III. — Le 17, lits de domestiques et meubles communs
IV. — Livres de belles-lettres et d'histoire, dont les œuvres de J.-J. Rousseau, Voltaire, Lesage et Prévost. (40 vol. in-Zi), Encyclopédie, Collection académique, Recueil des arts et métiers, etc.
V. — Le 19 et le 20, boucles d'oreilles, boucles de ceintures, chatons et bagues de brillants, joncs de rubis et d'émeraudes, montres avec chaînes, glands et cordons garnis de brillants, montre et chaîne d'or émaillés, boîtes et bonbonnières garnies de brillants, flacons, tabatières, étuis, couteaux, croix d'or, nécessaire, boucles et autres bijoux, belles porcelaines de Sèvres et autres, flambeaux et vases d'albâtre et de porcelaine céladon, montés en bronze doré, d'or moulu sur des colonnes de marbre, figures et groupes de marbre, de terre cuite et de biscuit de Sèvres, baromètres, thermomètres, seaux, verrières, plateaux de dessert montés, dessins sous verre et autres objets précieux.
VI. — Du 22 novembre jusqu'au li décembre, beau linge, belles robes de satin gros de Tours, Pékin et autres, peignoirs, camisoles, corsets, déshabillés et chemises de mousseline des Indes garnies de dentelles, appartements complets, coiffures et garnitures de dentelles, pièces et coupons de mousseline
(les Indes, toiles de coton, basin, futaine, blondes, gazes et dentelles, bas de soie, mouchoirs, mantelets, toilettes, éventails, sacs à ouvrage, bonnets et chapeaux garnis de plumes et de fleurs. Le tout de relev. rue Feydeau (1).
Cette fille qui finit si somptueusement, il est curieux de la voir débuter de manière plus modeste. Grâce à la police de M. de Sartine, nous connaîtrons le prix de ce qu'on peut appeler, par euphémisme, ses « cachets ». Et ce que ces bulletins nous apprennent sur le lever de cet astre galant, vient fort heureusement compléter ce que nous n'ignorons plus de sa fin. C'est à la date du 25 septembre 1761 que son nom figure pour la première fois dans un rapport de Marais. Il inaugure dignement la série de ceux que nous donnons.
Le sieur Collet fils, intéressé pendant la dernière guerre dans les fourrages de l'armée, où il a gagné beaucoup de bien et dont il a mangé toujours le revenu avec de jolies femmes, notamment avec la demoiselle Lenoir, sœur de la demoiselle Rosalie, de rOpéra-Comique, morte entre ses bras, et dernièrement avec la demoiselle Vauvignoles, demeurant rue Saint-Claude, avec la dame sa mère, pour laquelle il a au moins dépensé dix mille livres pour la mettre dans ses meubles, et lui monter une garderobe, vient de s'embarquer avec la demoiselle Beau-
(1) LoRÉDAN Larchey, vol. cit., pp. 33, 34; note.
UNE MAITRESSE DU MAUOUIS DE SADE IftO
voisin, jeune personne très aimable, demeurant rue Saint-Honoré, bureau des coches de Saint-Germain, que j'ai annoncée pour avoir été chambrée et être entretenue par le sieur Dubarri. Le sieur Collet n'a qu'à se bien tenir, car comme elle voit toujours secrètement Dubarri, les conseils ne lui manqueront point pour le faire aller grand train du côté de la monnaie (1).
M. le marquis de Duras (2) est enfin parvenu à se brouiller avec toute sa famille ; ses amis mêmes sont révoltés de la conduite qu'il tient. Tous les jours il est enterré à la Petite-Pologne (3) dans une petite maison qu'il loue au nommé Leroy, marchand de beurre, avec la demoiselle Montansier (/i). Le sieur Dubarry a soin de s'y trouver avec la demoiselle Beauvoisin, sa maîtresse, et d'y rassembler en hommes bonne compagnie. On m'a même assuré qu'on y jouait souvent. J'aurai soin de faire observer cette maison et je rendrai compte de ce qui s'y passe. M. de Frouîay (5) a payé hier, à Bris-
(1) Le Journal des Inspecteurs de M. de Sarline..., pp. 32, 33, •Si.
(2) Ce marquis de Duras, colonel du régiment Boulonnais, allié aux Noailles, par sa femme, était parent de l'ambassadeur de France à Vienne qui négocia le mariage de Marie- Antoinette avec le Dauphin.
