Courrier de Strasbourg^ du 3 novembre
et obtenu l'autorisation de reprendre immédiatement son service à l'Opéra*. »
On voit d'ici mademoiselle Cruvelli quittant tranquillement Paris alors qu'elle était affichée pour jouer le soir à l'Opéra, ne prenant même pas la peine d'écrire un mot à qui de droit, et, sans plus s'inquiéter du reste, chargeant simplement un commissionnaire quelconque de faire connaître son départ à l'administration. Tout cela est burlesque, et il faut avouer que le gouvernement de Napoléon III, pendant longtemps si chatouilleux en matière politique, ce qui le mena où l'on sait, devenait singulièrement accommodant en présence
i . La Patrie, du 7 novembre 1854. — « Il va sans dire que les habitués de l'Opéra ayaiont jugé sévèrement la conduite véritablement inqualifiable de mademoiselle Cruvelli. Ils étaient furieux, disait-on, et s^apprétaient à lui faire un mauvais parti le soir de sa rentrée, menaçant de la siffler sans pitié et de lui infliger une verte leçon. On n'était pas sans inquiétudes à ce sujet ; mais le hasard, qui est souvent spirituel, se chargea de calmer une colère qui, d'ailleurs, n'était peut-être qu'apparente. C'est par le rôle de Valentine, des Huguenots, que mademoiselle Cruvelli reparaissait, le 20 novembre. Or on sait que, dès l'entrée en scène de Yalentine, la reine lui adressa ces mots, qui trouvaient une application vraiment étonnante dans la circonstance : Dis-moi le résultat de ton hardi voyage. L'à-propos était si juste et tombait si à point, que le public, en entendant ces paroles, fut pris d'un accès de fou rire qui semblait ne pas devoir prendre fin... Il était désarmé.
d'une question d'art et se laissait volontiers berner sous les yeux du public.
Quoi qu'il en soit, une fois mademoiselle Cruvelli de retour à Paris, on reprit avec activité les études des Vêpres siciliennes, études que Verdi dirigeait en personne, faisant luimême fonctions d'accompagnateur au piano.
Les autres interprètes étaient mademoiselle Saunier, MM. Gueymard, Boulo, Bonnehée, Obin et Goulon. Il ne fallut pas moins de sept mois pour mettre l'ouvrage en état d'être offert aux spectateurs. On assure que, pendant tout ce temps, la grande cantatrice, désireuse de se faire pardonner par le compositeur le manque d'égards dont elle s'était particulièrement rendue coupable envers lui, fit preuve d'une assiduité, d'un zèle et d'une ardeur à toute épreuve. Le rôle, d'ailleurs, convenait merveilleusement à son talent plein de fougue et d'une passion parfois désordonnée. Les bruits qui transpiraient au dehors du théâtre, relativement au nouvel opéra, faisaient espérer un grand succès et pour le compositeur, et pour sa principale interprète. C'est à ce propos, et aussi à propos d'une récente reprise d'Emani au Théâtre-Italien, qu'Adolphe Adam, dans un
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de ses feuilletons de F Assemblée natimaley publiait quelques réflexions très justes et très curieuses sur Verdi, sur ses succès en Italie et sur la difficulté avec laquelle le public français s'était accoutumé à sa musique, en dépit du renom qu'elle avait acquis ailleurs :
Do tous les opéras de Verdi représentés h Paris, disait récrivain, Ernani est celui qui a obtenu le plus de succès. Je ne saurais dire pourquoi; car j'aime autant les autres, si je ne pensais que ce succès a été dû surtout à rexcellente exécution qui eut lieu lors des débuts de mademoiselle Cruvellî. Je ne suis pas un de ses admirateurs fanatiques et quand même ; mais je fus son admirateur sincère dans cet opéra, où elle était supérieure en tous points. J'assistai à son premier début, et j'allai l'entendre trois fois de suite, ce qui est assez fort pour moi : je l'ai vue dans tous ses autres rôles, et j'y suis retourné moins souvent. J'espore qu'elle retrouvera toutes les qualités qu'elle y déployait dans le nouvel ouvrage que Verdi vient d'écrire pour elle et que l'Opéra nous prépare. Je serai enchanté du succès qu'il obtiendra, pour mademoiselle Cruvelli et Verdi ; car je m'en veux de ne pas admirer ce que tant d'autres admirent. Un de mes élèves, qui arrive d'Italie, où il était allé faire son temps, comme pensionnaire de l'Institut, me disait que nous ne pouvions nous faire une idée de l'en-
thousiasme qu'y soulève la musique de Verdi. Rossini môme, dans sa plus brillante époque, n'excita pas un fanatisme semblable. Ceci est peutrêtre plus facile à expliquer qu'on ne le pense.
