‹ Vercingétorix et l'indépendance gauloise: religion et institutions celtiquesChapitre 41 sur 71 · Annwn. — 2. Abred. — 3. Gwynfyd. — 4. Geugant · texte numérisé non relu

Annwn. — 2. Abred. — 3. Gwynfyd. — 4. Geugant

Ici nous prions qu'on veuille bien redoubler un instant d'attention. Nous sommes descendus peu

à peu jusqu'aux plus intimes profondeurs de la doctrine des druides. Nous voici en présence de ces grands principes d'où est sortie cette cosmogonie célèbre, dont on ne parlait chez les anciens qu'avec frayeur et respect; initiation véritable, sorte de révélation de l'enseignement secret des druides après tant de siècles. La science nous parle, puisque nos textes sont surs, et nous pouvons soulever le rideau qui nous dérobait tant de mystères.

Un germe humain, substance double, âme et matière en harmonie ou affinité entre elles, errait pendant un certain temps dans la région d'Annwn, ballotté entre des germes analogues, inférieurs, supérieurs. A un moment fixé, il passait dans le monde d'Abred, cercle de la nécessité, du mal et de la lutte, monde actuel où il avait la forme que nous lui voyons. S'il s'y déployait dans le sens de la vertu et du courage, il montait au moment de la mort dans Gwynfyd, cercle du bonheur, sans perdre sa connaissance, avec toute sa mémoire, et continuait à être en rapport avec ceux qu'il avait connus auparavant. S'il s'était livré à de bas instincts, il retombait au contraire dans la région de la nuit, ^pour s'identifier avec une substance analogue,

inférieure ou supérieure à la sienne, suivant sa conduite précédente dans Âbred, et recommencer une nouvelle existence. Abred devait finir quand tous les êtres seraient réunis dans Gwynfyd, eschatologie pareille à celle de Zoroastre. Le grand cercle, dit de Çeugant, n'était accessible à aucun être humain, ou pouvant Têtre, réservé dans son prolongement iiifini à la puissance divine; mais celle-ci se répandait lumière pure et douce, sorte d'air bienfaisant et créateur, dans les régions diverses des trois cercles : elle embrassait et vivifiait tout ce qui était créé. Donc, l'être humain, allant sciemment continuer dans Gwynfyd une vie plus riche de progrès et de bonheur, d'une expansion à la fois plus personnelle et plus puissante, ou retombant dans Annwn, pour recommencer ensuite cet apprentissage douloureux et si souvent cruel de la vie dans Abred, la mort n'existait plus pour le Celte : il n'y avait qu'un déplacement, et toute la doctrine morale des druides pouvait se résumer en ce mot : sois vertueux et courageux dans Abred. Au reste, on peut voir que les cromlechs^ ou temples celtiques*, étaient aussi compo-

1. M. Alex. Bertrand, DislrihuHon des dolmenSf Revue archéoL^

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ses de trois cercles au milieu desquels se mettait le druide sacrificateur; la forme même de leur temple représentait leur religion.

Rappelons toutefois que les Gaulois avaient aussi, avant la guerre de l'Indépendance, de véritables temples, monuments fermés, tout remplis d'or et d'argent, Oallia dives, et que César fit souvent violer et brûler, pour les piller, comme le rapporte Suétone. Rappelons encore que si, dans l'époque florissante du Druidisme, on représentait les dieux par des signes, Esus, par exemple, par l'image du chêne, son emblème; cependant, au temps de l'invasion romaine, on trouvait dans les. templeslcs statues des diverses divinités celtiques : celles de Tentâtes se voyaient partout, dans toute la Gaule.

Ainsi iS'^î^^ était le Jupiter des Gaulois, invoqué sous le nom de Tarann quand il était Jupiter ton-^ nant ; Bélénos^ leur Apollon ; Bélisama, leur Minerve ; Camoul leur Mars ; Dmt) leur Dis Pater, ou Pluton, et Tentâtes, leur Mercure. Leur doctrine se résumait dans le dogme de l'immortalité de

1864, p. 144 et pi. xvi. — Archéologie celtique et gauloise^ 1 vol. 18T9. — Voy. sur les cercles, Posidonius, dans Athénée^ iv, 13*

