‹ VerdiChapitre 9 sur 43 · Dans son numéro du 20 juillet · texte numérisé non relu

Dans son numéro du 20 juillet

2. Ce département prenait son nom du T^rq, torrent qui poule à peu de distance 4® Ps^rme.

b VERDI

est comparu Verdi Charles, âgé de vingt-huit ans, aubergiste, domicilié à Roncole, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin né le jour dix du courant à huit heures du soir, de lui déclarant et de la Louise Utini, fileuse, domiciliée à Roncole, son épouse, et auquel il a déclaré vouloir donner les prénoms de Joseph-Fortunin-François. Lesdites déclaration et présentation faites en présence de Romanelli Antoine, âgé de cinquante-un ans, huissier de la mairie, et Cantù Hiacinte, âgé de soixanteun ans, concierge, domiciliés à Russeto, et, après en avoir donné lecture du présent acte au comparant et témoins, ont signé avec nous.

Antonio Romanelli.

Giacinto Cantu.

Verdi Carlo.

ViTOLi, adjoint*.

Nous avons vu que le père et la mère de Verdi tenaient dans le village de Roncole une modeste auberge, si modeste même, que ses revenus étaient loin de suffire aux besoins de la petite famille; c'est pourquoi ils avaient jugé à propos d'y joindre une sorte de petit

1. En dehors de ce fait, que Tacie qu'on vient de lire fixe d'une façon certaine la naissance de Verdi au 10 octobre 18)3, on y voit que Verdi, auquel on n'a jamais connu que le prénom de Giuseppe (Joseph), avait reçu aussi, sur l'état civil, ceux de Fortunin-François.

commerce d'épicerie, et débitaient en détail des liqueurs, du café, du sucre, du tabac et autres denrées du même genre. Chaque semaine, Carlo Verdi s'en allait à Busseto acheter les provisions qui lui étaient nécessaires; il les prenait chez un excellent homme, Antonio Barezzi, qui tenait un magasin d'épiceries et une fabrique de liqueurs, et il s'en revenait à pied, portant sur ses épaules les deux corbeilles qu'il rapportait au village.

Cet Antonio Barezzi, dont il sera question plus loin, devait occuper par la suite une large place dans l'existence de Verdi.

Élevé par sa mère, qui l'adorait, l'enfant était d'un caractère sage, tranquille, obéissant; sérieux plus que son âge, et d'un naturel timide et concentré, il ne donnait que rarement l'occasion de le punir, et presque jamais de le corriger. Une seule chose amenait en lui l'expansion, et lui causait une joie sans égale : c'était la musique, et les sons qui s'échappaient d'un instrument quelconque. Un pauvre diable de musicien ambulant, dont on a conservé le nom, — il s'appelait Bagasset, — venait de temps en temps à

Roncole pour y exercer sa petite industrie.

Maigre, chétif, malheureux, avec un long corps que soutenaient à peine deux jambes flûtées, tremblant de froid l'hiver sous ses pauvres guenilles, il était obligé, pour se réchaufler un peu, d'aller se réfugier dans les étables. Mais, quand, pour se faire entendre, il se plaçait devant la petite auberge de Roncole, les sons qu'il tirait en raclant d'un mauvais violon charmaient le petit Verdi au point de le faire tomber presque en extase.

Il s'aperçut bientôt de la joie que l'enfant éprouvait à l'entendre, et il venait souvent exprès pour lui, se faisant parfois accompagner par un de ses camarades, qui jouait du violoncelle. On assure que c'est ce virtuose infime qui, le premier, donna au père de Verdi le conseil de faire étudier la musique à son fils ^ . On sait que c'est l'audition des bandes mi-

i. Trente ans plus lard, en 1849, quand Verdi acheta sa propriété de Sant*Agala, il retrouva dans le pays le pauvre Bagasset, devenu vieux, et qui se livrait toujours à Texercice de son art. Celui-ci venait parfois devant la villa, et s'efforçait, avec son violon, de renouveler ses anciens exploits. Verdi le faisait appeler alors, ordonnait qu'on Lui servît à manger, et ne le laissait jamais partir sans lui donner quelque argent et sans garnir ses poches de menues provisions. Le vieillard le remerciait, en lui disant : « Ah l mœ&tro^ je vouç al vijj ^ien petit; mais n^ainteaant.., ?

litaires qui fit germer chez Lesueur l'amour de la musique; on voit de quelle façon lemême résultat se produisit chez Verdi. Mais par quel miracle du hasard l'enfant du locandiere de Roncole se vit-il, dès ses plus jeunes années, en possession d'une épinette et à même de pouvoir*exercer ses petits doigts sur un clavier? C'est ce que nous verrons tout à l'heure. Le fait est certain, d'ailleurs, puisque M. Verdi a conservé cet instrument, et qu'une date nous apprend à quelle époque il s'en servait. Un de ses collaborateurs, M. Ghislanzoni, a donné des détails précis à ce sujet, en faisant connaître en même temps la maison qui a abrité les jeunes années du maître :

La maison où naquit Verdi est éloignée d'environ trois milles deBusseto. Je l'ai visitée avec une profonde émotion. Figurez-vous une espèce de masure de pierre et de chaux, presque isolée au milieu d'une plaine fertile et semée de maïs et de chanvre. On comprend qu'un artiste né dans ce lieu éoive conserver pour toute sa vie l'amour de la solitude. A quelques pas de l'humble maisonnette, dans laquelle une bonne ménagère vend maintenant chaque dimanche du vin aux contadini des environs, s'élève une église d'une majestueuse et belle architecture. Dans cette église, à l'âge de quinze ans, le

jeune élève de Busseto sonnait Torgue sans inter ruption, enivrant son esprit ardent de mystiques inspirations. Et, de l'orgue, de l'église il passait à Tépinette de la niaison paternelle, et tout un monde d'espérances, d'illusions, de délires sublimes entourait le pâle adolescent dans cette étroite habitation, sorte d'oasis perdue dans le désert de campagnes interminables.

On m'a montré la petite chambre où habitait l'enfant prédestiné. Plus tard, à la villa de Sauf Agata, j'ai vu aussi le premier instrument sur lequel s'étaient exercés ses jeunes doigts. Cette épinette émérite n'a plus de cordes, et elle est dépourvue de son couvercle. Son clavier ressemble à la mâchoire d'un crâne aux dents longues et rongées. Et pourtant, quel précieux monument! Et quels souvenirs pour l'artiste qui a versé sur elle les larmes fécondes d'une adolescence tourijientée ! Que d'émotions sublimes pour qui la voit et l'interroge !

Et je l'ai interrogée. J'ai soulevé un des marteaux du clavier qui laissait entrevoir des chiffres, et j'ai pu lire des mots aussi ingénus que sublimes ; des mots qui, en même temps qu'ils révélaient l'acte généreux d'tm artisan, semblaient aussi comme une consciencieuse prophétie. Mes lecteurs me sauront gré de reproduire ici cette inscription dans sa textuelle simplicité. Je croirais commettre une profanation en corrigeant les légères inexactitudes orthographiques qui la rendent adorable :

Da me Stefano Cavaletti fu fato di nuovo questi saltarellif e impenatiacorame, e vi adatai la pedor gliera che io ci ho regalato ; corne anche gratuitamente ci ho fato di nuovo li detti saltarelli, vedendo la buona disposizione che ha il giovinetto Giuseppe Verdi d'imparare a suonare questo islrumento, che questo mi basta par esserne del tutto sodisfatto. — Anno dommi 48%^ *.

On voit donc que Verdi étudia la musique dès sa plus tendre enfance, puisqu'en 1824, année où un artisan aisé et bienveillant réparait gracieusement et à son intention un instrument hors de service, il était âgé de ^ huit ans à peine. Il n'en avait que sept d'ailleurs lorsqu'il donna, dans les circonstances suivantes, la première preuve de l'influence que la musique exerçait sur son jeune esprit.

C'était un jour de fête, et il servait, comme enfant de chœur, la messe dans la petite église de Roncole. La messe était accompagnée à l'orgue, qu'il entendait pour la première fois,

1. Réminiscence artistiche, — Voici la traduction de cette inscription: a Par moi, Slefano Cavaletti, furent faits à nouveau et garnis de cuirs les sautereaux de cet instrument, auquel j'ai adapté une pédale ; et j'ai fait gratuitement ces sautereaux, en voyant les bonnes dispositions que montre le jeune Giuseppe Verdi pour apprendre à sonner ledit instrument, ce qui suffit à me satisfaire. — L'année du Seigneur 1821. >

et, à l'audition de cette harmonie, alors si nouvelle pour lui, l'enfant restait positivement en extase. Ce fut à ce point que, lorsque le prêtre lui demanda l'eau: Acqua^ Verdi était si complètement absorbé, qu'il ne l'entendit point. Le prêtre répète alors? Acqua, et Verdi reste sourd. Enfin, à une troisième demande, restée de nouveau sans résultat, cet homme, d'un caractère brutal, donna au pauvre bambin, pour le tirer de sa torpeur, une telle poussée, qu'il l'envoya rouler au bas des trois marches de l'autel. La chute fut si violente, que l'enfant s'évanouit et dut être transporté dans la sacristie. Or, quand il fut revenu à lui et qu'on eût pu le reconduire chez ses parents, sait-on ce qu'il fit, au lieu de se plaindre et de pleurer, comme eussent fait tant d'autres à sa place? Il renouvela à son père une prière qu'il lui avait adressée déjà, et le conjura de lui faire apprendre la musique. Le brave homme y consentit cette fois, et c'est alors qu'il lui acheta, d'un vieux prêtre qui la possédait depuis longues années, l'épinette dont on vient de lire l'histoire.

