a Depuis lops (1872, époque de l'apparition dUAida
au Caire), l'ouvrage a été donné en Italie, en Amérique, à Vienne et à Saint-Pétersbourg, partout, excepté à Londres et à Paris. Sans l'heureuse initiative de M. Escudier, il est bien probable que nous ne l'eussions pas entendu de sitôt. Le public parisien saura gré à l'éditeur des œuvres de Verdi d'a¥oir songé à rouvrir le Théâtre-Italien tout exprès pour nous faire connaître Aida, Fua des plus beaux opéras qui aient été donnés sur avcune scène 'depuis quinze an3. » — (Aniiales du théâtre et de h musique, 1876.)
élève, M. Muzio. Les rôles (VAïda étaient distribués de la façon suivante : Aïda, madame Stolz ; Amneris, mademoiselle Waldmann ; Radamès, M. Masini ; Amonasro, M. Pandolfini ; Ramfis, M. Medini ; le roi, M. Ed. de Reszké. L'ouvrage fut joué pour la première fois le 22 avril 1876, avec un succès colossal. Les cinq premières représentations produisirent une recette de 97,730 francs; les cinq suivantes atteignirent le chiffre de 89,347 fr. ; ce qui donne, pour ces dix soirées, un total de 187,077 francs, soit une moyenne de 18,707 fr. 70 cent. Dans l'espace de trois années, Aïda fournit au Théâtre-Italien une série de soixante-huit représentations *.
Mais ce succès français iïAïda ne devait pas se borner là. Déjà, quelques années auparavant, l'Opéra, alors placé sous la direction de M. Halanzier, avait fait un effort pour s'approprier ce qu'on peut justement appeler le chef-d'œuvre de Verdi. Des ouvertures directes avaient été faites au maître en ce sens, et on
1. Il va sans^<lire que la distribution de Touvrage subit de profondes modifieations. Entre autres, mademoiselle Waldmann ne reparut plus après la première saison, ayant épousé à Vienne le comte Massari, de Ferrare, et ayant quitté le tkêâtre à la suite de ce mariage.
lui avait demandé rautorisation de représenter la version française d'Aïda sur notre première scène lyrique. Malheureusement, Verdi, qui est peut-être un peu plus susceptible et ombrageux que de raison, croyait avoir à se plaindre de certains procédés employés envers lui lors des relations qu'à diverses reprises il avait établies avec l'Opéra, et il en avait gardé rancune. Il répondit donc au désir que lui exprimait Mr Halanzier par la lettre suivante, dont la politesse froide et un peu sèche ne laissait conserver aucun espoir d'obtenir le consentement qu'on sollicitait de lui :
BusseU), 24 août 1873.
Monsieur,
Je vous remercie beaucoup de la façon tout à fait gracieuse avec laqucîllo vous avez bien voulu entrer en relations d'affaires avec moi. Je suis aussi particulièrement flatté que vous ayez trouvé la partition d!Aida digne de TOpéra. Mais, d'abord, je connais trop imparfaitement le personnel de TOpéra ; et, ensuite, permettez-moi de le confesser, j'ai été si peu satisfait chaque fois que j'ai eu affaire avec votre grand théâtre, qu'en ce moment je ne suis point disposé à tenter une nouvelle aventure.
Il est possible que, plus tard, si vous conservez
VOS bonnes dispositiôrfs à mon égard, je change d'avis. Mais, pour le moment, je n'aurais point le courage d'affronter une fois de plus toutes les tracasseries, toutes les oppositions qui dominent dans ce théâtre, et dont j'ai conservé un pénible souvenir. Excusez-moi, Monsieur, d'avoir exposé mes idées peut-être avec trop de franchise ; mais j'ai voulu vous parler de suite à cœur ouvert, pour faire la situation nette. Cela ne m'empêche pas d'avoir pour vous personnellement. Monsieur, un sentiment de reconnaissance pour les expressions courtoises dont vous avez bien voulu m'honorer dans votre lettre. Croyez-moi, etc.
