‹ Vénus damnéesChapitre 35 sur 40 · LES ÉPIGRAMMES GALANTES DU « GAZETTIER CUIRASSE · texte numérisé non relu

LES ÉPIGRAMMES GALANTES DU « GAZETTIER CUIRASSE

Qu'on le veuille ou non, pour quiconque s'occupe de la galanterie et du monde galant au dix-huitième siècle, le nom de Théveneau de Morande revient toujours sous la plume. C'est qu'à cette vie de débauche et de libertinage, à cette folie erotique et furieuse qui secoue la France, il est intimement lié. Il en est le narrateur habituel, l'analyste reconnu, le pamphlétaire attitré. Tout ce que ces dessous offrent de piquant et de curieux, c'est chez lui qu'on le trouve.. Il résume tout, et, bien avant nos modernes journalistes, il dit tout. Dans ce tout il y a à glaner et ce sont quelques fragments de son Gazeitier cuirassé qui, une fois encore, nous donneront le ton de son esprit et des mœurs de l'époque. Tout, il est vrai, serait à reproduire. Mais quelque désir qu'on en eut, encore doit-on se borner.

Dans le Gazeitier cuirassé., les attaques contre Louis XV et la du Barry sont nombreuses, fréquentes, continuelles. En voici quelques-unes parmi les plus spirituelles.

« Le chancelier et le duc d'Aiguillon sont tellement maîtres de l'esprit du Roi qu'ils ne lui ont laissé que la liberté de se coucher avec sa maîtresse, de caresser ses chiens, et de signer des contrats de mariage. »

« Le lieutenant de police de Paris est inspecteur général de toutes les Vestales, matrones et courtières des maisons de santé de son district, qui s'étendait, il y a quatre ans, jusque sur le comte et la comtesse du Barry. »

« Madame la comtesse du Barry vient d'instituer un nouvel ordre qui s'appellera de Saint-Nicole : les conditions pour les femmes seront très rigoureuses, il faudra avoir vécu avec dix personnes différentes au moins, et prouver qu'on a été trois fois en quarantaine pour être admises. Les hommes seront dispensés de faire des preuves par la comtesse qui se réserve la grande maîtrise. Les marques de l'ordre seront un concombre brodé sur la poitrine avec deux excroissances bien marquées. Quoique Mme du Barry avoue qu'elle ne nommera chevaliers que ceux qui ont l'honneur d'être bien avec elles, on croit que cet ordre sera plus nombreux que l'ordre de Saint-Louis.»

D'autres grands personnages ne sont point épargnés par Théveneau de Morande. Tel le duc de Richelieu dont nous avons déjà, par ailleurs, signalé les valeureux exploits. C'est un titre au poste que lui confie dans cette petite noie le pamphlétaire.

« Il paraît un édit du vingt-cinq avril dernier portant création du nouvel impôt sur toutes les Vestales de Paris, au moyen de cette taxe qui sera de deux sols pour livre, elles ne seront plus rançonnées par les commissaires de quartier et traiteront directement avec le maréchal de Richelieu, nommé à la surintendance générale. Le nouveau parlement a enregistré cet édit avec ses franchises en marge. »

Le cardinal de Rohan, le héros du scandale du Collier, n^est de même pas épargné :

« Le prince Louis de R.... a été surpris dans une maison de débauche par le commissaire Form... et deux exempts, qui sans aucun égard pour son rang lui ont fait signer le formulaire d'usage en ces sortes d'occasions : Je confesse avoir connu la nommée Rosalie^ fille de Joye, Jiisquà solution parfaite, en foi de quoi. Je me suis soussigné.

Puis, ce sont de menues anecdotes, remarques, critiques et observations à travers lesquelles Théveneau de Morande promu au rang de moraliste se joue et frappe en badinant :

« Mlle Romans (1) doit épouser i\I. de Groismare, gouverneur de rÉcole militaire qui prendra six aides de camp dans la première classe de son école pour le service conjugal à sa place. »

« La nation Françoise est si mal constituée aujourd'hui, que les gens robustes sont sans prix. On assure qu'un laquais qui débute à Paris est payé aussi cher par les femmes qui s'en servent, qu'un cheval de race en Angleterre. Si ce système prend faveur une génération ou deux suffisent pour rétablir les tempéramens, »

« La mode s'étant introduite en France de rougir avec sa femme; les femmes, pour se venger, sont convenues de ne plus rougir avec leurs amans. »

« On vient d'avoir à Paris un exemple terrible de la justice du nouveau parlement, qui a fait enlever tous les petits chiens appelés lexicons et les a condamné par arrêt du 25 may dernier à être brûlés en place de Grève pour un crime que les bonnes mœurs défendent de révéler (2). »

(1) On sait que Mlle de Romans, ayant fait partie du Parc-aux- Cerfs, fut une des maîtresses les plus aimées de Louis XV.

(2) Le Gazettier cuirassé ou anecdotes scandaleuses de la cour de France, imprimé à cent lieues de la Bastille à l'enseigne de la Vérité, MDCCLXXI, in-18, 1" partie, pp. 35, 39, 40, 51, 58, 65, 70; Mélanges confus sur des matières fort claires, par l'auteur du Gazettier cuirassé, p. 5; Le philosophe cynique pour seruir de suite aux anecdotes scandaleuses de la cour de France, p. 46.

LA POLICE SUR LES FILLES GALANTES DEVOILEE PAR ELLE-MÊiME

Aux documents publiés ici, un seul reproche pourrait être fait quelquefois : c'est de trop se ressentir de l'esprit de ceux-là qui les mirent en circulation. Avec les pages que voici, le grief ne saurait être soutenu. Elles sontde Manuel qui, pour les rédiger,puisa ses documents dans les cartons de la police. C'est le tableau le plus complet qui fut jamais dressé de la galanterie parisienne. Il mérite doublement d'être réédité, car outre son intérêt, il a le mérite d'être tiré d'un ouvrage rare qui, de jour en jour, tend à disparaître, et commence déjà à se coter à un prix élevé dans les ventes publiques où il passe.

« On n'imagineroit pas jusqu'à quel degré d'infamie la police avoit porté les vices de la capitale : cette

police qui, sous prétexte de les surveiller, faisoit un commerce de vices et de crimes. Sans doute Rome et Athènes étoient corrompues, car avec des vertus elles existeroient encore. L'une a eu des César qui débauchoient jusqu'à la sœur de Gaton, jusqu'à la mère de Brutus ; des Auguste qui achetoieiit la femme de Tibère, trois mois avant ses couches ; des Mécène qui complaisamment s'endormoient pour ne pas gêner, à leur table, les plaisirs d'un empereur ; des Julie qui avoient pour maxime que la pudeur et la chasteté n'étoient pas des vertus de princesse, et dont toute la délicatesse étoit de ne recevoir jamais un passager dans leur barque, qu'elle ne fut déjà remplie; des Popée qui avoient tout pour elles, excepté un cœur honnête ; enfin des Messalines qui ne se lassoient ni des comédiens ni des eunuques. L'autre eut ses Laïs qui surfaisoient leurs charmes à un Démosthènes, à un Aristipe, et les prodiguoient au cynique Diogène pour son écuelle et son tonneau; une Aspasie qui, oubliant que son métier est de n'être que belle, avec assez d'esprit pour parler de tout sans rien savoir, après avoir rassemblé à ses dîners des politiques pour faire croire qu'elle l'étoit, sur son lit de roses, commandoit à Périclès la guerre de Samos, celle de Mégare, et le ravage de toute l'Arcadie; uneSapho qui, dans ses délires erotiques, étonnée de ce que l'amour n'avoit qu'un autel et qu'un flambeau, sur la bouche même d'une Lesbienno, cherchoit encore la main de Phaon. Mais du moins

ces courtisanes qui ne séduisoient que par des grâces, des talens, par l'artifice du langage et du sentiment, ne pouvoient paroitre dans les rues avec des bijoux précieux, et les hommes en place n'osoient se montrer en public avec elles.