(3) Dans le quartier de la plaine Monceau. En germinal an II, on y ouvrit le cimetière destiné à recevoir les guillotinés de la place de la Révolution.
(4) Il s'agit ici de la fameuse comédienne qui joua le rôle que l'on sait sous la Révolution.
(5) « Le comte de Froulay, frère du lieutenant-général, gouverneur du Mans et mestre de camp du régiment des Croates,
sault (1), qui était le prête-nom de cette maison, une année deloj^er, dont cet homme avait répondu. Mais en même temps, il lui a dit qu'il n'y mettrait plus le pied, ne voulant pas passer aux yeux de la famille de M. le marquis de Duras pour avoir partagé son libertinage (2).
Les deux rapports qui précèdent sont du commis saire Marais. Dans les premiers mois de Tannée 1762, il semble avoir cédé la place à son collègue Bourgoing, de qui sont les six bulletins qui suivent.
La demoiselle Beauvoisin se tient toujours cachée à Vincennes, chez des gens de la connaissance de sa mère, pour fuir la recherche de M. le marquis de Duras. La Surville, courtière d'amour, qui, depuis huit jours, la faisait tourmenter pour qu'elle acceptât M. le duc de Grammont, à raison de ZjOO livres par mois, vient d'être expulsée par le refus de cette demoiselle qui ne veut recevoir les visites du duc que lorsqu'il lui aura donné des girandoles de diamants et vingt-cinq louis pour le premier mois. M. le duc est furieux que cette petite personne ait déjà oublié qu'elle était servante, il y a trois ans, chez le sieur Cadet, chirurgien, rue Montmartre (3).
où il servait comme capitaine. Il était né le 19 février 1738. » Note de l'édition de 1863, p. 85.
(1) Les Brissault, homme et femme, tenaient deux maisons closes fameuses au dix-huitième siècle ; l'une à la Barrière- Blanche, l'autre rue Tire-Boudin, puis rue Française.
(2) Rapport de police du 1" janvier 1762. — Le Journal des Inspecteurs de M. de Sarline..., pp. 84, 85.
(3) Rapport de police du 30 avril 1762. — Le Journal des Inspecteurs de M. de Sarline.., p. 115.
Le viol, ou l'amoureuse rebelle.
(D'après la frravure de Rinet.)
M. le duc de Grammont pourchassa de très prés la demoiselle Beauvoisin qui, depuis le départ du marquis de Duras, reparaît sur l'horizon, mais sans aucun succès, cette demoiselle ne voulant entendre à aucune de ses propositions, par antipathie, à ce qu'elle dit. La Surville et Brissault sont en mouvement, chacunde leur côté, afin de lui procurer quelqu'un qui réunisse pour elle l'utile à l'agréable (1).
Le II de ce mois, M . de Paolucci, envoyé de Modène, a donné un grand souper à Mlle de Villemont [de Beauvoisin] et à plusieurs ambassadeurs. Celui de la reine de Hongrie (2) a fait sa cour à cette jolie femme, mais celui d'Espagne (3) étant survenu, s'en est pour ainsi dire emparé. Il n'a plus été possible de lui parler de toute la soirée. Cependant le 7, celui de la reine de Hongrie a prié toute la même compagnie à souper à sa petite maison d'Epinay où madame son épouse était. Le lendemain, l'ambassadeur d'Espagne a pris sa revanche, et, le surlendemain, celui de la reine, l'a encore traitée à sa même compagnie ; — son rival n'y était pas. On ne sait pour lequel
(1) Rapport de police du 3 juillet 1782. — Le Journal des Insrpecleurs de M. de Sartine..., p. 156.
(2) « M. le comte de Bai'hemberg, ambassadeur de l'Empereur et de S. M. l'Impératrice, Reine de Hongrie et de Bohême, rue de l'Université, hôtel de Soxecourt. Il était né à Londres le 10 août 172i, et venait de se remarier le 1" juin 1761, à une princesse de Salra-Salm ». Noie deVédilion de 1863, p. 161.
(3) « M. le marquis de Grimaldi, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du roi d'Espagne, rue Saint-Dominique, hôtel de MoIé ». Noie de Védiiion de 1863, p. 161.
de ces deux seigneurs cette belle penchera (1).