Tâme sous la forme de transmigration. Là, tout était solennel, mais en même temps tout était vie et mouvement dans cette religion, qui n'était nullement un naturalisme, comme on l'a dit, c'est-àdire, l'adoration de la nature, mais un vitalisme, c'est-à-dire, l'adoration des forces inconcevables qui la dirigent et l'animent dans l'homme et en dehors de l'homme. Comme l'Indra des Aryas, Esus, invoqué aussi sous le nom de Tarann, tonnait et gouvernait le ciel, représenté sur la terre par le chêne sur lequel adhérait le gui, malgré l'hiver, comme l'âme adhérait à Esus, malgré la mort. Bélénos fortifiait .et guérissait les corps et fécondait les sillons avec son emblème du bœuf aux trois grues. Gamoul soulevait les innombrables bataillons celtiques aux sons des grandes trompes des bardes, qui répandaient une affreuse terreur pendant la mêlée, et secondé parles druides^qui proclamaient que du champ de bataille, les braves allaient passer directement dans Gwynfyd. Dow régnait sur le ténébreux empire des Dubnes, envoyant toujours et toujours des âmes nouvelles pour repeupler Abred, après les longues guerres et les migrations lointaines. Enfin, Teutatès apportait le commerce dans leur pays et le sillonnait de

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routes. D'autres divinités topiques couvraient la Gaule de moissons, soufflaient avec les vents, coulaient avec les fleuves, régnaient dans les vastes forêts, et surtout sur les hautes montagnes et sur la rive du grand fleuve qui servaient de frontières à la Gaule. Les dieux celtiques étaient grands, sombres, immenses. Sans être infinis, ils provoquaient dans Tâme, avec une sorte d'étonnement et de terreur, le sentiment de l'infini; et quoique la religion gauloise fût polythéiste, comme on l'a vu, le sentiment d'une seule et même puissance incommensurable pouvait, grâce à une disposition de notre nature, se révéler parfois comme une lueur fugitive à l'esprit ébloui. Ces grands dieux des Celtes contrastaient avecles dieux des Romains et des Grecs aux attitudes plastiques, aux formes sculpturales, et qui avaient pour typelabeau té humaine. Nés dans les gnandes plaines de l'Asie, en face do ce beau ciel, personnifications des forces vitales de la nature, les dieux celtiques étaient grands comme la nature.

Tout ceci bien établi, la réponse à la question posée plus haut se présente d'elle-même à l'esprit. A l'époque de la guerre de Tindépendance, cette teligion penchait vehs son déclin» Teutatès avait

remplacé, comme dieu principal, Esus dont on retrouve à peine quelques rares inscriptions, tandis que les statues de Teulatès-Mercure peuplaient la Gaule entière. Les idées vraiment religieuses avaient fait place à l'intérêt. Nous avons vu une quantité de ces petits Mercures, la bourse honteusement à la main ou pendant à leur ceinture.

Esus n'était même plus qu'un objet d'horreur, que les druides eux-mêmes repoussaient, qu'ils craignaient maintenant de rencontrer, et qu'ils réléguaient au fond des bois. La superstition, triste avant-courrière de la chute des grands cultes, se propageait partout, suivant César. Bien loin de faire disparaître les sacrifices humains qu'on retrouve, hélas, à l'origine de toutes les nations, les druides leur donnaient un caractère sacré, une pensée, pour conserver, parla terreur, sur l'esprit du vulgaire, une puissance qu'ils sentaient leur échapper; et, ayant perdu le sens même de l'ancien Druidisme, ils étaient obligés, pour connaître celui du nouveau, de se rendre, non pas dans l'un des sanctuaires druidiques de la Gaule, mais dans l'île de Bretagne. Quoique ces sacrifices ne fussent, le plus souvent, que les exécutions des criminels condamnés en justice, les druides vou-

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laient encore y présider au nom de la religion. Ils guérissaient les maladies, non plus par cette connaissance des vertus des simples et des eaux, qui les avaient rendus si célèbres, mais par des formules magiques. S'éloignant de cet ancien esprit celtique, qui avait exempté leur caste du service militaire, ces prêtres se disputaient, souvent, les armes à la main, le titre de souverain-pontife de toute la Gaule qui, de temps immémorial, s'acquérait par le libre suffrage de tous les druides, chez les Cai^nutes, dans ce pays même qui passait pour être le centre consapré de la Gaule, et où se réunissait chaque année leur assemblée, pour rendre la justice à tous les Gaulois. Ils avaient donc des soldats à leur disposition. Mariés, ayant des enfants, généraux même, ils cherchaient à obtenir, par tous les moyens'possibles, les fonctions politiques et les richesses, dans leurs cités, et cela avec d'autant plus d'avidité qu'ils perdaient de plus en plus leur ancienne foi : la religion ne leur suffisait plus.