Voici maintenant de quelle façon il fit sa première éducation musicale.

L'unique église de Roncole, nous l'avons vu, possédait un orgue, lequel orgue était aux mains d'un vieil artiste nommé Baistrocchi.

Les parents du jeune Verdi, voyant l'amour précoce de leur enfant pour la musique, pensèrent qu'en le confiant aux soins de ce brave homme il pourrait aussi devenir organiste, et — qui sait? — peut-être un jour remplacer son vieux maître dans le service de la paroisse ! Leur ambition n'allait pas plus loin, et tout leur désir était que leur fils pût, au bout de quelques années, aider la famille, qui, outre le père et la mère, comprenait encore une fille*. L'organiste de Roncole fut donc le premier maître du futur auteur de Nabucco, et c'est lui qui le premier fît promener ses petits doigts sur la fameuse épinette^.

1. Cette sœur de M. Verdi mourut jeune, à Fépoque où il complétait à Milan son éducation musicale.

2. Cette épinette est fertile en souvenirs. On rapporte encore Panecdote suiyante. Dès les premiers commencements de ses études musicales, Verdi travailiait avec une ardeur dontoaau» rait peine à se rendre compte. Lorsqu'il n'était pas en présence de son maître, il s'amusait, sans trop savoir encore ce qu'il faisait, à chercher des harmonies sur le clavier. 'Un jour, il tombe dans une sorte de. stupéfaction joyeuse en trouvant, par hasard, l'accord parfait d'ut majeur. Mais voici que le lendemain, il a beau chercher et rechercher, il ne peut retrouver les trois notes qui, la veille, avaient fait son bonheur. Furieux

i4 VERDI

Après trois ans seulement d'études, les progrès de l'enfant avaient été assez rapides pour qu'il pût, ainsi que les siens l'avaient espéré, être nommé titulaire du petit orgue de Roncole. Cependant, au bout de peu de temps, son père, soucieux de son avenir et voulant lui faire donner au moins une instruction élémentaire, qu'il n'aurait pu trouver dans son village, prit la résolution de l'envoyer à Busseto, pour qu'il y fréquentât une école.

C'était un grand sacrifice pour le pauvre homme, qui était loin d'être fortuné; heureusement pour l'enfant, vivait à Busseto un savetier, compatriote et ami de son père, qu'on désignait sous le sobriquet de Pugnatta ; ce brave ouvrier consentit à le prendre en pension et à se charger de lui, moyennant une modique rétribution de trente centimes par jour. Le

alors, exaspéré de l'inutilité de ses efforts, il prend un marteau et se met à frapper à coups redoublés sur le pauvre instrument, qui n'en pouvait mais. Au bruit qu'il faisait, son père accourt, et, voyant de quoi il s'agissait, lui donne, pour le distraire d'une occupation si intéressante, une de ces cor^ rections bien senties qui rentraient alors dans le système général d^éducaiion des enfants, et qui distendit aussitôt les nerfs du précoce et trop impatient harmoniste. Peut-être est-ce à la suite de cet incident que le brave Cavaletti prodigua ses soins à la pauvre épinette, qui devait en avoir, en effet, grand besoin. *

jeune Verdi fut donc envoyé chez Pugnatta, en même temps qu'un autre gros garçon du village, appelé Michiara.

A peine arrivé à BUsseto, l'enfant commença à aller à l'école. Sérieux, studieux et réfléchi, il ne songeait qu'à son travail, dont rien ne pouvait le distraire, et ne prenait presque jamais part aux jeux de ses camarades. De plus, et malgré son éloignement relatif, il n'avait pas abandonné ses fonctions d'organiste, de sorte que, tous les dimanches et jours de fête, il s'en allait à pied à Roncole pour faire son service à la paroisse * . Son traitement était mince, et, en y comprenant le casuel des mariages, des baptêmes et des enterrements, ne s'élevait guère à plus d'une centaine de francs par an ^ ; mais à ce traitement venait s'ajouter, selon un usage encore en vigueur à cette époque, le produit de la quête qu'il faisait lui-même à son profit, chaque année, lors de la récolte

1. Depuis onze ans jusqu'à dix-huit, c'est-à-dire jusqu'au moment où il se rendit à Milan pour y terminer ses études, Verdi ne cessa d'occuper et de remplir ses modestes fonctions d'organiste de Roncole.

2. Des registres de l'église de Roncole, il résulte que le traitement /îa?e accordé à Verdi était de trenie-six francs l'an. An bout de la première année, et par suite des réclamations de son père, ce traitement fut porté à quarante francs !

du blé et du maïs. C'est en allant ainsi de Busseto à Roncole pour le service de son église, qu'un jour, à l'âge de douze ans, il faillit périr d'une façon singulière. C'était à Noël, et il allait jouer la messe de l'aube. Obligé de se mettre en route bien avant le jour pour franchir la distance qui le séparait de Roncole, l'enfant marchait difficilement au milieu d'une obscurité profonde, n'ayant d'autre guide que son habitude de faire le chemin. Dans la nuit noire, il ne vit pas un fossé assez profond qui lui barrait en quelque sorte le passage ; il trébucha, tomba dans ce fossé, qui était alors plein d'eau, et, saisi par le froid, transi, grelottant, s'épuisait pour en sortir en efforts qui restaient inutiles. Il était à bout de forces lorsque heureusement une paysanne, qui passait non loin de là, entendit ses plaintes et ses gémissements ; elle accourut à lui, se mit en mesure de l'aider, et, non sans peine, put enfin tirer de l'eau le pauvre petit. Sans le secours de cette femme. Verdi serait infailliblement mort en cette circonstance, et l'Italie compterait un grand artiste de moins.

Néanmoins, après un séjour de deux années à Busseto, que l'enfant avait mis activement

à profit, il savait lire, écrire et compter, sans avoir un instant cessé de s'occuper de musique ; de plus, il se montrait si raisonnable, que, grâce à ses relations avec le commerçant Antonio Barezzi, qui, comme je l'ai dit, dirigeait une distillerie et fabrique de liqueurs, son père put obtenir pour lui un petit emploi chez ce digne et excellent homme. Son entrée dans cette maison fut un bonheur pourjui et décida de son avenir.

Busseto est une petite ville peuplée d'environ trois mille habitants, qui, dit-on, a toujours éprouvé une'passion ardente pour la musique.

Pour le prouver, l'auteur de VHistoire de Parme, Ireneo Affo, raconte que, lorsque l'empereur Charles-Quint et le pape Paul III se réunirent à Busseto, les dilettantes de la ville allèrent à leur rencontre et fêtèrent, à l'aide de la musique, l'arrivée des augustes personnages. Le peintre Biaggio Martini a rappelé ce fait dans un tableau qui se trouve au musée de Parme. Plus tard, dans le courant du xvii® siècle, lors de l'horrible peste qui décima l'Italie, les habitants de Busseto furent

particulièrement atteints par le fléau, qui réduisit la population de près de moitié. Un fait touchant se produisit alors : ceux qui mouraient sans héritiers eurent l'idée de consacrer leurs biens à la fondation d'un Mont-de-Piété, destiné, d'une part, au soulagement des pauvres, de l'autre, à faciliter dans l'avenir, à un certain nombre de j«unes gens bien doués, l'étude des sciences et des beaux-arts. C'est ainsi que plusieurs bourses furent créées en faveur de quelques enfants de familles pauvres qui, après avoir accompli leurs premières études dans le pays, pourraient ensuite se rendre à l'Université pour y apprendre, selon leur vocation et leurs facultés, la médecine, le droit, les mathématiques, la peinture ou la musique.

Grâce à ces intelligentes libéralités, le jeune Verdi devint, par la suite, l'un des protégés du Mont-de-Piété de Busseto ; mais il faut ajouter que c'est surtout à l'aide et à l'affection d'Antonio Barezzi, son excellent maître, et aux facilités de toute sorte qu'il trouva chez lui pour l'étude de la musique, qu'il dut de pouvoir devenir un grand artiste *.

1. Le c Mont-de-Piété et d'abondance > de Busseto disposait de quatre bourses en faveur d^autant d'enfants pauvres qui

Barezzi lui-même était un grand amateur de musique ; il la pratiquait avec amour, exécutant la partie de première flûte à la chapelle de la cathédrale de Busseto, connaissant tous les instruments à vent, et jouant surtout avec une certaine habileté de la clarinette, du cor et de l'ophicléide ; sa maison était le siège de la Société philharmonique de la ville, dont il était le président et le protecteur, et dont le maître de chapelle Giovanni Provesi, organiste de la cathédrale, était le directeur ; enfin, c'est chez lui que se faisaient les répétitions, que se préparaient les études de la Société, et c'est dans une grande salle de sa maison que se donnaient les concerts et les grandes séances musicales.

