Gasetle musicale^ 25 janvier
tre-Italien, où il était joué et chanté d'une façon admirable par la Frezzolini (Gilda), Marietta Alboni (Maddalena), Mario (le duc) et Corsi (Rigoletto). C'était le premier succès véritable, incontesté, que Verdi remportât à Paris, mais il fut éclatant, et depuis ne s'est jamais ralenti. Il fallut pourtant plusieurs années encore avant que l'on songeât à transporter sur une de nos scènes françaises un ouvrage si profondément émouvant; il n'eut pas, d'ailleurs, à se plaindre de ce retard ; car, cette fois encore, le succès fut immense, et l'œuvre devint aussitôt populaire. C'est le Théâtre-Lyrique, alors si florissant et si actif, qui eut la gloire d'offrir à son public, le 24 décembre 4863, la traduction de Bigoktto^ due à M. Edouard Duprez, et qui avait pour interprètes excellents MM. Ismaël (Rigoletto), Montjauze (le duc), Wartel (Sparafucile), et mesdemoiselles de Maësen (Gilda) et Dubois (Maddalena)*.
1. Comme il s'était opposé naguère à la représentation A^Ernanii Victor Hugo voulut s'opposer à la représentation de Rigoletto au Théâtre-Italien. Il intenta une action à M. Galzado, alors directeur de ce théâtre, l'accusant d'offrir au public un ouvrage qui n'était qu'une « contrefaçon » du Roi s'amuse, n perdit son procès, et le tribunal, conformément aux conclu-
Un espace de près de deux années s'écoule entre la représentation de Rigoletto à la Fenice et celle d'il Trovatore, qui fut donnée au théâtre Apollo, de Rome, le 19 janvier 1853. Si jamais la valeur purement musicale d'une œuvre lyrique put légitimer à elle seule le succès qui l'accueillit, il faut bien croire qnHl Trovatore a droit, sous ce rapport, à une mention toute particulière, car ce n'est pas le livret pénible, obscur et absolument indéchiffrable de cet ouvrage qui put aider à son triomphe. Ce qu'on ignore généralement, c'est que ce livret a été tiré par le poète Cammarano d'un drame espagnol contemporain portant le même titre, drame écrit en vers superbes par un écrivain de dix-sept ans et qui, comme on va le voir, exerça sur la carrière de celui-ci une bienheureuse influence.
Le jeune Antonio Garcia Guttierez, né en
sions de M. Moignon, avocat impérial, statua en ces termes : — <K Attendu qu'il est constant et reconnu entre les parties que la publication de Rigoletto remonte à plus de trois ans; quo, dans cet état, Victor Hugo articule une yéritable contrefaçon, c'est-à-dire un délit couvert par la prescription ; qu'ainsi l'action intentée par lui ne pourrait être admise qu^autant qu'il ferait la preuve d'un délit prescrit, laquelle preuve est prohibée par les lois criminelles ; par ces motifs, déclare Victor Hugo non recevable et mal fondé dans sa demande, l'en déboute et le condamne aux dépens. »
1815, allait tirer au sort en 1832 lorsqu'il acheva son drame el TrovadoVy qu'il porta au théâtre del Principe, où il fut aussitôt reçu et mis en répétition. Cette heureuse chance en ce qui concernait sa première œuvre ne le consolait qu'à moitié, car il tira de l'urne précisément le numéro 1, qiii lui donnait tous les droits possibles à être incorporé sans retard dans la milice nationale. Trop pauvre pour pouvoir se racheter, il s'apprêtait donc à endosser l'uniforme, remettant à plus tard ses rêves de gloire littéraire, lorsque la représentation de son drame obtint un tel succès, qu'elle lui permit de se fournir un remplaçant et de poursuivre tranquillement sa carrière.
Depuis lors, Guttierez devint l'un des auteurs dramatiques les plus féconds, les plus brillants et les plus appréciés de l'Espagne. Je veux croire pourtant que sa pièce était beaucoup plus claire, beaucoup plus limpide, beaucoup plus compréhensible que l'étrange livret qui en a été extrait pour Verdi par son collaborateur Cammarano * .