Il étoit donc réservé au peuple qui se dit le plus galant comme le plus policé, de mettre sous la sauveo-arde de ses magistrats des femmes dont la plus honnête ne regretta qu'à la mort les peines qu'elle s'étoit données pour tromp.er les hommes, et dont la moins coupable peut-être a dit que si les animaux ne se caressoient que par intervalles, c'est qu'ils étoient des bêtes. Ce sont elles qui, dans les promenades, aux spectacles, se faisant un plaisir de compter les veuves dont les maris vivent encore, disputent aux Pénélope les hommages et les places. Dans la loge à côté de la nôtre, quelle est cette personne qui a tant de diamans ? demande la vertueuse fille d'un Penthièvre. Quoi, vous ne la connoissez pas, lui répond-on ! C'est la maîtresse de votre mari.

Si me livrant à des spéculations mercantiles, pli;s jaloux de faire du bruit que du bien, je ne voulois qu'amuser ces stériles lecteurs qui, sans les brochures, auroient trop de leurs vingt-quatre heures par jour, je publierois, fût-ce à l'imprimerie de Lampsaque, plus de vingt mille anecdotes de ruelles et de coulisses, telles que ne les eussent point imaginées Pierre i'Arétin, Marc Antoine et Jules Romain r<^imis. A quoi serviroit de démasquer ces LucuUus,

Une Demoiselle à la mode exerçant sa profession à une fenêtre du Palais-Royal.

DOCUMENTS SUit LA GALANTERIE Pa'rISIENNE 273

dontlespetites maisonsme rappellent Fisle de Caprée ? A moins que ce ne soit pour prouver que bien des gens de qualité avoient des baladins pour pères. Si j'avois à faire l'histoire dégoûtante des boudoirs, moins discret que Pétrone, parce que je ne vis pas sous un Néron, je dévoilerois même les noms de ces corrupteurs publics qui ont amené une nation jusqu'à aimer des femmes qu'elle méprise. Mais la génération qui se prépare me demande la grâce de la génération qui finit ; et puisque mon but premier est de convaincre la police de n'avoir jamais cherché que de l'argent dans les ordures domestiques dont elle faisoit un trafic honteux, il me suffira de révéler sans choix comme sans scrupule, quelques-unes de ces avantures [sic) qui lui ont acquis la réputation, si c'en est une, de posséder l'anneau de Gygès.

Bien loin de dénoncer à la loi, ou du moins à l'opinion qui quelquefois flétrit mieux que la loi, ces temples à demi-ouverts où l'impudique Venus, empruntant tantôt la ceinture des grâces, tantôt la couronne même de l'innocence, change, sous la baguette de Circée, ses esclaves en pourceaux ; elle les couvroit de son égide complice, pourvu que partageant le profit des prêtresses, elle connut toutes les victimes, et que chaque matin les prêtresses ellesmêmes lui envoyassent le tarif variable des sacrifices. C'étoit un inspecteur qui, dans les ténèbres, levoit les filets qu'elle tendoit, et quand il y surprenoit Mars, toîis les dieux étoient appelés pour semocquer

de Vulcain. Combien de fois il n'y a trouvé que des Médées qui essayoient de rajeunir Jason !

Avant le règne de M. de Sartines, qui ne vouloit tout voir que parce qu'il vouloit tout savoir, et ne défendoit tout que pour pouvoir tout permettre, Paris comptoit à peine soixante de ces filles qui, ramassant les flambeaux que V Hymen avoit éteints, sans enseigne, vêtues comme des bourgeoises, se chargeoient d'aimer ou de lourds maltotiers ou de vieux ducs : car l'homme né pour être dans le monde, étoit encore galant ; jaloux de bonnes fortunes il se donnoit la peine de les chercher ; fier, du moins, s'il n'étoit pas sensible, il eut rougi d'acheter ce qu'il pouvoit conquérir. La gloire étoit de servir son roi ; le bonheur étoit de servir sa dame. C'est M. de Sartines qui donnant des gardes au vice, le soumettant à des règles pour le forcer à des impôts, et formant enfin de ces viles recrues un régiment de prostituées que le nombre enhardit, que l'exemple empoisonne, se fit un jeu et un commerce de la dépravation des femmes. Ses officiers, conseillers du roi, comme le furent jadis les Longuayeurs, visitoient tous les jours ces antres magiques où s'engloutissoient la fortune et la santé des familles ; témoins et juges de toutes les espèces de débauches eux-mêmes, par le plus infâme des courtages, appareilleurs complaisans, ils vendoient à l'inconstant Plutus, toutes les idoles qui s'échappoient des provinces ou la fidélité pauvre ne brûle que de l'encens. Instruits par des

t)OCUMENTS SUR LA GALANTERIE PARISIENNE 275

déclarations, par des confidences, par des découvertes de tout ce qui se passoit dans leur bas empire, ils recueilloient, pour les menus plaisirs du magistrat, des anecdotes gaillardes dont n'auroient pas voulu se salir ni les Bussi ni les Brantôme.

J'ai dit que M. de Sartines exerçoit, sous la toge d'un sénateur, le métier de conseiller Bonneau : et d'abord je le prouve par les lettres que lui écrivoit un ami du prince, l'inspecteur Marais :

Le 5 mars 1762.

Monsieur,

J'ai eu l'honneur de vous informer que monseigneur le comte de la Marche étoit venu chez moi me demander un homme qu'il put avec confiance employer dans ses affaires de galanterie. Après avoir reçu vos ordres, je lui en ai envoyé un : et voilà les ordres que Son Altesse lui a donnés : de faire en sorte de se lier avec les gens de Mme Thiroux de Monregard, rue Feydeau, afin de savoir ce qu'on disoit de lui dans la maison ; de s'informer si le duc de Fronsac n'y alloit point, ou quelques autres, sur le pied d'amans, et de l'instruire exactement des jours que cette dame iroit gu spectacle. Notre homme jusqu'à présent s'est bien acquitté de la commission : il s'est lié avec un des laquais de cette dame, qui s'est trouvé être de son pays, lequel lui a dit que M, le comte de la Marche étoit fort amoureux de sa maîtresse, mais

qu'il n'étoit point le seul; que M. le duc de Fronsac l'étoit aussi et venoit souvent la voir, ainsi qu'un grand officier aux gardes, d'Est... qui paroissoit très bien avec elle. Ce garçon lui a ajouté que sa maîtresse avoit raison, que son mari la traitoit durement, que dernièremeat, la voyant le matin en peignoir, ses cheveux déployés, il lui avoit dit en présence de plusieurs de ses gens : « Savez-vous bien, madame, à qui vous rr<5semblez comme cela ? A une fieffée putain » ; et qu'elle s'étoit mise à pleurer, etc.

Marais.