On conçoit que l'imagination du jeune Verdi, qui vivait dans cette maison, devait singulièrement travailler dans un milieu si cher à ses désirs, à ses penchants, à ses aspirations.

désiraient embrasser une carrière libérale. C'est l'une de ces bourses qui fut attribuée à Verdi lorsqu'il s'agit pour lui d'aller compléter à Mibn son éducation musicale. En 1876, devenu le grand artiste que Ton sait, le compositeur voulut témoigner sa reconnaissance à l'établissement qui lui était venu en aide : à cet effet, il lui fit présent d'une rente perpétuelle de mille francs, destinée à porter à cinq le nombre des bourses 4ont le {|lQnt<!cl9-?iété av^U l^ disposUioq.

Bientôt, et sans négliger aucunement la besogne dont il était chargé, il s'occupa activement de musique, s'attacha à écouter attentivement toute celle qu'on faisait chez Barezzi, et enfin se mit à transcrire et à copier des partitions avec tant d'ardeur et une telle assiduité, qu'il attira l'attention de son maître et du vieux Provesi, qui l'avait pris en affection. La pauvre épinette, dont on connaît l'histoire, était par lui mise au martyre, si bien que Barezzi, voyant son ardeur, et jugeant cet instrument trop imparfait, lui permit de travailler sur un excellent piano du facteur Fritz, de Vienne, qui servait aux études de sa fille. (C'est ainsi que Verdi connut la jeune Marguerite Barezzi, qui, quelques années plus tard, devait devenir sa femme.) Quant au vieux Provesi, qui était, paraît-il, un compositeur aimable et un contre-pointiste fort habile, et que charmaient l'intelligence précoce de l'enfant et son amour de l'art, il s'offrit à lui donner des leçons et à l'aider ainsi à continuer son éducation musicale.

On pense si celui-ci se fit prier. Il tombait en bonnes mains, d'ailleurs. L'organiste Provesi était un artiste distingué en même temps

qu'un esprit cultivé. Écrivain et poète aussi bien qu'excellent musicien, il avait écrit les paroles et la musique de plusieurs opéras bouffes, dont un ou deux avaient été représentés à Busseto. On affirme que c'est Provesi qui poussa Verdi dans la voie où celui-ci devait rencontrer la gloire, et les amis de l'art lui doivent de la reconnaissance pour l'éveil qu'il sut ainsi donner à un génie qui peut-être s'ignorait encore.

Une fois devenu l'élève de Provesi, Verdi se mit à l'étude avec un zèle, une ardeur que rien n'eût pu apaiser. Il mettait, comme on dit, les bouchées doubles, si bien qu'au bout de deux ou trois ans, Provesi déclarait ingénument que son élève en savait plus que lui et qu'il ne pouvait plus rien lui apprendre.

« Il ira loin, ajoutait-il, et un jour ce sera un grand maître I » Le jeune homme atteignait alors sa seizième année, et Provesi, auquel l'âge commençait à interdire certaines fatigues, se faisait remplacer par lui dans la direction de la Société philharmonique. C'est ainsi, et pour le service de cette Société, que Verdi commença à écrire de nombreux morceaux ; il les composait, les instrumentait, fai-

sait lui-même sa copie, puis faisait faire les études à son orchestre et dirigeait l'exécution des séances. Les morceaux en question sont encore conservés dans les archives philharmo^niques de Busseto. Dans le même temps, Provesi chargeait souvent aussi Verdi de le remplacer à l'orgue de la cathédrale *.

Mais une petite ville comme Busseto n'offrait plus les éléments nécessaires à l'activité d'un jeune artiste ambitieux et désireux de parvenir. Il le comprit bientôt et s'en ouvrit à ses deux protecteurs, Barezzi et Provesi, qui l'aimaient comme leur fds. Milan n'était pas loin, Milan, la ville musicale par excellence de la haute Italie, la grande cité laborieuse et

1. L^an des offices les plus singuliers que Verdi eût à remplir pour le service de ia Société philharmonique de Busseto, consistait à faire apprendre sa partie d'alto à un membre de cette compagnie, aveugle de naissance, et qu'on appelait pour cette raison Donnino il cieco. Musicien d'inspiration, improvisateur étonnant, cet artiste jouait, dit-on, admirablement de l'orgue, et émerveillait son auditoire lorsqu'il était assis à cet instrument. Verdi avait la patience de lui jouer sur son épinette, jusqu'à ce qu'il la sût par cœur, sa partie d'alto dans les œuvres qu'on devait exécuter, et c'est ainsi qu'il le mit à même de jouer, sans en manquer une note, les ouvertures du Barbier^ de Ja Ccnerentola et de divers autres ouvrages, et même des quatuors classiques.

La personne qui m'a raconté ce fait ajoutait que Donnino il cieco mourut jeune, poitrinaire, et, malgré son infirmité, victime de sa passion pour les liqueurs fortes.

active, dont le mouvement artistique est si intense et si considérable. Il s'agissait pour Verdi de gagner cette ville, de s'y installer, et d'y terminer complètement ses études. Barezzi s'occupa de lui en faciliter les moyens, et c'est alors que, grâce à lui, l'administration du Monie-di-Pieià accorda au jeune compositeur une des bourses dont elle pouvait disposer; elle consentit même, en sa faveur, à modifier ses coutumes, en doublant le chiffre de cette bourse, qu'elle porta ainsi de trois cents à six cents francs par an, mais en ne la lui assurant que pour deux années au lieu de quatre, qui formaient la durée ordinaire.

Toutefois, comme cela n'était pas suffisant encore, l'excellent Barezzi pourvut de ses propres deniers aux autres besoins de son protégé, et lui avança l'argent nécessaire pour payer sa pension et ses leçons dans la grande cité lombarde ^ Puis, comme il y possédait un ami tout particulièrement dévoué, Giuseppe Seletti, professeur au Gymnase, neveu d'un chanoine de Busseto, il le lui recom-

i. Verdi se fit an devoir, quelques années après, de rembourser intégralement Barezzi, avec le premier argent quHl put gagner.

manda chaudement, et Verdi partit pour Milan, où il fut accueilli à bras ouverts par Seletti, qui le reçut dans sa maison et ne voulut pas qu'il demeurât ailleurs que chez lui^

1. Le fiis de cet excellent homme, M. Ëmilio Seletti, qui vit encore et qui habite toujours (via Santa-Marla, n* 19) la maison où son père avait donné Thospitalitè au jeune Verdi, a conservé la disposition de la chambre qu'habitait alors celui-ci, avec tout son ameublement.

A peine arrivé à Milan, et après avoir eu seulement le temps de prendre langue, Verdi se présenta aux examens d'admission du Conservatoire, alors dirigé par le vieux Francesco Basily. Quelle que fût la valeur de cet artiste distingué, on sait qu'il manquait absolument de flamme, d'idéal et de passion musicale, et qu'il était beaucoup plutôt un professeur sec et un théoricien rigide qu'un artiste, au sens noble et élevé du mot. On ne saurait donc s'étonner plus que de raison de voir qu'il fut incapable de découvrir les aptitudes du futur compositeur; et, en effet, le jeune Verdi se vit repoussé par lui sans façons, sous le prétexte

qu'il ne montrait aucunes dispositions musicales. Fétis, ne voulant pas admettre que Basily pût s'être trompé en cette circonstance, a donné des raisons au moins singulières pour justifier sa détermination :

Il est à peu près certain, dit-il, que Basily chercha dans Taspect de Verdi quelque indication de ses facultés d'artiste; car c'est par là qu'un chef d'école peuty dans la plupart des cas, apprécier les chances d'avenir d'un élève aspirant. Or, pour quiconque a vu Fauteur de Rigoletto et d'il Trovatore, ou seulement son portrait, il est évident que jamais physionomie de compositeur ne fut moins révélatrice du talent. Cet extérieur glacé, cette impassibilité des traits et de Tattitude, ces lèvres minces, cet ensemble d'acier peuvent bien indiquer Tintelligence ; un diplomate pourrait être caché là-dessous; mais personne n'y pourrait découvrir ces mouvements passionnés de Fâme qui, seuls, président à la création des belles œuvres du plus émouvant des arts^

Ici, je ne discute pas ; je raconte et je copie, mais en ayant peine à réprimer un sourire.

On voit qu'eii effet, Fétis, loin de s'étonner que Basily n'ait pas su découvrir qu'il y avait en Verdi l'étoffe d'un artiste, semble trouver son erreur assez naturelle, et qu'il l'explique à

1, Biographie universelle des Musiciens,

l'aide d'un raisonnement au moins singulier.

Certains amis de Basily ont cru cependant devoir protester contre le rôle qu'il lui attribue en cette affaire. L'un d'eux entre autres, M. R. Paravicini, artiste distingué lui-même, écrivait à ce sujet la lettre suivante * :

Milan, 5 octobre 1880.

Très cher Monsieur,

J*ai vu avec un plaisir infini que Téditeur Ricordi publiera prochainement une biographie de Giuseppe Verdi, avec notes et additions de Folchetto *.

Mon but en écrivant ces lignes est d'exprimer le désir, l'espérance que le loyal Folchetto puisse enfin démentir le conte ridicule mis en cours par Fétis, que le vieux et vaillant maestro Basily, ex-censeur du Conservatoire de musique de Milan, aurait trouvé Verdi indigne d'être admis dans cet établissement.