1 . Garcia Guttierez est mort à Madrid, au mois d'août 1884. Quant à Cammarano, il ne vit pas luire le jour de la représentation du Trovatore; car loi-même avait disparu de ce monde cinq mois auparavant, en août 1853.
C'est là, du reste, le seul renseignement que je puisse fournir sur il Trovatore^ au sujet duquel je n'aurais rien de particulier à faire connaître, si ce n'était l'empressement vraiment prodigieux que le public romain, dont l'intérêt était vivement excité par l'annonce nouvelle d'une œuvre de Verdi, mit à a^ister à sa première représentation. A ce moment, Rome était précisément en proie à un de ces débordements auxquels le Tibre l'a depuis longtemps habituée, et les ondes du fleuve envahissaient tous les quartiers et les rues avoisinant le théâtre ApoUo. Eh bien, malgré tout, malgré le froid, malgré la boue, malgré l'inondation, dès les neuf heures de la matinée du 19 janvier, les portes de ce théâtre étaient assiégées par une foule nombreuse de gens qui, les pieds dans l'eau jusqu'à la cheville, se pressaient, se bousculaient et se disputaient afin d'obtenir des places pour le spectacle du soir. Jamais on ne vit telle affluence, et, lorsque l'œuvre se déroula devant ce public impatient et avide d'émotions, magnifiquement chantée par La Penco et la Goggi, par Baucardé, Guicciardi et Balderi, elle obtint un succès immense, foudroyant, dont les échos
retentirent bientôt d'un bout à l'autre de l'Italie. Ce succès se propagea rapidement dans l'Europe entière, car rarement ouvrage fut plus fortuné que le Trovatore *. Dès les derniers jours de décembre 1854, notre Théâtre-Italien l'offrait à ses habitués, avec mesdames Frezzolini et Borghi-Mamo, Mario et Graziani pour interprètes; le 11 mai 18S5, il était chanté sur le théâtre de Covent-Garden, à Londres, par Tamberlick, Graziani, mesdames Viardot et Jenny Ney ; et, au mois de décembre de la même année, il faisait son apparition à Saint-Pétersbourg, où il était exécuté par Tamberlick et Debassini, mesdames Bosio et de Méric. Partout il était accueilli triomphalement. Enfin, le 1^2 janvier 1857, il Trovatore^ traduit en français par Émilien Pacini et devenu le Trouvère^ était représenté pour la première fois à notre Opéra, et chanté pour ses débuts par madame Deligne-Lauters (qui de-
1. C'est à propos du Trovatore qae le critique Scudo, qui, pendant longtemps, poursuivit Verdi de ses sarcasmes, écrivait ceci: — «... M. Verdi aura sa place au soleil de notre civilisation, et il sera classé au-dessous de Bellini, dont il n'a pas la distinction ni la tendresse; après Donlzetti, dont il ne possède pas la maestria^ le brio et la flexibilité, et à une si grande distance de Rossini, que celui-ci doit le considérer comme un bor^Miro... » (V. Critique et LittércUure musicales^ 1" série.)
vait bientôt devenir madame Gueymard), par madame Borghi-Mamo, qui l'avait joué aux Italiens, et par MM. Gueymard et Bonnehée.
Le compositeur n'avait point touché à sa par tition, si ce n'est pour y ajouter, au troisième acte, après le chœur des soldats, un divertissement comprenant quatre airs de ballet. A Paris aussi, le succès fut très grand : le Trouvère atteignait sa centième représentation le 25 janvier 1863, et la deux-centième en était donnée dans le courant de 1872*.
