Gazette musicale, 30 mars
que la partition manquait de morceaux concertés (lorsqu'on y peut signaler, à tout le moins, l'admirable quatuor que chacun connaît), qu'elle était dépourvue d'idées mélodiques, c'était évidemment là se tromper en trompant le public. Deux ans après pourtant, lors de la représentation de Rigoletto à Londres, la Gazette persistait dans son dire et imprimait ce qui suit '. « Rigoletto vient d'être donné au théâtre italien de Covent-Garden.
Cest le moins fort des ouvrages de Verdi que l'on ait jusqu'ici représentés en Angleterre. La mélodie m^anque^ et son absence n^est pas rachetée par quelque beau morceau âensemble^ comme l'auteur en a écrit quelquefois. Malgré le talent de Ronconi, chargé du principal rôle, malgré celui de Mario et de madame Bosio, cet opéra n'a guère chance de se maintenir au répertoire*. »
Il fallut qu'enfin Rigoletto fût joué à Paris pour que la Gazette^ mise à même de juger l'œuvre personnellement, consentît à se départir de sa rigueur. Elle le fit de bonne grâce, et voici de quelle façon : — «... Verdi a subi
U Gazelle musicale, 32 mai 1853. *
des phases diverses ; son œuvre, qui date de dix-huit ans et se compose à peu près d'autant d'ouvrages, se divise en deux ou trois époques, dont le caractère offre des nuances singulièrement tranchées, et dénote un louable effort de transformation. Il y eut d'abord le Verdi de NabuccOy d't Lombardi, d'JPmani, des Deux Foscari^ génie fier, éclatant, disons même dur et brutal jusqu'en ses plus grandes tendresses, au rebours de Quinault, le poète français, qui exprimait amoureusement jusqu'à la haine. Ce style audacieux, étrange, eut l'avantage qui ne pouvait lui manquer, celui de faire explosion dans un pays accoutumé à toutes les douceurs mélodiques, et de l'agiter profondément. Mais bientôt l'abus se fit sentir, et le système de l'énergie à outrance ne tarda pas à porter ses fruits. C'est alors que Verdi se plongea dans la période sombre que remplissent Giovanna (TArco, Alzira^ Macbeth, i Masnadierij la Battaglia di Legnano, il Corsaro^ toutes partitions plus ou moins obscures. Celle de Luisa Miller leur succéda, et montra du moins que l'auteur cherchait à faire autre chose que ce qu'il avait fait jusqu'alors. Verdi écrivit encore Stiffelio^ que nous n'avons pas
SA VIE ET SES ffllUVRES 149
entendu, mais qui ne passe pas pour un de ses chefs-d'œuvre, et puis il en vint à ce Rigo^ lettOj représenté à Venise le H mars 48S1, et à Paris lundi dernier. Rigoletto marque un progrès immense dans sa manière, nous n'hésitons pas à le déclarer; nous l'accueillons comme nous avons accueilli le Trovatm^e^ qui ne fut donné à Rome que deux ans plus tard, mais qui fournit encore une nouvelle preuve de ce progrès * . Désormais Verdi n'est plus seulement pour nous le compositeur âpre et fougueux, épris de la force et du bruit, sacrifiant aux excès de sonorité le charme et la grâce. Il a mis de tout cela dans Rigoletto et dans le Trovatore. Voilà pourquoi, nous qui l'avons souvent critiqué, nous ne lui adressons guère aujourd'hui que des éloges. Si nous changeons de style à son égard, c'est que nous trouvons qu'il a commencé par en changer luimême, et nous l'en félicitons sincèrement*... » C'est le 49 janvier 1857 que Rigoletto se montrait pour la première fois sur notre Théâ-
1. Quoique joUé effectivement eu Italie deux ans plus tard, le Trovatore avait conquis plus rapidement chez nous droit de cité, et avait été offert au public parisien avant Rigoletto,