Verdi; biographie critique
Un soir que le <luc de Mantoue — allas le roi François P' — s'en allait en l)onn6 fortune, il avait aux lèvres une ballade, dont chacun sait par cœur et l'air et la chanson : La donna è mobile.
Bien qu'elle n'appartienne déjà plus à la première manière de Verdi, cette mélodie ne laisse pas d'être assez vieille. C'est en 1851, il y a tout juste soixante années, que Rigolelto fut représenté pour la première fois
Quarante -deux ans après — Falstaff\ la dernière œuvre du musicien d'Italie, est de 1893 — vous plaîtil de savoir ce ({ue chantait, à l'heure aussi du rendezvous, un autre amoureux, et comment, sur les lèvres encore d'un personnage de Verdi, s'était renouvelée la musique d'amour? Alors lisez le sonnet soupiré par le jeune Fenton, dans l'omhre, (jue bleuit la lune, des grands chênes de Windsor. Les paroles déjà sont bien différentes. Elles signifient plus de choses. A^ec une grâce, une poésie exquise et que malheureusement la
traduction ne saurait (jue traliii-, elles disciil la nouveauté de cette musique mémo, le charme, par elle ignoré longtemps, de la polyphonie, le rapprochement des notes, pareil à celui des lèvres, et le mystère des accords, à peine moins doux (|ue celui des haisers.
Quant à la musique, pol\ [>houi(jue en ell'et, elle ajoute un contre-chant au chant; elle prépare cidui-ci, puis l'enveloppe dune sorte de clair-ohscur instrumental; au lieu de se diviser, comme tout àFheure, en strophes ou en couplets, elle suit, d'un mouveineiil miique, un plus souple et plus lihre chemin. Tout est changé, n'est-ce pas? Mais reg'ardons, écoutons de plus près : rien n'est contredit, encore moins désavoué. Si naguère la musi(jue de Verdi lU' l'ut (jue mélodie, maintenant, sous riiarmonie légère et discrète, elle reste mélodie encore. Et cette mélodie, à la fin, devient vihrante et chaude, elle s'achève par un frémissement, par un sursaut, oii palj)ite l'àme immortellement passionnée du maître italien.
C'est ainsi qu'entre l'une et Fautre page se dessine et se développe l'évolution du très noble, très haut et très puissant artiste que fut Giuseppe Verdi.
Un grand connaisseur de l'àme et de l'esjjrit hunuiin écrivait l'an dernier ces paroles : « Le jirogrès d'un être consiste à fortifier ses facultés naturelles par des énergies nouvelles et à faciliter le jeu de leur activité dans le cadre et conformément aux lois de sa constitution; uuiis, au contraire, en hlessant ses organes essentiels, en hrisant le cadre de leur aeli\ité. on j)ousse
l'èti'e non pas vers le progrès, mais vers la mort'. » L'auteur de Rigoletto et de Fahlaff n'est pas tombé dans cette erreui' ; il n' a pas commis contre lui-même cette faute. Parce qu'il a suivi la loi bienfaisante au lieu de la méthode funeste, ses œuvres suprêmes ont été ses chefs-d'œuvre, et l'âge, au lieu d'amener la décadence de son être, en a consommé le progrès et la perfection. L'idée générale où se rapporterait le mieux la longue carrière du maître lombard est celle d'un continuel progrès dans une identité constante. Encore lui, toujours lui, mais de plus en plus vrai, de plus en plus pur, tel nous apparaîtra Verdi, de ses premiers à ses derniers ouvrages, et le monde a vu peu d'exemples d'un génie à la fois aussi fidèle et aussi renouvelé.
Verdi ne haïssait rien tant que de parler de lui. Pourtant je me souviens qu'un jour, comme nous causions ensemble dans le jardin d(; sa villa de Sant' Agata, le vieux maître me dit gravement : « Elle fut dure, ma jeunesse. » Et son enfance même avait eu quelque rigueur. Il naquit au mois d'octobre 1813 dans une petite auberge tenue par ses parents à Roncole, liameau voisin de Busseto, entre Plaisance et Parme. La guerre dévastait le pays, et poursauver l'enfant du péril, de la mort peut-être, sa mère, dit-on, l'emporta jusqu'au somnit'l du clocher. Puis il grandit au village et dans les champs, solitaire, déjà sérieux et même
' s. s. Pi.' X. Lotlre sur le Sillon.