La demoiselle Beauvoisin, à force de revirer et de lorgner dans les spectacles, a enfin amené dans ses lîlets le prince Galitzin, il y a de cela environ huit à dix jours. On ne sait point encore à fond ces arrangements. Elle reçoit aussi les visites do M. de Marsan, ci-devant prince de Turenne, et celles d'un homme de robe dont prochainement on saura le nom. Ce dernier va souvent chez elle. En sus de tous ces détails, elle va régulièrement tous les matins chez le vieux Lany, maître de ballets de l'Opéra, qui a pris du goût pour elle et qui lui montre à danser par reconnaissance (2).
M. Donay de la Boulay, qui entretient la demoiselle Beauvoisin, a soupe ledit jour 22 chez Brissault, à sa petite maison, et il lui a donné quinze
louis (3).
La demoiselle Noyan que M. le marquis de Duras avait prise à sa petite maison à la barrière de Neuilly, s'en est échappée, parce qu'elle s'est aperçue qu'elle servait de couverture à la passion que ce jeune seigneur conserve toujours pour la demoiselle Beauvoisin, entretenue par M. Donet de la
(1) Rapport de police du 16 juillet 1762. — Le Journal des Inspecteurs de M. de Sartine..., pp. IGO, 161.
(2j Uapport de police du 31 juillet 1762. — Le Journal des Inspecteurs de M. de Sarline..., pp. 165, 166.
(3) Rapporl de police du 25 février 1763. — Le Journal des Inspecteurs de M. de Sartine,... p. 251.
Saulay (1), maître des requêtes, et qu'en outre elle mourait pour ainsi dire de faim dans cette maison. La demoiselle Noyan assure que la demoiselle Beauvoisin vient très fréquemment à cette petite maison et que toutes les ressources d'argent que ce marquis peut faire sont pour elles ; qu'ils s'aiment toujours à la fureur, et qu'ils n'attendent qu'un temps plus heureux pour se voir sans contrainte (2).
C'est la dernière fois que la future maîtresse du marquis de Sade paraît dans un bulletin de police. Désormais elle est lancée.
(1) On remarquera que le nom du nouvel entreteneur de la Beauvoisin est orthographié d'une manière diflérente que dans le préc 'dent rapport.
(2) Rapport de police du 13 mai 1763. — Le Journal des Inspecteur de M. de Sarline..., p. 276.
Non moins fameuse à son époque que la célèbre Beauvoisin fut la demoiselle Deschamps. Comme elle, elle afficha un luxe extraordinaire qui fut le scandale des moralistes de son temps. Ils se choquèrent même, ces bénévoles censeurs, des splendides funérailles que cette fille galante fît faire à sa mère. On en trouve l'écho dans la biographie qui lui est consacrée dans les Sérails de Paris. Favart, dans ses Mémoires, quoique aussi peu indulgent, abonde, par contre, en détails pittoresques sur son privé. Il s'}»^ étend même, si on peut dire, avec une certaine complaisance et un plaisir bien évident.
C'est ainsi que c'est par lui que nous apprenons que lors d'une vente que fit, par besoin, la demoiselle Deschamps, de ses meubles, figurait une « baignoire d'argent massif, dont on devine bien l'usage, ornée d'une garniture de dentelle d'Angle-
terre qui fut achetée par une duchesse et transportée sur sa toilette ». Manuel, dans sa Police de Paris dévoilée, dit tout simplement que c'était la chaise percée de la demoiselle, détail que confirment les Sérails de Paris. Ce n'était point que ce meuble qui avait été vendu un bon prix. Favart raconte cette anecdote : « Le fils d'un riche financier se trouvant au petit lever de la Deschamps, fut tellement épris de son lit, qui lui semblait respirer la volupté, qu'il lui proposa de l'acheter sur-le-champ, dans le beau désordre où il se trouvait, avec promesse de coucher dès le soir même dans les mêmes draps, ce qui était un article important du marché. Le lit lui fut vendu 5.000 francs, circonstances et dépendances, et fut payéuneheureaprès.» Ce n'est pasla Deschamps qu'il faut blâmer. A cette entente des affaires honnêtes, en somme, elle ajoutait le goût de celles qui l'étaient moins. Certaines histoires d'usure lui créèrent des ennuis dont le récit n'ajouterait rien à sa gloire. Malgré cette rapacité, elle donnait dans les greluchons, cette catégorie d'avantageux personnages appelés « maquereaux », par Bachaumont, ce que nous avons plus décemment, de nos jours, traduit par : souteneurs (1). Cela lui réserva des mécomptes à l'égard desquels les bulletins de police abondent en détails.
