les rapports des policiers qui vont nous y initier et nous y introduire. En pittoresque et en intérêt les rapports qui suivent ne le cèdent en rien à ceux que nous avons déjà donné précédemment. Bien au contraire! ils sont plus précis encore, si possible, plus soucieux du détail, de l'exactitude, et, répétons-le, de la précision. Cette fois nous avons affaire à des policiers amoureux de leur métier, qui y apportent un flair spécial et particulièrement piquant. Ce sont de vrais petits tableaux de genre, des images fidèles du Paris galant, que leurs rapports.
Nous avons déjà dit dans quel but ils étaient rédigés. Cette raison cependant on les leur a contesté.
Une lecture attentive de leur texte démontre péremptoirement, sans qu'il soit besoin de faire appel à d'autres preuves, que le plaisir, l'amusement du Roi étaient seuls — et rien que cela au surplus — visés par les rapports et les bulletins de police.
M . Lorédan Larchey leur attribuait un but politique qu'ils n'ont point et que les trois cents pages de sa publication démentaient à chaque ligne. Ce que Louis XV demandait à ces rapports, c'était tout simplement la chronique scandaleuse et libertine de son règne, et la chose est si vraie que tous, sans exception, ne relatent que des aventures amoureuses. Si donc le but politique est absent, c'est qu'il y en avait un autre. Il serait malaisé de soutenir celui de la morale.
C'est donc principalement des rapports du temps de Sartine que nous avons à nous occuper. Assurément ce n'était point lui qui les rédigeait. Il avait plus de style et moins d'esprit que celui dont témoignent les bulletins de 1759 à 1774. Leur rédaction peut être, en grande partie du moins, attribuée au commissaire Marais.
Ces rapports ont rendu le nom de ce policier fameux. Il exerça sa charge dans le quartier du Palais- Royal et à la Pointe Saint-Eustache. La surveillance des jeux, des étrangers et des filles, lui était particulièrement dévolue. Il s'en acquittait avec un zèle extrême. Il ne dédaignait pas, pour le bien de ses informations, la fréquentation des filles ga-
lantes. Lui-même avoue, dans plusieurs de ses rapports, les visites qu'il leur fait. Restif de la Bretonne dit, plus simplement, que c'était pour leur escroquer de l'argent. C'est douteux, quoique non impossible. Mais le moyen de contrôler de pareilles affirmations ? Le degré de croyance que mérite l'auteur du Pornographe, on le connaît. De même pour Théveneau de Morande.
Ce dernier, il est vrai, n'accuse pas expressément Marais du délit de chantage à l'égard de « ses justiciables femelles », mais insinue que la police des mœurs est vénale et propose fort bien, contre quelque menue monnaie, son silence complaisant. Du moins, il le dit à sa manière, en imaginant une lettre d'un commis de la police adressé à une illustre maquerelle, la Gourdan. Voici le morceau :
De M. jP..., commis de la police.
Paris, ce 27 décembre 1773.
« Vous avez, madame, bien des ennemis. On vient de donner à la police un nouveau mémoire contre vous. Je l'ai mis de côté, et ne le présenterai à Monseigneur le lieutenant de police que ce soir à six heures, en faisant mon travail avec lui. Si vous voulez venir chez moi sur les quatre heures, je vous le communiquerai. Nous conférerons aussi ensemble sur ce que je pourrai dire en votre faveur. Croyez,
madame, que vous n'êtes pas seule à avoir du chagrin. Il vient de me manquer une rentrée de vingtcinq louis, ce qui me met dans l'embarras, ayant demain un billet à payer. Personne, madame, ne vous est plus attaché que moi. Je vous attends demain à quatre heures (1). »
Théveneau, on le voit, date ce billet du temps de la lieutenance deSartine. Il lui en aurait fort peu coûté de l'attribuer à Marais. Le commissaire peut donc bénéficier de ce doute sur sa vénalité. Au surplus, ce qu'on sait de lui tient en peu de mots. On le trouve chargé de la conduite de Dumouriez, au château de Gaen ; mêlé, pendant quelque temps, à la police de la librairie ; puis revenant exclusivement à la surveillance des filles galantes. On eut à se louer de lui. Il termina son heureuse carrière en allant siéger au Conseil' du Roi. On pouvait plus mal finir.