Et le 12. J'ai eu l'honneur de vous rendre compte des attentions de M. de Monville au spectacle pour Mme de Monregard. Ce qui m'avoit engagé à vouloir en savoir davantage, et à faire parler à cet effet au nègre de ce monsieur, qui tout naturellement avoit dit que cette dame étoit la maîtresse de son maître ; que si son mari venoit à mourir, il Pépouseroit, et qu'il la voyoit quelquefois à sa petite maison sur la chaussée d'Antin. J'ai fait vérifier ce dernier fait, et la femme du concierge en est convenu. Après vous en avoir communiqué, j'ai instruit M. le comte de la Marche, et ce prince, sur mon rapport, s'est donné la peine de venir chez moi. 11 m'» paru enchanté de mes découvertes, et m'a fait connoître que ses affaires étoient beaucoup plus avancées auprès de cette dame que je ne croyois : il m'a appris qu'il lui écrivoit par la petite poste, et qu'elle lui fai-

soit réponse par la môme voie : il m'en a même fait la lecture d'une : « Mon prince, plaignez-moi, vous êtes sans contredit l'homme du monde le plus aimable, mais j'entrevois mille obstacles au plaisir que j'aurûis de vous voir. » Vous voyez bien, m'a-t-il dit, que c'est une femme qui capitule ; elle entrevoit mille obstacles, mais elle ne dit pas qu'ils sont insurmontables. Avec un peu de patience, j'en viendrai à bout. Je lui ai fait réponse à sa dernière lettre, et après lui avoir débité beaucoup de tendresse, que comme je serois désespéré de rien faire qui put la compromettre avec son jaloux, il falloit qu'elle eut la bonté de se prêter un peu : je lui laissois le choix des moyens. Cette intrigue m'amuse ; l'histoire de Monville me fait plaisir, et me prouve qu'elle n'est point inflexible. Présentement, mon cher Marais, il me suffira de^ savoir les jours qu'elle ira à la comédie, etc. »

Marais ajoute qu'il a prié le prince de lui accorder quelques permissions de chasse dans son canton du Tremblay, et que de la meilleure grâce il lui en a signé pour lui et ses amis. Cet aveu en cachoit d'autres. Il ne donnoit pas quittance de tout l'argent que lui valoient ses lâches complaisances, et le 27 septembre, surtout, lorsqu'il fut encore chargé de chercher une marchande de modes qui voulut louer une chambre à la demoiselle Montalet, où elle se rendroit quelquefois, sous prétexte de commander des

chiffons parmi lesquels se glisseroient des lettres. Toutes ces précautions du prince n'étoient que pour éviter la jalousie scandaleuse du marquis de Villeroi. Il fut bien un jour sur le point de se déguiser en abbé pour mieux entrer chez la baronne de Wasberg-. Il est vrai que c'étoit pour ne pas se charger en pluie d'or. L'occasion s'en présentoit assez souvent, quand il avoit le boucher Colin pour rival, où l'intendant Rouillé d'Orfeuil, qui, en dînant, s'était aperçu que Caroline fixoit la bague d'un convive, l'acheta au dessert cent louis d'or pour avoir le bonheur de la lui mettre. Son père Couty étoit plus généreux que lui, car il donnoit le même jour un carosse à la Duplan, et 800 louis à Mme Montgaultier, qui les mangeoit avec son basson; et il disoit encore de la Pelin : « Je l'ai prise, je ne sais pourquoi ; je l'ai gardée, je ne sais pourquoi, et voilà au moins mil^e louis qu'elle me coûte, je ne sais pourquoi. » Il n'y a jamais eu que la Mainvilliers qui se soit plaint d'avoir amusé Son Altesse, sans la moindre marque de reconnoissance. Mais elle s'en prit au président d'Aligre et à Jacquet qui étoient de la partie. Du moins tous ces princes ne ressembloient-ils pas au prince de Lambesc, quifaisoit rendre, par l'autorité de M. de Penthièvre, une paire de girandolles dont il avoit fait présent à la Grandy, et qui, questionné sur les caprices de la petite Baise, répondit : « Je lui donne de temps à autre quelques coups de pieds, et cela se passe bien. » Ces reines a l'heure n'avoient-elles pas

raison de préférer un commis qui avoit l'honnêteté d'être dupe, à ces grands seigneurs qui voloient jusqu'à leurs plaisirs ? Qu'on demande à la Brissault combien elle a reçu, le 22 avril 177/i, du duc de Chartres, du duc et du chevalier de Coigny, de M. de la Vaupalière, de M. d'Etrehan, d\& comte de Noailles, du prince de Ligne, du baron de Besseval, de M. de Vaudreuil, du marquis de Laval et du comte d'Estinville. Tous lui ont fait neuf louis, et elle leur avoit servi à souper, quatre nymphes dont la moins chère étoit Mlle de Bussy! Le lendemain, ils n'auroient pas trouvé une main à baiser sur le pavé de Paris. Elles étoient toutes pour le comte du Barr}^, qui achetoit des filles comme des tableaux, et il les couvroit toutes de diamans. Les Thevenet, les Morancé, les Dubois, la Breba surtout, dont la cuisse séduisoit toute la cour, le réduisirent à n'avoir pendant deux ans, que deux mille francs par mois. Le malheureux ! Ses dettes payées, il reprit ses cent huit mille livres de rente en cent huit sacs. Et c'est alors que par ses enchères, il fît encore hausser les actions à la bourse de Cythère. Sans lui, tous ces Anglais qui aimoient du thé, comme du punch, les Tompson, les Pierre, les Vavassor ne se seroient pas disputés l'or à la main, cette belje bête qui faisoit encore payer au comte de Chalut, un balai deux ou trois mille-louis. Sans lui le baron d'Oigny n'auroit jamais logé dans un palais une baronne de Burman, pour les beaux yeux de Julien l'acteur, elle qui, sous le nom de la petite

Lecoq, avoit si longtemps détaillé chez la Varenne, rue Feydeau, recevant tantôt 50 louis, avec onze plats d'argent et pour 1.500 livres de porcelaine, tantôt '25, quelquefois 12, quelquefois 10. La vanité est l'émulation des sots, et quand les courtisanes surent que les amateurs mettoient plus de gloire que de plaisir à les posséder, elles n'eurent point besoin de se parler pour contrefaire toutes un peu les Pénélopes. Hercule lui-même avec sa quenouille, sans argent n'eut pas trouvé une Omphale, et si le Polonais Potoski a enfin couché, la nuit du 2/i au "25 juin, avec Mlle Touteville, sœur de la jolie d'Egremont, c'est qu'il jura sur son honneur, en donnant à compte des girandoles de 12.000 livres, de fournir maison, carosse, laquais à livrée, et tout ce que doit avoir une dame comme il faut. Il tut aussi obligé d'en passer par là, à peu près, M. l'ambassadeur de l'Empire, avec Rosalie, qui ne quittoit pas pour lui la paillasse de Nicolet, que sa belle main avoit rendue folle. Eh! la demoiselle Vadé qui ne venoit que de Lyon, n'a-t-elle pas trouvé, en arrivant dans la rue du Croissant, un hôtel à bail, loué 3.000 livres, avec des meubles trop beaux pour qu'elle put s'en servir ; dans une bourse 2.000 louis pour le ménage, et dans une autre 500 pour ses menus plaisirs ; plus un écrain [sic) de diamans de ZiO.OOO livres ; plus de la vaisselle plate, et enfin du linge et des pièces d'étoffe ? Et le génie enchanteur étoit M. Bertin, trésorier des parties casuelles.

L'anthropophage Gourdan, elle-même, à /i5 ans, quoiqu'elle eut une fille religieuse aux Annonciades de Roye, n'a-t-elle pas soutiré d'un gentilhomme picard, plus vieux qu'elle, un contrat par lequel il lui faisoit une rente perpétuelle de 3.000 livres, rachetable en remboursant le principal de 60.000 livres ?

Il n'avoit pourtant pour elle qu'un doigt d'estime. Que n'a pas dépensé monseigneur l'évéque de Liège pour cette Deschamps dont la chaise percée étoit garnie de dentelles, et qu'en regardant tous ses appartemens de fée, disoit à soncoadjateur, M. Salés, officier suisse : « Un baiser déplus à ma calotte payera tout cela ? » N'étoit-il pas encore plus heureux qu'un gouverneur de Saint-Domingue, un chef d'escadre, qui à soixante ans, avec 50.000 livres de rente, pour toucher laDorval, fut son laquais, et portoit jusqu'à ses billets doux à un procureur au parlement ? Si on avait oublié que le duc de Richelieu, qui ne se contenta pas toujours de regarder par le trou d'une porte deux femmes, la Villers et sa négresse, qui se passoient bien de lui, a mis son crachat au mont-de-piété pour arrher la Maupin, je chanterois un couplet, sur l'air : Jardinier, ne vois-tu pasi

Judas vendit Jésus-Christ Et s'en pendit de rage : Riclielieu, plus fin que lui.

