LETTRES CURIEUSES ET GALANTES ADRESSEES A LA GOURDAN
Le choix de lettres que nous donnons ici ne peut manquer d'intéresser. Le sujet que nous traitons les excluait de son cadre, et si nous les publions dans cet appendice, c'est parce que nous estimons que leur pittoresque méritait cette place dans ce cabinet secret de l'amour. Nous les tirons de la brochure rare à laquelle nous fîmes déjà plusieurs emprunts : Correspondance de Madame Gourdan.
De M. le baron de F...
Paris, ce 10 octobre 1773.
On l'afre tit à moi, matame, que chez fous en l'a grantement d'amusement. Si vous troufiez pon, moi l'y aller souper temain; j'y prie, matame, que la
DOCUMENTS SUR LA GALANTERIE PARISIENNE 2i7
manzelle soit prune : moi l'aime pas lesplondes : l'y afoir la œil considérablement amoureux, au lieu que la prune l'y afre l'œil plein d'amour. Moi être le serfiteur de Matame, et le prie d'écrire à moi par la porteur du présent.
De M. le marquis de N...
Paris, ce 28 décembre 1774.
Je ne puis m'empêcher de convenir, ma chère Gourdan, que les filles que vous m'avez envoyées hier à ma petite maison ne soit charmantes ; mais elles ont fait les bégueules et n'ont pas voulu se prêter aux fantaisies de la société. Je vous prie, une autre fois, de ne pas me renvoyer ces prudes-là. Jeudi, il me faudra du joli et du roué de la dernière espèce ; j'ai le duc de F. et le comte de G. C'est vous en dire assez. Adieu, ma chère Gourdan, servez-moi bien, vous savez que je suis une bonne pratique.
De mademoiselle Gripau.
Paris, ce 17 avril 1774.
Je m'ennuie. Madame, de danser chez Oudinot ; il nous mène à coups de pieds dans le cul. Vous jugez bien que cela ne nous amuse pas. Je serai bien plus contente si vous pouviez me procurez un entreteneur.
Je serai grande dame et ma maîtresse. Vous pourriez compter sur ma reconnaissance et être assurée que je me porterai à toutes les infidélités que vous exigeriez de moi.
De grâce, tâchez, Madame, de me trouver quelqu'un qui veuille m'entretenir; j'ai quatorze ans et demi : cela pourra dédommager de ce que je ne suis pas très jolie.
J'ai l'honneur d'être, Madame, votre très humble et très obéissante servante.
De M. le vicomte de M...
Paris, ce 15 mai 1774.
Depuis longtemps j'ai envie d'un pucelage. Si vous m'en trouvez un, n'importent l'âge et la figure, il y a quarante louis pour vous. Tâchez que je passe vite ma fantaisie. Les choses qui se font trop désirer perdent de leur prix.
De monsieur...
Paris, ce 14 février 1776.
Madame,
J'ai fait hier la connaissance de deux Anglais qui sont nouvellement arrivés; je leur ai proposé de venir aujourd'hui souper chez vous : ils l'ont accepté. Vous
DOCUMENTS SUR LA GALANTERIE PARISIENNE iU9
savez qu'il faut de grandes femmes pour ces messieurs : c'est le goût de leur nation. Envoyez-moi par le porteur deux louis à compte de mes honoraires; j'en ai besoin pour retirer un habit de gage et aller aux Italiens où est notre rendez-vous.
J'ai l'honneur d'être, avec respect, madame, votre très humble et très obéissant serviteur.
De madame...
Paris, ce 17 décembre 1776.
Aujourd'hui je ne pourrai, madame, me rendre chez vous, à cause que mon mari étant malade, il ne pourra aller vaquer à ses occupations.
On est bien malheureuse quand on n'est pas sa maîtresse et qu'on dépend d'un mari ! Au plaisir de vous voir le plus tôt possible.
De monsieur...
Paris, ce 20 février 1779.
Je vous envoie, madame, mon mémoire; ne manquez pas de le remettre ce soir à monseigneur; si l'affaire réussit, il y a cinquante louis pour vous ; cela vous est très facile, il n'y a qu'à faire entrer cette grâce dans le marché de la petite Rosalie : par le canal d'une jolie fille, on obtient tout en France.