Outre ses sources d'informations personnelles. Marais en eut une autre, à laquelle il dut faire souvent appel. C'était celle de l'inspecteur Vaugien, chargé de l'enregistrement des filles publiques. « Il faut qu'elles déclarent qu'elles ne sont plus pucelles pour pouvoir être admises, affirme une note de la Correspondance de Mme Goiirdan. Les filles de mauvaise vie qui ne sont pas ainsi inscrites sur le
(1) Correspondance de Mme Gourdan, dite la Comtesse, augmentée de dix lettres inédites dont deux fac-similées, suivie de la description de sa maison et de diverses curiosités qui s'y trouvent, avec un recueil de cfiansons à l'usage de ses soupers. Londres, chez le fameux Jean Nourse ; 1784, in-12, pp. 7, 8.
livre de police, à moins qu'elles ne soient attachées aux grands spectacles de Paris, lorsqu'elles sont prises en flagrant délit, sont envoyées à l'hôpital. » On peut doue croire que Marais tirait ses renseignements d'une source peu douteuse, si on peut dire. C'est là, sans doute, pourquoi sa documentation est si précise ; pourquoi ses rapports abondent en menus détails qui en font toute la valeur. On voit qu'il a contrôlé lui-même ses dires et qu'il ne parle qu'à bon escient. Il a le souci de sa charge et c'est tant mieux pour le lieutenant de police qui ne saurait trouver de meilleur et plus sûr collaborateur. Cependant Marais, nous l'avons déjà dit, ne fut pas le seul rédacteur de ces bulletins. D'autres commissaires, comme Meusnier, Thiat, Sirebeau, Thieron, Chesnon,dont les papiers font partie du Fonds dé la Bastille aux Archives de l'Arsenal, durent y apporter une collaboration aussi efficace qu'anonyme. Délimiter et définir la part de chacun d'eux, est chose impossible, et, au demeurant, superflu. Ils ne visent pas aux lauriers littéraires de la postérité.
Les fragments^, actuellement connus, de ces rapports de police, sont moins considérables qu'on ne l'imaginerait. Versés, à l'origine, par la police aux archives secrètes de la Bastille, ils furent dispersés,
130 AVENUS DAMNEES
volés ou détruits, lors de la prise de la vieille prison d'État par le peuple. Ceux qui furent sauvés allèrent à l'Hôtel de Ville, où un grand nombre d'entre eux disparurent dans l'incendie de la Commune.
Les autres entrèrent dans des collections privées, et de mains en mains, passant par toutes les aventures des vieux papiers, échouèrent au département des manuscrits delà Bibliothèque nationale. C'est là que se trouvent (Fonds français n° 11358) les rapports de Marais. Taschereau en publia des parties assez longues dans la Bévue rétrospective, en 1835, Mais dès le lendemain même de la prise de la Bastille, des publications fragmentaires, moins tronquées qu'on a bien voulu le dire, avaient été faites, des papiers de la police enlevés dans la bagarre. La première en date est la Liste de tous les prêtres trouvés en flagrant délit chez les filles publiques de Paris, sous V ancien régime^ avec le nom et la demeure des femmes chez lesquelles ils ont été trouvés et le détail des différents amusements qu'ils ont pris avec elles, tirée des papiers trouvés à la Bastille (1). Cette publication se ressentait évidemment de la hâte avec laquelle elle avait été faite. Ce n'était qu'une liste, mais significative cependant, des ravages du mal libertin dans la classe ecclésiastique. La même année, une suite y fut donnée sous le titre : La Chasteté du clergé dévoilée aux procès-verbaux
(1) Paris, chez les marchands de nouveautés, 1790, in-8.
des séances du clergé chez les filles de Paris, trouvées à la Bastille (1). La période des documents ainsi publiés embrassait les années 1755 à 1766, c'est-à-dire, une fois encore, l'époque de la lieutenance de Sartine. Par suite de circonstances bizarres, ils sont parvenus à la Bibliothèque de l'Arsenal où on les conserve aujourd'hui (2). Mais la publication capitale de l'époque révolutionnaire, fut la Police de Paris dévoilée, par Pierre Manuel, l'un des administrateurs de 1789 (3). Ce n'était plus le cas particulier du clergé qu'il étudiait, grâce aux pièces de police, mais bien celui des filles en général^ aussi bien que des grands seigneurs. Sur la police des jeux, de la librairie, des vivres, etc., le livre de Manuel abondait en détails neufs, insoupçonnés et pittoresques.