Selon ses paroles mêmes, le célèbre Verdi naquit en 1813, et, grâce à l'aide généreuse de Barezzi, se rendit pour la première fois à Milan en 1833. 11

1. Cette lettre était adressée à M. Caponi, traducteur de la première versiou du présent écrit, au moment où celui-ci se disposait à publier à Milan cette traduction, dont l'original avait tout naturellement excité rattention des Italiens.

). Fp)chetto est le p^udpnymç littéraire (le M< C^po^i.

avait donc accompli, ou était près d'accomplir ses vingt ans.

Le règlement qui était alors en vigueur au Conservatoire prescrivait: de neuf à quatorze ans d'âge, l'admission, et, à vingt ans, la sortie, a La demande de Verdi datant donc de 1833, comme l'écrivent tous les biographes (dit M. Biaggi dans le journal la Nazione, n® 49, du 18 février dernier), le refus ne saurait être attribué à autre chose qu'aux prescriptions du règlement. C'est pour cette raison que nous ne croyons pas que Verdi ait fait cette demande. »

Le brave et modeste maestro Basily, outre qu'il était très savant, de haut et noble esprit, était toujours juste et bienveillant (« nous en appelons à tous ceux qui l'ont connu », dit M. Biaggi), et je fais des vœux pour que le digne Folchetto fasse en sorte que l'illustre Verdi, avec deux paroles, daigne faire justice de cette sotte et odieuse imputation.

Excusez ma témérité et, au nom de l'équité, veuillez ne pas oublier ma prière et me croire, etc., etc.

R. Pakavicini.

Le destinataire de cette lettre crut ne pouvoir mieux faire que de la communiquer à Verdi, en le priant de trancher la question qui divisait ses biographes. Le maître répondit aussitôt par la seconde lettre que voici :

Busseto Sant'Agata, 13 octobre 1880.

Très cher Caponi,

Ce n'est pas en 1833, mais en 1832, au mois de juin (je n'avais pas encore accompli dix-neuf ans), que je fis une demande par écrit dans le but d'être admis comme élève payant au Conservatoire de Milan. De plus, je subis une sorte d'examen au Conservatoire en présentant quelques-unes de mes compositions et en jouant un morceau de piano devant Basily, Piantanida, Angeleri et autres, et aussi le vieux Rolla, auquel j'étais recommandé par mon maître de Busseto, Ferdinando Provesi. Environ huit jours après, je me rendis chez Rolla, qui me dit : Ne pensez plus au Conservatoire : choisissez un maître en ville : je vous conseille Lavigna ou Negri,

Je ne sus rien de plus du Conservatoire. Personne ne répondit à ma demande. Personne, ni avant, ni après l'examen, ne me parla du règlement. Et je ne sais rien du jugement de Basily rapporté par Fétis.

Voilà tout.

Je vous écris en hâte, et brièvement, parce que vous êtes pressé. Je vous ai pourtant dit tout ce que je sais.

Ma femme vous remercie et vous salue, et je vous serre affectueusement les mains.

Votre

G, Vkrdi.

SA VIE ET SES OEUVRES 3i

Il résulte de cette lettre que, si Verdi ne reçut pas de Basily un refus péremptoire en réponse à sa demande d'admission au Conservatoire, ce refus n'en fut pas moins réel, puisque sa demande n'aboutit à aucun résultat, en dépit de l'examen qu'on lui avait fait subir.

Toutefois, ainsi repoussé de la grande école à laquelle il eût été heureux d'appartenir, il ne perdit point courage, et songea à choisir un maître qui pût le guider dans le bon chemin et terminer son éducation. Ayant fait connaître à son hôte Seletti, qui l'avait pris en vive affection, le conseil que lui avait donné RoUa de s'adresser à Lavigna ou à Negri, Seletti l'engagea fortement à aller trouver le premier de ces deux maîtres. Le compositeur Vincenzo Lavigna, ancien élève du Conservatoire de Naples, remplissait, à cette époque, les fonctions de maestro al cembalo au théâtre de la Scala*.

1. Il y a quelques années, un journal de musique français, s'occupant, dans le premier numéro de sa publicalion, des commencemeDts de Verdi, de son arrivée à Milan et de la connaissance quMl fit en cette ville de Lavigna, traduisit singulièrement ces mots : maestro al cembalo j qui caractérisent les fonctions remplies par cet artiste distingué, et fit de Lavigna un professeur de cymbales au théâtre de la Scala ! Or tout le monde sait que le mot italien cembalo, s'il signifie cymbale,

32 VEliDI

Musicien- exercé, harmoniste habile, il était âgé de cinquante et quelques années, et s'était fait connaître par un certain nombre d'ouvrages dramatiques, dont quelques-uns avarient obtenu de réels succès : la Muta per amore^ VIdolo di se stesso, Vlmpostore avvilito, Coriolano, Li posta in posta, Zdira^ etc.

Verdi s'adressa donc à lui, en lui montrant les mêmes compositions qu'il avait montrées à Basily. Après avoir examiné ces essais, Lavigna consentit volontiers à donner ses soins au jeune artiste qui venait les solliciter, et il n'eut pas à s'en repentir; car les progrès de celui-ci furent rapides et firent honneur à l'enseignement du maître. Barezzi, dont la sollicitude ne se fatiguait pas un instant et qui de loin veillait sur son protégé, en recueillit les preuves directes. S'étant rendu un jour à Milan pour se renseigner à son sujet, et étant allé rendre visite à Lavigna pour lui demander ce qu'il pensait de son élève, le professeur se montra enchanté et lui répondit : — « Giuseppe est un brave jeune homme, sage.

est aussi Tancien nom du piano, et que le maestro al cembalo est Tariiste qui remplit les fonctions de directeur de la musique et de chef d'orchestre dans le* théâtres lyriques.

studieux, d'une grande intelligence; un jour viendra où il me fera grand honneur, ainsi qu'à sa patrie. »

Lavigna avait réellement confiance dans le talent de son élève. Une anecdote le prouvera, anecdote qui tourne un peu à la confusion de Basily et du peu de perspicacité dont il avait fait preuve à l'égard de Verdi.

Verdi passait chez son maître presque toutes les soirées que celui-ci ne passait pas lui-même à la Scala, et, parmi les artistes qui venaient souvent rendre visite à Lavigna, se trouvait justement Basily. Un soir que le hasard les avait réunis seuls tous trois, les deux maestri s'entretenaient du résultat déplorable que venait de produire un concours pour l'emploi de maître de chapelle et d'organiste de l'église San-6iovanni de Monza. Des vingt-huit jeunes artistes qui avaient pris part à ce concours, pas un n'avait su développer correctement le sujet proposé par Basily et en tirer la fugue exigée. Lavigna, non sans un peu de malice, se mit à dire à son ami :

— C'est vraiment un fait extraordinaire.

Tiens, regarde Verdi, qui étudie la fugue depuis eTiviron deux ans; eh bien, je gagerais

qu'il eût fait mieux que tes vingt-huit concurrents...

— Vraiment? répliqua Basily d'un ton un peu dépité.

— Certainement. Te rappelles-tu ton sujet?

oui, n'est-Kîe pas? eh bien, écris-le.

Basily écrivit, et Lavigna, donnant le thème à Verdi, lui dit :

— Mets-toi là, à cette table, et travaille un peu ce sujet.

Puis les deux amis reprirent leur conversation, jusqu'au moment où Verdi, s'approchant, dit simplement :

— Voilà qui est fait.

Basily prit le papier et l'examina, donnant des signes d'étonnement à mesure qu'il lisait. Arrivé à la fin, il ne put faire autrement que de complimenter Verdi sur son travail. Il lui dit ensuite, en manière d'observation :

— Mais comment se fait-il que vous ayez écrit un double canon sur mon sujet?

— C'est que — lui répondit le jeune homme, qui sans doute avait toujours sur le cœur l'accueil qui lui avait été fait au Conservatoire — c'est que je Vai trouvé un peu maigre^ et que fai poulu Porner.

Basily se mordit les lèvres, et ne souffla mot. — Il faut ajouter que, par la suite, dans les promenades que tous trois faisaient souvent le soir, Lavigna et son élève allant reconduire au Conservatoire Basily, qui était très peureux, jamais aucune allusion ne fut faite par Verdi au refus qu'il avait essuyé de la part de celui-ci.

Nous touchons à l'époque où le jeune artiste commençait à se faire connaître, et surtout à se faire apprécier des musiciens. Une aventure dont il fut le héros, et qui l'amena à diriger avec un très grand succès l'exécution de la Création^ l'oratorio célèbre d'Haydn, le démontre suffisamment. On trouvera plus loin le récit de ce petit événement, récit très curieux, fait par Verdi lui-même. Je n'en dirai donc rien ici. Mais je remarquerai que c'est à ce moment aussi qu'il commença sérieusement à composer et à écrire considérablement. De cette époque datent plusieurs morceaux de piano, des marches, des ouvertures, des sérénades, diverses cantates, des mélodies vocales, et même un Stabat Mater et quelques autres compositions religieuses. Rien de tout cela n'a

été publié, mais quelques-uns de ces morceaux pourtant ont leur histoire : la plupart des marches étaient écrites pour la Société philharmonique de Busseto, à qui elles étaient adressées pour être exécutées aux proce::s'o!y> (Î3 la Fête-Dieu et du Vendredi-Saint, et Tune d'elles, contenant une partie importante de trompette à clefs (instrument dont l'invention était toute récente et dont jouait très habilement Orlando Barezzi, le frère du bienfaiteur de Verdi), servit plus tard à établir la marche funèbre de Nabuœo; quant aux ouvertures, elles furent exécutées au théâtre de la Scala, dans les soirées données au profit du Pio Istiiuto teatraie; enfin, certains fragments de ces productions de jeunesse ont été utilisés par l'auteur dans deux de ses premières partitions dramatiques, Nabuœo et i Lombardi^.

