VIII INTRODUCTION
pages qui composent' ce volume aucun aperçu critique ; car, de propos bien délibéré, Fauteur s'ea est aLsolument défendu. Ce n'est ici, comme l'indique le titre adopté, autre chose qu'une « bisloire anecdotique » de la vie et des œuvres de Verdil Mon but, très modeste et très limité, a été de faire connaître Thomme et l'artiste, sans vouloir discuter d'aucune façon la valeur de ses œuvres. Il m'a semblé qu'un tel écrit, et aussi impersonnel, pouvait n'être encore ni sans agrément, ni sans quelque utilité, et je souhaite seulement que le lecteur veuille bien accorder à celui-ci un peu de l'indulgence dont il a bien voulu faire preuve à l'égard de ceux que je lui ai déjà présentés.
Octobre 1885.
^ittfi/L,
«^"i&jn.
Il existe, à vingt-cinq kilomètres environ de Parme et dans l'ancien duché de ce nom, à une lieue à peine de Busseto, petite ville peuplée de trois à quatre mille âmes et située au pied de l'Apennin, un pauvre et misérable village du nom de Roncole, qui compte à peine deux cents habitants. Là vivait, il y a un peu plus de soixante ans, un jeune ménage honnête et laborieux, qui tenait, dans l'unique rue de ce village, une chétive osteria au produit de laquelle il ajoutait les bénéfices d'un petit commerce d'épicerie et de liqueurs, où venaient s'approvisionner les habitants du pays et les contadini des alentours.
Un jour, ce pauvre pays si obscur et si retiré, si calme d'ordinaire, et qui eût dû se croire à l'abri de tout événement, fut le théâtre d'une scène de carnage et de désolation, d'un drame sanglant et terrible. C'était en 1814, à l'époque des revers des armes françaises. Les Autrichiens et les Russes, devant lesquels le prince Eugène devait finir par céder après avoir fait des prodiges de valeur, avaient envahi l'Italie, qui redevenait ainsi le champ de bataille séculaire; ils avançaient en colonnes serrées, dévastant les contrées qu'ils traversaient, semant partout sur leur passage le deuil et la ruine, la terreur et la mort.
Les soldats russes surtout se faisaient remarquer par leur cruauté, par leur fureur sauvage, détruisant tout, massacrant sans pitié les habitants : hommes et femmes, enfants et vieillards ; brûlant les maisons et les fermes, saccageant les villes et les campagnes, et ne laissant rien debout de ce qu'ils pouvaient anéantir.
Voici qu'un matin on signale leur arrivée près du pauvre village, vers lequel ils se dirigeaient. Aflfblées à cette nouvelle, prises d'une véritable épouvante, les femmes de Roncole, ne sachant où fuir, comment se mettre en
sûreté, se réfugient avec leurs enfants dans l'unique et modeste église du hameau, espérant échapper ainsi à la barbarie de cette soldatesque sauvage. Mais, ne respectant rien, les Russes, après avoir fouillé les habitations, envahirent jusqu'à l'église, dont le sol fut bientôt rougi du sang de leurs victimes. L'une de ces femmes, qui tenait son fils au sein, eut la présence d'esprit, au milieu des cris, des violences, de la confusion, de s'élancer sur l'escalier sans être vue et de grimper jusqu'au clocher. Blottie dans un coin, à moitié folle de peur, osant à peine respirer ou bouger, elle resta là jusqu'à ce que tout fût passé, et c'est ainsi qu'elle fut sauvée avec son enfant. La pauvre contadina qui échappa comme par miracle à cet horrible massacre était celle qui tenait, avec son mari, Vosteri'a du village de Roncole. Celui-ci s'appelait Carlo Verdi, et le fils de ces deux paysans, le petit Giuseppe, qui devait deux fois la vie à sa mère, était le futur auteur de Nabucco et de la Traviata^ de Rigoletto, (VAïda et de la messe de Requiem.
Par le fait même qui vient d'être retracé sommairement et qui, jusqu'à ce jour, était resté complètement inconnu, on acquiert la certitude que tous les biographes de Verdi, sans exception, sont tombés dans l'erreur en fixant le lieu de sa naissance à Busseto et sa date au 9 octobre 1814. J'avais déjà rectifié cette assertion, et j'avais cru pouvoir établir que le grand artiste était né à Roncole le 9 octobre 1813. J'étais cependant moi-même dans une légère erreur ; la vérité est que c'est le 10 octobre 1813 que Verdi vit le jour à Roncole, et l'exactitude de cette dernière date est attestée par un document authentique, dont
VERDI, SA VIE ET SES OEUVRES f)
la publication est récente et qui est tout particulièrement curieux. Ce document, mis en lumière par la Gazzetta musicale de Milan *, n'est autre que l'acte de naissance du maître, rédigé en français^ et dressé par l'adjoint au maire de Busseto, dont il porte la signature. Pour s'expliquer cette particularité, il faut se rappeler que l'Italie était placée alors sous la domination française. Le petit village de Roncole, dépendant de la commune de Busseto, faisait partie de l'ancien duché de Parme; mais le territoire italien ayant été, depuis la conquête, constitué en départements, auxquels on avait donné la qualification de Départements au delà des Alpes, Busseto était compris dans celui du Taro^. Voici, d'ailleurs, le texte exact de l'acte de naissance de Verdi, extrait des registres de l'état civil de la commune de Busseto, pour l'année 1813 :
L'an mil huit cent treize, le jour douze d'octobre, à neuf heures du matin, par devant nous adjoint au maire de Busseto, officier de Tétat civil de la commune de Busseto susdit, département du Taro,