Aujourd'hui encore il demeure une source où puisent tous les historiens des mœurs intimes du dix-huitième siècle. A ces recueils^ la publication de Taschereau et de Lorédan Larchey apportèrent, en 1835 et en 1863, une précieuse contribution. Nous avons dit d'où le premier tira le manuscrit de Marais. M. Lorédan Larchey négligeait d'indiquer la provenance de
(1) Rome, imprimerie de la Propagande, et se trouve à Paris, chez les marchands de nouveautés, 1790, 2 vol. in-8.
(2) Cf. Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal. Paris, 1892, iû-8, t. IX.
(3) Avec gravure et tableaux ; à Paris, chez M. J.-B. Garnery, libraire, rue Serpente, n» 17 ; à Strasbourg, chez Treuttel, libraire ; à Londres, chez de Baffe, libraire, Gérard Street, n* 7, Soho ; l'an second de la liberté, 2 vol. in-S.
celui qu'il éditait, mais il est certain que Fauthenticité n'en est pas douteuse. Tel, à moins de trouvailles inattendues, est le bilan des rapports de police actuellement publiés ou connus.
Ce sont là les sources où nous avons fait le choix que nous donnons ici. Ce travail n'allait pas sans quelques difficultés. En effet, on pouvait se demander sur quelles bases une pareille publication devait être faite. Comprendrait-elle une réédition des bulletins de police par ordre chronologique ou par mérite d'intérêt et de curiosité ? Dans ce dernier cas des groupements n'étaient-ils pas nécessaires, nécessités par l'étendue et le désordre même de la matière ? Ce désordre n'avait-il pas besoin d'éclaircissements ? C'est ce que nous nous sommes demandé. Nous avons pensé que dès lors tout devait être subordonné à l'intérêt des pièces publiées.
Aussi bien n'était-ce, en somme, qu'une anthologie, que nous voulions donner ici, un choix parmi tout ce qui était connu de plus pittoresque et significatif des mœurs galantes du siècle. Ce choix nous amena à la classification que nous avons adoptée, laquelle consiste à réunir des documents sur quelques personnages dont le rôle est notoire dans la galan terie, ou des faits de la vie intime qui jettent un jour spécial sur les moeurs de cette époque. Ceci nécessitait le dépouillement de Tincroyable fatras dans lequel sont noyées la plupart des pièces curieuses. « C'est une clarté que la nudité n, dit Friedrich
Nietzsche. Nous excusera-t-on, dès lors, de présenter, sans voiles, des documents qui, si souvent, se suf- • iisent à eux-mêmes, et de ne livrer ici, éditeur effacé, qu'un recueil de pièces pour servir à l'histoire intime et secrète d'une société qui fit son siècle à son image et en demeura digne pour la postérité ?
lî
Les rapports qui suivent ne sont pas, à proprement parler, ce qu'on est convenu de désigner sous e titre général de bulletins de police . Taschereau, qui fut le premier à les publier, n'est pas parvenu à identifier leur auteur.
Celui-ci était plus que vraisemblablement, certainement même, pourrait-on dire, un de ces observateurs aux gages du lieutenant de police Feydeau de Marville, car ses rapports embrassent deux années : \7l\7 et 17/i9. Son rôle apparaît comme celui d'un employé chargé, jour par jour, de communiquer à son chef les nouvelles de la Cour (car la police s'étendait jusque-là) et de la ville. La précision do
(1) Revue rétrospective ou Bibliothèque historique contenant des mémoires et documens authentiques, inédits et originaux, pour servira l'histoire proprement dite, à la biographie, à Vhisloire de la lilléralure et des arts. Paris, de l'imprimerie de II. Fournier aîné, rue de Seine, n" U ; 18:«-1834, t. IV, V, passim.
certains de ces rapports sur les aventures galantes de la Cour indiquent que le mouchard était du meilleur ton, et pénétrait aisément dans un milieu ordinairement interdit à ses pareils. Ce sont donc plutôt des nouvelles à la main, mais autrement sérieuses et véridiques que celles recueillies par Bachaumont dans les Mémoires secrets. Tout y défile : politique, diplomatie, galanterie, comédie. C'est le journal secret de la cour et de la ville, rédigé par quelqu'un qui ne manque pas d'esprit. Nous en extrayons les articles relatifs aux filles galantes et à leurs amis, protecteurs, ou pis.