1. Verdi n'avait pas quinze ans lorsqu'il écrivit; pour la Société philharmonique de Busseto, qui la conserve encore, sa première ouverture. El'e fut exécutée à Pâques 1828. Quelques marches militaire.^ furent composées par lui, à la même époque, pour la bande municipale de Busseto, dont 11 faisait d'ailleurs partie... en qualité de grosse caisse.

Ici se place l'un des incidents les plus singuliers et les plus ignorés de la jeunesse de Verdi. M. Ercole Cavalli est, à ma connaissance, le seul qui l'ait raconté, et, comme il l'a fait avec un luxe de détails extrêmement curieux, je vais traduire littéralement le pasSsage de son intéressant travail, en le faisant suivre de quelques renseignements nouveaux et absolument inconnus.

En 1833, Giovanni Provesi mourut, à Tâge avancé de soixante et dix ans. Le Conseil du Mont-de-Piétc deBusseto et tous ceux qui avaient contribué au perfectionnement de l'éducation de Verdi Tavaient fait dans

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ce but, que, à la mort de Provesi, il deviendrait son successeur, soit comme maître de chapelle et ovgSLniste de la collégiale, soit comme directeur en chef de la Société philharmonique. Verdi fut très sensible à la triste nouvelle de la mort de Provesi; il pleura celui qui lui avait ensçigné les premiers éléments de l'art, celui qui lui avait ouvert la voie de la grandeur et de la gloire, et, quoiqu'il se crût appelé à une mission plus haute, il voulut tenir les engagements qu'il avait pris envers ses bienfaiteurs et revint à Busseto pour succéder à son maître. La nomination de maître de chapelle et organiste dépendait du Conseil de fabrique de la collégiale, composé pour la plus grande partie de prêtres et de marguilliers, et le clergé n'était nullement favorable à Verdi, qu'il appelait le maestrino à la mode, n'ayant étudié que la musique profane et la musique de théâtre, et cherchait un maître plus expert dans l'art de l'âpre et monotone chant grégorien... En concurrence avec Verdi se présentait Giovanni Ferrari, à peine médiocre organiste, mais qui était recommandé par deux évoques ; grâce à ses lettres de recommandation, le Ferrari fut donc bien accueilli par le Conseil, qui le favorisa de ses votes, et l'élève de Provesi et de Lavigna, pour qui le pays avait fait tant de sacrifices, se vit repoussé. A l'annonce de ce fait, la Société philharmonique, qui aimait et estimait celui-ci, en qui elle avait reconnu un mérite extraordinaire, cette même Société qu^, depuis tant d'années, avait l'habitude d'accompagner

en musique les messes et les hymnes, entra en fureur, se rendit à l'église, y mit tout sens dessus dessous et emporta toute la musique qui lui appartenait. Ce fut, dans ce pays qui, auparavant, donnait, aux autres l'exemple de la concorde, le signal d'une guerre civile qui dura plusieurs années.

L'art de Basile travailla avec ardeur ; ni calomnies ni mensonges ne furent épargnés ; le pays se divisa en deux partis, les verdiens et les ferrariens, dont le premier était commandé par Barezzi et la Société philharmonique et secondé . par toute la population honnête et intelligente, tandis que le second se composait du curé, du clergé et de tous les dévots de la ville. Le parti clérical entre soi riait et se réjouissait, et était bien content de faire revivre encore une fois les rivalités du moyen âge et d'avoir transformé le meilleur pays en rendez-vous de Guelfes et de Gibelins.

De ces discordes naquirent des injures, des insultes, des satires, des rixes de tout genre, qui donnèrent lieu à des emprisonnements, des persécutions et autres ennuis ; divers décrets vinrent interdire à la Société philharmonique toute espèce de réunions, et ces décrets furent rendus à l'instigation du clergé*.

1 . Ce fut, à vrai dii^, une reprise d'hostilités, et non point le commencement d'une guerre; car la situation était déjà très U^ndue du vivant de Provesi. Celui-ci, quoique au service du clergé, n'en était point Tami; car, àTaide d'écrits satiriques de tout genre, il ne cessait de taquiner les prêtres, et particuliè-

Au milieu de ces scènes, qui durèrent des années, Verdi, qui avait la conscience de sa valeur, qui aspirait déjà après la brillante et lumineuse carrière qu'il devait parcourir, et qui sentait que Busseto ne devait pas être sa tombe. Verdi, bien que le plus intéressé et le plus offensé dans toute cette affaire, se tenait à Técart avec toute la prudence possible, s'appliquant à ses études et préparant les matériaux des œuvres qui, d'une si profonde obscurité, devaient un jour Télever à tant de grandeur. Malgré tout, la Société philharmonique continuait toujours à subsister sous la protection

reoieot un certain chanoine nommé Pietro Seletti, qui enseignait le latin à VerJi, et qui était aussi musicien et jouait du violon. Seletti, pour se venger des brocards de Provesi, conseillait toujours à Verdi d'abandonner Tètude de la musique.

— « A quoi cela te servira-t-il? lui disait-il. Tu as du talent pour le latin; tu ferais bien mieux d'embrasser Tétat ecclésiastique. A quoi parviendras-tu avec la musique? Tu ne pourras seulement jamais devenir organiste à Busseto. Jamais... »

A quelques jours de là, il y avait messe chantée dans l'église des écoles, et cette messe devait être accompagnée à l'orgue. Mais Torganiste, unmommé Sancini, n'arrivait pas; les écoliers s'impatientaient; un d'eux s'en va trouver alors Seletti, et le prie d'engager Verdi à remplacer l'absent. Le prêtre, curieux de voir comment l'enfant s'en tirerait, envoie demander l'autorisation au censeur, qui l'accorde. Voilà donc Verdi assis devant, cet orgue de Busseto, dont Seletti lui-même l'avait déclaré indigae, se laissant aller à son inspiration, et produisant une sensation profonde. La messe terminée, Seletti l'appela pour lui demander quelle musique il avait jouée. Verdi répondit timidement qu'il avait simplement suivi sa fantaisie.

— cr Bravo ! bravissimo, lui dit Seletti ; continue d'étudier la musique, tu as raison, et désormais tu peux être sûr que je ne te dirai pas un mot pour t'en détourner. »

de Barezzi, et Verdi continuait d'en être le directeur en remplacement de Provesi.

Avant tous ces faits, et alors que le calme et Taccord n'avaient pas encore cessé de régner, le Conseil municipal de Busseto accordait une rétribution de trois cents lires (francs) au maître de chapelle de la collégiale, afin qu'il enseignât gratuitement la musique à ceux qui aspiraient à faire partie de la Société philharmonique. La municipalité fit justice en attribuant ce subside non à Ferrari, mais à Verdi, qui accepta, dans le but de donner un témoignage de gratitude au pays qui avait tant fait pour lui ; il fut établi en même temps que Verdi resterait pendant trois années maestro communal avec ladite rétribution de trois cents lires, et cet acte de désintéressement honore hautement le grand maître.

A cette époque, Barezzi, qui considérait Verdi comme son fils, le logeait dans sa propre maison. Barezzi était père d'une bonne et nombreuse famille; Marguerite, la première de ses filles, était belle, avenante, spirituelle ; vivre ensemble, s'aimer, s'entendre, fut l'affaire d'un instant. Marguerite s'éprit de ce jeune homme bien fait, sage et studieux, et dont elle pressentait le brillant avenir : le jeune homme s'éprit de Marguerite, l'aimable fille de son bienfaiteur ; tout devait se réunir, tout devait concourir à la réussite de leurs projets ; Verdi fit demander à Barezzi la main de sa fille ; cet homme généreux répondit qu'il ne refuserait jamais sa main à un brave jeune homme comme Verdi, que, s'il

n'avait point de fortune, il avait un talent et une intelligence qui valaient plus que tous les patri moines, — et il ne se trompait pasi

En 1833, le mariage se célébra, la Société philharmonique tout entière y assista, et ce fut une véritable soirée de joie et d'émotion pour Verdi, qui put voir le grand pas qu'il avait fait vers l'avenir qui l'attendait. Né pauvre et sans fortune, il était déjà arrivé à l'âge de vingt-trois ans, à être compositeur, et il épousait la fille d'une famille riche et estimée.

Une fois rempli l'engagement qu'il avait contracté avec la municipalité de Busseto, une fois écoulées les trois années pendant lesquelles il devait donner ses soins à la Société philharmonique, années qu'il employa pour lui en études sévères et assidues, il ne pouvait plus rester à Busseto avec un traitement annuel de trois cents lires. Il abandonna donc la terre natale pour se rendre à Milan avec sa famille ; car Marguerite l'avait déjà rendu père de deux enfants.

Je vais maintenant retourner un peu en arrière, et, à l'aide de renseignements particuliers, compléter le petit récit qu'on vient de lire.