Ceux qu'on trouvera ci-après relatent un véritable
(1) Voir le chapitre VI, ci-après.
166 VÉNUS DAMNÉEg
roman, une équipée dont on ne doit songer à affaiblir l'intérêt par aucun commentaire. Il se suffit à luimême. On peut croire que la vie de cette fille illustre en son temps, s'inspira d'une morale sensiblement pareille.
« La dame Deschamps, ne se contentant pas d'avoir mangé au sieur Bazin, écuyer de M. le comte de Clermont, au moins 20.000 livres depuis six semaines qu'il la connaît, et qu'il est revenu de l'Amérique, où il était allé aide-de-camp de M. de Lally, emploi dans lequel on assure qu'il a gagné 250.000 livres, et voulant lui tirer une boile de longueur, pria la semaine dernière M. de Rupière, aujourd'hui son piqueur (1), de lui prêter une bague que le sieur Bazin connaissait lui appartenir. Effectivement, l'ayant mise à son doigt, Bazin lui en fit des reproches. Elle lui répondit tranquillement, que s'étant trouvée la veille avec M. de Rupière, elle lui avait témoigné trouver sa bague jolie, qu'il l'avait aussitôt pressée de l'accepter sans croire lui déplaire, mais que, puisqu'elle s'apercevait que cela l'inquiétait, elle allait dans Tinstant, la lui renvoyer, ce qu'elle effectua sur-le-champ. Bazin a été si transporté de ce prétendu sacrifice, qu'il s'est porté le même jour à la place Dauphine, pour faire emplette d'un très beau bracelet de diamants, dont il lui a fait présent. La Deschamps, qui connaît à présent le
(1) Lisez : son amant de cœur.
faible de son amant, a juré, à ce qu'on dit, qu'avant peu, elle ne lui laisserait que les yeux pour pleurer (1).
Par une parfaite et dernière vérification, on est absolument sûr que le dimanche 6 du présent mois, le sieur Brunet, intendant de M. le marquis de Livry, fut chercher dans un fiacre numéroté 57 F, la demoiselle Deschamps et le sieur Salice, officier suisse chez le sieur Pages, chirurgien à l'Université, où, depuis leur disparition, ils avaient passé le temps à se faire soigner pour leurs fautes passées. Il les conduisit à Chaillot, du côté de la rivière, dans la maison d'une nommée Mme Josse, que l'on a louée toute meublée ZiOO livres jusqu'au mois d'octobre prochain, où cependant ces convalescents ne garderont l'incognito que six semaines. La demoiselle Deschanips s'y fait appeler Mme de Saint- Germain.. Brunet, seul et digne confident de pareils mystères, y a établi son domicile pendant toutes les vacances et veut engager la demoiselle Bourgoin, sa maîtresse, d'y rester aussi; — ce qu'elle refuse, par l'antipathie qu'elle a pour M. de Salice, qu'elle ne peut supporter (2).
Il est très certain que la demoiselle Deschamps, qui s'était réfugiée sous le nom de Saint-Germain
(1) Rapport de police du 9 octobre 1761. — Le Journal des Inspecteurs de M. de Sarline..., p. 43.
(2) Rapport de police du 12 juin 1762. — Le Journal des Inspecteurs de M. de Sartine..., p. 142.