L'exemple du druide Divitiac, le plus connu d'entre eux, montre assez bien ce qu'était devenu le Druidisme entre leurs mains. Il avait été vergobret de la cité des Éduens, comme l'atteste

une médaille frappée en son nom. Sous son gouvernement, la cité éduenne avait perdu la primauté de la Gaule, ayant été vaincue par les Séquanais qui avaient appelé à leur secours les Suèves d'Arioviste. Son frère Dubnorixl'avait alorsemporté sur lui, en s'appuyant sur le peuple, et avait été nommé vergobret à sa place, ce que prouve également une autre médaille qui porte le nom de ce nouveau magistrat. Aussitôt Divitiac était parti pour Rome, afin d'attirer les Romains dans la Gaule ; mais le Sénat ne l'avait point écouté.

Après la guerre des Helvètes, il s'agissait d'engager adroitement César à retirer ses légions de la Gaule centrale. Ce fut le but de cette réunion générale de tous les chefs de la Gaule, en 58, où figura, pour la première fois, Vercingétorix. Divitiac fit échouer ce dessein en engageant César à marcher contre Arioviste, et en lui faisant con* naître les divisions intestines des Gaulois, ce qui permit ensuite au proconsul de fixer son armée en Gaule, en se présentant comme libérateur de ce pays, et ce qui, du même coup, rendit à Divitiac toute son ancienne influence chez les Éduens. La puissance de Divitiac était donc unie au triomphe des Romains. L'année suivante, quand les Belges

s'armèrent pour se défendre au cas où les Romains voudraient entrer aussi dans leurs cités, Divitiac, à la tête d'un détachement éduen et sur l'ordre de César, seconda le mouvement des Romains, donna des conseils à César sur la manière de vaincre les Gaulois, et ravagea lui-même, avec son corps d'armée, le pays des Bellovakes ; odieux spectacle en vérité, que celui de ce druide sinistre, qui pour conserver sa puissance, appelle les étrangers dans sa patrie, et les guide lui-même, au milieu des ruines et la torche à la main, contre ses propres compatriotes. Son frère, Dubnorix, qui était à la tête du parti national chez les Éduens, et qui ne cachait pas son dessein de délivrer la Gaule du joug des Romains, fut entouré par les nombreux cavaliers de César, égorgé, sur son ordre formel, pendant qu'il poussait, en se débattant, ce cri qui résume et explique toute la guerre de l'Indépendance : « Je suis libre et né dans une cité libre, » A la mort de Divitiac, on lui éleva un tombeau d'un style romain, dans le genre de celui de Cecilia Métella. On le voit encore non loin d'Autun, où on le connaît sous le nom de tombeau du général Divitiac. On a oublié qu'il était druide. César ne lui donne pas une seule fois ce nom, et on l'ignore-

rait entièrement, sans un mot échappé à la plume de Cicéron, qui lui avait donné Thospitalité chez lui pendant son séjour à Rome. Gomment ces druides auraîent-ils continué, comme autrefois, à enseigner cette doctrine de l'immortalité de l'âme, qui enflammait encore le courage des Gaulois? C'était précisément ce courage patriotique qu'ils devaient redouter, depuis qu'ils avaient uni leurs intérêts à ceux des Romains. Au reste César avoue tout le premier, qu'en effet, sous ce rapport, les Gaulois baissaient depuis quelque temps, et la raison qu'il en donne, est celle que nous donr nous nous-même, c'est que leur contact avec les Romains les énervait. Heureux de ce secours inattendu qui lui venait de ses adversaires mêmes, il avait grand soin de soutenir les druides dans leurs prétentions à la puissance. A Bibracte, les deux partis ou fédérationsayant, dans leur rivalité, élu chacun un vergobret, il donna la préférence au i candidat des druides, Convictolitan. Il dit qu'il se conformait ainsi à la légalité, ce qui était vrai, mais le même scrupule ne le touchait guère quand il établissait des rois* chez les Carnutes, chez les

l.On appelait roi le mapristrat ou vergobret, qui par la force

Sénonaisetdans beaucoup d'autres cités. D'autres collèges druidiques, surtout le premier de tous, celui des Carnutes, restèrent, il est vrai, fidèles à la cause nationale, et Vercingétorix avait eu soin de les associer à son entreprise ; mais César ne croyait pas à l'influence religieuse. Lui-même était grand pontife à Rome, titre qu'il s'était fait donner à force d'argent ; il n'avait, non seulement aucune conviction religieuse, mais aucune conviction morale, ayant nié un jour, au milieu d'une séance du Sénat, précisément ce dogme de l'immortalité de l'âme, base de la religion gauloise. Quand les druides l'enseignaient, il croyait que c'était pour tromper le peuple, et il en parle lui-même en termes ironiques. Les druides, dit-il, voudraient surtout faire croire fimprimis volunt persuadere) que les âmes sont immortelles. » Voilà pourquoi les druides, malgré de glorieuses exceptions paraissent intervenir dans cette guerre moins qu'on ne s'y serait attendu. César, Strabon, Pline l'Ancien les nomment, sans les regarder, comme druides, puisque, oubliant leur caractère sacré, ils

ou la ruse gardait le pouvoir au delà du temps légal. Ce magistrat pouvait être réélu. Voyez César, de Bel gai, vu, 4.