un peu farouche, tel qu'il devait demeurer toujours. De bonne heure il aima la musique, et la plus humble suffit d'abord à le ravir. L'église de Roncole, avec son méchant petit orgue et ses cantiques, la place de Busseto où la banda municipale jouait le dimanche, là se borna pour le petit garçon, jusqu'à sa dixième année, ce rovaume, dont parle Grillparzer, « où demeurent les enchantements célestes des sons », et sur lequel il devait régner un jour. Organiste à douze ans de l'église de Roncole, Verdi fut tout de suite populaire, et le premier dans son village longtemps avant de l'être en son pays. On rapporte qu'un protégé de l'évèque avant été désigné pour le remplacer, les paroissiens furieux envahirent le sanctuaire, exigeant qu'on leur laissât le maeslrino. Par contre, comme il jouait de l'épinette à peu près tout le jour et fort avant dans la nuit, les gendarmes, dont le corps de garde était voisin, se plaignirent qu'il troublât leur sommeil. Un brigadier ne parlait môme de rien moins que d'aller lui couper les oreilles. Ainsi l'enfant avait pour lui le peuple, et l'armée contre lui.
Mais le commerce s'intéressait à son sort. Un négociant aisé de Busseto, marchand de denrées coloniales, appelé Barezzi, le prit, ou plutôt l'adopta, comme commis d'abord, en attendant — une quinzaine d'années environ — que ce fût comme gendre. A tous égards. Verdi ne pouvait rencontrer un meilleur patron. Le brave épicier était bon musicien. Il jouait de la flûte, présidait la société philliarin(uii(|iir de
P OUTRAIT !iE VEIiDI
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Busseto et faisait exécuter cliez lui, par les amateurs (le rendroit, les ciiets-d'œuvre des maîtres. De son comptoir, Verdi pouvait sui\"re les répétitions. Tout en débitant du café, du sucre et du rhum, il écoulait du llavdn ou du Porpora. Commis aux écritmes, il ne l'était pas seulement aux écritures commerciales, et Barezzi remployait à copier aussi des partitions. Ainsi la modeste boutique devenait pour l'adolescent une école d'art et même un foyer de famille. La jeune et jolie >Iargherita Barezzi jouait du piano. Il ne lui déplaisait pas d'en jouer à quatre mains avec Giuseppe, et peu à peu, comme leurs mains, se rapprochaient leurs cœurs. Plus tard et tant quil vécut, Verdi garda pieusement la mémoire de son père adoptif et des bienfaits, en tout genre, ({uil avait reçus de lui. 11 le bénissait de l'avoir non pas instruit, mais plutôt, ce (jui vaut mieux encore, initié. Lorsque Barezzi fut sur le point de mourir. Verdi courut à son lit de mort. Il lui j<jua, lui chanta h' chœur admirable de Xabucco, la plainte des Hébreux captifs au bord du fleuve étranger, et les derniers sons que l'agonisant put entendre furent ceux du génie qu'autrefois il avait luimême éveillé.
Verdi venait d'avoir seize ans. Le maestro Provesi, qui lui donnait des leçons et qui dirigeait la Philharmonique de Busseto, sentit le moment venu de céder la place à son élève. Il le fit avec humilité. Organiste, chef d'orchestre, le lils de l'aubergiste de Roncole pouvait désormais donner libre cours à son improvisation.
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Il n'y manqua point. Musicien religieux et militaire avec la même abondance, jetant à tous les vents de la plaine lombarde les hymmes pieux et les pas redoublés, les valses, les mazurkas et les cantiques, l'église et la place de son village ne résonnaient plus que de ses accents. Sa jeunesse lui faisait du bruit, un bruit tumultueux, violent, souvent tri\ ial et comme à demi sauvage, mais où frémissait déjà la passion et la vie.