31 août 17/i2. — H y a une demoiselle chez un tourneur en chaise, au troisième, maison neuve, dans la rue Maubuée, qui invite, avec un air de décence, à monter tous ceux dont les regards se portent vers elle.
Le nombre des mères qui prostituent leurs filles devient de jour en jour plus grand ; à peine le jour est-il baissé qu'elles vont à la quête, et les exemples scandalisent plus qu'ils ne corrigent et ne peuvent servir tout au plus qu'à contenir l'eirronterie de celles qui se portent à cette extrémité.
5 septembre 17Zi2. — La demoiselle Dalbré a été hier la cause, au Palais-Royal, d'un mouvement tumultueux entre sept et huit heures du soir. Elle fut suivie par tout le monde, et, si on n'avait prudem-
ment pris le parti de la faire retirer, on ne sait ce qui en serait arrivé. Les uns disent que l'insolence de deux jeunes gens qui lui ont tenu des discours indécens, est l'origine de la querelle ; d'autres, que cette demoiselle vient tous les soirs chercher fortune, qu'elle est hardie, et qu'elle s'est attirée ce qui lui est arrivé. Ce qu'il y a de vrai, c'est que les promenades publiques, dès que la nuit commence à tomber, se remplissent de mauvais sujets de l'un et l'autre sexe, qui se livrent effrontément à leurs désirs. Les gens sages trouvent extraordinaire que les concierges ne s'opposent pas à cette licence. Il serait aisé de faire des exemples ; ils s'offrent à tous les momens, et ils contiendraient sûrement, ou, du moins, le désordre ne serait pas si apparent.
25 septembre 1742. — Le peuple a fort approuvé la publication d'une sentence de police qui a été rendue contre le nommé Siroc et sa femme, qui retiraient chez eux des femmes de mauvaise vie (1). La joie a été générale sur le pavé de Paris à cette occasion.
(1) Feydeau de Marville, comme tous ses prédécesseurs et successeurs, fut particulièrement sévère pour les logeurs qui contrevenaient à l'arrêt du Conseil du 22 décembre 1708 qui ordonnait la tenue des registres pour les garnis. Le 2 décembre 1746, par exemple, il condamnait à cent livres d'amendes le nommé Etienne Friley, logeur et tenant chambres garnies rue du Petit-Bourbon, pour avoir retiré chez lui des femmes de débauche et des gens sans aveu, et n'avoir point inscrit sur son registre différentes personnes logées chez lui. (Cf. lElal de Paris en 1789..., p. 419). Son prédécesseur, Henri Hérault, faisait murer les cabarets où on recevait des prostituées. (Cf. Sentencedu 12 juin 17'à2 contre Mallesle, cabarelier aux Porcherons). Ce
Le public, tout d'une voix, est convenu, que Ton n'avait point encore eu de lieutenant-général de police à Paris, qui ait été plus exact et qui soit plus facile à aborder. On a saisi cette occasion pour apprendre à ceux qui n'étaient pas bien instruits, les obligations que la ville de Paris a eues à ce magistrat dans le temps de la disette du pain, soins qui ont évité un grand nombre de malheurs.
15 octobre \lh'^' — La demoiselle Lemaignan, qui est connue sous d'autres noms, que les sieurs de Sauveterre, de Berthier (1), de Saint-Lubin, et la robe et l'épée ont connue, vend actuellement ses meu-
n'étaient pourtant là que peines béniernes à côté de celles mises en vigueur par une ordonnance du 14 septembre 1420, qui confisquait Jes maisons et les loyers des propriétaires logeant des filles galantes.