B^étaient jetés dans toutes les fonctions publiques .pour satisfaire leur ambition. C'étaient des généraux, des députés, des chefs de partis, ce n'étaient plus des prêtres. Leur influence religieuse ne pouvait que s'affaiblir et disparaître, après cette sorte Âe profanation ; et, pour conserver, retrouver ou augmenter leur puissance, beaucoup d'entre eux avaient fini par oublier tous leurs devoirs envers la patrie, et s'étaient jetés du côté des Romains.

Expédition d6 Labiénus cbez les Parisiens. *• Paris à Tépoque cel^rtique. — Ligue des Parisiens, des Sénonais, des Aulerkes et des Bellovakes. — Camulogène et Labiénus. — Avantage des Gaulois à Athis. — Incendie de Paris, Positions des deux armées. — Bataille d'îssy. Mort glorieuse de Camulogène. Retraite de Labiénus.

Pendant que César regagnait la Loire en toute hâte et y faisait chercher, non sans anxiété, un gué, pour la faire traverser par son armée, de graves événements s'a^ccomplissaient à Paris, ou plutôt, comme on disait alors, dans la Lutèce des Pari-' siens. On se rappelle que le proconsul avait formé à Décise, chez les Éduens, le projet de conquérir toute la Celtique; qu'avec une division de son armée il devait lui-même soumettre la région méridionale par la prise de Gergovie et la destruction de l'armée de Vercingétorix, et que Labiénus, avec l'autre division, était chargé d'aller soumettre la région du nord de cette môme Celtique, c'est-àdire, les cités des Sénonais et des Parisiens, On yiept de voir cgmment le général rowain ayait e?çé^

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cuté la première partie de son plan ; voyons maintenant comment, pour l'exécution de la seconde, Labiénus se conforma aux instructions qu'il avait reçues. Cette expédition de Labiénus chez les Parisiens avait bien' aussi son importance. Ils avaient des alliés, comme on va le dire. Même avant la campagne d'hiver, ils s'étaient empressés d'entrer dans la confédération de Vercingétorix. Maître d'Agiedincum (Sens), Labiénus l'était aussi du Sénonais. Mais il était plus difficile de s'emparer du territoire des Parisiens, d'abord à cause du courage de ses habitants, vifs, libres, hardis, avides de leur indépendance et résolus de la défendre jusqu'à la mort, et ensuite à cause de la position de leur capitale.

Cette ville s'élevait dans l'île nommée depuis par les Romains, île de la Cité, humble berceau du grand Paris. Son premier nom de Lutèce lui venait de sa situation défensive au milieu des eaux, de Leuth et encore de Luc'k, en celte, eau de marais, la ville s'élevarit dans l'île, et se trouvant encore protégée par les marais qui s'étendaient sur la rive droite de la Seine. Même à l'époque où nous remontons, elle jouissait déjà d'une certaine célébrité, et, l'année précédente, César irrité con-

tre les Càrnutes, avait eu la pensée d'y tenir l'assemblée générale de la Gaule. Les Parisiens étaient des adorateurs d'Esus, comme on le voit par le nom et l'image de ce dieu sculptés sur l'autel du Musée de Cluny. Leurs maisons, souvent d'une certaine étendue, étaient encore pour la plupart couvertes de chaume. Peuple chasseur, agriculteur et pêcheur, ils battaient, armés de leurs arcs et de leurs lances au large fer, les grandes forêts au milieu desquels la Seine roulait ses eaux limpides et presque inconnues, et qui s'étendaient jusque sur les bords, comme le montre le nom même du Louvre (Luparia), qui signifiait bois peuplé de loups. Cependant, la vénération qu'ils avaient pour le taureau aux trois grues (Tauros Trigaranos), symbole de l'agriculture, montre qu'ils avaient depuis longtemps remplacé par des champs de blé, une partie de ces forêts vierges, qu'ils avaient découvertes en arrivant dans cette contrée. Quant à Jeur profession de pêcheurs, les inscriptions du même autel du Musée de Cluny, surtout celle desenani veilom^ font voir que la corporation des nautes parisiens remontait au temps où ils adoraient encore leurs dieux nationaux. Leurs nacelles amarrées aux rivages de

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