Bientôt, grâce toujours aux subsides de l'excellent Barezzi, qui dans son étrange commis ne voyait décidément plus un successeur, Verdi put se rendre à Milan. 11 y séjourna deux fois. La première (en 1832, à dix-neuf ans), il prit juste le temps de se faire refuser au Conservatoire et de recevoir les leçons du maestro Lavigna. La seconde fois, il eut l'occasion de conduire, et d'une manière qui fut remarquée, trois exécutions de la Création de Haydn. Durant ce double stage, laborieux, volontaire et se renfermant en luimême, il écoutait beaucoup et réflécbissait plus encore. Il écrivait tout ce qui lui passait par la tète. Et c'était un continuel, un tumultueux passage, pareil à celui d'une tempête sans relàcbe et sans lin. Ses amis de Busseto recevaient coup sur coup, c'est le cas de le dire, des morceaux rudes, violents, qu'ils faisaient jouer avec ardeur, avec enlbousiasme, comme Verdi les avait composés.
Revenu pour la seconde fois au village. Giuseppe y retrouvait sa jeune renommée et ses tidèles amours. Plus <jue jamais propbète en son humble pays, fêté
parloul, lui et ses œuvres. jus(|u'à vinjit lieues à la ronde, accueilli mieux aussi (jue jamais par la famille Barezzi, par toute la famille. Tannée 183o décida de son mariage et de sa carrière. Margherita serait la femme d'un musicien, et d'un musicien de théâtre. Il avait rapporté de Milan un livret dopera. Un beau matin, après l'avoir lu, relu des centaines de fois, comme depuis il lit toujours, il se mit, comme il disait aussi plus tard, à le « martyriser avec les notes », et ce fut Ohcrto, conte di San Boni/acio, représenté le 17 novembre 1889 à la Scala de Milan.
Ce ne fut pas grand'chose encore, ou du moins rien qui promit un maître.
C'était assez néanmoins pour faire plaisir à certains, peur à d'autres, car on trouva, le lendemain, ces mots tracés à la craie sur la porte du théâtre ; ]ade retfo, Satanas ! Assez enfin pour que, le lendemain aussi, l'imprésario INIerelli commandât à l'inconnu d'hier, au prix de quatre mille livres autrichiennes chacun, trois ouvrages nouveaux. Ils ne se firent pas longtemps attendre. Mais la fatalité fut encore plus prompte, et dans le destin de l'artiste le malheur devança le génie.
Le premier de ces trois opéras, Un giorno di régna, était bouffe, ou plutôt aurait dû l'être. De cruelles raisons ne le permirent point. L'année 1840, pour Verdi, fut maudite. Relevant d'une grave maladie, à peine se mettait-il au travail, que ses deux jeunes enfants tombaient malades à leur tour et mouraient. Presque
aussitôt les suivait leur mère. « Je restais seul, écrit-iJ alors. En moins de deux mois, trois «Hres bien-aimés avaient disparu pour jamais. Plus de famille et. dans l'angoisse horrible, pour tenir mes engagements, il me fallait écrire un opéra bouffe. » On devine comme il l'écrivit. Le chute en fut complète. L'artiste avait été trop à la peine pour qu'il pût être à l'honneur. Il revint à Busse to frappé, foudroyé dans son esprit comme dans son cœur. « Plus d'amour, partant plus de joie »; plus de travail même, ni de volonté. Durant toute une saison, do lautomne de 1840 à l'hiver suivant, l'intelligence et l'a me de Verdi dormirent un sommeil qui ressemblait à la mort.
Pourtant, l'heure vint de rompre cette espèce d'enchantement funèbre et Verdi reprit le chemin de Milan. La vie aussitôt l'y ressaisit malgré lui-même. 11 commença par se défendre. Sur les ruines de son art et de son bonheur, moins par hlclieté que par désespoir, il avait, lui aussi, juré le r/ran rifiuto. Mais la Providence n'agréa point son refus. Au mois de janvier 1841, un soir de neige, comme il errait par les rues de Milan, solitaire et farouche, l'imprésario Merelli, qui faisait bonne garde, rencontra le sombre promeneur. Amicalement il lui reprocha sa fuite, sa retraite, son silence, et finit par glisser dans sa poche, avant de le quitter, le manuscrit d'un libretto. C'était le poème, si l'on ose ainsi parler, de Nabucco, écrit par un certain Solera pour le musicien des Joyeuses commères de Windsor, Nic(daï, qui l'avait refusé.