De M. le marquis de G...
Paris, ce 3 mars 1779.
Nous irons demain quatre personnes faire un souper chez vous. Il faudra prévenir les demoiselles que nous passerons la soirée dans l'état où nous venons au monde.
De mademoiselle Laiire...
Paris, ce 20 juin 1779.
Ma santé, ma chère maman, est totalement rétablie; il est bien cruel que les faveurs de Tamour deviennent souvent un supplice, et qu'on puisse les donner dans la source des voluptés. Je serai désormais à vos ordres.
De madame Frémenl.
Paris, ce 20 janvier 1780.
Madame,
Si vous aviez besoin d'une bonne pour vos demoiselles, je vous offre mes services Croyez que je suis très au fait du métier, ayant été moi-même demoiselle; mais le ravage des ans et les fatigues m'ayant
ôté le peu de figure que je possédais, je me trouve réduite à servir.
J'ai, madame, un talent merveilleux pour les vieux paillards : je manie à merveille les verges et le martinet. J'ai l'honneur d'être, avec respect, madame, votre très humble et très obéissante servante.
De M. />..., colporteur.
Paris, ce 22 juin 1780.
Je viens, madame, de recevoir d'Hollande de superbes éditions, avec gravures en taille douce : la Pucelle, le Portier des Chartreux, Margot la Ravaudeuse, les Postures de l'Arétin, les Lauriers ecclésiastiques, la Fille de Joie, les Délices du cloître, le Chapitre des Cordeliers, VEntretien de deux nonnes, pour servir d'instruction aux jeunes demoiselles qui entrent dans le monde, l'Ode à Priape et la F manie. S'il y a, madame, quelquesuns de ces ouvrages qui vous conviennent, mandez-le moi, avec l'heure à laquelle je pourrai vous trouver.
De madame...
Paris, ce 20 décembre 1780.
J'ai surpris le billet que vous avez écrit à ma fille; il vous sied bien de chercher à débaucher la jeunesse.
Je vais le porter à M. le lieutenant de police; il devrait bien vous chasser de Paris, ainsi que vos semblables ; il n'y aurait pas tant de malheureuses créatures.
De mademoiselle Violette.
Paris, ce 11 octobre 1781.
Je vous préviens, ma chère maman, que je ne veux plus aller faire de souper avec Justine ; elle est non seulement de mauvaise foi sur ce qu'on lui donne, mais encore, quand elle est grise, ce qui lui arrive toujours elle se met toute nue, et nous sommes obligées de suivre son exemple, pour ne pas passer pour des bégueules et éviter la mauvaise humeur des convives. Il est permis d'être libertine, mais faut-il au moins ne pas se prostituer indignement.
De mademoiselle Françoise»
Arpagon, ce 20 mai 1783.
Madame,
Je ne suis qu'une pauvre fille de village, mais je ne laisse pas d'être jolie. Je suis orpheline et n'ai pas encore dix-huit ans ; mais j'en ai bien dix-sept. J'ai entendu dire aux domestiques du château que j'avais un pucelage qui se vendrait bien cher à Paris, et que si vous m'aviez, madame, je vaudrais de For. J'ai
demandé votre adresse pour rn'ofîrir à vous. On a ri et on me Ta donnée. Si vous voulez de moi, vous n'avez qu'à me le mander, j'irai vous trouver avec mon pucelage. Je ne sais pas encore ce que c'est, mais on m'a dit que vous me l'apprendrez.
J'ai l'honneur d'être avec respect, Madame,
Votre très humble et très v^ obéissante servante.
ib
De mylord H...
Je vous prie, madame, de passer chez moi demain dans la matinée, pour quelques commissions que j'ai à vous donner. C'est mylord N... qui m'a conseillé de m'adresser à vous, et je me flatte que vous me serviez aussi bien que lui.
A l'Hôtel de Valois, rue de Richelieu, ce 23 mai 1783.
De mademoiselle Finette.
Ce 25 mai 178S.
Il m'est impossible, chère maman, d'être à vos ordres aujourd'hui. Ces messieurs d'hier m'ont tant tracassé et tant fait boire de liqueurs, que j'ai résolu
de garder le lit et de me mettre à la diète. J'en suis au désespoir.