1. On se rappelle l'étonnante équipée de mademoiselle Sophie Cnivelli lors de la mise à la scène des Vêpres siciliennes : c'était là sans doute un des griefs de Verdi contre POpéra, qui pourtant n'en pouvait mais. Un autre incident, qui se produisit lors d'une reprise de cet ouvrage, lui tint surtout à cœur. C'était en 1863. M. Perrin, nommé administrateur depuis quelques mois, avait eu l'idée de cette reprise, et, apprenant l'arrivée de Verdi à Paris, l'avait prié de vouloir bien assister aux répétitions. Verdi fait un jour convoquer l'orchestre, cet orchestre de l'Opéra, qui, on le sait, manifeste parfois des idées d'indépendance un peu excessives. Ces messieurs pensaient n'avoir pas besoin de répéter, et laissaient percer quelque mauvaise humeur. Le mouvement d'un morceau ayant été pris trop vite au gré du mattre, celui-ci en fait l'observation à; Dietsch, le chef d'orchestre, qui le fait recommencer ; mais l'orchestre alors, pour faire pièce à l'auteur, ralentit .ce mouvement d'une façon exagérée. Verdi, impatienté, frappe* aussitôt du pied, et, d'un ton sec, dit à Dietsch : « C'est une mauvaise plaisanterie, sans doute ? ~ Mon Dieu, maître, réplique Dietsch^ c'est que (es messieurs croient qu'ils n'avaient pas besoin de répéter. — Vraiment? -^ Oui ; ils ont leurs
Pourtant, ce que Verdi n'avait pas cru devoir accorder à M. Halanzier, il l'accorda sans trop de peine à son successeur. M. Vaucorbeil,dont la mort récente a fait le bruit que l'on sait, avait pris la direction de l'Opéra le 46 juillet 1879. Deux mois s'étaient à peine écoulés depuis son installation, lorsque, sur la fin de septembre, il se mit en route pour l'Italie. Son but était d'aller trouver Verdi, dans sa retraite de Sant'-Agata, pour lui demander la partitiou (ÏAïda ; et, afin de mieux assurer la réussite de son projet, il se faisait accompagner par un ami personnel du maître, M. de Lauzières-Thémines, un Français né en Italie et qui a dans ce pays de vives affections et de profondes attaches. Voici comment un recueil... très sérieux, la Revue des Deux Mondes^ faisait
affaires... — Ah! ils ont leurs affaires, qui ne sont point celles de l'Opéra? C'est différent. « Et Verdi, prenant son chapeau, s'éloigne, et ne reparait plus à TOpéra.
Dietsch avait eu tort assurément, et de ne pas se faire respecter, et de ne pas faire respecter le compositeur dont Tœuvre était en question. Mais il en fut cruellement puni : trois jonrs après, il recevait l'avis de sa mise à la retraite, et, la «semaine suivante, il était remplacé par George Hainl. Il en mourut de chagrin, dit-on, au bout de deux ans. On voit que la leçon avait été rude pour lui. Devant ce fait, et en présence de la satisfaction qui lui avait été donnée en cette circonstance, on peut dire de Verdi qu'il a là rancune tenace.
connaître l'heureux résultat du voyage de M. Vaucorbeil :
...L'accueil hospitalier du châtelain de Sant'-Agata à M. Vaucorbeil n'était point douteux ; mais ce qui se laissait moins prévoir, c'était la manière dont le directeur de l'Opéra sortirait de ce pas difficile. Il s'agissait en effet pour lui d'enlever Hermione sous les traits d'Aïda, et, mieux encore, de lier partie pour un nouvel ouvrage avec le premier, autant dire avec le seul musicien dramatique de notre temps, de vaincre ses répugnances plus ou moins légitimes, et — qu'on me passe le jeu de mots — de l'amener à composition.
Sur ce dernier point, si je me fie à ce qu'on rapporte, l'entente ne s'établit pas tout de suite. Le maître évitait de se prononcer et, trop poli pour récriminer quant au passé, il se gardait d'engager l'avenir.