Pendant les trois années que Verdi passa comme maestro di musica del comune e Montedi'Pietà di Busseto, — c'était son titre officiel — on lui assura, avec les trois cents francs du

municipe, la rétribution du Mont-de-Piété et les souscriptions de quelques particuliers, un traitement de tous points égal à celui que recevait Ferrari, le favori du clergé. Il y avait alors à Busseto, comme podestat (maire), un homme sans instruction, sans culture, mais probe, intègre, bon administrateur, doué d'un caractère énergique, et qui était l'antagoniste du prévôt du chapitre de l'église. L'appui de cet honnête citoyen ne manqua pas un instant à Barezzi comme président de la Société philharmonique, non plus qu'au jeune Verdi comme maestro de la commune, et c'est grâce à lui que la lutte engagée put se poursuivre avec tant d'ardeur et de succès. Cette lutte offrait parfois le caractère le plus singulier.

Comme maître de musique de la commune. Verdi composait des marches pour la banda (musique municipale), et presque chaque dimanche, après vêpres, on exécutait ces morceaux sur la place publique de Busseto, au grand contentement de la population, qui était fière de son maestro et l'avait en adoration. Comme maître de musique du Monte-di-Pietà, il écrivait des messes, des vêpres, des saints, il instruisait ses chanteurs, ses musiciens, et

l'on trouvait le moyen de lui faire exécuter aussi ses compositions, en dépit de son rival et du clergé qui prétendait le persécuter. C'est ainsi qu'on célébrait le mois de Marie, avec sa musique, dans une petite chapelle appelée la Madonina rossa^ chapelle qui était complètement indépendante du prévôt de la collégiale, parce qu'elle appartenait aux moines franciscains, sur lesquels celui-ci n'exerçait aucune juridiction ecclésiastique ; c'est là qu'on exécutait le dimanche les saluts du jeune compositeur; après quoi, la banda se faisait entendre ; il arrivait même qu'à l'issue de la musique on tirait r^ur la place un feu d'artifice. D'autre part, l'église du couvent des Franciscains, monument d'un beau gothique, qui appartient aujourd'hui à la famille Pallavicini, servait à l'exécution des messes et des autres œuvres importantes ; et, lorsque Verdi allait jouer l'orgue dans cette église et qu'il y faisait entendre ses compositions, la cathédrale du prévôt de Busseto devenait déserte, tous les fidèles allant ' assister à la messe et au salut chez les Franciscains, qui, en opposition avec le clergé de la ville, tenaient énergiquemenl pour le protégé de Barezzi. Sous ce rapport,

les succès de Verdi étaient tels, qu'on se l'arrachait de tous côtés, et que les petites villes et villages des environs de Busseto, tels que Soragna, Monticelli, Castelarquato, Lugagnano, etc., voulaient en jouir chacun à son tour. Tantôt d'un point, tantôt de l'autre, on envoyait donc chercher parfois, le dimanche, dans des omnibus. Verdi, ses chanteurs, ses musiciens, et on les transportait dans le pays favorisé, où l'on exécutait la joiesse, les vêpres, où la bande se faisait entendre, et où la musique accompagnait la procession. La foule alors accourait de toutes parts, l'affluence était énorme, l'expansion générale, le succès inouï, et je laisse à penser si ces . populations en fête, peu habituées à de semblables cérémonies, joyeuses d'une telle faveur, enivrées de soleil, faisaient accueil au jeune maestro et à tous ceux qui l'accompagnaient.

Enfin, Verdi n'oubliait pas qu'il était aussi directeur de la Société philharmonique. C'était lui, tout naturellement, qui organisait et dirigeait les concerts de cette Société, concerts qui se donnaient dans un vaste salon, chez Barezzi (et ensuite, quand le jeune maître fut marié, chez lui-même, dans le palais Rusca). Les

séances étaient vocales et instrumentales, et Verdi n'y brillait pas seulement comme compositeur et comme chef d'orchestre, mais aussi comme virtuose. Il était dès cette époque excellent pianiste, et jouait d'ordinaire deux ou trois morceaux brillants, qui généralement étaient puisés par lui dans le répertoire de Hummel et de Kalkbrenner; mais l'un des morceaux qui lui valaient le plus de succès était un arrangement de l'ouverture de Guillaume Tellj fait par lui-même et qu'il exécutait avec une étonnante maestria sur ce fameux piano de Fritz, de Vienne, dont Barezzi lui avait permis l'usage naguère et qui était presque devenu sien *.

J'ai dit plus haut que c'est en quelque sorte à ce piano qu'il dut de faire la connaissance de la jeune Marguerite Barezzi, qu'il rencontrait parfois lorsqu'il allait travailler. Cette jeune personne fit, dès qu'il la connut, impression sur son esprit et sur son cœur.

1. Ce piano, qui plus tard accompagna Verdi à Milan et sur lequel il composa la plupart de ses opéras, dort aujourd'hui à Sant'Agata, en compagnie de l'èpinette réparée par Gavaletti. Il est maintenant hors de service, et son maître l'a remplacé, tant à la campagne qu'à Gênes, où il habite souvent, par un «scellent Ërard. *

Bonne musicienne, elle avait commencé par prendre des leçons de chant avec Provesi, puis elle avait étudié le piano, dont elle jouait assez bien. Pendant les vacances que, chaque année, lui donnait Lavigna, Verdi retournait à Busseto, chez son vieil ami et protecteur; c'est alors qu'il revit Marguerite, que les deux jeunes gens commencèrent à faire ensemble de la musique, à jouer des morceaux à quatre mains, et que l'affection qui s'était en quelque sorte ébauchée plusieurs années auparavant devint chaque jour plus étroite et plus vive. On a vu, par le récit de M. Cavalli, comment cette union de deux jeunes cœurs finit par aboutir à un mariage. C'est peu de temps après que Verdi reçut, à Busseto, la nouvelle de la mort de Lavigna. Il chérissait cet excellent maître, qui avait été bon pour lui et envers lequel il se croyait justement tenu à de la reconnaissance ; il fut navré de l'annonce de sa mort, et le pleura à chaudes larmes.

C'est vers cette époque que, ayant rempli toutes les conditions de son contrat avec la municipalité de Busseto, il se considéra comme libre et songea à retourner à Milan, où il se rendit en effet avec sa femme et les deux enfants qu'il en avait déjà.

De retour à Milan, Verdi n eut plus qu'un but, qu'un objectif : le théâtre. Il était possédé du démon de la scène, et l'on peut reconnaître aujourd'hui qu'il ne se trompait pas sur. la nature de ses aspirations. Il fit la connaissance d'un jeune poète âgé de dix-neuf ans, et qui, à peine entrant dans la vie, venait de débuter avec un très grand succès en publiant un petit volume de vers : Miei Primi Canti, dont la rare valeur avait arraché aux Italiens cette exclamation : Abbiamo un poeta 1 Cet écrivain adolescent, qui avait nom Temistocle Solera, songeait, de son côté, à se produire au théâtre comme librettiste. Les deux jeunes

gens furent, à première vue, pris d'une vive affection l'un pour l'autre, et leur amitié ne se démentit jamais. C'est de leur collaboration que naquit l'ouvrage qui servit de début à Verdi, et que celui-ci eut la chance de voir représenter à la Scala, l'une des quatre grandes scènes lyriques de l'Italie.

La fortune avait d'ailleurs servi Verdi d'une façon particulière en l'associant, dès ses premiers pas, à un artiste comme Solera. Celuici, en effet, n'était pas seulement un poète distingué, mais déjà, malgré son jeune âge, un excellent musicien. Ce qui le prouve, c'est que, huit jours après la représentation de leur première œuvre, il faisait exécuter, sur ce même théâtre de la Scala, un hymne intitulé la Mélodie^ dont il avait écrit à la fois les paroles et la musique, et qui fut bien accueilli, et que, l'année suivante, il y fit jouer un opéra sérieux, lldegonda^ dont il était aussi le poète et le compositeur, et qui ne fut pas reçu a;vec moins de faveur *. Plus tard, et sans préju-

1 . Au sujet de cet ouvrage de Solera, je puis rapporter un fait assez singulier.

Au moment de la représentation d'Iîdegonday alors que cet ouvrage était prêt à être offert au public, il n^avait pas écrit son ouverture, et sans doute ne se sentait pas en veine dMnspi-

dice des poèmes qu'il confia à divers compositeurs, il fit représenter encore d'autres ouvrages dont il était l'auteur unique : il Contadino (TAgliate (Milan), la Fanciulla di Castelguelfo (Modène), Genio e Sventura (Padoue), la Sorellu di Pelagio (Madrid), etc. On conçoit tout l'avantage qu'un jeune compositeur comme Verdi devait tirer d'une telle collaboration *.

Mais, ici, je vais laisser Verdi lui-même raconter ses débuts. Aucun récit ne saurait être plus intéressant ni plus exact, puisque ce que l'on va lire est comme un fragment d'autobiographie. Le lecteur voudra bien seulement se reporter à quelques années en arrière, c'est-

ration. Il vient un jour chez son ami Verdi, tourne et retourne certains papiers avec une apparente négligence, et enfin met la main sur une des nombreuses ouvertures que le jeune maître avait écrites pour la Société philharmonique de Busseto. Sans mot dire, il s^empare de cette ouverture, remporte avec lui, et court aussitôt auprès du chef de copie de la Scala pour en faire transcrire les parties et la faire mettre en tête de sa partition. Celui-ci, reconnaissant récriture, lui dit : Œ Mais c'est l'écriture de Verdi, cela I — Oui, oui, réplique Solera; ça ne fait rien ; allez toujours. »

Et le lendemain, à la représentation. Verdi, stupéfait, reconnaissait son ouverture dans celle d^Ildegonda.