Nous arrivons à celui des ouvrages de Verdi dont la destinée fut la plus singulière. L'empresa de la Fenice, de Venise, lui avait demandé une œuvre nouvelle. Le maître, qui avait vu à Paris, quelques mois auparavant, le beau drame de M. Alexandre Dumas fils, la Dame aux Camélias^ et qui en avait été enthousiasmé, avait aussitôt formé le projet d'en tirer un
1. Je dois faire remarquer à ce sujet que la date du 1«' avril 1857, donnée dans VHistoire de la mmique dramatique de M. Ghouquet comme celle de la représentation du Trouvère à l'Opéra, est une erreur résultant d'une faute d'impression (c'est celle de la représentation de Marco Spada) . Le 12 janvier, que j'indique ici, est bien la date exacte.
opéra. Il avait donc, suivant sa coutume, donné^ ses instructions à Piave, et celui-ci, d'après son propre plan, lui avait tracé le livret de la Traviata (PÉgarée). La partition de la Traviata avait été écrite presque concurremment avec celle d'il Trovatore (Verdi emploie généralement quatre mois à écrire un opéra), et elle était presque prête lorsque celui-ci fut donné à Rome. C'est pourquoi la représentation du nouvel ouvrage put être donnée à Venise le 6 mars 1855, deux mois et demi seulement après celle d'il Trovatore.
Il faut bien le constater, la Traviata, qui est assurément l'une des œuvres les plus originales, les plus touchantes et les moins exagérées qui soient sorties delà plume de Verdi, fit à son apparition un fiasco éclatant. Il n'y a pas à en douter, puisque, dès le lendemain de la représentation, le maître le déclarait lui-même dans un billet laconique et significatif adressé à son élève et l'un de ses meilleurs amis, M. Emanuele Muzio, billet qui a été publié dans la Gazzetta musicale (Milan) du 15 mars 1853 et dont voici la teneur:
SA VIE ET SES OEUVRES lo7
Caro Emanuele,
La Traviata ieri sera, fiasco. La colpa è mia, o dei cantanti?..» Il tempo giudicherà.
Sempre vostro G. Verdi.
Cet échec inattendu et immérité tenait à plusieurs causes, que je vais énumérer.
Tout d'abord la Donatelli, qui personnifiait Violetta, n'était nullement la femme du rôle, malgré son talent très réel. Cette cantatrice était affligée d'un énorme embonpoint, qui lui enlevait toute grâce et toute légèreté, et l'on conçoit ce que pouvait devenir le personnage, avec ua tel physique. D'autre part, le ténor Graziani, en proie à un enrouement violent, se trouvait presque dans l'impossibilité de chanter le jour de la première représentation. Enfin, le baryton Varesi, furieux de se voir chaîné d'un rôle en apparence secondaire, dont il ne saisissait pas l'extrême importance, n'apportait qu'un soin très médiocre à son interprétation.
Ce n'est pas tout. Ces artistes étaient profondément troublés, on pourrait dire complètement
dévoyés par l'accent tout particulier qui distingue la partition de la Traviata^ par la note nouvelle, intime, mélancolique, que le maître y faisait entendre, et qui les sortait si absolument du genre auquel il les avait habitués.
Ainsi déroutés, manquant de confiance dans l'œuvre aussi bien qu'en eux-mêmes, ils n'en surent point faire ressortir les beautés, le caractère tendre et touchant, et n'exercèrent sur le public aucune action, aucune autorité, restant naturellement impuissants à lui communiquer une émotion qui n'était pas en eux. A tout cela il faut ajouter que la pièce ne se jouait pas alors en Louis jXIII, comme aujourd'hui, mais en costumes de ville, et que nos habits modernes, si froids, si tristes, si guindés, n'étaient pas faits pour réjouir l'œil du spectateur et pour le bien disposer.
