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Villemain, Cours de littérature XVIIIe siècle), tome Ier

AVANT-PROPOS

Le poème de Ver-Vert, dans l'édition subreptice qui en fut d'abord donnée, n'était pas divisé en quatre chants comme il le fut par la suite. Le récit se suivait alors d'un bout à l'autre sans aucune interruption. Lorsque Gresset publia luimême la version définitive de Ver-Vert, il modifia sensiblement la première qu'il avait laissé répandre. Nous signalons à la fin de ce volume les différences qui existent entre cette première édition et celle que nous avons adoptée pour notre réimpression. La plus importante consiste dans l'addition d'un passage très-étendu que Gresset composa seulement après que le succès de son ouvrage lui eut démontré la nécessité d'en présenter au public une édition plus achevée et plus complète.

La vogue de Ver-Vert eut son retentissement dans toute l'Europe : on traduisit ce gracieux poème dans plusieurs langues et notamment en allemand, en italien et en portugais. En France, Ver-Vert, puis les autres ouvrages de Gresset, ont eu de nombreuses éditions et ont donné lieu à beau-

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coup d'études et de commentaires. L'édition publiée par Kenouard en 1 8 1 1 (2 vol. in-S) est l'une des plus complètes et des plus estimées. Nous indiquons aussi aux bibliophiles, comme devenue trèsrare, la jolie petite édition de de Bure (3 vol. /n-32, 1826), sortie des presses de Didot, avec un portrait dessiné par Gretz. Enfin, de Cayrol a publié en 1845 un Essai sur la vie et les ouvrages de Gresset, qui est plein de détails intéressants, et M. Victor de Beauvillc a imprimé chez Claye, en 1863, un volume qu'il faut aussi consulter : Poésies inédites de Gresset, précédées de recherches sur ses manuscrits.

Après Ver-Vert, les deux poèmes badins, le Carême impromptu et le Lutrin vivant, sont les pièces légères de Gresset qui ont eu le plus de succès et qu'on lit encore aujourd'hui. On y trouve les mêmes qualités aimables, la même observation fine et la pureté et la délicatesse de style qui ont fait la grande fortune de Ver-Vert. Dans le Lutrin vivant, Gresset a tout particulièrement fait preuve d'une remarquable dextérité et d'une merveilleuse souplesse de talent qui lui ont permis de rendre charmant et possible un récit quelque peu scabreux

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et qui, en des mains d'une touche moins légère et moins habile, fut devenu inconvenant et grossier.

Le succès du Méchant ouvrit à Gresset les portes de l'Académie française. Il y remplaça le poète Antoine Danchet et prononça son discours de réception le 4 avril 1748. // se retira ensuite à Amiens, et renonça dès lors ci la gloire littéraire. Il se maria, puis se jeta avec passion dans la fréquentation des hommes d'église, pratiqua avec rigueur les actes d'une dévotion souvent outrée, et se sépara en quelque sorte du reste du monde. Il s'attira, par cette conduite, de grandes haines; ses doctrines et ses écrits particuliers en faveur de la religion excitèrent surtout la verve méchante de Voltaire, qui, nous l'avons déjà dit, lui fut notoirement hostile. Dans ses lettres de cette dernière époque, Voltaire traite Gresset avec la plus grande vivacité d'expressions; il l'appelle « un polisson », un « fat orgueilleux », un « insolent ex-jésuite », un « plat fanatique », et autres peu gracieuses aménités, dont l'auteur de la Pucelle ne se montra jamais avare *.

1. Lettres à M. d'Argental (juin 1759, et à M. de Cideville (même date).

XIV AVANT-PROPOS

On ne revit plus Gresset à Paris qu'en de rares occasions, et alors que son talent semblait éteint et sa verve épuisée. Dans les derniers temps de sa vie, il brûla, pour être agréable à son ami et confident l'évêque d'Amiens, quelques œuvres badines et légères plus récemment composées. Il eût certes alors brûlé Ver-Vert si Ver-Vert n'eût pas été connu et imprimé. Louis XVI, qui venait de monter sur le trône, lui conféra des lettres de noblesse, faveur dont Gresset ne jouit que peu de temps et qu'il ne put transmettre à sa descendance. En effet, M,,e Galland, sa femme, ne lui donna pas d'enfants. Le 16 juin 1777, Gresset mourait à Amiens de la rupture d'un abcès dans la poitrine. Il avait eu une vie heureuse, glorieuse même : mais il était sans ambition, détestait le monde, aimait par-dessus tout sa retraite et son intérieur et se complaisait beaucoup trop dans les mœurs et les habitudes exclusives de sa province. Sa vive et impressionnable imagination devait, surtout en raison de la faiblesse de son caractère, se ressentir de cette existence nouvelle, si peu conforme à celle qu'il avait eue tout d'abord.

En effet, pendant les trente dernières années de

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sa vie, Gresset subit l'influence dominatrice de sa femme et des amis, plus zélés qu'éclairés, qui composaient son entourage. Ils lui apprirent à regretter, comme coupables, ses œuvres déjà publiées; ils l'amenèrent à détruire celles qui n'avaient pas encore vu le jour; ils arrêtèrent, en un mot, au milieu même de son plus vif essor, la complète expansion de ce talent si original et si distingué. Mais, quoi qu'ils aient pu faire, Gresset tiendra toujours un rang des plus honorables dans notre littérature nationale, parce qu'il est l'auteur du Méchant et surtout parce qu'il a écrit Ver-Vert.

Georges d'Heyixi.

Avril 1872.

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