A dîner, on causa de choses et d'autres, puis on rentra au salon de belle humeur et déjà se connaissant mieux.
M. Vaucorbeil a la musique innée ; que, dans la position qu'il occupe aujourd'hui, cette qualité soit ou non un avantage, il n'en est pas moins vrai qu'elle existe chez lui et prédomine. Mettez-le devant un piano ; s'il est fermé, il l'ouvrira ; s'il est ouvert, il s'y asseoira. Le piano de Verdi était ouvert ; il parcourut des yeux un manuscrit égaré sur le pupitre et ses doigts instinctivement traduisirent la paraphrase
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du Pater écrite par un certain Dante, Dantem quemdam, au x.iv* siècle, en prévision d'un certain musicien du \ix®, auteur de la Messe pour Manzoni.
Tout le monde écoutait en silence. Verdi, songeant, s'était peu à peu rapproché ; Tart exerçait sa magie, et M. Vaucorbeil, sans y penser, gagnait la cause du directeur de TOpéra. Peut-être bien est-ce m'avancer trop que de dire qu'il n'y pensait pas ; mais ce ne sont point là mes affaires. Où la parole s'arrête, la musique commence ; les directeurs qui parient et écrivent n'avaient rien obtenu ; arrive un directeur qui chante, on cède au charme.
Le lendemain, quand on se retrouva, la nuit avait porté conseil. Verdi, rentrant de sa tournée matinale, du plus loin qu'il aperçut son hôte, vint à lui, le cœur ouvert, la main tendue, s'en remettant entièrement à ses bons soins, le laissant libre du choix des artistes, du règlement de la mise en scène, des mesures à prendre pour améliorer les conditions acoustiques, et s'engageant, si les choses marchaient au gré du directeur de l'Opéra, à venir à Paris diriger les trois premières représentatians.
Bien plus ; même sur la question d'un ouvrage nouveau, on ne se montrait pas inabordable, et désormais la difficulté de trouver un poème restait seule debout : « Rappellez-vous que je suis un homme de théâtre, et que j'ai besoin d'être entraîné par mon sujet. Il me faut à moi des caractères et des situations. Hors de cela, point de salut I »
11 n'a pas été question depuis lors de l'ouvrage nouveau que Verdi aurait consenti à écrire pour l'Opéra; mais ce qui ne pouvait faire doute, c'est que M. Vaucorbeil revenait à Paris, formellement autorisé par l'auteur à monter Aida, et qu'il s'occupait aussitôt de la mise à la scène et des préparatifs de l'œuvre. Tout d'abord, la distribution fut ainsi arrêtée.
Aida. . .
Radamès .
Amnéris .
Amonasro Bamfis. .
Le Roi. .
M"® Krauss. M. Sellier.
M"^ Bloch.