Après quel(|iies semaines de lutte, la musicjue l'emporta sur la douleur. En trois mois, le jjrt'niicr oj)éra de Verdi, j'entends le premiei' qui compte, était achevé. Dès les répétitions, pour le personnel au moins du théâtre, le succès ne fit aucun doute. Solistes, choristes et jusqu'aux machinistes, en proie à je ne sais quelle lièvre, émus d'un IVisson vraiment nouveau, promettaient à l'auteur un triomphe. Celui-ci dépassa leurs promesses. Le maître devenu vieux, quand par hasard on avait raison de sa modestie, rappelait parfois Féclat et l'ardeur des premiers rayons de sa gloire. Il se revoyait, assis à l'orchestre, acclamé par une salle en délire, hattu par l'ouragan des hravos et des cris, enveloppé d'éclaij's, tel entin qu'il reparut tant de fois ensuite et (|ue Giacosa l'a montré dans son éloge funèbre : « essayant de raidir les fibres de son visage, pendant que tous les bras se tendaient vers lui et que se déchaînaient, violents comme des outrages, les hurlements de la multitude ».
Maintenant, si nous cherchons (jucl élément d'une telle nmsique provoqua tout de suite de telles explosions, nous reconnaîtrons aussitôt que ce fut la force. Au moment 011 parut Verdi, le Verdi deNabiicco, la musique italienne était en péril. Rossini lavait abandonnée. Bellini, mort depuis peu, l'avait attendrie, il est vrai, mais alanguie aussi, et d'une langueur que Donizetti n'aurait pas suffi sans doute à guérir. Verdi vint la ranimer, non sans quehjue rudesse, et la vie (juil lui rendit fut assez abondante, assez généreuse, pour la soutenir
pendant, cinquante ans et, cinquante ans après, pour la renouveler.
Si l'idéal dans larl n'était, suivant la formule de Taine, que la manifestation d'un caractère essentiel et dominant, on pourrait affirmer que la force a presque toujours été l'idéal de Verdi. Pour certains philosophes ou métaphysiciens, l'objet de la musique, et ce qu'elle a pour fonction d'exprimer, c'est beaucoup moins la nature ou la qualité du sentiment, que ce n'en est le degré, l'énergie, et, pour ainsi parler, l'élément dynamique. A l'appui de cette thèse, on ne saurait trouver d'exemple plus frappant que les premiers opéras de Verdi. « Je suis une force qui va », dit un héros de Victor Hugo, ce Hernani que bientôt Verdi fera chanter. La musique de Verdi commença par n'être guère autre chose; mais cette force va déjà si loin, si droit, si vite, que nous lui pardonnons, emportés et domptés par elle, sa violence, et, s'il le faut, sa brutalité.
L'Italie alors avait besoin de cette force; elle l'attendait. A la terre de beauté, devenue terre d'esclavage, son esclavage commençait à peser. Le génie étincelant de Rossini, celui de Bellini, mélancolique et frêle, avaient cessé de correspondre et de suffire à l'état des esprits et des âmes. Ce que l'Italie de 1840 espérait, exigeait de sa musique, ce n'était plus l'agrément ni la volupté, c'était l'action et la passion, le souflle héroïque, l'appel au combat et des promesses de liberté. Verdi lui donna tout cela. Si jamais on écrivait cette Histoire de l'énergie nationale en Italie que
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souhaitait Stendiial, Verdi mériterait d'y avoir son chapitre. Grand homme itah"(Mi, il l'a été de plus d'une manière. Sa musique, au dire de Rossini, portait un casque, et c'est du mot d'Othello à Desdémone : 0 ma Itelle guerrière ! que le peuple qu'elle venait afïVanchir aurait pu la saluer.