N'a mis que le Saint-Esprit, En gage, en gage, en gage.

Mais personne ne doute de tous les sacrifices qu'a exigés le voyage de Gorinthe; jusques-là, que pour pénétrer dans ces couvens où Ton ne connoit d'autre dieu que celuides jardins, il faut par des offrandes, se ménager les tourières. Lorsque le duc de la Vauguyon partit pour son ambassade, il envoya une magnifique boîte d'or, émaillée, et c'étoit la quatrième, à cette maquignonne, qui, par son art à préparer des orgies, avoit mérité le surnom de la présidente. Elle en reçut bien d'autres d'un simple intendant qui lui donna à la fois un cabaret de Sève {sic) douze cuillères à café, et une croix fine qu'elle auroit souvent ôtée de son cou, si elle avoit eu les préjugés de la superstitieuse Rome.

Cette folie de jeter son argent dans le tonneau des Danaïdes n'a pas toujours été à la mode. La police a connu des disciples d'Epicure qui ne se laissoient pas dévorer par les sirènes, un abbé de Salze qui pour écrouer la grande Mercier dans une chambre garnie, ne lui donna jamais de robes, persuadé qu'elle n'oseroit pas sortir en casaquin; un Despres... [D'Esprémesnil] qui ne regardoit la Brehart que comme un meuble de plus dans son équipage; un Toquini, banquier, qui pour trois robes neuves, un peu de linge et 300 livres par mois, eut Marie Testar encore en bouton, de la main même de ses père et mère, chez lesquels se fit la noce; un marquis de la Platerie, qui rencontrant au spectacle la baronne de Mousue, s'écria : « Eh! depuis quand Jeanneton es-tu

baronne? » Et enfin cet architecte qui, après avoir bercé longtemps une danseuse de l'Opéra, de l'espoir qu'il lui bâtirait un hôtel, lui en envoya un de pain d'épice, où rien ne manquoit, pas même des garçons frotteurs. Voilà tout au plus comment il est permis de faire l'amour à des catins. C'était assez la façon de penser du duc d'York, qui le 7 août 1767, ayant loué la Durancy à la Brissault, s'en servit et se reposa, et comme elles lui reprochoient son impolitesse : « Mesdames, des femmes comme vous sont comme un bouillon : pour qu'il fasse du bien, il faut dormir une heure après. Celui-ci m'a paru bon, gardez-m'en un pour lundi. » C'étoit encore celle du chevalier de Cl..., qui, de sa garnison célibataire, écrivoit à une pourvoyeuse du Palais-Royal : « Envoyez-moi une fille saine de corps et d'esprit, je lui donnerai dix louis par mois », et le 6 juillet 1768, la polygame Valcourt, qui n'avoit que des dettes, prit la voiture de'Bourges. Elle comptoit un peu sur les bons offices de l'étatmajor.

Si les besoins n'étoientjamais devenus des caprices, si le luxe n'eut jamais mis d'enchère sur ces filles que la misère livre, quand la nature ne les soumet pas, sans quelques imbéciles Lucullus, on n'eut jamais vu à Paris de ces dîners d'Antoine où une Gléopâtre avalait des perles. Elle n'avait point encore de salon d'Apollon, cette Gourdan, dont le mari, receveur des aydes, après avoir été condamné à mort par contumace, n'en fut pas moins capitaine général des fermes,

à Brest, et eut ensuite l'entrepôt de Carpentras ; cette Gourdan, la comtesse, lorsque dans son humble début elle écrivoit à un grand d'Espagne :

« Votre Excellence,

« Ayant eu l'honneur d'entendre parler de vous comme d'un seigneur galant, j'ai osé prendre la liberté de vous adresser une jeune personne, porteuse de la présente; c'est l'épouse d'un médecin nouvellement marié. Des raisons dont elle aura l'honneur de vous faire part, l'engagent à recevoir les secours de quelqu'un qui voudroit bien l'obliger. Elle est jeune, jolie et bien faite, etc. »

La Gourdan ne se contenta pas longtemps de cet obscur colportage. D'une verte conception, embrassant d'un coup d'œil tout l'univers, elle jeta les fondemens d'un temple, dans la rue des Deux-Portes- Saint-Sauveur, où accoururent toutes les nations de tous les cultes. L'Anglais, surtout, qui a tant besoin de rire pour se bien porter, se félicitoit de la trouver avant de la connaître. Comme elle a dû être flattée lorsqu'un coureur qui avoit des ailes au talon, lui apporta cette lettre d'un milord :

« Madame,

« Il y en a quelques-uns, depuis j'eus eu le plus grand envie du monde de faire connoissance avec vous, qui êtes partout ce que je puis entendre, la reine de

plaisirs, et si savant dans la volupté, que vous êtes faite, si je puis dire, pour me procurer les plus grandes délices. Pour venir au bout, je suis un homme de condition, Anglais, c'est-à-dire franch, généreux et riche. Il n'y en a pas rien que je ne veux pas faire pour en jouer quelques femmes charmantes, rares et de la première beauté et luxuriance. Gomme dans la situation actuel des affaires entre les deux couronnes, et pour des raisons particulières, je ne puis pas faire mon apparence à Paris, et j'ai des raisons pour être le plus secret qu'il est possible ; c'est pourquoi je suis incognito à Saint-Germain, et ce moment que mon équipage m'a laissé ici, je le renvoie à Paris et je voudrai rester en incog, envoyez-moi tout ce qu'il est rare que vous pouvez me procurez, vous n'avez que penser un moment sur cette sujet. A la même temps pensez que vous avez affaire avec un Anglois qui n'a point de bornes à sa générosité, et ne traitez pas cette affaire en bagatelle. Vous n'avez que venir vous môme demain matin avant midi, et je vous dire plus que peut être contenu en papier. Mon adresse est à mons. Master Robertson, à la chasse royale, ou à la poste restante. Envoyez un réponse par cette drôle, et sur le champ : et croyez-moi d'être votre ami en attendant. »

7 de septembre 1776.

La sultane Validé, avec la prétention d'être une Calipso, lui mena une Eucharis. Il paraît qu'il s'ac-

cornmoda même de l'éternelle déesse, car elle le remercia : « Vous avez fait les honneurs à mes vieux charmes, la plaisanterie que je valois mieux que cette belle dame, m'a surprise, mais je crois que vous rendez justice à sa beauté et à sa naissance. Je n'en sens pas moins le prix de tous ces avantages que vous me proposez, surtout après la perte que je viens de faire de deux cents mille francs. » Elle eut mieux fixé sur Vlisse {sic) en lui promettant l'immortalité. Tous les étrangers n'étoient pas comme un Robertson. Lorsque le Polonais Ros... devint fou de la Grandi, mais fou jusqu'à l'engager à porter son nom, comme M. de Sainte-Foix l'avoit permis à la Coucy, il lui donna bien une montre de hO louis, un ajustement de dentelles, et un vis-à-vis attelé de deux beaux chevaux. Tout cela fut bien reçu, mais tout cela n'étoit pas payé. Celui qui avoit vendu le caresse, M. Blanchart, à l'hôtel d'York, va, entre midi et deux heures, trouver la petite princesse à son lever; et comme elle croyoit que cet homme avoit quelque grâce à lui demander, elle lui témoigna beaucoup d'humeur sur ses chevaux, qui ne sav oient pas courir. M. Blanchard, d'un air respectueux, jaloux de la réputation de ses bêtes, lui proposa de les mener luimême jusqu'à Longchamp; et que, s'ils n'étoient pas dignes d'elle, elle choisiroit la plus belle paire de son écurie. Elle lui permet d'être son cocher. Sur les boulevards, il lui propose à cause de ses nerfs délicats, de descendre, pour que, par de hardies caracoles, il

lui prouve tout ce que savent faire ses chevaux sous un fouet savant. Elle regarde et ne les voit plus; ils sont déjà sous la remise de leur maître. Mlle Grandi, toute honteuse d'ôtre à pied, fut trop heureuse de s'appuyer sur le bras d'un de ses amoureux à l'heure, qui vouloit lui donner, comme à Vénus, un char que pouvoicnt traîner deux colombes.