depuis le 6 juin dernier au village de Chaillot avec M. de Salice, officier suisse, son amant, à la sortie de chez le sieur Pages, chirurgien, rue de l'Université, est partie de Paris lundi dernier, au soir, dans un carrosse de remise jusqu'à la première poste sur la route de Lyon, où elle doit être rendue actuellement et où elle attend M. de Salice, qui doit aller Ty joindre, pour de là s'en aller en Suisse, à ce que l'on présume, pour y faire vendre à ce jeune homme son bien, s'il est dans la possibilité de le faire, ou pour y tenter de grandes aventures avec ses charmes. Une lettre qu'elle a adressée de Fontainebleau à Brunet, son âme damnée, jeudi de cette semaine, — et qui a été décachetée adroitement par la demoiselle Bourgoin, sa maîtresse, pendant qu'il était à Livry, où il est encore, — annonce, à cet agent, son dessein ci-dessus détaillé. Elle lui mande même qu'il ait le soin de donner par écrit une instruction à M. de Salice, de toute la conduite qu'il faudra qu'elle tienne dans les différents endroits où elle se rendra. Elle promet de lui écrire souvent et de l'instruire des progrès qu'elle fera. Elle lui annonce aussi que, dès son arrivée à Lyon, elle lui enverra une procuration par-devant notaire pour toucher ses revenus chez M. le duc d'Orléans et ailleurs (1). »
A Lyon, la demoiselle Deschamps eut quelques
(1) Rapport de police du 3 juillet 1762. —Le Journal des Inspecteurs de M. de Sarline..., pp. 153, 154, 155.
menues aventures romanesques que ne relatent point les bulletins de police. La raison en est simple : ils informent le lieutenant de police des choses qu'il ignore. Or, l'aventure de Lyon était en ce moment la fable de Cythère et d'ailleurs. C'est Favart, à qui nous en empruntons le récit, qui nous en instruira : « L'illustre Phryné de nos jours, la sublime Deschamps, a fixé l'attention des nouvellistes du Palais- Royal tout autant que la Révolution de Russie. Cette fameuse courti ane, dont l'histoire est plus intéressante que celle de la Fouine de Séville, vient d'ajouter de nouveaux traits à sa célébrité. Monseigneur l'évoque P. de L. voulut être amoureux de la Deschamps afin de se donner une réputation à la française, et Mlle Deschamps voulut le corriger de ses folies en en profitant; elle donna au bon prince une leçon de décence en lui escroquant beaucoup d'argent et de diamants. L'intention était bonne, mais elle fut mal prise. On n'aime point à passer pour dupe; ce digne prélat se fâcha, comme de raison. On mit des émissaires en campagne pour arrêter Mlle Deschamps qui s'était évadée, et qui, par une suite de combinaisons raisonnables, s'était fait accompagner par M. de S. [Salice], jeune homme dont elle voulait faire l'éducation. Cependant la famille du petit élève n'entra pas dans les idées charitables de la directrice et obtint un ordre pour la faire arrêter à Lyon ; ce qui fut exécuté, au moment qu'ils prenaient des mesures pour passer en Italie.
Mlle Deschamps reçut cet ordre avec toute la dignité d'une princesse de coulisse ; elle fit meubler la prison de ses meubles les plus précieux; tous les jours table ouverte, compagnie nombreuse et choisie ; son réduit était devenu le temple de la volupté; mais la privation de la liberté qui semblait borner ses conquêtes la faisait gémir en secret : elle s'en procura la jouissance comme on va le voir dans l'extrait d'une lettre écrite de Lyon :
« Lyon, 26 juillet [1762].
« La Deschamps a trouvé que l'air des prisons de l'archevêché lui était contraire; elle en a changé vendredi à 7 heures du soir, et voici comment : elle avait annoncé qu'elle avait besoin d'argent et fit mettre des gens à la quête de quelqu'un qui voulut lui en prêter. On lui dit que l'on avait trouvé un prêteur, mais qu'il ne voulait donner son argent qu'autant qu'on lui remettrait en dépôt de la vaisselle d'aro-ent et des effets à concurrence de la valeur de la somme qu'il prêterait.