Les Italiens, en musique, pratiquent un peu le système des Chinois à Tégard des étrangers : ils ne connaissent et ne veulent connaître que leur musique. Quelques essais ont été tentés, et les journaux parisiens ont proclamé les succès obtenus sur quelques scènes italiennes par la Muta di Partici, Roberto il Diavolo, il Profeta, etc., mais ces succès ont dû être moins décisifs qu'on ne l'a prétendu, car ils ne se sont soutenus nulle part. Donc, les Italiens, ne connaissant absolument que leur musique, ont dû être moins impressionnés par Rossini, qui ne leur apportait que la continuation et le perfectionnement de ce qu'ils avaient entendu jusque-là, que par Verdi, qui leur donnait une tout autre chose. Ce n'étaient plus l'élégance, le brillant, Tabondance et la facilité de la mélodie qu'il fallait à ce public, qui en était saturé; c'étaient la vigueur, l'énergie et la passion un peU sauvage. Verdi devina à merveille ce besoin, et il sut le satisfaire avec autant de bonheur que de talent. Il suit de cette explication que le même genre de succès était impossible en France, où nous étions déjà familiarisés avec les effets passionnés et vigoureux, et qu'au Théâtre-Italien il l'était moins qu'ailleurs, puisque cette nouvelle école y apportait ce qu'on a'y venait pas chercher et en excluait ce qu'on
y désirait rencontrer. Ce pan de sympathie du public du Théâtre-Italien pour les ouvrages de Verdi ne peut donc diminuer en rien la valeur de ce maître, ni atténuer les espérances qu'on est en droit de fonder sur l'ouvrage qu'il a écrit pour notre scène. On trouve dans les œuvres de Verdi certaines qualités qui peuvent paraître secondaires, dans le genre italien proprement dit, mais qui sont dominantes et ne peuvent manquer de réussir sur notre scène. Ces qualités sont la puissance, la verve et la grandeur, et nul ne peut les méconnaître chez ce compositeur, dont les tendances peuvent être combattues, mais dont le talent ne saurait être mis en doute.
On voit avec quelle franchise Adam rendait justice au maître italien, et comme il avait su discerner les causes qui avaient retardé en France le succès de ses œuvres.
Ce succès pourtant s'était nettement dessiné avec Ernani^ JRigoleUoet il Trovatore; il s'était même affirmé bruyamment, à l'Opéra, avec la traduction de c^ dernier ouvrage. Allait-on le voir éclater enfin dans toute sa force avec la première œuvre écrite expressément par Verdi pour la France? A cette demande, on serait presque tenté de répondi'c à la fois par oui et par non. Il est certain que l'accueil fait aux
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Vêp-es siciliennes, lors de leur apparition sur notre grande scène lyrique, fut très chaleureux et presque enthousiaste * ; la valeur très appréciable de la partition, son interprétation remarquable au point de vue de l'ensemble, la présence d'une cantatrice qui exerçait sur le public une sorte de fascination, la richesse et le luxe de la mise en scène, et, par-dessus tout cela, la foule qui se pressait à Paris à l'occasion de l'Exposition universelle, tout concourait à rendre cet accueil particulièrement brillant. D'autre part, il est incontestable que, une fois épuisée la première curiosité, une fois changées les conditions dans lesquelles elle avait été offerte au public, le succès de l'œuvre ne se soutint pas. Dès que Sophie Cruvelli, qui ne tarda pas à quitter l'Opéra, eut cessé de prendre part à son exécution, elle ne put se maintenir au répertoire. Au mois de juin 1859, quatre ans après sa création, on en fit une reprise, avec madame Barbot dans le rôle de la duchesse Hélène ; cette reprise passa presque inaperçue. En 1863, on remonta de nouveau l'ouvrage, et, cette fois, non sans quelque so-