Votre chère enfant,
De M. P..., tapissier.
Ce 30 mai 1783.
Mandez-moi, madame, l'heure à laquelle je pourrai aller toucher le premier terme des meubles que j'ai fournis à Mlle Florentine, sur votre caution.
Votre très humble et très obéissant serviteur.
De M. S...
Ce 2 juin 1783.
Je mènerai, madame, deux Anglais dîner chez vous.
Il faudra faire servir du rosbif et du puding, et avoir force Champagne mousseux. Ils ne veulent dîner qu'à cinq heures. Je suis chargé de vous prévenir qu'ils aiment les grandes femmes blondes aux yeux langoureux. J'ai l'honneur d'être avec attachement, madame, votre très humble et très obéissant serviteur.
De mademoiselle Jennî.
Paris, ce 10 juin 1783.
Je me suis enfin désamourachée, madame, de ce
diable de musicien, qui m'a tant grugée et empêchée de rien gagner; ainsi je serai à vos ordres quand vous le jugerez à propos. J'ai besoin d'être occupée promptement et le plus souvent possible, étant on ne peu plus mal dans mes affaires. Qu'une fille de notre état est sotte de prendre de l'amour ! Si j'avais écouté vos avis, je ne serais pas dans l'embarras où je me trouve, mais on veut faire à sa tête, et il en cuit. Je vous promets maintenant de suivre vos conseils. Pensez à moi, chère maman, et croyez que je vous suis attachée pour la vie.
De Mademoiselle Cécile, de V Opéra.
Paris, ce 20 juin 1783.
La partie que vous me proposez, madame, tout avantageuse qu'elle soit, ne peut m'engager à tromper mon entreteneur, duquel je suis très contente. Je sais très bien, madame, toutes les obligations que je vous ai eues anciennement : vous n'aviez que faire de me les rappeler.
Croyez que, si je suis dans l'opulence, je n'oublie pas mon premier état. Si je pouvais vous être utile de quelque autre manière, je le ferai avec grand plaisir. Je rougis de ma conduite passée, et je trouve plus d'agrément dans une vie honnête que dans le libertinage effréné dans lequel je vivais autrefois. Je suis, madame, avec les sentiments que vous méritez, votre très humble et très obéissante servante.
De mademoiselle Trecoiirl.
Paris, ce 27 juin 1783.
Depuis longtemps, ma chère maman, je cours le monde, et vous m'avez sûrement cru morte. Diverses affaires que j'ai eues avec la police et les poursuites de plusieurs créanciers m'ont déterminée à voyager et à m'interdire tout commerce avec la capitale. Je serai maintenant à vos ordres quand vous le voudrez. Mon absence m'a un peu rajeunie, et je puis encore être du nombre des figures de fantaisie. Votre fidèle et attachée pour la vie.
P. S. — Mon adresse est rue du Diable, à l'hôtel des Mylords.
De M. le marquis de M...
Paris, ce 28 juin 1783.
Qu'il y ait quatre demoiselles prêtes pour venir souper à ma petite maison. J'enverrai une voiture les chercher à huit heures du soir. Il ne faut pas des prudes, ni de trop grandes coquines; mais de l'entredeux. Qu'elles soient en négligé et coiffées en petits chapeaux.
De M. S...
Paris, ce 1" juillet 1783.
L'Anglais auprès de qui je suis interprète depuis
trois jours, veut voir demain à onze heures le jardin des Tuileries et le Manège; je dois l'aecompagner. Il faudrait que vous soyez à déjeuner sur la terrasse des Feuillants et ayez avec vous une jolie fille mise bourgeoisement et vous en maman. Je vous ferai remarquer en passant. Votre très humble et très obéissant serviteur.
De M. S...
Ce 2 juillet, à quatre heures.