Nabucco, hien que cette abréviation du nom de Nabuchodonosor sente vaguement l'opérette, est un opéra très sérieux, tragique môme, et par surcroît biblique, ou qui devrait l'être. Opéra, disons-nous. Mais, quand on parle des premiers ouvrages de Verdi, voire de quelques-uns des suivants, il ne faut pas entendre par ce mot la représentation musicale d'une action logique et complète, encore moins de personnages, de caractères, observés et rendus juscjue dans le détail de la vérité et de la vie. Rien ne mantjue autant (|ue la suite et la tenue à ces inégales rapsodies, où se mêlent, comme au hasard de l'improvisation, le meilleur et le pire. ïl n'y a là que des morceaux, des fragments, ou des éclats (j'aime mieux des éclats); mais de quel(|ues-uns, après soixante-dix années, la vigueur ne s'est point affaiblie, et par leur promptitude, leur spontanéité, leur naturel, ils nous surprennent et nous frappent encore aujourd'hui. Dans Nahucco, de pareils traits ne sont pas rares. Dès les premières mesures de l'introduction, voici le contraste brusque, et qui restera toujours cher à Verdi, de la force au paroxvsme avec l'extrême douceur. Gà et là s'élève un de ces grands ensembles, un de ces édilices, ou })eut-être seulement de ces échafaudages sonores, que
jamais non plus le luaîlir ne se lassera de liàlir. D'ailleurs aucun souci du lieu ni du tt'iiii»s; en un sujel oriental et sacré, comparable à celui de la Irestjue et de la tragédie, rien (jui rappelle, il sen faut, V AtJialie de Kacine ou I7/c.'7/of/o/T de Raphaël. Peu de nolilesse et pour ainsi dire pas de style : la vie, et voilà tout, une vie extérieure, sommaire, mais la vie. Avec cela, des signes épars de sérieux trag^itiue et de vérité profonde ; quelque finesse même, certaines intentions, et dès le prélude, en un passage pseudo-classique, l'esquisse lé gère et comme furtive de ladmirable tableau qui domine et vaut tout rouvrage,le chœur des Hébreux prisonniers. Nous sommes ici comme au seuil du génie d'un grand artiste. D'ici nous en apercevons déjà les signes essentiels et les caractères permanents. Mélodique et vocale, ainsi ({u'elle est, ainsi qu'elle chante en ces pages, la musique de Verdi cessera quelque jour d'être seulement cela, mais elle sera cela toujours. Fidèlement italienne, pour forme et pour mode principal, elle aura jusqu'à le fin la voix, non l'orchestre, et la succession des notes plutôt que leur rencontre ou leur accord. Et cette forme, autant que toute autre, peut être excellente, ou médiocre, ou moins encore; signe de la vie ou du néant, elle peut l'être de la vérité ou du mensonge. Dans Iceuvre de Verdi sans doute, il v aura mélodie et mélodie. Il n'y aura pas de mélodie plus belle que cellf-ci. jtius Ixdle par la pureté comme par l'ampleur de s(tn cours, par 1 équilibre, l'eui-vlhmie des périodes ou des membres qui la composent, jiar l'esjii'il qui la soutien!, l'ordonne.
et fail il't'llt', au lit'U <ruii iiit'canisiiu' arliliciel, un organisme vi\ant. Enfin le senlinu'nt, ou ïrfhos, en est admirable : inlîniment triste, avec une noblesse, une sérénité infinie. On n'entend pas ici le cri Je la révolte et de la haine, mais le cantique des souvenirs et des regrets. Pour une fois, le sujet de la Bible est compris et même égalé, lllic sedimus et flevitnus. Le long des fleuves de Babylone, au murmure des harpes suspendues aux branches des saules et que la brise étrangère eftleure, on croit voir, entendre tout un peuple assis et pleurant. A cette grandiose élégie on reconnaît déjà le Verdi qui, ilans l'histoire de l'art italien, demeura si longtemps, jusqu'à son chef-d'œuvre suprême et contraire, le musicien de la douleur.
Dans la douleur de la nation captive, l'Italie reconnut sa douleur. Entre le génie de l'artiste et le sentiment national Nahucco marque la première rencontre. Une ilamme en jaillit, dont la patrie s'embrasa tout entière. Le feu dura plusieurs années, se nourrissant de chaque œuvre nouvelle, fût-ce la moindre, fût-ce la pire. Un an après le chœur des Hébreux de Nahucco, c'étaient les chœurs aussi des Lombardi alla prima Crociata (1843). En 184G, à Venise, un Attila qui n'aurait mérité, comme la tragédie cornélienne du même nom, ({ue le holà! de la fameuse épigramme, provoquait de bien autres exclamations. Chaque soir, ([uand revenaient ces deux vers :
Avrai lu riuiivei'so, Hesti 1 llalia a mo.