M. Maurel.
M. Boudouresque M. Menu.
Je me suis gardé, dans le cours de ce travail, de toute espèce de réflexions critiques .sur la valeur des œuvres du maître qui est la dernière gloire musiciile de l'Italie, et qui, depuis tantôt un demi-siècle, occupe le monde entier de sa personne et de son génie. Je n'ai pas voulu sortir du cadre que je ni'étais tracé, et je me suis renfermé strictement et volontairement dans le domaine purement'anecdotique. Je ne ferai pas plu» de critique etd'es-
thétique au sujet d^Aïda que je n'en ai fait ailleurs; mais on me permettra de reproduire ici, à titre de document en quelque sorte, et pour faire connaître l'impression produite par l'apparition du chef-d'œuvre sur notre grande scène lyrique française, l'article que je consacrais au compte rendu de sa représentation à l'Opéra. A défaut d'autre avantage, il aura celui de donner, avec quelques renseignements intéressants, la note exacte de cette impression, chaude encore dans l'esprit de l'écrivain qui la transmettait au public :
La voici, cette noble, belle et fière Aida *, qui, après un peu plus de huit années d'existence, appartient enfin au grand répertoire français, où elle était si digne de prendre sa place; la voici définitivement acclimatée chez nous, après avoir fait triomphalement son tour d'Europe et s'être fait applaudir tout d'abord sur la scène italienne que, par malheur, nous ne possédons plus. Il eût été regrettable que, par un faux sentiment de personnalité et d'égoïsme artistiques, notre Opéra se fût vu privé d'une œuvre qui, par sa mâle beauté, par son inten-
1. Les Italiens écrivent Aida» Pour conserver au nom la prononciation qu'amène chez eux cette orthographe, nous avons dû, en français, substituer au point de Vi un tréma, et écrire Aida.^
site expressive, par son allure héroïque, par ses grandes et magnifiques qualités, avait fait Tadmiration du inonde entier et venait apporter un contingent nouveau et nécessaire à un répertoire un peu restreint et qui, depuis l'apparition du Pi'ophète, ne s'était pas augmenté d'une production aussi achevée et aussi vigoureuse. Elles sont rares, les œuvres qui, comme Aida, joignent à la puissance et à la générosité de l'inspiration un sentiment dramatique poussé à ses dernières limites et les qualités d'un style plein de grandeur, de noblesse et de majesté.
Le public, qui, lui, n'a point, comme les artistes, de partis pris d'école, le public, qui est éclectique avant tout et qui, sans trop chercher à se rendre compte de la nature de ses sensations et de ses impressions, demande surtout au théâtre le charme et l'émotion, attendait l'apparition à* Aida avec une véritable impatience. C'est que le public sait, à n'en pouvoir douter, que la qualité maîtresse de Verdi, c'est le sentiment dramatique, ce sentiment dramatique si intense chez lui, qu'il lui a parfois un peu trop sacrifié les questions de forme, de style et do distinction ; c'est qu'il sait que l'auteur de Rijoletto et de la Traviata ne biaise pas avec lui-même, qu'il ne cherche pas, comme on dit, la petite bête ; que, travaillant pour le théâtre, il fait avant tout du théâtre, qu'il a la plus légitime préoccupation de ce qu'il faut à une situation dramatique et que, quand il a saisi le point culminant de cette situa-
tion, il trouve toujours dans son cœur et dans son génie les accents passionnés, touchants, pathétiques ou terribles qui lui conviennent. Le public sait cela, parce qu'il connaît les grandes pages de Toeuvre, souvent inégale, mais toujours puissante, du compositeur, parce qu'il a appris à admirer ces épisodes si émouvants, si passionnants, qui sont le Miserere du Trovatore ou le septuor d'Ertianiy le quatuor de Rigoletto ou le finale du second acte de /a Traviata. Voilà pourquoi l'impatience était grande au sujet à* Aida, et pourquoi l'on était, d'avance, si sympathique à cette grande œuvre.
D'ailleurs, le vaste cadre de TOpéra et le goût artistique bien connu de son directeur actuel promettaient aux spectateurs des jouissances d'un ordre particulier, et assuraient à l'œuvre un accompagnement plastique digne d'elle et que son sujet comporte si bien. S'il était difficile de réunir, pour en représenter les personnages principaux, un quatuor aussi remarquable que celui qui nous avait été naguère offert au Théâtre-Italien, dans la personne de mesdames Stolz et Waldmann, de MM. Masini et Pandolfini, l'Opéra mettait néanmoins en avant deux artistes de premier ordre, mademoisi»lle Krauss et M. Maurel, qui se sont surpassés eux-mêmes, un jeune ténor, M. Sellier, dont les progrès sont surprenants, et, au point de vue dos masses chorales et instrumentales, il nous présentait un ensemble et une puissance qu'il est impossible de dépasser. Quant à la mise en scène, au