(1) Ce Berthier se retrouve dans un rapport deMarais du 2 septembre 1763 : « La demoiselle Saron, figurante dans les ballets de l'Opéra, se voyant décriée parmi nos agréables, cherche présentement à captiver la vieillesse. C'est sur M. d'Harnoncourt qu'elle a formé son plan. Cette créature qu'on ne peut regarder que comme une Messaline et une impudique, est acharnée à ce vieillard que l'imbécillité conduit aujourd'hui et qui s'est fourré dans son crâne usé que cette fille l'aimait. C'est bien plutôt ses écus. Enfin, elle va souper chez lui, et il va aussi chez elle. Certainement elle le conduira à faire quelque soUise en sa faveur. Ou, si elle trouve le bonhomme récalcitrant du côté de l'argent, elle finira par lui en faire autant que la demoiselle Lacroix. M. Berthier, fils de l'intendant de Paris, son petit-fils, est fort intrigué de cette liaison. Il a même cherché à faire entendre à la Saron le ridicule qu'elle se donnait par cet air d'attachement, mais, comme elle a flairé le colTre-fort, elle n'a point tenu compte de ses représentations. Il ma fait connaître qu'il s'adresserait à vous, monsieur, pour en imposer à cette fille et lui épargner, à lui, le désagrément d'être témoin de semblables ardeurs, car il est bon d'observer
bles, et se retire, sans qu'ait pénétré dans quels quartiers ou climats elle a dessein de se retirer.
2/i octobre 1742. — M. le duc de Richelieu est parti hier sur le soir pour la Flandre. Il laisse une dame fort aimable chez lui, à qui le sieur Royer montre la musique depuis quelque temps.
Même date. — Mlle Coupée est grosse, et passe pour la plus voluptueuse fille qu'il y ait à Paris.
30 octobre 17Zi2. — Une demoiselle de Versailles, et qui n'est pas plus sage qu'il ne le faut, a donné lieu à une scène assez bouffonne. Mécontente d'un garde du Roi qui avait été son amant, elle s'est travestie en homme, a voulu lui faire mettre deux fois l'épée à la main. L'aventure s'est dénouée par un rendez-vous où l'on s'est servi d'autres armes pour terminer le différend.
M avril Mh^. — On trouve surprenant que le'S exempts souffrent les indécences qui se commettent au Palais-Royal, où trois maquerelles, entre lesquelles étaient la Paris et la Jourdan (1), mirent au
qu'il demeure présentement chez M. d'IIarnoncourt, et il ne lui va point du tout de voir de ses yeux combien on cherche à faire dupe ce vieillard. » Le Journal des inspecteurs de M. de Sarline..., p. 314.
(1) Lisez : Gourdan. Cette Gourdan était associée avec Justine Paris. De compagnie elles tenaient un « sérail » fameux au n° 12 de la rue Saint-Sauveur. (Cf. Eugène Defrance, Vieilles façades parisiennes : la maison de Mme Gourdan. Paris,
AVENTURES DE DEiMOISELLES A LA MODE 131)
grand jour de la promenade de midi plusieurs nouveaux sujets, ce qui attira tous les jeunes gens, et fit tenir des cours fort libres ; toutes les femmes d'une certaine façon furent obligées de quitter la partie.
19 mai 17/i3. — H y a dans la rue Soli, après la rue Jussienne, au milieu de la rue, une pépinière de filles obligeantes qui appellent tous les passans. Dans les rues Saint-Thomas, du Louvre, Pavée, Saint-Denis, elles y courent en foule le soir; jamais on n'en a tant vu dans les rues de la Comédie et de Saint-Honoré. Elles sont aussi importunes que les pauvres, et tiennent des discours qui feraient renier tous les moines du royaume.