« Aurais-tu l'univers, que Tllalie ine reste ! », un cri formidable yrépondait : « A noi ! Vltalia a noi ! » A Rome, en 1849, aux ace en tvS du finale enlvalnanl (YEnia?ii : k A Carlo Quinto sia gloria e onor! « tout le parterre se levait d'un seul l)ond el s'écriait d'une seule voix : « A Pio A'ono sia gloria (' onor ! » tandis que pleuvaient sur la scène les drapeaux et les fleurs. Ainsi toute noble cause faisait en ce temps-là cette musi(iue sienne. Elle servait tous les droits, v compris ceux, les plus respectables et les plus saints de tous, que l'Italie, délivrée par elle, devait violer un jour.
Taine aurait vraiment pu constater ici l'accord entre l'œuvre, le moment et le milieu. Il n'est pas jusqu'au nom du maître, qui n'eût, comme ses mélodies, quelque chose de robuste et d'éclatant. Yerdi, cela sonne et cela monte. Et ce nom parla même aux yeux, comme cette musique aux oreilles et au cœur. On l'écrivait sur les murailles et, dans les cinq lettres qui le composent, ce n'était plus Ykrdi (ju'on lisait, mais J'ittorio Emanuele Jîe Z)'/talia ; c'était un signe, que l'oppresseur ne pouvait effacer ni proscrire, de ralliement, de révolte et de liberté.
Un an tout au plus après Nabucco. I Lombardi, sur le même théâtre, excitèrent le même entbousiasme, sans en être aussi dignes. Religieux et prêtant par surcroît aux allusions pali'iotiques, le sujet avait alarmé l'archevê(jue d'abord, ])uis le directeur de la police de Milan, Autrichiens tous les deux. L'entêtement de Verdi Unit par triompher de l'un et de l'autre, et bnu' brève oppo-
sillon lie st'r\il (juà rendre jjliis nerveuse l'attente publique et le succès plus retentissant.
A propos des Lombardi, un critique italien^ a dit avec raison des premières œuvres de Verdi : « Les sursauts violents etféliriles dont elles sontconslaniment secouées, les rythmes énergiques, l'instrumentation vigoureuse, je ne sais quoi d'àpre et de sauvage (|ui nous choque aujourd'hui, c'est justement tout cela (jui représentait au naturel et comme sur le vil l'état des esprits à cette époque. » Oui, parle rythme, par l'instrumentation, très souvent même par la qualité de la mélodie, la seconde partition est au-dessous de la précédente ; encore plus de banalité, parfois de grossièreté, s'y mêle avec une force juvénile et saine, plus de misère y succède à l'abondance et, plus nombreux, les vides, ou les trous, y sont aussi plus profonds. Une scène en particulier nous paraît un exemplaire typique de cet art et de ce style encore impur, mais d'où se dégagent et s'élèvent déjà quelques effluves de vie et de beauté.
Sur la rive du Jourdain, Giselda, héroïne chrétienne, a conduit, en soutenant ses pas, Oronte, un jeune infidèle, mortellement blessé dans les combats et qu'elle aime. « Ton amour est un crime ! » s'écrie, sortant de sa grotte, un ermite inattendu. Et voici (jue le guerrier païen, touché par la grâce, demande le baptême. Il le reçoit aussitôt, il en ressent déjà les effets, les délices, et désormais il ne respire, ne soupire plus que du
' Gino Monaldi.
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côté (lu ciel, où l'amanle, à la fois ravie et désolée, se réjouit dintroduire bientôt 1 amant et se désespère de ne pouvoir le suivre encore.
Très développée en musi(|ue. la scène est fort inégale. Elle commence par une introduction, je ne dirai pas symphonique, oh! non, mais instrumentale, et s'achève en trio. Le prélude est d'une amabilité, d'une frivolité toute rossinienne, aussi éloigné que possible, — au-dessous, fort au-dessous — du sujet et du lieu de l'action. Je crois (ju'on n'entendrait plus sans un sourire ce petit concerto. Mais la suite n'a rien de plaisant. Des accents vraiment sacrés et dignes de la circonstance, des harmonies (juasi lilurgicjues, accompagnent lellusion de l'eau sur le front du néopliyte. Accordons que dans les cantilènes du baptisé, des grâces un peu trop sentimentales, amoureuses peut-être, expriment ou tentent d'exprimer l'opération de la grâce. X'importe, il y a là bien de l'élégance mélodique, de l'émotion, de la tendresse, avec des soupirs d'extase. Telle réplique de la fiancée-marraine est charmante de vivacité, presque de coquetterie. Et voici que le sentiment s'exalte et s'ennoblit. Voici le Verdi véritable et vainqueur, l'élan dramatique et lyrique à la fois, le mouvement et la flamme, cette force enfin (|u'il faut subir, doii qu'elle vienne, où qu'elle nous emporte, et qui peut se comparei-, bonne ou mauvaise, à celle que les Italiens de la Renaissance appelaient la virtù.