1. Après une existence singulièrement agitée et aventureuse, Solera mourut, pauvre et oublié, vers 1878. Les hasards d\une vie étrange l'avaient conduit en Espagne, où il avait occupé une position importante, puis en Egypte, où il était devenu chef de la police du vice-roi, enfin à Paris, où il s'était fait marchand d'antiquités...

à-dire à l'époque du premier séjour de Verdi à Milan ; il peut être assuré qu'il n'y perdra rien *.

Vers 1833 ou 1834, il existait à Milan une

société philharmonique, composée de bons éléments musicaux * ; elle était dirigée par un maestro nommé Hasini, qui, s'il ne brillait pas par beaucoup de savoir, avait du moins de la patience et de la ténacité, c'està-dire les qualités nécessaires pour une société d'amateurs. On organisait alors, au théâtre Philodramatique, l'exécution d'un oratorio d'Haydn, la Création ; mon maître, Lavigna, me demanda si, pk)ur mon instruction, je voulais assister aux répétitions ; ce que j'acceptai avec plaisir.

Personne ne faisait attention au petit jeune homme qui s'était modestement assis dans un coin obscur. Trois maestri, Perelli, Bonoldi et Almasio, dirigeaient les répétitions ; mais voici qu'un beau jour, par une

1. C'est M. Ricordi, l'éditeur, radmirateur et l'ami dévoué de Verdi, qui, il y a peu d'années, dans un entretien intime, a eu l'henreuse chance de recueillir ces renseignements pleins d'intérêt de la bouche même du maître; il les a ensuite en quelque sorte sténographiés, et c'est ainsi qu'ils ont pu être livrés au public. i

2. C'était une réunion de riches amateurs, de dilettantes, qui avait pris le nom de Società Fihdrammalica, et qui avait à sa tête plusieurs grands personnages, tels que le comte Renato Borromeo, qui en était le président, le jduc Visconti, le comte Pompeo Belgiojoso, etc. Chaque vendredi d'hiver, elle donnait une grande séance artistique dans la salle du théâtre Philodramatique, qui lui appartenait.

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singulière coïncidence, tous trois manquèrent à la fois. Les assistants s'impatientaient, quand le maestro Masini, qui ne se sentait pas capable de s'asseoir au piano et d'accompagner sur la partition, se tourna vers moi pour me prier de servir d'accompagnateur, me disant, peu confiant qu'il était peut-être dans l'habileté d'un jeune artiste inconnu : <i II suffit d'aocompagner simplement avec la basse. »

J'étais alors tout frais émoulu de mes études, et certes je ne me trouvais pas embarrassé devant une partition d'orchestre. J'acceptai, et je me mis au piano pour commencer la répétition. Je me rappelle très bien quelques sourires ironiques de certains amateurs, et il paraît que ma physionomie juvénile, que ma personne maigre et mon costume modeste n'étaient pas de nature à inspirer une grande confiance.

Quoi qu'il en soit, on commença à répéter, et peu à peu, m'échauffant et m'excitant moi-même, non seulement je ne me bornai pas à accompagner, mais je commençai à diriger avec la main droite, jouant avec la main gauche seule. Lorsque la répétition fut terminée, je reçus de tous côtés des compliments et des félicitations, et particulièrement du comte Pompeo Belgiojoso et du comte Renato Borromeo.

A la suite de cet incident, soit que les trois maestri dont j'ai parlé eussent trop d'occupation pour continuer à se charger de ce travail, soit pour d'autres raisons, on finit par me confier entièrement la direction du concert; l'exécution publique en eut lieu avec • un tel succès, qu'on donna une seconde audition

dans le grand salon du Casino des Nobles, en présence de l'archiduc et de Tarchiduchesse Raineri et de toute la grande société d'alors *.

Peu de temps après, le comte Renato Borromeo me chargea de composer la musique d'une cantate pour voix et orchestre, à l'occasion, si j'ai bonne mémoire, du mariage d'un membre de sa famille. Il est bon de remarquer à ce sujet que, de tout cela, je ne tirais aucun profit pécuniaire, et que mon concours était absolument gratuit.

Masini, qui, paraît-il, avait pris confiance dans le jeune artiste, me proposa alors d'écrire un opéra pour le théâtre Philodramatique, qu'il dirigeait, et me remit un livret qui ensuite, modifié en partie par Solera, devint VOherto di San-Bonifacio.

J'acceptai l'ofifre avec plaisir et je retournai à Busseto, où j'étais engagé comme organiste. J'y restai pendant environ trois années. Mou opéra terminé, j'entrepris de nouveau le voyage de Milan, emportant avec moi ma partition achevée, parfaitement en ordre, et dont j'avais pris le soin de tirer et de copier moimême toutes les parties de chant.

Mais ici commencèrent les difficultés : Masini n'était plus directeur du théâtre Philodramatique; partant, il n'était plus possible de donner mon opéra. Cependant, soit qu'il eût réellement confiance en moi.

1. Le succès fut si grand, que le vice- roi lui-même exprima le désir d'entendre la Création^ et qu^une troisième exécution en fut faite dans son palais, toujours sous la direction de Verdi.

Si VERDI

sôit qu'il désirât de quelque façon me prouver sa gratitude (à la suite de la Création, je Tavais aidé plusieurs autres fois en préparant et en dirigeant Texécution de divers spectacles, entre autres la Cenerentola, et toujours sans rétribution aucune), il no se découragea pas devant les difficultés, et me promit de tenter tous les efforts pour faire représenter mon opéra à la Scala, à l'occasion de la soirée annuelle qu'on y donnait au bénéfice du Pio Istituto. Le comte Borromeo et l'avocat Pasetti promirent à Masini leur appui dans cette circonstance ; mais je dois dire, pour rester dans l'exacte vérité^ que cet appui ne se produisit pas par autre chose que quelques paroles banales de recommandation. Tout au contraire, Masini se donna beaucoup de peine, et il fut fortement aidé par le violoncelliste Merighi, que j'avais connu à l'orchestre du théâtre Philodramatique, dont il faisait partie, et qui croyait en moi.

Enfin, on parvint à arranger toutes choses pour le printemps de 1839; et cela de telle façon, que j'avais la double fortune de produire mon ouvrage au théâtre de la Scala et d'avoir pour interprètes quatre artistes vraiment extraordinaires : la Strepponi, le ténor Moriani, le baryton Giorgio Ronconi et la basse Marini.

Les rôles distribués, on avait à peine commencé quelques répétitions de chant, lorsque Moriani tombe gravement malade!... Tout se trouve alors interrompu, et l'on ne . peut plus songer à donner mon opéra. J'étais tout déconfit et je m'apprêtais

à retourner à Busseto, lorsqu'un matin je vois arriver chez moi un employé du théâtre de la Scala qui me dit d'un ton bourru :

— Est-ce vous ce maestro de Parme qui devait donner un opéra pour le Pio Istituto^.., Venez au théâtre ; Yimpresario vous attend.

— Est-ce possible? m'écriai-je.

— Oui, signor. On m'a ordonné d'aller chercher le maestro de Parme qui devait donner un opéra. Si c'est vous, venez.

Et j'y allai.

Vimpresario de la Scala était alors Bartolomeo Merelli. Un soir, dans les coulisses, il avait entendu une conversation entre la signora Strepponi et Giorgio Ronconi, conversation au cours de laquelle la Strepponi parlait très favorablement de la musique d'Oberto di Sarir-Bonifacio, que Ronconi trouvait aussi de son goût.

Je me présentai donc à Merelli, qui, sans autre préparation, me dit qu'en présence de l'opinion favorable qu'il avait entendu exprimer sur mon opéra, il serait volontiers disposé à le faire représenter pendant la prochaine saison; mais que, si j'acceptais, il me faudrait faire quelques changements à ma partition, les artistes qui le joueraient n'étant plus les mêmes que ceux qui devaient le chanter tout d'abord. C'était une offre brillante pour moi : jeune, inconnu, je rencontrais un imprésario qui osait mettre en scène une œuvre nouvelle sans me demander d'indemnité d'aucune sorte.

indemnité que, d'ailleurs, j'aurais été dans Timpossibilité de lui payer. Merelli, prenant à son compte toutes les dépenses à faire, me proposait seulement de partager par moitié la somme que j'obtiendrais si, en cas de succès, je vendais ma partition. Que l'on ne croie pas que ce fût là pour moi une proposition onéreuse : il s'agissait de l'œuvre d'un débutant !... Et, en fait, le résultat fut assez heureux pour que l'éditeur Giovanni Ricordi consentît à acquérir la propriété de mon opéra au prix de deux mille lires autrichiennes ^

Oherio di San-Bonifacio obtint un succès sinon très considérable, du moins assez vif pour mériter un certain nombre de représentations, que Merelli crut devoir augmenter en en donnant queiques-unes en dehors de l'abonnement *. L'ouvrage était chanté par la Marini, mezzo-soprano ', par Salvi, ténor, et par la basse Marini, et, comme je l'ai dit, il me fallut apporter quelques modifications à ma musique pour l'adapter à la voix de mes nouveaux chanteurs. J'écrivis aussi un morceau nouveau, le quatuor, dont la situation dramatique fut indiquée par

1. Exactement, dix-sept cent cinquante francs. L'éditeur Giovanni Ricordi a été le célèbre fondateur de la maison de ce nom ; il était le père de M. Tito Ricordi, son successeur, et l'aïeul de M. Giulio Ricordi, qui a recueilli ce récit.