« La Deschamps avait eu soin de faire part de tout au geôlier, qui lui avait conseillé de livrer ses effets puisqu'elle ne pouvait faire autrement. Elle fît sortir vendredi trois grandes malles dans Tune desquelles elle s'était mise elle-même. On la porta au logis de la Bombarde qui est près de là, et l'on conte que le lendemain elle est partie pour Avignon. Elle avait eu la précaution de dire la veille qu'elle était
incommodée, qu'elle s'allait mettre au lit. Le lendemain ses domestiques sortirent à li heures du matin, sous prétexte de s'aller baigner et recommandèrent que l'on n'entrât pas dans la chambre de leur maîtresse, qui ne se lèverait qu'à 9 heures. Ce n'a été qu'à cette heure que l'on a été instruit de son évasion (1). »
Tandis que Mlle Deschamps jouait ce tour à la chiourme lyonnaise, Brunet, « son âme damnée », comme disent les bulletins, lui en jouait un, non moins pendable, à Paris. Il nous est conté par le commissaire BoursToino: :
« Brunet, âme damnée de la demoiselle Deschamps, en a reçu la semaine dernière une seconde lettre, datée de Nice, dans laquelle en était incluse une pour M. de Salice, le croyant toujours à Paris, qui sans doute ne l'avait encore pu joindre par les difficultés qu'il a rencontrées à Lyon pour le recouvrement de ses effets personnels, ou qui y est resté pour attendre ce qu'il pourra recouvrer de ceux de sa maîtresse, laquelle lettre Brunet a renvoyée à cette demoiselle à Nice, et sans plus de raison, a mené si bien la trame qu'il avait ourdie, de s'emparer, à son profit, du contenu des malles qu'il avait chez lui, à elle appartenant, que lundi dernier un commissaire,
(1) C.-S. Favart, Mémoires et correspondances litléraires, dramatiques et anecdoliques, publiés par A. P. C. Favart, son petitfils, et précédés d'une notice historique rédigée sur pièces authentiques et originales, par H.-F. Dumolard. Paris, 1808, in-8, t. II, p. 14.
un huissier, un serrurier et des témoins, sont venus chez lui, avec autorité de jugement, en faire l'ouverture et l'en rendre propriétaire, comme seul saisissant; mais il a été bien trompé dans ses espérances ; il avait cru y trouver des dentelles pour une somme considérable; tout au contraire, ces trois malles ne contenaient que du linge de ménage et quelques chemises. La vente s'en fait aujourd'hui sur le pont Saint-Michel, au profit dudit Brunet ; par tous ces arrangements, la demoiselle Deschamps se trouve privée d'une partie de son nécessaire. Cela ne fait point de peine à toutes nos femmes, par la bonne amitié qu'elles lui portent; au contraire, elles sont furieuses qu'elle ait échappé à la punition qu'elle avait si bien méritée. On imagine que de Nice elle doit aller à Turin. Si cela était, il faudrait qu'elle passe sur terre de France, et la maréchaussée prévenue, pourrait réussir à l'arrêter en route, avant de srag-ner celles étrangères ; alors ses ressources ne lui seraient peut-être pas aussi favorables qu'à Lyon(l). «
C'est la dernière fois que cette fille galante fait l'objet d'un rapport. On retrouve cependant, une fois encore, son nom, à propos d'une demoiselle qui, pour se lancer dans le monde, avait cru utile de se parer du souvenir de cette gloire un peu périmée. Le
(1) Rapport de police du 28 août 1762. — Le Journal des Inspecteurs de M. de Sartine..., pp. 180, 181.
bulletin de police, qui en fait mention, ne l'approuve pas :
« Il faut croire que le nom de Deschamps est pour une fille qui débute dans le monde et qui a de l'ambition, un présage heureux, car je connais nombre de demoiselles qui ont adopté ce nom (1). Pour moi, je crois, au contraire, qu'il commence à s'user ; mais n'importe, la demoiselle Durey, native de Chartres, a cru devoir en faire usage. Cette fille est arrivée à Paris, il y a dix-huit mois, âgée de 20 ans; elle a été très bien éleA'ée par une tante nommée Mme de Lenoncourt, femme du sub-délégué de Champlit, près Langres, qui l'a mise au couvent, et lui a laissé en mourant une somme de 2.000 livres; mais la mère de cette demoiselle, veuve d'un perruquier, a fort mal usé de cet argent, et après l'avoir dissipé, apercevant dans sa fille des charmes qui promettaient, elle est venue à Paris avec elle, chercher fortune. Effectivement, jusqu'à présent, cela leur a réussi. M. de Marigny, ancien chevalier de Saint- Louis, s'est amouraché de la fille, et lui a donné, il y a un an, des petits meubles et de quoi paraître ho-
(1) En effet, dans un autre rapport de Bourgoing, le 7 août 1762, ces lignes sont consacrées à une homonyme volontaire de Mlle Deschamps : « La demoiselle Deschamps, actuellement actrice à la Comédie italienne, a épousé cette semaine le sieur Berrard, aussi violon. Les femmes galantes ont eu cette année beaucoup de vocation pour le sacrement ; — il y en a eu une infinité de mariées. Ces deux derniers maris ont fait chacun une bonne affaire; ils n'étaient pas fort opulents ». Le Journal des Inspecteurs de M. de Sartine..., p. 173.