'IS Juin 17/i3. — ... Pour M. de Saint-Florentin, on le dit fort bon pour ce qu'il a à faire. On badina
1908, in-12) Pidansat de Mairobert a, dans l'Espion anglais, t. II, p. 418 et suiv., publié une curieuse Oraison funèbre de 1res haute et très puissante dame Mme Justine Paris, grande prêtresse de Cytlière, Paphos. Aniut/ionte, etc., prononcée le 14 novembre 1773, par Mme Gourdan, sa coadjutrice, en présence de toutes les nymp/ies de Vénus, avec celte épigraphe, tirée du Débauché converti de Robe de Beauvezet: La vérole, 6 mon Dieu, nïa criblée jusqu'aux os. — Quant à la troisième maquerelle qui n'est point nommée ici, c'est vraisemblablement la Montigni sur laquelle on trouvera des détails biographiques curieux dans les Sérails de Paris ou vices et portraits des dames Paris, Gourdan, Montigni, et autres appareilleuses ; ouvrage contenant la description de leurs sérails, leurs intrigues et les aventures des plus fameuses courtisannes (sic) ; le tout entre mêlé de réflexions et de conseils pour prémunir la jeunesse et les étrangers contre les dangers du libertinage ; à Paris, chez Hocquart, libraire, rue Saint- André-des-Arcs,n» 121, an X, 1802, t. II, p. 138 et suiv.
un peu de ses récréations et l'on parla d'une certaine dame qui demeure au premier dans une maison de M. de Violés, rue de Beauvais, chez laquelle il trouva tant de tétons, que dès qu'il eut obtenu Touverturc du corset, il en fut tout couvert.
Q juillet 17/48. — 11 y a bien des mauvais lieux dans la rue Soli ; il y en a deux dans la rue Saint- Thomas du Louvre, l'un à côté d'une maison neuve, dans l'allée d'une maison qu'on répare sur le derrière, et le second, chez le boulanger au milieu de la même rue. Il se passe au Palais-Royal, depuis neuf heures du soir jusqu'à dix, des choses bien peu compatibles avec la dévotion du duc d'Orléans (1).
\h août 17/i3. — On rapporta hier, en plein cercle que M. de la Garde, le père, avait répondu à une personne qui lui avait dit qu'on jugeait par la jaunisse de son fils, et l'état d'épuisement où il paraissait étre^ de la lubricité de Mlle Lemaure, que l'on se trompait grossièrement, que cette demoiselle ne se servait de son fils que pour se faire chatouiller, ce plaisir étant pour elle au-dessus de tout autre, et y passant des jours entiers.
La demoiselle Lemaure dont il est question ici est
(1) Le Palais-Cardinal, légué par Richelieu à Louis XIIL avait été offert, en 1C92, par Louis XIV, à son frère, Monsieur. Dès lors il ne sortit plus de la famille d'Orléans, jusqu'au jour où la Révolution en fit une propriété nationale.
la célèbre chanteuse de l'Opéra que Voltaire célébrait trois ans plus tôt :
Vous entendez les vendredis
Ces clameurs longues et touchantes
Dont Lemaure enchante Paris.
Il faut croire que les chatouillements de M. de la Garde fils n'allaient pas sans quelques discussions, car précédemment un rapport du même policier anonyme, en signalait les fâcheuses suites en ces termes :
24 octobre 1742. — Mlle de Sens était hier à l'Opéra. Mlle Lemaure qui devrait chanter n'a pas paru ; une dispute entre elle et M. l'abbé de la Garde en a été la cause. Elle veut qu'il lui tienne compagnie ; il n'est pas docile à ses volontés, et ses vapeurs lui prennent; Mlle Julie a occupé pour elle avec un succès médiocre.
Mlle Lemaure, née en 1704, convola sur le tard, en justes noces, avec M. de Monrose ou de Montbreuil, on ne sait point trop. Elle avait alors cinquante-huit ans. « Cette sublime actrice si connue par sa belle voix, sa laideur et ses caprices, note Bachaumont à la date du 10 septembre 1762, vient de se marier avec un jeune homme, chevalier de Saint- Louis, M. de Monrose. Elle a plus de cinquante ans. » 11 est parlé de ce mariage dans un rapport de Marais, du 11 septembre 1762 :
L'ancienne demoiselle Lemaure est mariée depuis peu à M. de Montbreuil, ci-devant officier dans les volontaires de Soubise, à qui elle a fait une donation de tout son mobilier et ce dont elle a pu disposer.
Il y a beaucoup de gens qui disent non sur ce mariage. On assure qu'il ^ a été fait secrètement, et on n'en parle ici que pour mémoire (1).