2. Oherio di San-Bonifacio fut représenté pour la première fois le 17 novembre 1839.

3. Madame Raineri-Marini, qui a joui d'une grande réputation. Aux interprètes cités par Verdi, il faut ajouter madame Shaw.

SA VIE ET SES OEUVRES o7

Merelli lui-même, et dont Je fis faire les vers par Solera : ce quatuor fut une des meilleures pages de l'opéra I

Merelli me fit alors une proposition superbe pour Tépoque; c'est-à-dire qu'il m'offrit de signer un traité par lequel je m'engagerais à écrire, de huit mois en huit mois, trois opéras qui seraient représentés à la Scala ou au théâtre impérial de Vienne, dont il était aussi le directeur ; de son côté, il s'engageait à me donner quatre mille lires autrichiennes pour chacun de ces opéras, le prix de la vente des partitions devant être partagé par moitié entre nous deux. J'acceptai aussitôt ces propositions, et, peu de temps après, Merelli partant pour Vienne, chargea le poète Rossi de me fournir un livret, qui fut celui d'il Proscriito. Ce livret ne me satisfaisait pas complètement, et je n'avais pas encore commencé à le mettre en musique lorsque Merelli, revenant à Milan dans les premiers mois de 1840, me dit avoir absolument besoin d'un opéra bouffe pour l'automne, à cause des exigences spéciales de son répertoire. 11 ajouta qu'il allait me chercher immédiatement un livret, et que, plus tard, je m'occuperais d'il P^^oscritlo. Je ne pouvais refuser, et Merelli me donna à lire plusieurs livrets de Romani, qui, soit parce qu'ils n'avaient pas eu de succès, soit pour toute autre raison, étaient oubliés. J'eus beau les lire et les relire, aucun ne me plaisait ; cependant, comme les circonstances pressaient, je finis par choisir celui qui me parut le moins mauvais. Il avait pour titre

il Pinto Stanislao, titre qui fut remplacé par celui d'un Giorna di regno ^.

J'habitais alors un modeste et petit appartement dans les environs de la porta Ticinese, et j'avais avec moi ma petite famille, c'est-à-dire ma jeune femme, Margherita Barezzi, et nos deux petits enfants. A peine avais-je commencé mon travail, que je tombai gravement malade d'une angine, qui m'obligea de garder le lit pendant longtemps. Je commençais à entrer en convalescence lorsque je me souvins que le terme, pour lequel il me fallait cinquante écus, allait échoir dans trois jours. A cette époque, si une telle somme n'était pas peu de chose pour moi, ce n'était pourtant pas non plus une bien grave affaire ; mais ma douloureuse maladie m'avait empêché d'y pourvoir à temps, et l'état des communications avec Busseto (il n'y avait alors de courrier que deux fois par semaine) ne me lais-

1. // Finto Stanislao avait ét6 mis primiUvement en musique par Gyrowetz. On a souvent parlé de ce seul ouvrage bouffe que Yerdi écrivit jamais, et de la chute lamentable dont il fut Tobjet. Il est certain que le genre bouffe devait être hostile à la nature mélancolique, au tempérament ardent, plein de fougue et profondément dramatique du compositeur. Je fera remarquer cependant que, sur les conseils de son maître, celui-ci s'était exercé plus d'une fois en ce genre, et qu'au cours de ses études avec Lavigna, il avait écrit, pour se faire la main, un certain nombre de morceaux bouffes et de mezzo-carattere. Par malheur, et comme on va. le voir, l'essai qu'il allait faire de sa verve comique se produisit dans des conditions déplorables, et telles que jamais depuis il ne voulut le renouveler.

sait pas le loisir d'écrire à mon excellent beau-père Barezzi, pour qu'il m'envoyât en temps utile l'argent nécessaire. Je voulais, coûte que coûte, payer mon loyer à jour fixe, et, quoique fort ennuyé d'être obligé de recourir à une tierce personne, je me décidai pourtant à prier l'ingénieur Pasetti de demander pour moi à Merelli les cinquante écus dont j'avais besoin, soit à titre d'avance sur les conditions de mon contrat, soit à titre de prêt pour huit ou dix jours, c'est-à-dire le temps nécessaire pour écrire à Busseto et en recevoir ladite somme. Il est inutile de dire ici par suite de quelles circonstances Merelli, sans qu'il y eût de sa faute, ne m'avança pas les cinquante écus en question. Cependant j'étais désolé de laisser passer l'échéance du loyer, fût-ce de peu de jours, sans le payer; ma femme alors, voyant mon chagrin, prit les quelques bijoux qu'elle possédait, sortit, et, je ne sais comment, réussit à réunir l'argent nécessaire et me l'apporta. Je fus profondément ému de cette preuve d'affection, et je me promis bien de lui rendre le tout, ce que fort heureusement je pouvais faire sous peu, grâce à mon traité*.

1. 11 est inutile d'insister sur ce trait charmant, et sar la Binaplicité touchante avec laquelle il est raconté. Cependant, l'anecdote a une suite qui n^est pas sans offrir quelque intérêt. Deux ans plus tard, c*est-à-dire au lendemain même du triomphe de Nobticco, Merelli, enchanté, serrait Verdi dans ses bras, Tembrassait, et ne trouvait pas d'expressions assez chaleureuses pour le féliciter. <c Oui, oui, lui dit alors en souriant le compositeur, aujourd'hui tu m'embrasses, et, il y a un

Mais c'est ici que commencent pour moi les plus grands malheurs, Mon bambino tombe malade au commencement d'avril; les médecins ne parviennent pas à découvrir la cause de son mal, et le pauvret, languissant, s'éteint dans les bras de sa mère, folle de désespoir ! Cela ne suffît pas : peu de jours après, ma fillette tombe malade à son tour, et sa maladie aussi se termine fatalement!... Mais ce n'est pas tout encore : aux premiers jours de juin, ma jeune compagne elle-même est atteinte d'une encéphalite aiguë, et, le 19 juin 1840, un troisième cercueil sort de ma maison !

J'étais seul!... seul!.., Dans l'espace de deux mois environ, trois êtres chers avaient disparu pour toujours : je n'avais plus de famille!... Et, au milieu de ces angoisses terribles, pour ne point manquer à l'engagement que j'avais contracté, il me fallait écrire et mener à terme un opéra bouffe ! . . .

Un Giorno di regno ne réussit pas *. Une part de

an, je t'ai demandé cinquante écus que tu m'as refusés ! « A ces mots, Merelli pâlit, et, se faisant expliquer rincident, il prend Verdi sous son bras et l'entraine aussitôt chez Pasetti pour lui faire déclarer par celui-ci que jamais il n'avait su un mot de cette affaire. La vérité est que Pasetti, esprit timoré, homme faible et craignant jusqu^à son ombre, n'avait pas osé demander à Merelli les cinquante écus dont Verdi avait besoin, et qu'il s'en était tiré auprès de ce dernier par un mensonge.

1. L'ouvrage fut joué à la Scala le 5 septembre 1840. Il avait pour interprètes Salvi, Ferlotti, Rovere, Sealese, la Marini et la Âbbadia. Plus tard, un Giorno di regno fut donné au théâtre San-Benedetto, de Venise, et au Fondo, de Naples, sous le titre primitif du livret: il Finto Stanislao; mais il ne fut pas plus heureux qu'à sa première apparition à Milan.

cet insuccès revient certainement à la musique, mais une autre part doit retomber aussi sur Texécution. L'âme déchirée par les malheurs qui m'avaient accablé, Tesprit aigri par la chute de mon opéra, je me persuadai que je ne trouverais plus de consolations dans Fart, et je pris la résolution de ne plus jamais composer!... J'écrivis même à l'ingénieur Pasetti (qui. depuis le fiasco d'wn Giorno di régna, n'avait plus donné signe de vie) pour le prier d'obtenir de Merelli la résiliation de mon contrat.

Merelli me fit appeler et me traita d'enfant capricieux !... Il n'admettait pas que je me dégoûtasse de l'art pour un insuccès, etc., etc. Mais je tins. bon, si bien que Merelli finit par me rendre mon traité, en me disant :

— Écoute, Verdi, je ne peux pas t'obliger à écrire par force!... Ma confiance en toi n'est pas diminuée. Qui sait si, un jour, tune te décideras pas à reprendre la plume!... Dans ce cas, il te suffira de m'avertir deux mois avant le commencement d'une saison, et je te promets que l'opéra que tu m'apporteras sera représenté.

Je le remerciai ; mais ces paroles ne parvinrent pas à me faire revenir sur ma détermination, et je m'éloignai.

Je fixai ma demeure à Milan, près de la Corsia de ' Servi. J'étais découragé, et je ne pensais plus à la musique, lorsqu'un soir d'hiver, sortant de la galerie de Cristoforis*, je me trouve face à face avec

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