‹ Vénus damnéesChapitre 27 sur 40 · DEUX RAPPORTS DE MARAIS SUR THÉVENEAU DE MORANDE, GRËLUCHON · texte numérisé non relu

DEUX RAPPORTS DE MARAIS SUR THÉVENEAU DE MORANDE, GRËLUCHON

Le Gazettier cuirassé qui, sous le règne de Louis XV, joua le rôle que l'on sait dans la campagne diffamatoire menée, de Londres principalement, contre la du Barry, occupe une place brillante dans la louche cohue qui gravite autour des filles galantes de Ce siècle. Il s'est fait l'historien de beaucoup d'çntre elles. C'est qu'il les connaissait intimement, mais non point toujours de la manière dont il aimait à se flatter. Manuel, dans la Police de Paris dévoilée^ en touche un mot. « Theveneau, dit-il, étoit voleur, avant même qu'il eut l'âge d'être libertin, et la première chose qu'il prit dans une maison de débauche, ce fut une boîte d'or. Conduit au Fort-l'E vêque, le 25 juin 1763 , sa famille pour l'arracher au bourreau le fit enfermer à Armentières. Au bout de quinze moisde pénitence, il s'élança dans Paris où la Beauchamp et la Desmares,

qui le trouvoient jeune, partagèrent avec lui, et leurs biens et leurs maux. Il avoit connu chez elles les grands . Il prit leur plumet, leurs talons rouges, leurs voitures, et, pour avoir tous les airs d'un homme de qualité, il fit des dettes. Le prince de Lamballe et M. de Flesselles eurent bientôt à se plaindre de lui ; il avoit escamoté à l'un la belle Lacour (1) et à l'autre la Cressy ; et comme il ne s'en tint point à ces bijoux-là, on lui conseilla de se sauver en Angleterre pour n'être point pendu (2). » Thoveneau lit bien, car outre l'avantage qu'il trouva à conserver sa vie, il y ajouta un chapitre de roman comique qui sauva son nom de l'oubli (3).

Les deux rapports de Marais, trouvés dans les papiers de la Bastille, ont trait à une affaire d'escroquerie et de chantage que Théveneau de Morande eut la fâcheuse idée de susciter aux demoiselles Danezy et Saint-Arnoux. Ils sont de 1768 et prouvent qu'une erreur d'impression vraisemblablement a travesti la date donnée par Manuel. Marais les adressa à son chef à la suite d'une enquête que celui-ci lui avait ordonné sur ce magnifique spécimen des chevaliers d'industrie et des parfaits greluchons.

(1) Ce fut cette Lacour qui donna au mari de la princesse de Lamballe la maladie vénérienne dont il mourut.

(a) La Police de Paris dévoilée, par Pierre Manuel, l'un des administrateurs de 1789...; t. I, p. 17.

(3) Sur les agissements de Théveneau de Morande à Londres, cf. l'ouvrage les Pamphlets liberlins contre Marie- Antoinetle, d'après des documenls tirés de l'Enfer de la Bibliothèque nationale. par Hector Fleischmann. Paris, 1909, in-12, p. 102 et suiv.

l'inspecteur marais a m. de SARTINE

Je vous avoue que rien ne caractérise plus l'effronterie et l'impudence du sieur de Morande que la har diesse qu'il a eue de se présenter à votre tribunal et de vous écrire la lettre ci-jointe (1). Ce Morande est un détestable sujet, fils d'un fort honnête homme de père, procureur à Ghâlons ou à Mâcon, auquel il a mangé déjà par ses déportements au moins 30.000 livres. Il y a cinq ou six ans que je le vois à Paris, où il est fort soupçonné d'être entiché du péché antiphysique et de servir de patient à ces vilains. 11 a circulé aussi beaucoup dans les maisons de femmes publiques ; mais, depuis deux ou trois ans, il s'est retranché à faire l'agréable et à s'insinuer chez différentes femmes entretenues, en jouant la passion, et, lorsqu'il en a trouvé d'assez sottes pour donner dans ses airs avantageux, il les a mangées sans scrupule, les dominant jusqu'au point de les maltraiter, entre autres la petite Desmares qu'il a réduite à s'en aller à Bordeaux pour éviter ses fureurs. Depuis son départ, il a tenté beaucoup d'autres aventures, notamment avec la Beauchamp, tenant lieu de prostitution rue des Deux-Portes (2), à laquelle il a fini par voler une

(1) C'était une lettre dans laquelle Théveneau se justifiait, par avance, des accusations qui allaient être portées contre lui.

(2) La rue des Deux-Portes, située dans lequartier Montmartre, était divisée en deux parties, l'une appelée rue Gratte-Cu!; l'autre, des Deux-Portes. En 1881, elle a pris le nom de rue Dussoubs, qu'elle porte encore aujourd'hui.

montre dans un voyage à Fontainebleau, dont elle a fait sa déclaration, et pour la suite de laquelle les officiers de sûreté ont arrêté Morande. J'ignore "les moyens dont il s'est servi pour s'en tirer. Je l'ai vu aussi chercher à se lier avec plusieurs jeunes étrangers qu'il rongeait impitoyablement, sous prétexte de leur faire connaître Paris et de les faufiler chez nos petites maîtresses, dont il se disait le bien traité et protecteur (i). Depuis un an, il a fait l'impossible pour s'insinuer chez la demoiselle Sourville, entretenue richement par M. de Bourgogne, et chez la demoiselle Lacour, trop connue par les malheurs de M. le prince de Lamballe. Il s'y était pris chez l'une et chez l'autre par la violence, menaçant, lorsqu'elles lui refusaient la porte, de les faire mettre à Bicétre ; il a même écrit sur le compte de la demoiselle Lacour des lettres anonymes au prince, dont j'ai eu l'honneur alors de vous faire part, et le tout parce qu'il était désespéré, sachant ces demoiselles fort à leur aise, de ne pouvoir pas prendre pied chez elles pour en tirer parti; il était lié avec la demoiselle Doppy, dont il m'a dit des horreurs, il y a encore une lettre de lui sous les scellés. Je sais que son