Un autre écho de ce mariage se trouve dans un recueil de nouvelles à la main sur la Cour et la Ville, longtemps demeuré inédit (2). 11 est intéressant à citer ici, car il apporte quelques renseignements sur le mari de cette illustre courtisane et montre qu'à l'âge avancé auquel elle était parvenue, elle parvenait encore à émouvoir sérieusement ses auditeurs. C'est la confirmation des opinions qui se retrouvent dans tous les mémoires et les petites gazettes du temps :
Le mari de la célèbre Lemaure s'appelle de Montbruel. Elle a soixante-trois ans et lui n'en a que trente. Il vient d'obtenir du Roi un privilège de vingt années, pour établir sur la rivière de Seine, au port à l'Anglois, à huit cents toises au-dessus de la jonction de la Marne à la Seine, un ou plusieurs bateaux
(1) Le Journal des Inspecleiirs de M. de Sarlines..., p. 103.
(2) Documents sur le dix-huilième siècle : nouvelles à la main de la fin du règne de Louis XV, publiés d'après le manuscrit appartenant à M. Annisson du Perron, par le vicomte de Grouchy. Paris, 1898, in-8, p. 33.
propres à l'épurement et à la filtration des eaux. En conséquence de cet établissement, nous boirons enfin de bonne eau à Paris, elle ne coûtera que deux liards la bouteille. La Lemaure, malgré son âo-e, chante aussi bien qu'elle a jamais chanté ; l'autre jour, dans une maison où je me trouvais, elle chanta: Mes yeux éloignez vos larmes, et elle fit pleurer tout le monde. Il n'y a jamais eu de plus bellevoix, ni de plus grande actrice.
AMOURS d'opéra
La série des rapports anonymes adressée à Feydeau de Marville, contient, en six bulletins, tout un roman d'amour : celui de la demoiselle Le Duc et du comte de Glermont, prince du sang royal, puisqu'il descendait directement de Saint Louis. A ce roman rien ne manque : le départ, la brouille, le retour, le raccommodement. Il finit, comme tous les romans d'amour, fort bien, et le policier lui-même y applaudirait, ne serait le respect qu'il doit à celui à qui il adresse ses petits papiers. On reconnaîtra qu'il y a mis le meilleur de son esprit souriant et ironique.
19 octobre \lh^. — L'on dit que Mlle Le Duc se prépare à suivre le comte de Glermont à l'armée, habillée en homme, et que cette princesse a beaucoup mieux joué son rôle lorsqu'il fut question du départ de son amant qu'elle ne le joue à l'Opéra. Les beaux
Une Vénus damnée princière :
La Princesse de LAMBALLE-CARIGNAN
AMOURS D OPEIU 145
sentiments ont eu lieu, la scène était touchante, les pleurs ont imbibé le parquet, on s'est juré de ne se quitter jamais. Cependant on prétend que le voyage n'aura pas lieu, qu'il y a eu des avis donnés à la Cour à ce sujet, et des représentations faites pour ne point donner ce cadeau à l'armée. M. le président de Rieux se flatte de bien des choses ; il a eu l'imprudence d'en parler et l'on dit qu'il est recommandé de la bonne manière, et que si la demoiselle reste à Paris, il y aura des gens alertes pour donner les étrivières à ceux qui voudraient manquer de respect.
3 mars 1743. — M. le comte de Clermont est dans la désolation, et ronge son frein à Berny. Il est positif que la petite Le Duc lui a donné son congé. Le motif de la querelle vient de ce que le prince voulait qu'elle quittât l'Opéra ; et la petite fille lui a signifié qu'elle voulait y rester. Les reproches de la part de l'amant ont suivi ce refus ; la demoiselle s'est retranchée sur l'ennui dont elle était dévorée depuis qu'elle était sa maîtresse. Les gros mots et les menaces ont succédé. Ces procédés ont aigri la demoiselle; elle a profité de l'absence du prince pour renvoyer tous les domestiques qu'elle tenait de lui, pour lui mander qu'elle ne voulait jamais le revoir. On dit que la petite Clairon pourra bien consoler M. de Clermont des rigueurs de Mlle Leduc.
Heureusement, un rapport du lendemain dément le fâcheux bruit de cette brouille.
146 VENUS DAM^'EES
4 mars 17^3. — On dit que M. do Glermont a fait la paix avec Mlle Leduc, et que tout est raccommodé.