Je suis désolé ! l'Anglais avait quelques diableries dans la tête ! A peine a-t-il remarqué la petite. Je lui en ai parlé plusieurs fois; mais il m'a répondu qu'il n'était pas assez fou du sexe pour se prendre de passion si promptement ; qu'il cédait volontiers à l'impulsion du désir quand la nature semblait le demander, et non autrement. Il me sera ici très facile, a-t-il continué, de passer mes fantaisies sur cet article. On m'a parlé d'une certaine Gourdan, cette comtesse chez laquelle on trouve tout ce que l'on peut désirer. Je la connais, lui ai-je dit. Nous irons donc au premier jour, répliqua-t-il ; et il s'occupa d'autre chose. Il ne sera pas aisé, comme vous voyez, de le faire tomber dans nos filets. Heureux si nous pouvons seulement en accrocher quelques guinées ! A présent, les Anglais sont retors.
Votre très humble et très obéissant serviteur.
De mademoiselle Dorlval.
Paris, ce 1" juillet 1783.
Oh ! maman, que je me suis amusée hier au petit souper que vous m'avez procuré ! Dès que nous fûmes arrivées à la petite maison, il a fallu nous déshabiller pour nous habiller en religieuses. Les hommes étaient en bénédictins. Nous avons chanté l'ofdce de Vénus, fait plusieurs sacrifices à l'amour et ensuite mille autres folies. Je me suis jamais tant réjouie. Mon domestique vous remettra avec cette lettre quatre louis qui vous reviennent. Si vous avez, par la suite, de pareilles parties, ne m'oubliez pas je vous prie.
Votre chère enfant.
De M. le comte d'A...
Ce soir, ma chère comtesse, j'irai passer une heure chez vous; je veux Felmé, dite l'Eveillée; elle n'a besoin que d'avoir un simple déshabillé; car tout le temps que nous passerons ensemble, il faudra qu'elle soit dans l'état de simple nature; cela ne lui sera pas incommode par l'excessive chaleur qu'il fait. A ce soir, comtesse.
De mademoiselle Martin.
Paris, ce 8 juillet 1763.
Je ne puis, chère maman, me rendre à vos ordres, pour la partie avec monsieur X... Ce vieux podagre est trop dégoûtant et paie trop mal : il faut donner cette pratique ou à quelque novice ou à du vieux parchemin. Mais moi, je suis encore trop jeune pour être réduite à pareille aubaine. Croyez, chère maman, que je suis fâchée devons refuser; personne plus que moi n'aime à vous marquer mon zèle, étant toute à vous.
De M. le comte de F.
Paris, ce 9 juillet 1783.
J'arrive de courir les mers ; depuis quatre ans que vous ne m'avez pas vu, vous m'avez cru sûrement mangé par quelque baleine. Pour vous prouver le contraire, j'irai souper et coucher chez vous. Vous savez que je n'aime que les petites femmes et les figures un peu chiffonnées. J'espère que vous me contenterez comme vous avez fait autrefois.
De mademoiselle Florimont.
Paris, ce 9 juillet 1783.
Il y a, ma chère maman, un noble campagnard tout
neuf qui, je crois, n'est jamais sorti de son château que pour venir ici en guêtres par le coche, qui s'est amouraché de moi.
Demain à dix heures et demie, je lui donne à déjeuner : il faudrait que vous m'envoyiez François avec deux de ses camarades, et qu'ils vinssent comme pour m'arrêter, à défaut de pa^'cment d'une lettre de change de vingt-cinq louis. Sûrement mon campagnard payera, et alors il sera heureux, et moi fort contente d'une si bonne matinée.
Si François s'y prend comme chez Eulalie, cela ne pourra manquer de réussir; je lui donnerai trois louis pour boire. J'espère, chère maman, que vous allez donner des ordres pour obliger votre chère enfant.
De M. R..., Italien.
Paris, ce 10 juillet 1783.
L'ancien maître d'hôtel du nonce, madame, m'a assuré que vous lui aviez souvent rendu service, en lui procurant tout ce qui se trouve en Italie ; j'espère que vous aurez pour moi la même bonté. Aussi demain j'irai vous faire ma cour à neuf heures du matin.
Je suis, madame, votre très humble et très obéissant serviteur.
De mademoiselle Liicilc.
Pai-ii?, ce 2i juillet 1783.
J'étais allée, chère maman, faire une pratique en ville,lorsqu'onest venu m'apporter votre lettre : c'est ce qui fait que je n'ai pu répondre sur-le-champ. Vous pouvez compter sur moi pour la partie que vous me proposez, quoi que cet homme exige beaucoup de complaisances et ait des goûts bizarres. II faut, quand on a pris un état, en supporter les charges. A ce soir à six heures.