Le soir, elle se consola du coup du sort, en apprenant qu'une de ses camarades, la demoiselle Haraire, qui avoit son père pour portier, avoit passé de sou hôtel à l'hôpital, pour avoir jeté dans la rue un ordre du roi qui l'exiloit, toute maîtresse qu'elle étoit d'un conseiller au Parlement.

Toutes ces anecdotes, qui ne sont pas les plus scandaleuses que je pourrai citer, sont puisées dans les rapports que signoit Marais. Mais peut-être qu'on seroit bien aise d'avoir quelques échantillons de sa correspondance intime avec le magistrat que les nuits de Paris occupoient plus que les jours.

Du 27 avril 1764.

M. de Rohan-Ghabot est venu chez laMontigny Im faire une proposition qui lui a paru fort extraordinaire. Ce seigneur, après avoir exigé d'elle un secret inviolable, lui a dit qu'il fallait qu'elle lui trouve un homme, jeune, sain, grand, fort et vigoureux, qui ne fut point connu, pour avoir affaire à une dame de la

première condition, fort aimablo, qui n'avoit jamais communiqué qu'avec son mari, mais qui étoit curieuse de goûter des plaisirs avec un autre homme. La Montigny lui a demandé pourquoi il ne la contentoit pas lui-même. Il a répondu : « Cela ne se peut, elle a bien voulu se confier à moi il y a même des raisons pour cela, et il faudra que celui que tu nous trouveras consente que je vienne le prendre le soir chez toi, et que je l'emmène, les yeux bandés, dans une petite maison où sera cette dame, et qu'il la satisfasse en ma présence; surtout qu'il ne soit ni garde du roi, gendarme, mousquetaire, ni soldat aux gardes, parce qu'il pourroit reconnoître cette dame lorsqu'elle va à la Cour. Je votidrois que ce fut un homme de la lie du peuple, et qui arrivât de province, si faire se peut, de province; au reste il sera bien payé, et toi, tu peux être sûre que tu seras plus que contente, car cette dame sait bien que c'est à toi que je dois m'adresser; mais aussi, si tu commets la plus légère indiscrétion, tu es une femme perdue sans ressources. » La Montigny lui a promis le secret et de donner ses soins pour lui trouver un homme tel qu'il le demandoit, mais qu'il lui fallait un peu de temps pour y parvenir. M. de Chabot est déjà revenu quatre fois ; mais elle n'a rien voulu faire sans m'en communiquer, dans la crainte où elle est qu'on ne détruise son étalon, et que pour ensevelir le mystère, on ne lui fit à elle-même, un mauvais parti. J'ai demandé à la Montigny si elle ne se trompoit point, si elle connoissoit

bien M. de Rohan-Chabot. Elle m'a répondu qu'elle étoit sûre de son fait, que ce M. Chabot p.voit la livrée de Rohan, qu'il avoit été, ci-devant, colonel des grenadiers de France, qu'elle le croyoit aujourd'hui maréchal de camp, qu'il pouvoit avoir tout au plus trente ans, qu'il étoit blond de cheveux, le visage fort maigre et les joues creuses, en outre, qu'elle ne pouvoit pas s'y tromper, parce qu'il avoit eu accointance avec elle, au temps qu'il étoit encore aux grenadiers de France. Je soupçonne que cette dame est dans l'impuissance d'avoir des enfants avec son mari, qu'il lui est intéressant, ainsi qu'à son mari, d'en avoir; que c'est peut-être même la femme deM. Rohan-Chabot, et que ne voulant point compromettre sa réputation par une intrigue galante, ils sont d'accord. J'ai très fort recommandé à la Montigny de ne rien faire sans m'en rendre compte, afin d'avoir le temps de prendre votre avis. »

« Marais. »

Si je pouvois oublier que le mariage est un sacrement, ce seroit peut être là îe cas de désirer les institutions de Lycjirgue. Un Spartiate disoit à son voisin : « Vous n'avez point d'enfant de votre femme, cependant elle me paroit propre à en donner à la république, je vous prie de me la prêter. » Le divorce vaudra encore mieux; c'est aux lois à le permettre, c'est aux mœurs à le proscrire.

])u30 octobre 176(3.

C'est toujours le même contrôleur des actes à Cythère. U envoie au magistrat la lettre en original de M. Barbançon à

Madame^

Madame Brisseau, rue Françoise, vis à vis la petite porte delà Comédie Italienne.

« J'ai recours, à vous, ma chère Brisseau; je suis arrivé d'hier et je voudrais 3 vous m'envoyassiez demain au soir, sur les dix heures et demie, une très jolie iille ; vous savez que je suis difficile, et que je les aime grandes, jeunes et bien faites, minces de taille, et comme vous, pensez bien, très sûres. Vous savez que je loge rue de Babylone, auprès de la barrière. Il faudra qu'elle m'apporte une lettre pour prétexte, afin que mes gens ne se doutent de rien ; je vous donne le bonjour et vous embrasse.

« Barbançon. »

La demoiselle Durancy fut députée» Ici commence le rapport :

« Ce seigneur la trouvant telle qu'il désiroit, lui dit : « Mademoiselle, je vous trouve fort aimable, il « n'est pas question de moi, mais bien de mon fils que « vous voyez : il n'a que dix-huit ans; c'est un petit

« lutin que la nature domine; il me tourmente sans « cesse pour savoir ce que c'est qu'une jolie femme; je « vous prie de lui donner les premières leçons; il a « encore son pucelage ; je vous laisse ensemble ; je suis « curieux de savoir comment il s'y prendra. » Et aussitôt il les enferme tous deux, sous la clef, et passe dans la chambre voisine. Le jeune homme se voyant tête à tête, sans perdre de temps, se jette à son cou, l'embrasse, parcourt tous ses charmes et lui fait connoître, trois fois de suite, qu'en amour les novices valent mieux que les profès. M. de Barbançon père, attentif à la porte, connoissant, par la tranquillité qui régnoit, que son fils reprenait haleine, entre et demande à la maîtresse si son écolier a d'heureuses dispositions. Elle ne lui répond qu'en se jetant au cou de son jeune athlète qu'elle couvre de baisers. Le père tendre, comprenant, par cette expression pleine de feu, que son fils est digne de le remplacer dans la carrière, les embrasse l'un et l'autre... »

« Marais. »

Le remerciement fut de vingt louis. C'est perdre tout à la fois son innocence, sa s.inté et son argent. Le petit Hercule vouloit encore la nuit par-dessus le marché, mais l'odalisque avoit besoin de repos. Elle devoit paroître le lendemain devant le président d'Alègre qui devoit examiner si elle étoit en état de remplacer la Pelin, c'est-à-dire d'amuser un prince

292 VIÎNUS DAMNÉES

qui venoit souvent, en habit gris, dans sa petite maison de la rue Poissonnière. Il y avoitôO.OOOlivres de rente à espérer, en s'engageant toutefois à ne jamais sortir que suivie d'un grison ou du premier président.

M. de Barbançon, qui croyoit se connoître en éducation mieux que Mentor, tira de cette scène de débauche, une morale : qu'il n'y a de félicité pour les hommes que le plaisir des ânes. Si le vice enflamme les âmes et les élève *comme l'amour, on a dû entendre son Télémaque, lorsque, sous les drapeaux de Mars, il monta, pour la première fois, à l'assaut : « Ah ! si Durancy me voyoit ! » Je doute que la Durancy ait fait bien des héros.