norablement; mais la parure ayant fait connaître à cette demoiselle ce qu'elle valait, l'ambition s'en est mêlée. En conséquence, on s'est montrée au spectacle, dans l'intention de faire une connaissance avantageuse, et M. de Lavalonne, commissaire des guerres, s'est pris au trébuchet; il a offert 20 louis par mois et trois robes de saison : il a été accepté. Cependant ils sont tombés d'accord que pendant quelque temps, on ménagerait encore M. de Marigny, qui doit sous un mois s'en aller en province et faire un présent avant de partir. Cette demoiselle est connue aujourd'hui sous le nom de Deschamps (1). » On voit, dans ce rapport, une mère traiter des charmes de sa fille. Ce n'était point une exception. Souvent les inspecteurs mentionnent ces singulières mœurs. Théveneau de Morande, quand il publia la Correspondance de Mme Gourdan, put donc, sans crainte d'être taxé d'exagération, y introduire les deux lettres que voici, à qui il fait dire, à sa manière, ce que disent les bulletins adressés à Sartine :
De Madame Barbier.
« Paris, ce 9 avril 1783.
« Madame,
« Ma fille ne pourra se rendre à vos ordres, elle a fait une fausse couche en sortant de danser aux Ita-
(1) Rapport de police du 13 mai 1763.— Le Journal dit Inspecteurs de M. de Sartine..., pp. 275, 276.
liens. Dès qu'elle sera rétablie, elle ira rendre ses devoirs à madame et prendre ses ordres.
« J'ai rhonneur d'être avec respect, « Madame,
Votre très humble et très obéissante servante (1). »
De Madame Bellefonlaine.
<i Paris, ce 9 juillet 1783.
« Madame, « Je vous renvoie ci-jointe l'instruction que vous m'aviez prêtée pour ma fille; je la lui ai fait copier afin qu'elle se la grave mieux dans la mémoire (2). J'espère, madame, qu'elle réussira et profitera des leçons que vous voudrez bien lui donner ; elle a la meilleure volonté du monde. En vérité, c'est une bien jolie enfant. Pardonnez-moi, madame, si j'en fais l'éloge moi-même ; c'est la force de la vérité qui m'entraîne .
« J'ai l'honneur d'être, avec respect, « Madame, « Votre très humble et très obéissante servante (3). »
Le même recueil contient encore une lettre qui vient fort à propos compléter celles qui précèdent. Le maquerellage des mères, l'éditeur l'étend aux pères. Mais il le fait décemment :
(1) Correspondance de Mme Goardan..,^ p. 80.
(2) Nous donnons cette instruction dans son texte intégral, aux appendices de la première partie de ce livre.
(3) Correspondance de Mme Gourdan..., p. 97.
DeM.T...
« Paris, ce 23 juin 1783.
« Madame,
« Ma fille approche de l'âge de quatorze ans. Si vous vouliez, nous traiterions de ses prémices. 11 ne sera pas difficile de gagner la petite. Avec quelques sucreries et des caresses, on en fera ce qu'on voudra. Mais cela demanderait quelques soins ; il faudrait que vous la preniez chez vous en qualité d'ouvrière ou de femme de chambre. Si madame voulait me donner son heure, je m'y rendrais avec ma fille, et nous prendrions ensemble des arrangements,
« J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, « Madame, « Votre très humble et très obéissant serviteur (1). n
Ce qui prouve que, pour dire la vérité à son siècle, il suffit d'y mettre la manière.
Malgré le débordement et le scandale permanent de sa vie, la demoiselle Deschamps eut une fin véritablement édifiante. Elle mourut en 176/i, deux ans après les extraordinaires aventures que content les rapports au lieutenant de police. A cette époque cependant on ne trouve rien, dans les bulletins, sur la mort de la fameuse courtisane. C'est un recueil anonyme de nouvelles à la main qui, à la date du samedi,
(1) Correspondance de Mme Gourdan..., p. 91.