29 mars l7/i3. — On disait hier, à l'Opéra, que M. le comte de Glermont ayant été en danger, une personne qui lui est fort attachée l'avait invité à songer à sa conscience et à faire venir un confesseur. Ce prince avait répondu qu'il y consentait et qu'il en allait donner l'ordre. Un moment après, il parla à l'oreille de l'un de ses gens, et, au lieu de confesseur, l'entrée de son appartement fut donnée à la demoiselle Leduc, à qui il dit qu'elle lui tiendrait lieu du confesseur qu'on lui avait proposé. Toutes ces anecdotes qui se débitent, vraies ou fausses, font le plus mauvais effet du monde, et l'on désire avec ardeur que le Roi soit instruit de la conduite de ce prince pour lui épargner un ridicule qui le rend aussi méprisable aux étrangers qu'aux Français qui s'y sont accoutumés.
4 avril 1743. — Les fdles de l'Opéra donnent pour cause de la maladie de M. le comte de Glermont, qu'il s'est épuisé avec sa maîtresse ; étant bien informées, disent-elles, qu'il a poussé l'effort amoureux jusqu'à la caresser deux fois dans un mois, ce qui ne lui était jamais arrivé (1).
(1) Le rapport de ce jour se termine par cette note : « M.Bignon est fort amoureux de la Dalleman, mais il n'est pas le seul qui jouisse de ce trésor. »
AMOUftS B OPERA 147
9 mai 1743. — Mlle Le Duc a été hier à la Comédie-Française avec son amant. Le public ne s'accoutume point à voir qu'un prince de sang se donne ainsi en spectacle ; les étrangers en badinent tout bas, et l'on est étonné que le Roi n'en dise pas son sentiment.
Au surplus, ceci n'est qu'un échantillon des amours de ces demoiselles de l'Opéra. Ce que sont ces amours, en général, c'est un pamphlétaire plein d'esprit et de causticité qui nous le dira, et c'est ici que nous faisons, une fois encore, appel au Vol plus haul, ce tableau mordant du monde dramatique au dix-huitième siècle.
Académie royale de musique.
L'Opéra, cet assemblage magnifique et merveilleux, que les noms de Lully, Rameau et Quinault ont rendu si fameux, renferme dans son sein environ trois cens personnes des deux sexes ; c'est un mélange confus de talens rares, de vices, de ridicules, et le rendez-vous général de toutes les nations. On y voit le fier Espagnol déposer aux pieds de la courtisane vive et légère, toute la gravité de son pays ; le jaloux Italien enrage tout bas auprès de son idole, et n'ose se livrer à son caractère national, pour ne pas irriter l'objet qui le charme. Le Français papillonne autour des aimables déités de ce séjour. Le
lourd financier parle d'affaires ; le militaire assiège la beauté, qui ne capitule que par crainte, et l'abbé, tout en persifflant se livre aux obligations de son état en produisant cet essaim enchanteur au millionnaire qui paye richement ces tendres objets de ses désirs et la complaisance du Producteur. Pour les acteurs, ils grapillent sur la quantité : souteneurs de ces dames, ils partagent le bénéfice, et tel ou tel autre danseur ne se contente des faibles appointemens du chœur, que parce qu'il ne doit qu'à sa maîtresse ses habits brodés, ses montres et autres bijoux: fruits des différens sacrifices qu'elle offre à la Déesse des Amours.
Ces messieurs, en effet, ne pourraient se soutenir dans une ville où les livrées du luxe se payent aussi cher, sans avoir recours à l'illustre emploi de Mercure.
Onmet enusage,dans ce véritable Palais d'Armide, toutes les ruses qu'Amour enseigne pour séduire, fixer ou tromper. C'est là que nos coquettes peuvent s'instruire dans le grand art de donner des coups d'œil agaçans, ou de rendre adroitement des services manuels à ceux qui tombent dans les filets de la prostitution.
Les femmes surtout, convaincues qu'on en impose avec un nom fameux, ont grand soin, du moment qu'elles sont initiées, de déposer ceux qu'elles ont reçues au moment de l'ablution sacrée, pour en prendre de plus conformes à leur nouvelle situation :