Votre enfant.
De M. le chevalier de F...
Ce 25 juillet 1783.
Hier, je vous ai promis, lorsqu'on a chanté le cantique de Saint-Joseph, de vous envoyer un quatrain qu'on a fait pour M. le M. de X..., qui s'appelle Joseph et qui a une jolie femme. Le voici :
De saint Josepli vous qui portez le nom, Comme lui vous avez compagne fart jolie. Mais vous ne serez pas, comme votre patron, De la nombreuse confrérie.
De M. F...
Ce soir, madame, je mènerai quatre étrangers
souper chez vous; il faudra nous avoir la Façonnée, la Pimpante, la Mignonne, la Mutine et VÉventée. Il faut que nous soupions dans le salon de derrière. Faites provision de vin de Champagne, mes étrangers l'aiment beaucoup. Ils veulent avoir aussi un violon pour danser. Nous arriverons à neuf heures, après les Français, où nous allons voir une tragédie Votre affectionné.
sa
De M. M...
Ce dimanche.
Demain, envoyez-moi une fille pour passer la matinée ; vous l'instruirez comme il faut qu'elle se conduise pour me demander et de la manière dont elle doit être mise.
Je ne veux pas de la Superbe. En vérité, on lui a donné un surnom qui lui va à merveille : elle a l'air d'une reine et à peine permet-elle qu'on la touche. On dirait que c'est une faveur qu'elle vous fait, que vous êtes pour son plaisir, et non elle pour vous. Je me souviens que vous m'avez parlé de l'Alerte, comme d'une enfant très complaisante. Eh bien ! envoyez-lamoi. C'est toujours à l'heure ordinaire.
CHANSON A ALMER,
A l'usage des petits soupers
L'auteur des chansons qui suivent est demeuré anonyme.
On ne peut que le regretter, car ses productions eussent dignement figuré dans les anthologies des poètes galants de ce siècle.
Une fillette sans ami, C'est un ruisseau sans planche; C'est un rossignol endormi Sur le haut d'une branche; C'est un pèlerin sans bourdon C'est un arbre sans hante (soi/Z/e/î), C'est un jardin à l'abandon, Où personne ne plante.
264 VKNUS DAMNEES
C'est une cage sans oiseau,
C'est une lampe sans Luile,
Une quenouille sans fuseau
Que personne ne Ole;
C'est un champ qu'on ne sème pas,
C'est une terre en friche ;
C'est un bois touffu plein dappas
Où point d'oiseau ne niche.
C'est un enfant dans le berceau
Que personne ne berce;
C'est du bon vin dans un tonneau
Qu'on ne met point en perce;
C'est un joli petit trésor
Oui devient inutile;
C'est encore une aiguille d'or
Que personne n'enfile.
C'est un carrosse sans chevaux.
Un moulinet sans roue ;
Un trou-madame des plus beaux
Où personne ne joue.
C'est un zéro, mais rien de plus,
Dont on ne tient pas compte;
C'est un cheval de mille écus
Que personne ne monte.
Dans de riches appartements On a vingt meubles différents;
Un seul m'est nécessaire.
Mieux qu'avec un sopha doré, Mon petit réduit est paré D'une simple bergère.
L'étoffe en est de blanc satin, Elle a de la fleur du matin
La fraîcheur printanière.
Le lustre en est aussi parfait Que le jour même que j'ai fait
L'essai de ma bergère.
Dans ses contours bien arrondis, Entre deux coussins rebondis,
Mon bonheur se resserre; J'aime à m y sentir à letroit, Si chaudement, quand il fait froid,
Je suis dans ma bergère.
Le jour, la nuit, sans embarras, Joyeux, je goûte dans ses bras
Un repos salutaire; Avec délices je m'étends; Ah! quel plaisir quand je me sens
Au fond de ma bergère !
Elle charme tout connaisseur.
Moi c'est moi seul qui, par bouliear,
Me sers de ma bergère; Je n'en sors qu'avec que regret.
Souvent j'y rentre et j'y voudrais
Passer ma vie entière.