La complaisance de la comtesse de Lismore, pour son fils, est plus excusable. Elle amena dans sa voiture une maîtresse qu'il avoit conquise en Italie, et elles logèrent ensemble grande rue du faux bourg Saint-Laurent. On eut pris Mlle Fontaine pour une bru. Il est vrai qu'elle avoit plus que le maintien d une femme honnête, car elle ne mettoit point de rouge, et en l'absence de milord, elle n'ouvroit à personne. Peut-être prit-elle du goût à être sage. Mais elle avoit un état qui inspire de la méfiance aux dupes même. Quand je pense avoir vu tous les dimanches et fêtes, à la messe de Saint-Joseph, même dans la tribune, une jolie dévote de 22 ans ; sur qui tout le monde levoit les yeux, et qui ne les levoit sur personne, et que cette religieuse en carosse étoit l'Aile-

mande Montalant, que le chevalier Gondart promena si longtemps pour la vendre, et qui fut enfin achetée par le marquis de Villeroi, moins pour s'en servir que pour faire croire qu'il ne se servoit pas de la demoiselle Marquise qui faisoit des enfans à M. le duc d'Orléans ! Cette petite Marquise avoit le don des larmes, c'est-à-dire qu'elle avoit toujours, dans un flacon du jus d'oignon. Dès que l'on tire en quelque endroit, disoit Louis XIV, de Villars au siège de Maëstricht, il semble que ce petit garçon sorte de terre pour s'y trouver. J'en disois autant de l'inspecteur de police qui avoit la grande main sur tous les ménages bâtards. On croiroit que, comme le diable boiteux, il étoit assez sorcier pour découvrir tous les toits. Tantôt il voyoit deux ducs, un marquis et quelques comtes, s'amuser, pour leur dessert, dans le pavillon d'Hanovre, le 23 décembre 1760, à voir leurs nègres coquer, sous leurs yeux, des blanches qui, sans eux, auroient été réduites aux bougies. Tantôt il aperçoit le juif Pechole sous le dais, en glace, de la Dornay, qui pressée de se lever, comme l'Aurore qui ennuie le vieux Tithon, en comptant ses quinze louis sur la cheminée, fit tomber et cassa l'œil d'émail que le circoncis s'étoit arraché adroitement avant de se coucher. Ici c'est la Verdaalt qui, en vingt-quatre heures, fait onze heureux, cette Verdault que les Anglois se cédoient comme un appartement garni, à 20 louis par mois, ou bien la jolie madame de la rue Saint-Anne, qui, sous le manteau de la Brissau,

portant chez elle autre chose que des galons, gagnoit en passade, le 8 avril, 10 louis avec milord d'Egmont ; le 10, id., avec le ducDal... ; le 13, /V/., avec un officier aux Gardes Françoises; le 15, id., avec le ducd'Ar... ; le 16, id., avec le marquis de Romey. Son prix étoit toujours le même, quelque court que fut la vacation. Là c'est le marquis de Romey, qui, le 8 décembre 1775, jette au feu le plus élégant déshabillé de la Farcy, parce qu'elle veut aller au bal de FOpéra avec la Misis qui avoit les goûts de Sapho. Plus loin, c'est une dame G..., qui, voulant placer en viager sa fdle que lui gardoit le couvent des Ursuiines, rue Saint-Jacques, parla de ses spéculations à l'entrepreneuse générale, à la Brisseau, qui envoya un de ses maquignons, sous le nom d'un tailleur de corps, pour prendre le signalement de la vierge, d'après lequel il seroit demandé à Lebel, valet de chambre, la première place vacante au parc aux cerfs. On sait que les petites compères de ce sérail quand elles avoient le bonheur de devenir grosses, trouvoient toujours un chevalier de Saint-Louis, de ceux dont la croix, comme celle d'un Ghangrant, s'obtenoit à Mousseaux, prétpour 20 mille livres de rentes, à signer les œuvres de Louis XV, qui souvent signoit celles de M. Lebel. Encore plus loin, c'est un officier des Eaux et Forêts, qui, sans emploi, veut relever sa fortune sur sa fdle. Il l'amène à la Gourdan, la Gourdan l'amène au prince de Conti qui donna 100 louis pour l'essayer

Le lieutenant de police qui, chaque matin, à sa toilette apprenoit les actions les plus secrètes de la capitale, étonnoit ses amis à qui il en racontoit quelques-unes. On luicro3^oit, dans sa maison, une oreille comme celle de Denis, qui est en Sicile. « Comment avez-vous pu savoir, pouvoit lui dire M. Joly de Fleury, procureur général, qu'ayant trouvé sur des rôles anciens des causes à appeler, Mlle Pinville qui réclamoit un contrat de 1.500 livres de rente à M. de Puységur, je l'ai envoyé chercher pour la voir, et que l'ayant vue, je l'ai engagée à le poursuivre sans craindre les revenants (c'étoit en 1771), que je lui ai fourni avocat, procureur, et que je lui ai offert un carrosse qu'elle refusa pour ne pas porter ombrage à Mme Destat, mon amie ? » Et M. le lieutenant de police lui répondoit : « Que diriez-vous si je vous montrois le billet que vous reçûtes la nuit du 3 au [l mars 17/il, lorsqu'on exposa à votre porte un nouveau-né dans un maillot de 5 à 600 livres ? Lisez : « Voilà le fruit des promesses de votre infructueuse protection que Dieu a envoyé à bien. Soyez plus exact à l'élever que vous ne l'avez été à soigner sa mère. Souvenez-vous seulement que je ne veux pas de vos bienfaits, rompant tout commerce avec vous, pour vous oublier à jamais. Votre femme le vit, et vous dit : « Monsieur, c'est une nourrice qu'il faut. » — « Gomment avez-vous su, pouvoit lui dire M. M..., receveur général des finances, que c'est moi qui ai fait faire des propositions à une petite marchande

de modes dont le curé de Saint-Paul paj^oit l'apprentissage, rue du Colombier, et que j'ai même promis de placer tous les ans, sur sa tête, 3.000 livres ?» — « Comment avez-vous su, pouvoit lui dire la marquise d'Aupy, que moi qui mangeois si souvent avec vous chez votre beau-père, où l'on me croyoit autant honnête que devoit l'être une dame de qualité, j'allois quelquefois, poussée par un tempérament de Pasiphaé, offrir à la Gourdan, tous les profits de ma ceinture ? » — « Comment avez-vous su, pouvoit lui dire le maréchal, duc de Biron, que la Dénerville, protégée par le secrétaire général du tribunal, étoit chargée d'envoyer deux fois par semaine, à mon hôtel, deux relais de Paphos, de 16 à 18 ans, qui seroient payes, même en ne courant pas ? » Le magistrat qui se faisoit un grand mérite par la plus honteuse des inquisitions se gardoit bien de leur expliquer comment rien ne pouvoit échapper à son comité de recherches que composoient des femmes perdues qui étoient obligées de révéler toutes leurs actions qu'elles couvroient de leurs manteaux, sous peine d'être enfermées à l'hôpital, comme la Florence. Leur métier, encore une fois, étoit de débaucher Mars et Vénus, et quand ce couple adultère étoit sous leurs filets, leur devoir étoit d'appeler les dieux qui ne vouloient qu'en rire, et comme leur silence eut paru une coupable discrétion, elles recueilloient à l'envi les unes chez les autres, tous les faits et gestes quipouvoient remplir le journal de l 'inspecteur, dont elles éclai-

roient tous les pas dans le labyrinthe de tous les vices. C'est par elles qu'il entendoit ce lieutenant général des armées du roi, l'ami constant de Camille Yeziant, que l'on eut prise pour sa femme, s'il n'eut pas tous les jours couché avec elle, lui dire enfin en 1761 : « Mademoiselle, comme il n'y a point d'amours éternelles, je suis bien aise de pouvoir vous dire que nous ne pouvons plus vivre ensemble. Je vous fais 2.000 livres de rentes et j'assure 60.000 livres à l'enfant qui vous reste de moi. Vos 25 louis par mois vous seront conservés jusqu'à ce que quelqu'un me remplace. Usez toujours de ma loge et de ma voiture, quand vous voudrez. Je vous invite même, quand j'aurois du monde, de faire les honneurs de ma table. » Se marier, c'est souvent se quitter moins décemment.