Bref, on l'a vu, la Traviàta fit un fiasco complet. Seul, le premier acte, dans lequel la Donatelli, faible comédienne, pouvait du moins faire apprécier ses grandes qualités de virtuose, se vit bien accueilli. Mais tout ensuite alla de mal en pis, et divers incidents, pour la plupart burlesques,contribuèrent à faire échouer l'œuvre
misérablement. Au second acte, l'air si pathétique de Germond : Di Provenza il mare^ qui se répétait alors d'un bout à l'autre, parut interminable et insupportable ; dans la scène du bal, des détails ridicules de mise en scène commencèrent à mettre le public en belle humeur ; quant au dernier acte, il se termina au milieu d'un fou rire général, ce qui n'était pas précisément l'effet qu'on en devait attendre. Les Vénitiens, joyeux et bons vivants de leur nature, même un peu gouailleurs, s'abandonnèrent à une joie folle en entendant un médecin de carnaval, parlant d'une commère douée d'un aussi bel embonpoint que la Donatelli, déclarer sérieusement que la phtisie ne lui laissait plus que peu d'heures à vivre I De sorte que, quand le rideau tomba sur la dernière scène, l'hilarité était à son comble.
Pourtant, nous avons vu que le maître ne désespérait pas, et qu'il ne se tenait pas pour battu par ce fâcheux résultat. « La faute en est-elle à moi, disait-il en le constatant, ou aux chanteurs ?» — et l'on peut croire qu'il visait volontiers ces derniers. Et puis cette dernière phrase : // tempo giudicherà^ n'indique-t-elle
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pas qu'il compte en appeler d'un jugement qu'il considère comme injuste * ?
Et, de fait, le temps, sur lequel il avait compté, ne tarda pas à prouver qu'il avait raison. Au bout d'une année environ, la Traviaia fut reprise à Venise même, mais sur un autre théâtre et dans des conditions toutes différentes. Le compositeur pratiqua quelques coupures dans sa partition, fit apporter aux costumes les modifications qui ont toujours persisté depuis, et reproduisit ainsi son ouvrage sur le théâtre San-Benedetto, avec la Spezia (devenue depuis madame Aldighieri) dans le personnage de Violetta, le ténor Landi et, je crois, le baryton Coletti dans les deux autres rôles. Ces deux derniers étaient excellents, et quant à la Spezia, touchante et pathétique au possible, elle arrachait, dit-on, des larmes de tous les yeux dans ce rôle pathétique et touchant. Cette fois, et dans ces conditions nou-
i . Ce qui l'indique plus encore, c'est le petit fait que voici : La chute de la Traviata paraissait tellement irrémédiable, qu'un des interprètes de l'œuvre, le bai^ton Varesi, qui avait joué le rôle de Germond, crut devoir, à la fin de la représentation, porter à Verdi « ses condoléances ». — « Faites-les, lui répondit sèchement celui-ci, à vous et à vos compagnons, qui n'avez point compris ma musique !»
velles, la Traviata obtint un succès éclatant et fit bientôt triomphalement le tour de l'Italij^ et de l'Europe entière. On sait quelle a été sa fortune jusqu'à ce jour.
A propos de la Traviata, je ne crois pas sans intérêt de reproduire ici les réflexions qu'un critique italien de grand sens, M. le docteur Basevi, que j'ai déjà cité, a faites sur cet ouvrage. Voici comme il en parle :
La Traviata est une composition qui, par la qualité des personnages, par la nature des sentiments, par le manque de spectacle, avoisine la comédie. Verdi a trouvé une troisième manière, qui en plusieurs points se rapproche du genre français de Topera comique *. Ce genre de musique, bien qu'il n'ait pas été expérimenté sur le théâtre en Italie, n'est cependant pas inconnu dans les cercles privés. Dans ces dernières années, on a vu principalement se signaler dans cette musique, dite da caméra, Luigi Gordigiani et Fabio Campana. Verdi, avec sa Traviata, a transporté sur la scène, et avec un heureux succès, la musique de chambre, à laquelle se prêtait fort bien le sujet choisi par lui. On ren-
t. Ceci ne me parait pas absolument juste, et je ne yois pas là trace d*uQe troisième manière, que le compositeur n^aurait jamais retrouvée ni employée par la suite. La Traviata me semble plutôt une exception, un accident, — accident heureux dans la carrière du maître.