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spectacle des yeux, on sait ce qu'est l'Opéra sous^ ce rapport, et jamais, on peut TafTirmer, l'Opéra n'a mieux fait, avec plus de goût, ni plus richement qu'en cette circonstance. Le sujet d'A'ida comporte une splendeur scénique, une pompe théâtrale qu'il est difficile d'imaginer, et il est certain que le cadre merveilleux qu'on a donné à l'œuvre en fait ressortir et en relève encore les lignes grandioses et la surprenante beauté. Il suffirait de citer le second tableau du second acte, dont le décor, dû à M. J.-B. Lavastre, avec son immense avenue de sphinx gigantesques enveloppés dans la lumièi'e poudreuse d'un soleil éclatant, représente une des cent portes de Thèbes ; lorsqu'on a vu arriver, dans ce décor, le cortège éblouissant de Radamès, avec les costumes si riches, si variés, si vrais, qu'un excellent artiste, M. Eugène Lacoste, a dessinés et groupés avec un art exquis, lorsqu'on a entendu sonner la belle marche des trompettes guerrières, dont l'effet était merveilleux et qu'accompagnait ensuite l'orchestre militaire, la salle entière, saisie d'un élan de surprise et d'enthousiasme, a poussé bientôt un immense cri d'admiration et a demandé bis d'une voix formidable. On a vu alors ce que peut-être on n'avait jamais vu à l'Opéra : après un moment d'indécision bien naturel, la scène s'est vidée en un clin d'oeil, sans confusion, sans mêlée, sans désordre, chacun est allé reprendre sa place en dehors des regards des spectateurs, et le défilé a recommencé aux applaudissements du public tout entier.
Je n'ai pas à tracer ici une analyse de la pratition d*Aiday qui a été faite dans ce journal il y a quelques années, lors de la représentation de Touvrage au Théâtre-Italien. Mais, en parlant de son interprétation actuelle, je ferai ressortir les morceaux qui ont produit, à TOpéra, l'impression la plus profonde, ou qui m'ont paru particulièrement dignes d'attention. Mais, avant tout, je ferai cette remarque, relative à la valeur de cette partition d'A'ida et à sa supériorité sur les précédentes œuvres du maître. On a dit et l'on a répété que M. Verdi, en écrivant Aida, avait été préoccupé et comme hanté par la poétique musicale nouvelle et les idées mises en cours par M. Richard Wagner. Je suis absolument convaincu que M. Verdi, qui est non seulement un grand artiste, mais un homme d'une intelligence supérieure, s'est tenu très au courant des efforts et des tentatives de celui qu'on appelle, un peu bénévolement à mon sens, le réformateur allemand; mais je veux être pendu si l'on trouve, dans la dernière partition du maître italien, un seul reflet, un seul symptôme de ce qu'on qualifie de wagnérisme. La vérité vraie, à mon humble avis, c'est que M. Verdi a surtout subi l'influence française; c'est que, depuis le jour où il a écrit pour nous les Vêpres Siciliennes, une évolution lente, mais progressive, s'est faite dans son esprit et dans sa manière; c'est que cette évolution, manifeste déjà dans Don Carlos, a acquis son plein et entier développement dans Aida, qui est comme Ja
caractéristique du génie de son auteur. Or, ce qui différencie complètement Aida de ses sœurs aînées, qe sont les qualités que voici : d'une part, Tunité, V assouplissement que le maître a donnés à son inspiration, en Tobligeant à lui obéir, au lieu de lui obéir lui-même; de l'autre, la majesté, l'égalité du style, résultat de l'effort que je viens d'indiquer, et qui donne à l'œuvre sa couleur, sa grandeur et son unité; enfin non point, comme quelques-uns l'ont prétendu, la science^ autrement dit la recherche excessive et exagérée de l'harmonie et de l'orchestre, mais ce qui est autre chose, le sentiment net, exact, des nécessités de l'harmonie et de l'orchestre appliquées à la musique dramatique. Et de fait, à part quelques négligences légères, on peut dire que, sous ce rapport, la partition à' Aida a été beaucoup plus soignée que ses devancières; que l'harmonie en est plus riche, plus étoffée et plus fournie; que l'instrumentation, solide et corsée, très homogène, ne présente plus ces trous, ces vides impossibles ou ces remplissages bizarres et choquants que l'on remarquait jusque dans les œuvres les mieux réussies du maître. Mais, je le répète, de là à vouloir faire de M. Verdi un imitateur et un écolier de M. Wagner, il y a un abîme. L'auteur A' Aida ne s'est point transformé, il s'est modifié et complété; il n'a point opéré une révolution dans son style, mais une simple évolution, — évolution profonde, il est vrai, — qui est le fruit de la maturité de son génie et qui révèle celui-ci dans sa pleine, efflpresceuce.