(1) On remarquera que tous ces méfaits forment les principaux articles des Instructions pour un homme qui veut devenir bonneau autrement dit maquereau, publiées dans notre Chapitre VI. C'est une des preuves morales qui peuvent donner incontestablement Théveneau de Morande comme l'auteur des Instructions. « Nous n'y avons reconnu ni sa tournure d'esprit ni sa manière » dit l'éditeur de la réimpression de 1866. Point contestable, mais qui dira qu'on y reconnaît les différents toui's de Théveneau ?

père, rebuté des sommes qu'il lui a coûtées, ne lui envoie pas un sol, qu'il a même fondé quelqu'un de sa procuration pour vous présenter un placet à l'effet de le faire renfermer; néanmoins, son fils fait toujours ici l'avantageux et paraît assez bien couvert, est dans ses meubles rue de la Ville-l'Evêque, a un carrosse de remise au mois, et un cabriolet et cheval à lui. Tous ses effets sont certainement dus ou esescroqués. Je sais qu'il doit à Haynault, loueur de remises, 500 livres, qu'il ne peut en tirer un sol, ainsi qu'à beaucoup d'autres. Il se dit aujourd'hui sous-lieutenant dans les carabiniers, mais cela n'est pas croyable. M. de Poyame n'a pas pu donner son agrément à un homme aussi taré. La lettre ci-jointe qu'il vous a écrite n'a été que pour prévenir les plaintes fondées que la demoiselle Danezy devait porter contre lui, et qu'il cherchait à dominer comme les autres, et en faveur de laquelle vous a été adressée la seconde pièce ci-incluse, recommandée par M. de Flesselles, intendant de Lyon ; mais je crois que si M. de Flesselles avait bien connu la demoiselle, il n'aurait pas aventuré sa recommandation; cette demoiselle est effectivement à Lyon, mariée à un nommé Derigny dont j'ignore la qualité ; il est, je crois, présentement aux îles ; depuis deux ans et demi que sa femme est à Paris, elle vit dans le monde ; elle a été entretenue par M. Rollin, fermiergénéral, et mangeait ses bienfaits avec le chevalier Delamotte, qui la greluchonnait. Ce chevalier est le

même que M. de Fraslin a fait arrêter. Cette inconduite a fait perdre à cette demoiselle ce financier ; depuis elle a eu différentes aventures et a même postillonné quelquefois chez la Brissant. Je ne lui connais personne présentement : elle est assez jolie, et peut-être M. Tlntendant a-t-il eu pour elle une velléité qui a entraîné sa recommandation ; tout cela n'autorise point Morande à la tourmenter, lequel pour achever de peindre on doit regarder comme un escroc et un homme dangereux pour la capitale. »

La conséquence de cette lettre fut que Morande se fit arrêter le mois suivant. Marais en rend compte au lieutenant de police le 25 juin 1768 :

« La conséquence des ordres du Roi à moi adressés, j*ai arrêté et conduit aujourd'hui Charles Théveneau, dit le chevalier de Morande, et je l'ai conduit es prisons du For-l'Évêque. Ce jeune homme ne tient à aucun corps ; depuis plusieurs années, il ne subsiste que d'intrigues et d'escroqueries, cherchant à s'insinuer chez toutes les filles un peu huppées pour les manger, et se rendant redoutable à toutes celles qui ne cèdent pas à ses désirs ainsi qu'à sa cupidité. M. de Flesselles a eu l'honneur de vous en écrire, à cause des menaces qu'il faisait à la demoiselle Danezy, pour vous prier de l'en débarrasser, ce qui a déterminé un rapport que je vous ai fait dans le mois de mai, à l'appui duquel est intervenu le placet cijoint de Thévenot père qui vous a été présenté par Julliot, avocat au Parlement, fondé de sa procu-

ration, pour vous solliciter des ordres du Roi contre Ch. Théveneau fils, dit de Morande. Tous les faits au placet contiennent la vérité, et M. JuUiot m'a aussi confirmé que de Morande ne tenait à aucun corps, et de fait c'est un détestable sujet et très dangereux ; c'est pourquoi j'ai exécuté les ordres du Roi que vous m'avez fait passer contre lui, précédemment au renvoi du placet de son père, dont M. Julliot doit être très flatté, car il le menaçait de laver ses mains dans son sang, comptant que c'était lui qui avait instruit son père de la mauvaise conduite qu'il tenait à Paris, ce qui donnait des frayeurs prodigieuses à M. Julliot (1). »

Le séjour de Thévenau au Fort-l'Évêque ne fut pas de longue durée. Les scandales et les rébellions dont il s'y rendit coupable, le firent transférer, le 22 juillet suivant, à la prison d'Armentières d'où il ne sortit qu'un an plus tard. Les tours qu'il exécuta à sa libération le mirent dans le besoin de gagner le large. Il passa en Angleterre où commença pour lui l'existence qui le propose comme le modèle accompli des maîtres chanteurs.

(1) Archives de la Bastille, documents inédits et publiés par FeAxNçois Ravaisson. Paris, 18S1, in-8, t. XII.

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