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contre plus de simplicité dans ce travail que dans les autres du même auteur, spécialement en ce qui é^ncerne Forchestre, où presque toujours domine le quatuor des instruments à cordes ; les parlanti occupent une grande partie de la partition ; on rencontre plusieurs de ces airs qui se répètent sous forme de couplets ; et enfin les cantilènes principales se développent pour la plupart en petits mouvements binaires et ternaires, et n'ont pas, en général, Textension que réclame le genre italien.
Outre cela, Verdi a mis en cette musique beaucoup de passion, mais sans cette exagération que Ton rencontre parfois encore dans sa seconde manière ; aussi jamais n'a-t-il réussi, comme dans cet opéra, avec moins d'affectation dans l'expression de l'amour. Mais l'amour ainsi exprimé par Verdi est voluptueux, sensuel, complètement privé de cette angélique pureté qui se trouve dans la musique bellinienne. Celle-ci conserve toujours ce caractère d'innocence, cette candeur qui vous emplit l'âme de suavité, môme quand elle est appliquée à un personnage qui n'est rien moins qu'honnête. La différence de l'amour, selon que Bellini et Verdi en ont empreint leur musique, témoigne des diverses façons de sentir au temps où ont vécu ces deux maîtres. Mais, bien que le caractère de la lorette ne soit pas encore bien naturalisé en Italie (et il faut espérer qu'il ne le sera jamais). Verdi ne l'a pas si bien dépeinte qu'il ne l'ait altérée légèrement, en l'italianisant un peu, on la faisant moins laide.
Si Bellini a dépeint dans Norma la femme coupable, il Ta présentée à un moment où elle est tellement aveuglée par la passion qu'elle ne peut voir Ténor* mité de sa faute. D'ailleurs, la faute de Norma nous offense d'autant moins que, par le fait de Téloignement du temps, de la différence des costumes, il nous est plus difficile d'apparier notre conscience avec celle du personnage. Il n'en est pas de même dans la TraviatOy où nous nous trouvons en présence de personnages qui non seulement sont voisins de nous par le temps et par les mœurs, mais encore par leur condition...*. »
Je ne crois pas que ce parallèle entre Bellini et Verdi ait été jamais essayé. C'est pour cela qu'il m'a semblé intéressant de le produire ici.
Pour en finir avec la Traviata^ je rappellerai que cet ouvrage fut chanté pour la première fois à Paris, sur notre Théâtre-Italien^ le 6 décembre 1856, avec la Piccolomini, Mario et Graziani pour principaux interprètes, et que la traduction française (due à M. Edouard Duprez) en fut donnée au Théâtre-Lyrique le 27 octobre 1864, sous le titre de Vioktta. Elle servit au début éclatant de mademoiselle Christine Nilsson, qui du coup affola les Pari-
siens, et les deux rôles masculins en étaient joués par MM. Montjauze et Lutz^.
1. Peu de jours avant son apparition sur notre scène italienne, la Traviata avait été donnée, le 1*' novembre, au théâtre impérial de Saint-Pétersbourg, où elle était chantée par l'aimable madame Bosio, par MM. Galzolari et Bartolini. Le succès qu'elle y obtint renouvelait celui qu'elle avait enfin trouvé en Italie, et il se reproduisit ici avec une sorte de fureur, qui arracha à Scudo, désenchanté, ces paroles amères : — «... On répète chaque jour que Tltalie est malade ; sa chute est plus profonde encore qu'elle ne le croit, et nous n'en voudrions d'autre preuve que le succès prodigieux qu'obtiennent, au delà des monts, des œuvres comme la Traviata, » Quant à la Piccolomini, qui remporta chez noos un véritable triomphe dans cet ouvrage, on ne lira peut-être pas sans intérêt les détails curieux que donnait