Ce qui est remarquable dans la partition d^Aida^ au point de vue de l'effet à produire sur l'auditeur, c'est la progression continue de l'œuvre, dont la beauté noble et puissante s'impose davantage à mesure qu'elle se déroule. Le premier acte, en apparence un peu froid, pose l'action avec une rare fermeté, sans faire autrement saillir tel ou tel épisode ; avec le second, le mouvement se dessine, les couleurs s'avivent, les contours s'accusent, et la superbe scène du retour de Radamès, ' avec le finale auquel elle donne lieu, fait passer sur le spectateur comme un frisson héroïque ; le troisième acte nous amène dans le domaine dii pathétique le plus émouvant, de la passion la plus intense, avec les deux duos et le trio qui ont fourni au musicien le prétexte d'élans si chaleureux, si profondément dramatiques ; enfin, au quatrième acte, la superbe scène du jugement de Radamès, si étonnante et si saisissante, et le duo des deux amants, enfermés dans le caveau où ils doivent périr, sont des pages véritablement magnifiques, qui portent à leur plus haut degré la puissance de l'expression et le sentiment de la grandeur scénique et musicale. L'auditeur, pendant ces quatre actes, n'a pour ainsi dire pas un moment de répit, et, de sensation en sensation, il atteint le point le plus culminant de l'émotion. Là est un des secrets de la puissance de cette œuvre hardie, mâle et vigoureuse.
En ce qui concerne l'interprétation d'Aida^ il faut tirer de pair mademoiselle Krauss, qui, assurément.
a trouvé là sa plus belle création, et qui a surpassé encore les espérances de ses admirateurs. Jamais la vaillante artiste n*a été à ce point inspirée, jamais elle n'a trouvé d'acxîents plus nobles et plus pathétiques, jamais elle ne s'est montrée plus parfaite et plus digne de la grande renommée qu'elle a su conquérir. Après avoir chanté avec une rare ampleur de style l'air difficile et un peu ingrat du premier acte, s'être fait applaudir dans ses deux duos avec Radames et Amnéris, elle a obtenu au troisième, en compagnie de M. Maurel, l'un des succès les plus prodigieux dont l'histoire du théâtre puisse faire mention. Cet acte a mis d'ailleurs, comme on dit, le feu aux poudres, car tout s'y réunissait : situation dramatique, splendeur de l'inspiration musicale, supériorité de l'interprétation, tout, jusqu'à un décor d'une beauté incomparable, pour en faire un des tableaux les plus saisissants, les plus admirables qu'on puisse imaginer.
Tout d'abord, le public a fait entendre un murmure d'étonnement et de plaisir lorsque le rideau s'est levé sur l'adorable paysage de M. Chéret. Ce paysage doux et mélancolique, succédant au décor pompeux et ensoleillé de l'entrée de la ville de Thèbes, représente une vue des rives du Nil, au clair de lune, et reproduit fidèlement, paraît-il, ujî des sites les plus poétiques de l'île de Philœ ; on dirait une toile exquise de Marilhat ou de Fromentin, descendue de son cadre et aménagée en vue d'une optique nouvelle.