C'est par elles qu'il a connu, vu les adieux que firent, le 10 janvier 1769, trois ou quatre polissons de ducs à M. de Fitzjames que l'hymen leur arrachoit. Le petit appartement de la rue Saint-Pierre étoit tendu en noir jusqu'au plafond. Des crêpes couvroient les lustres, les girandoles qui portoient cet écriteau qu'avoit inventé un secrétaire des commandemens : « Aujourd'hui Fitz James est foutu pour la dernière fois. » Tous les seigneurs étoient en deuil comme leurs laquais. Les bougies étoient de cire jaune. LacomtesseGourdanavoit fourni trois veuves : Rosette, Lilier et Saint-Germain, qui de leur chemise lugubre qu'annonçoit un tour de gorge d'effilé noir

voiloient ce temple à deux colonnes d'où s'enfuit l'amour, dès qu'il aperçoit sur l'autel la main profane de Plutus. Le fils de Barwich, qui ne venoit pas là pour voir un catafalque, ne savoit s'il devoit rire ou se fâcher. Mais Momus, qui secoua ses grelots, lui apprit qu'il y avoit encore des plaisirs dans l'empire des morts, et il se crut un moment Orphée qui enlève Eurydice. La scène changea bientôt sous la baguette des Armides, et n'offrit plus que des vivans qui s'embrassoient, à un repas où Ganimède servoit comme Hébé. Il y avoit encore une plaisanterie de princes à faire, c'étoit d'envoj^er le mémoire des veuves, que fut obligé de signer le héros de la fête, à M. de Thiars, dont la fdle héritoit d'elles. Le beaupère qui auroit dû rougir de la succession et Tabandonner, conseilla gaiement à la Gourdan de tirer sur le duc de Chartres qui étoit toujours en compte courant avec elle, et quelques jours après, un évêque a béni les noces de très haut et très puissant seigneur qui présenta à son curé un billet de confession !

C'est par elles qu'il sut que le comte de Balincourt avoit reçu, le mardi 16 décembre, une lettre d'une blanchisseuse de la rue Montmartre, qui lui ofîroit une Allemande toute neuve, en lui indiquant le moyen d'ouvrir la nuit la porte de son allée qui avoit un secret ; que le comte eut la coquetterie d'en rire, la comtesse celle de [s'en fâcher ; que tous les deux, pour ne pas payer la commission, grondèrent l'inno-

cent Savoyard de se charger de ces billets-là, mais que le valet de chambre qui avoit bien retenu le secret et l'adresse, dès le soir même se fit comte. Qui ne l'eût pas pris pour un homme de la cour ? Il donna peu et promit beaucoup.

C'est par elles qu'il sut que le duc de la Vallière avoit acheté de Huneau, son domestique, un enfant de 13 ans, si naïve et si étourdie, que quand on lui ôtoit le chapeau de Flore, pour prendre la culotte d'un page, si on lui demandoit du tabac, elle présentoit sa boite à mouches.

C'est par elles qu'il sut qu'en décembre 1763, un jocket {sic) à galons larges avoit remis à Caroline, en présence du comte de la Marche, une lettre sans nom, d'un jeune gentilhomme qui lui olFroit sa main et 8.000 livres de rente. On veut le connoitre, mais la consigne du postillon à courtes cuisses est de ne rien dire. Il aime mieux laisser son cheval. Les grisons le suivent; ils découvrent bientôt que l'amoureux fou est le chevalier de Malard, cousin de M. de Sabran, à qui le prince renvoie le cheval anglois. C'étoit lui dire qu'il connoissoit son rival et qu'il ne le craignoit pas. La Gourdan, cette catin honoraire, ne vint-elle pas elle-même instruire le magistrat, que le prince des Deux-Ponts, en partant, lui avoit confié Mlle Lilico, avec 100 louis, pour qu'elle la lui gardât, saine et sauve, pendant sa courte absence ; que pour mieux en répondre, elle l' avoit placée au couvent de Sainte-Périne, à Chaillot, sous le nom de Mlle Au-

vray, à 500 livres de pension, comme pour lui faire faire la première communion ?

N'est-ce pas la Brissault encore qui lui raconta avec admiration, l'action mémorable, incroyable de cette petite Dervieux, qui n'avoit pourtant pas été élevée à Saint-Gyr, et pour laquelle elle demandoit presque au Gouvernement qu'il lit frapper une médaille ? Milord d'Egremont lui avoit fait proposer IlOO louis en espèces sonnantes, pour qu'elle voulut lui permettre une seule fois de mettre une flèche dans son carquois. Elle les refusa. <( Si je me prètois à toutes les fantaisies, en un an je deviendrois riche comme une reine. Mais je préfère travailler un an de plus pour ne pas manquer au prince de Soubise qui m'a ouvert le jardin où viennent les pommes d'or. »

Encore si le lieutenant de police, en faisant pressurer ces éponges impures, avoit eu l'intention de connoître par le pus qu'elles rendoient où en étoit la gangrène des mœurs, comme un médecin qui, pour étudier et pouvoir guérir ses malades, remue de sa canne leurs excrémens ! Mais toutes ces ordures lui plaisoient, et il ne les faisoit rp^masser que pour en régaler la cour. Quel plaisir pour lui de pouvoir dire à Sa Majesté, dans son travail avec elle, que Jarnorwick, rival de M. de Ségur, vient toutes les nuits, sur la place Royale, en fiacre, qu'il monte sur le siège du cocher, de là grimpe au balcon que lui ouvre rirlandoise Nicolson qui le cache dans son lit ?

Il ne lui disoil pas sans doute qu'il avoit envoyé de sa part les demoiselles Beaupré et de la Salle, à Sainte-Pélagie, parce que Tambassadeur de Venise avoit perdu une bague. Louis XV lui abandonnoit les lettres de cachet pourvu qu'il l'entretint de fredaines, et que surtout il lui donnât des notes sur les petits ménages. Il aimoit à savoir que l'évêque de Rennes, qui n'avoit été ambassadeur en Espagne que parce que Mme Henriette sembloit vouloir oublier avec lui l'inégalité des conditions, avoit eu toutes sortes de bénéfices par le canal de Mme de Marsan ; de cette gouvernante d'enfans, qui a vendu jusqu'à ses diamants pour le comte de Bissy, dont les seize mulets étoient appelés les petits Marsan; que M. de Bernage, prévôt des marchands, s'épuisoit avec la baronne Blanche qui avoit épuisé tout le corps diplomatique ; que l'abbé de Sainte-Hermine, grand mangeur de moutarde, aumônier de la Reine, vit avec la sœur du doyen du grand conseil ; que la duchesse de la Vallière et la duchesse de Luxembourg ne se quittent jamais que quand M. de Bissy se met entre elles ; que la princesse d'Enrichemont menace ses femmes de chambre quand elle est en colère contre elles, de les faire f... par ses laquais. G'étoit le moyen qu'elles l'impatientassent souvent, etc.