alors sur elle un de nos journaux : -~ c Mademoiselle Maria Hccolomini débutait dans le principal rôle. Faut-il dérouler ici la liste tant de fois publiée de toutes les grandeurs qui en* vlronnèrent le berceau de la jeune artiste ? Faut-il rappeler que sa famille, qui remonte aux grands officiers de Charlemagne, qui donna des souverains à Sienne pendant des siècles, compte parmi ses membres le pape Pie II, d'illustres capitaines céléi>rés par Schiller, et qu'elle possède encore aujourd'hui un cardinal dont la jeune Marie est la propre nièce? Autant d'ancêtres, autant d'obstacles à une vocation théâtrale; mais les vocations vraies ne triomphent-elles pas de tout ce qui les entrave, et ne doublent-elles pas de force en luttant généreusement I Ainsi a fait la vocation de la jeune Marie, qui, dès l'âge de quinze ans, chantait dans un concert de bienfaisance au théâtre de Sienne, et qui, deux ans plus tard, débutait à la Pergola, de Florence, Aam Lucrezia Borgia, Une toute petite fille, se posant en illustre empoisonneuse, en femme déjà parvenue à son quatrième mari, n'était-ce pas chose étrange? On l'applaudit, on devait l'applaudir à outrance, rien que pour la rareté du fait. Depuis ce jour, Marie Piccolomini s'essaya sur plusieurs théâtres, à Rome, à Pise, à Reggio, à Palerme, à Ddine, à Rologne ; mais ce fut à Turin, en 1855, que sa renommée fit une explosion soudaine, après qu'elle s'y fut montrée dins la Traviata.,. » Depuis lors, mademoiselle Piccolomini, devenue marquise Gaetani, a renoncé à ses triomphes scéniques. ,
Après la Traviaia^ Verdi garda un silence de quatre années. Mais c'est à cette époque qu'il s'occupa du premier ouvrage écrit expressément par lui pour notre Opéra. On sait qu'au point de vue musical la France a tou* jours offert aux étrangers la plus lai^e hospitalité, poussant même à l'excès cette vertu, et l'exerçant aux dépens de ses plus nobles enfants. C'est ainsi que, préparant une Exposition universelle pour 1856, et voulant que notre grande scène lyrique offrît à cette occasion, aux visiteurs qui accourraient à Paris de tous les points de l'Europe, la primeur d'une œuvre nouvelle, elle n'eut garde de s'adresser à l'un des siens, à Auber, à Halévy ou à Berlioz, et
demanda œtte œuvre à Verdi. Je constate le fait, sans insister autrement à son sujet.
Mais ce qui est plus étrange encore, il faut l'avouer, c'est le choix du sujet confié aux soins du compositeur. On ne trouva rien de mieux, en effet, à offrir à un musicien italien écrivant pour la France, qu'un livret portant ce titre: les Vêpres siciliennes ^ et rappelant l'un des épisodes les plus sanglants des anciennes guerres franco-italiennes I
Ce livret était en cinq actes, et avait pour auteurs Scribe et Duveyrier. Dès le mois de mai ou juin 1854, Verdi arrivait à Paris, afin de s'entendre avec ses collaborateurs; puis bientôt il allait s'installer dans une maison de campagne des environs, pour s'y livrer en paix au travail, loin du bruit et du mouvement fiévreux de la capitale. Vers le milieu de septembre, le compositeur donnait la copie des principaux morceaux de son œuvre; on convint alors que les études commenceraient le 1®^ octobre, et l'on espérait que l'ouvrage pourrait être offert au public dans le courant ou vers la fin du mois de janvier. Mais on avait compté sans les lenteurs traditionnelleâ de l'Opéra, et surtout sans un inci-
dent étrange, presque scandaleux, qui fit un bruit du diable et pendant plusieurs semaines mit Paris en émoi. La donna è mobile^ avait fait chanter Verdi au duc de Mantoue dans son JRigoktto; il l'éprouva plus que personne dans cette circonstance.