C'est dans ce milieu tout empreint d'une douce poésie que se déroule Tune des scènes les plus puissantes et les plus pathétiques du drame. Le roi captif, Amonasro, qui a été vaincu par les Égyptiens, a juré de se venger d'eux, bien que sur la prière de Radamès, son vainqueur, la liberté lui ait été rendue. Il sait que sa fille, Aïda, aime Radamès, qu'elle est aimée de lui, et il veut obtenir d'elle qu'elle l'engage à trahir son pays et à se faire livrer par lui les secrets des Égyptiens. Aïda résiste d'abord à ces injonctions, mais son père insiste avec emportement, et, sous le coup de la terreur, elle finit par céder. Cette scène, extrêmement dramatique, traitée par le musicien avec un art consommé, donne lieu à un duo d'une beauté, d'une vigueur et d'une puissance d'expression incomparables, et ce duo a été joué, chanté et déclamé d'une façon véritablement admirable, par mademoiselle Krauss et M. Maurel, dont les accents pathétiques et déchirants chez l'une, sauvages et farouches chez l'autre, pleins de fièvre et de passion chez tous deux, ont provoqué à vingt reprises, et après chaque phrase, les frémissements et les applaudissements d'un public haletant et débordant d'enthousiasme. C'a été non pas un succès, mais un vrai triomphe pour les deux grands artistes qui rendaient avec tant de bonheur la pensée d'un maître inspiré.
L'impression produite par le quatrième acte n'a pas été moins profonde. Ici encore, nous sommes en présence de deux grandes situations dramatiques :
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Tune est la scène du jugement de Radamès accusé de trahison, une des plus saisissantes certainement qui soient au théâtre ; les juges traversent la scène pour se rendre au tribunal, qui est invisible pour le public ; mais on entend au loin les détails de la séance, les questions des juges, tandis qu'Amnéris, qui aime Radamès et qui est en partie cause de sa perte, reste seule, épouvantée, et scande, par ses gémissements, tout cet épisode singulièrement émouvant. La seconde scène est la dernière de Touvrage. Radamès a été condamné à mourir dans un cachot que Ton mure sur lui, et dans lequel Aida, qui avait prévu la sentence, est venue Tattendre pour partager son sort ; le duo que chantent les deux amants, à cette heure suprême, est digne des plus beaux modèles que nous offre la scène lyrique ; c'est une page de premier ordre, qui clôt dignement, dans un élan pathétique empreint d'une noble douleur, cette œuvre grandiose et magistrale...
J'ai dit que l'ensemble de l'exécution, en ce qui concerne les masses, avait été superbe et irréprochable. L'orchestre, à la tête duquel, par une dérogation aux usages de l'Opéra, M. Verdi s'était placé, a fait de véritables prodiges sous le rapport du sentiment des nuances et des contrastes symphoniques. Les. chœurs, de leur côté, ont marché avec une précision, une vaillance et une fermeté qu'on ne saurait trop louer. J'en dirai autant des artistes du ballet, bien que je ne goûte pas beaucoup la façon dont est réglé le divertissement. J'ai loué
comme il convenait deux des plus beaux décors ; mais je m'en voudrais de ne pas signaler les autres, qui sont dus à la brosse de MM. Daran, Rubé et Chaperon, Lavastre aîné et Carpezat. Enfin, je ne saurais adresser trop de félicitations à M. Eugène Lacoste, dont le goût exquis, le soin méticuleux et la riche imagination ont fait revivre à nos yeux, dans un ensemble plein d'harmonie, les costumes aux splendeurs étoffées, aux riches couleurs, d'une civilisation qui n'est plus *.
C'est le 22 mars 1880 qu'avait lieu à l'Opéra la première représentation d'Aïda avec le poème français de MM. Camille du Locle et Charles Nuitter. Quel fut son succès, on vient de le voir. Le public parisien accueillit l'œuvre et l'auteur avec une sympathie enthousiaste. Quant aux Italiens présents à Paris, — et l'on sait qu'ils y forment une colonie nombreuse, — ils n'eurent garde de laisser échapper cette occasion, d'ailleurs fort naturelle, de témoigner à leur compatriote l'admiration qu'ils professaient pour sa gloire et pour son génie. Ils voulurent consacrer par un souvenir durable le triomphe qu'il venait de remporter en cette circonstance, et le maître se vit de leur part l'objet d'une