Ce sont de ces contes là que le magistrat rendoit au Roi tous les dimanches. Son inspecteur Allard AUaye remplissoit dans la semaine son portefeuille de gaillardises qui faisoient rire la Dubarry à gorge

déployée. Quand son grand Louis lui racontoit que M. Pater n'avoit pu éviter d'être cocu, quoique couchant toutes les nuits avec sa femme, elle s'écrioit : « Comment fait-on pour être sûr de ces choses-là ?» Mais s'il lui montroit ces quatre vers :

Pater est dans notre cité, Filius en voudroit être ; Nous aurions une Trinité Si Spiritus en pouvoit être.

elle ne les entendoit pas, et alors personne ne les trouvoit bons.

Son indiscrétion gênoit beaucoup le service de Marais qui écrivoit au lieutenant de police : « Tous nos jeunes seigneurs ont dit à la Brissaut qu'ils craignoient au lever du Roi, parce que toutes leurs démarches dans le chemin couvert de la galanterie étoient connues », et il ajoutoit (c'étoit le 8 avril) ; « Ce carême n'a rien valu pour les femmes, elles qui font tant quand les spectacles ne font rien. Jamais je n'ai vu tant de religion ! » Pour corriger cette espèce de reproche que le valet faisoit à son maître, qu'en rapportant tout ce qu'il disoit, il le rendoit suspect, et l'empêchoit de paroitre devant ceux qui le craignoit trop, pour ne pas se cacher, il lui communiquoit la confidence que fit à M. Pasquier, la baronne de Varbeck. Ce bon papa en lui payant sa petite maison du Pecq, lui dit, en jouant : « Mimi, soyez sage, car je me plaindrois de vousà M. le lieu-

tenant de police qui est mon bon ami. » — « Gardezvous-en bien, répliqua la petite folle en faisant sauter la perruque, car je meurs d'envie de coucher avec lui. » Marais finit par cette réflexion d'un flagorneur : « C'est une envie, monsieur, que je connois à beaucoup de nos demoiselles. » Il ne lui apprenoit rien. Tous les mois n'en trouvoit-il pas beaucoup qui lui faisoient des propositions jusques sous les yeux du public, parmi celles mêmes qu'il condamnoit à l'hôpital ?

Je pourrois ne pas tarir sur les filles, car il ne tient qu'à moi, en les suivant sur tous les théâtres où elles ont joué, de donner leur histoire jour par jour, heure par heure ; je dirois ce qu'elles étoient, ce qu'elles ont été, ce qu'elles sont, mais comme elles ne sont jamais seules, et qu'elles changeoient d'hommes comme de domiciles, il faudroit pour soutenir mon caractère franc, faire connoitre tous ceux qui se les passoient de lits en lits, de mains en mains. Je serois forcé de décliner plus de noms qu'il n'y en a dans l'almanach royal, dans celui de Paris, et dans celui de Versailles réunis, à moins que je ne prisse le parti le plus court, de ne compter que les justes qui se trouvent dans la moderne Sodome.

Ce journal de Marais contient les noms, les demeures, et souvent les qualités d'une foule d'époux qui éteignoient le flambeau de l'Hymen dans la fange des bordels ; ils préféroient à une femme qui n'avoit souvent que le défaut d'être à eux, celles qui n'avoient

30é VENUS DAMNÉES

que le mérite d'être à tous, et d'une foule plus nombreuse encore de ces amans dépareillés qui oublient que le célibat est un vol fait à la société même, quand il n'est pas un sacrifice fait à la religion. Mais n'estil pas possible, disent-ils, que des hommes honteux ou malins aient, par une fausse déclaration, fait mettre sur les tablettes du vice, des noms que l'amitié elle-même conserve sur l'amour ? Sans doute, et j'aimerais à le croire, mais comment ne croirais-je pas plutôt à l'infaillibilité de la police, moi à qui elle apprend qu'en 1791, que le 18 juillet 1772, chez la Lefebvre, rue Bailleul, j'ai chiffonné Poulette qui ne me connoissoit pas ? Oui, je le confesse, j'ai payé une fois mon cinique [sic) tribut, mais avec une prudence qui étonna Poulette, puisque c'est elle qui me cita ce passage de saint Paul, en blâmant ma méfiance que je cachais sous des politesses : « La foi sans les œuvres est une foi morte. » En la quittant, il me vint cette réflexion, que si tout est bien en sortant des mains de la nature, tout dégénère entre les mains de l'homme.

lime resteroit à parler de ces deux filles, de filles qui détaillent, qui débitent des vices et des maux jusques dans les rues. La police qui a toujours comparé ce peuple à des chiens à qui il faut jeter de la mauvaise viande pour qu'ils ne dévorent pas la bonne, laissoit cueillir des fruits gâtés sur des espaliers qui séduisoient encore les yeux. Comment pouvoit-elle soufl'rir sous les fenêtres d'une mère tendre qui ne

Le bras qui sort de la voiture est celui de la Gouidan menée à Versailles par l'évèque de Tarbes.

veut montrer à sa fillo que dos vertus, jusques dans ces magasins où le travail annoblit la pauvreté, où des mains innocentes ne touchent que le fuseau d' Andromaque, les gestes obscènes, la crapuleuse nudité de ces phallophores qui violent et volent les passans ? Si Paris, comme Narbonne, comme Toulouse, comme Avignon, comme Beaucaire, comme Troyes, met encore au rang de ses prérogatives le droit infâme d'avoir une rue chaude, que du moins resserrant les débordements du libertinage, elle couvre de la décence publique tous les quartiers où le citoyen honnête est forcé de porter ou ses regards ou ses pas,;

G'étoit à la municipalité d'un peuple nouveau qu'étoit réservée la gloire facile de repousser sous des toits obscurs, un sexe que la société sur laquelle il a tant d'influence, ne peut laisser jouir de la faculté qu'il a de se dégrader, qu'en lui imposant la précaution de se cacher. Persuadée, comme elle doit l'être déjà par son expérience, qu'en administration le moyen de faire beaucoup est de faire peu, qu'elle substitue à tous ces commissaires à lanternes, à tous ces exempts à bâton d'ivoire, qui ne respectoient ni les personnes, ni les domiciles, une très courte ordonnance qui condamne à une amende de 50 livres, tout propriétaire qui souffrira sur sa porte une de ces ribaudes, et je réponds, pour peu que l'opinion se joigne à la loi, que la plupart qui ne vivoient que des tentations qu'elles donnoient, s'aperçurent bientôt par leur indigence qu'il y a plus à gagner à courir

même les hasards de la vertu que les chances du vice, et le travail leur apprendra à ne se point croire malheureuses de n'être point riches. C'est à l'éducation qui sera de tous les états, à graver peu à peu dans tous les cœurs, cette maxime qui n'est pas un préjugé : la femme d'un charbonnier est plus respectable que la maîtresse d'un roi.

Enfin, est-ce que la France régénérée n'emploiera pas pour rétablir l'empire des femmes, la tutelle austère des Romains ? La censure des magistrats, des tribunaux domestiques, des loix somptuaires qui modèrent jusqu'aux dots, des temples élevés à la pudeur, une déesse qui président aux mariages, des honneurs rendus aux bonnes citoyennes, voilà les ressources que l'histoire indique à un gouvernement qui voudroit avoir ses Lucrèces, ses Porcies, se^ Pauliues, ses Gornélies, ses Sponines, et si jamais un Ghrysale renvoyoit encore à leur fil et à leurs aiguilles les Françoises de la nouvelle constitution, qu'elles se rappellent avec fierté qu'elles descendent de ces Gauloises, plus fortes que les Druydes, qui choisies par les cantons, délibéroient de la paix, de la guerre, et jugoient les dilTérens qui survenoient de ville à ville, et dont le conseil suprême a toujours fait trembler l'Italie. Le Sénat n'étoit pas encore composé que de femmes quand Rome fut prise ; il n'étoit que de prêtres quand Gésar conquit les Gaules (1).

(1) P. Manuel, la Police de Paris dévoilée...; p. 322 et puiv.

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