La grande artiste qui avait nom Sophie Cruvelli et qui avait fait apprécier à notre Théâtre- Italien, dBLïïs Luisa Miller y son opulente beauté^ sa voix prodigieuse et son remarquable talent, avait remporté au même théâtre, en se mon-, trant dans Ernaniy un de ces succès éclatants qui consacrent une renommée. Ce succès fut tel, que l'Opéra s'en émut, et songea à s'attacher la jeune cantatrice; à une époque où les appointements des chanteurs n'étaient pas encore devenus ce qu'ils sont aujourd'hui, ^l, lui fit, on peut le dire, un pont d'or, qu'elle n'hésita pas à franchir, consentant sans trop de peine à accepter les cent mille francs annuels que lui octroyait libéralement l'administration de notre première scène lyrique. Mademoiselle Cruvelli avait donc débuté au mois de janvier i854 dans les Huguenots y et ce début, qui avait fait sensation dans le dilettantisme parisien^r^vait été pour l'artiste un
véritable triomphe. En arrivant ici, Verdi retrouvait donc à l'Opéra la cantatrice qui avait été au Théâtre-Italien son interprète ardente et inspirée, et, d'accord avec Scribe, il résolut d'écrire pour elle le principal rôle de l'œuvre qu'il préparait.
Tout semblait en bon chemin : le poème des Vêpres siciliennes était terminé, la compositeur, nous l'avons vu, avait livré à la copie les morceaux les plus importants de sa partition; la distribution de l'ouvrage avait été réglée définitivement; enfin, comme on en était convenu, les études avaient été entamées le i^^ octobre, lorsque, huit jours après, un événement que personne assurément n'eût su prévoir vint tout arrêter et tout mettre en question. Le lundi 9 octobre, l'aflûche de l'Opéra annonçait les HugmnotSy et le nom de mademoiselle Cruvelli, indiquée comme devant jouer le rôle de Valentine, faisait présager une grosse recette. L'afiluence était grande en effet, et de bonne heure les portes du théâtre étaient assiégées par une foule sans cesse grossissante ; cependant, l'heure du spectacle arrivait, les bureaux restaient obstinément clos, et les spectateurs, étonnés d'un retard dont ils ne
pouvaient démêler la cause, commençaient à manifester leur impatience et leur mécontentement. Ils tenaient bon pourtant lorsqu'enfin. . . ils virent paraître un employé qui se mit en devoir d'apposer sur chaque affiche une bande par laquelle l'administration faisait savoir au public que mademoiselle Cruvelli ayant, au mépris de toutes ses obligations, quitté subitement Paris sans la prévenir, on se trouvait dans l'impossibilité de donner la représentation annoncée.
On devine le désappointement général I Mais ce dont on aurait peine à se rendre compte, c'est de l'effet produit dès le lendemain, dans la société parisienne, par cette fugue d'une artiste que, depuis son apparition, on avait choyée, caressée, cajolée, enguirlandée de toutes façons. De plus, il faut remarquer que, depuis quelques mois, un décret impérial ^vait fait entrer l'Opéra dans les attributions de la liste civile et de la maison de l'Empereur; que ce théâtre, par conséquent, était régi au compte de l'Etat, si bien que la fugitive semblait en quelque sorte avoir manqué de respect au souverain en personne. C'est bien le cas de dire qu'on fit alors de cette affaire
comme une affaire d'État, que la diplomatie elle-même s'en occupa, et que, pendant tout un mois, ce fut un sujet de gloses pour Paris et même pour l'étranger. Le fait est que quelque adresse qu'on y mît, si bien que l'on cherchât, il fut impossible de découvrir la retraite de mademoiselle Cruvelli. Quinze jours après l'événement, on l'ignorait encore; ce qui motivait la nouvelle ainsi donnée par la France musicale : — « On ne sait pas encore ce qu'est devenue mademoiselle Cruvelli. Sa fuite inattendue rend impossible, pour le moment, l'exécution de l'opéra de MM. Scribe et Verdi, qui était entré en répétition le l®"" de ce mois. Dans cette situation, M. Verdi a déclaré officiellement à l'administration de l'Opéra qu'il retirait sa partition *. » D'autre part, la Gazette musicale faisait connaître en ces termes les mesures qu'on avait cru devoir prendre pour sauvegarder les intérêts de l'administration de l'Opéra: — « On ne sait encore rien de positif sur les causes du brusque départ de mademoiselle Sophie Cruvelli.
Cependant il paraît probable que la célèbre