4 février 1764, nous donne les curieux renseignements que voici, qui peuvent clore ce chapitre :
Notre Laïs moderne, la Deschamps, si fameuse par ses débauches, par son luxe et le prix excessif qu'elle mettoit à ses faveurs, vient de mourir d'une maladie digne de la vie qu'elle avoit menée et qui doit faire trembler ceux qui ont eu l'honneur de sa couche. Le chirurgien Faget n'a jamais pu la guérir, et le dieu Mercure qui l'avait si bien servie, d'ailleurs, ne lui a été d'aucun secours dans cette occasion importante ; au reste, elle étoit revenue à Paris incognito, après s'être sauvée des prisons de Lyon et avoir erré dans l'Italie. Elle vivoit dans la retraite, pleurant à chaudes larmes ses égarements passés ; elle est morte, dit-on, comme une sainte. Elle laisse une fille qu'elle faisoit élever avec soin dans un couvent ; elle est très jolie et aura cinquante mille livres de rehtes au moins ; mais qui osera l'épouser ?
Le crime d'une mère est un pesant fardeau.
La Deschamps n'avoit que trente ans ; apparemment que « courte et bonne » était sa devise (1).
(1) Documenls sur le dix-huilième siècle: Nouvelles à la main de ia fin du règne de Louis XV..., déjà cit., pp. 64, 65.
Vivre aux crochets d'une femme et payer ses libéralités en caresses, est un fait qui, pour être du plus mauvais ton et d'un manque de conscience fâcheux, n'en est pas moins fort commun. Gela se qualifie aujourd'hui d'un bien vilain nom aquatique. Jadis, plus élégamment, cela se désignait sous le titre de greluchonnage.
Cette confrérie eut d'illustres zélateurs, notamment le duc de Richelieu qui procurait des femmes à Louis XV, et escroquait impudemment les maquerelles qui, dans ces opérations, lui portaient leurs bons offices. La femme Vence en fit l'expérience en allant méditer derrière les verrous, sur l'ingratitude des grands (1).
(1) Sur les détails de cette affaire scandaleuse qui fit grand bruit à l'époque, voyez la Chronique secrète de Paris sous le règne de Louis XVI, commencée à Paris le mardi 10 de mai 1774,
Un certain abbé Ghotard opérait, pour le compte du prince de Gonti, sur une moins glorieuse échelle. De ces autorités pouvaient se réclamer les individus moins bien partagés, quant à leur rang. «
Je n'sommes pas de ces grisettes
Qu'avons quantité d'amourettes,
Ni de ces donzelles à bichons
Qui soutenont les greluchons,
chante un couplet du Catéchisme poissard (1). C'était une exception. « Il est d'ordinaire que toutes les filles aient un amant », assure une note de la Correspondance de Madame Gourdan. Et cette assurance elle la complète par ces détails : « C'est communément leur perruquier ou quelque laquais ; celles qui donnent dans du plus relevé, ont un de ces libertins sans asile, qui ne vivent que d'escroqueries au jeu, de maquerellage, et tâchent de duper les étrangers, en liant connaissance avec eux dans les cafés, aux spectacles des boulevards, aux tripots ou dans les mauvais lieux, seuls endroits que fréquente cette vile espèce, de laquelle on doit se méfier, sur qui la police a toujours les yeux ouverts et dont il n'y a pas
par an auteur [l'abbé Baudeau] d<7e de quaranle-qualre ans, mais pour lui seul, publiée par la Revue rélrospeclive, t. III, 1834 p. 384 et suiv. '
(1) Catéchisme poissard pour le carnaval, contenant le déjeuné de la Râpée et le discours des Halles et des Ports, avec une déclaration d'amour entre M. Dubois, marchand d'allumettes, et Mlle Perretie, faiseuse de rabats, p. 5. — Cité par Eugène De- FRANCE, la Maison de Mme Gourdan, p. 72.
de mois qu'elle n'exile quelques membres (1). » Ces détails ne sont-ils point exacts pour ce qui concerne les temps contemporains ? On ne saurait en douter. Le greluchondu dix-huitième siècle joue un rôle souvent important dans la vie de la fille galante. A ce titre, il mérite de prendre place dans ce recueil. Nous ne saurions mieux faire que de placer en tête de ces documents, le manuel pratique du parfait bonneaii, rédigé par Théveneau de Morande, bien digne de le rédiger grâce à l'expérience que fit sa jeunesse de ces délicates matières (2).