Les cinq années (|ui suivirent / Lomhanli ajoutèrent plus à l'cjeuvré de Verdi qu'à sa renoniiiK-c A peine si,
des neuf opéras de celte période, autre chose est resté que trois ou (juatre noms. Noms d'ailleurs illustres : Hernani, Jeanne d'Arc, ou Macl)elli, mais ([ue la musique ne devait pas illustrer davantage.
Un critique italien assure qu'en 1847 ses compatriotes ne savaient prescjue rien de Shakespeare. Le Macbeth de Verdi, sur un livret misérahle, ne dut pas leur en ap})rendre grand'chose. La première rencontre du poète et du musicien ne fut (ju'une rapide entrevue, et encore 1 Pourtant quehjues traits au moins de lady Macheth n'ont point échappé (à l'instmct dramatique du maître. Le sujet, sinon le lihretto, l'avait passionné. La musi([ue, sa musique, ne lui fut jamais indilTérente. 11 écrivait à Barezzi : «Je vous dédie mon Macbeth, que j'aime entre tous mes opéras. »
Hàtons-nous, puisque aussi hien alors Verdi se hâtait lui-même. Le temps n'a pas épargné des œuvres où le temps n'eut point de part : / Masnadieri (les Brigands, d'après Schiller), // Corsaro, d'après Byron, et la Battafjlia d'i Legnano.
Tumultueux, houillonnant, le génie de Verdi a jeté sa première écume. Il va maintenant produire des œuvres moins troubles, sinon, de longtemps encore, exemptes de toute impureté. L'une des plus oubliées, Luisa Miller (1849), n'est pas lune des moins curieuses. Les signes y sont nombreux, et les présages, d'un sentiment aussi fort, souvent plus tendre, plus tempéré surtout que jadis, et, çà et là, d'un style tantôt ennobli et tantôt affiné. L'artiste y montre cette émotion familière,
intime, il y exprime cette faiijlesse et cette détresse féminine qui fera touchantes jusqu'aux larmes les meilleures pages de la Traviata. Luisa Miller annonce même par moments un plus lointain avenir. Certains passages du dernier acte ne sont pas dune forme moins libre, moins variée et moins sobre que ne seront les scènes linales à'O/ello. Récitatif ou mélodique, le trait, l'accent, y est aussi bref en môme temps qu'aussi siàr. Ici déjà le discours musical s'affranchit de la coupe régulière, en morceaux qui se succèdent et se ressemblent. Entre la déclamation et le chant il prend un tour plus naturel et plus souple, il suit un plus sinueux chemin. Pourtant le style ancien domine encore. Mais s'il descend parfois jusqu'à la banalité, peut-être plus bas, il se relève ailleurs et jusqu'aux cimes. Verdi, comme aucun autre, est l'homme de ces revanches et de ces surprises. Pour nous fondre ou nous fendre le cœur, il ne lui faut qu'un instant, moins qu'une page ou qu'une phrase même : un cri. J'en sais un, dans Luisa ^[iller, au moment où s'explique, trop tard pour sauver deux amants, un malentendu funeste à leur amour. Ce ci'i, soudain et déchirant, l'héro'ine le jette sur un seul mot : « Piangi! Pleure ! » Je ne crois pas que jamais un musicien de théâtre ait noté plus élo(iuemment que Verdi, le Verdi de Luisa Miller, celui de Rigoletlo, celui A'Ofello, ce mot ou ceux qui lui ressemblent : « Piangi, Pia/i/o, » tous ceux enlin qui signifient les pleurs.
Avec cette exclamation, qu'on pourrait apj)eler un raccourci pathéti(iue, il n'est j)as sans intérêt de com-
parer un véj'ilalik- chaiil, non plus une explosion, mais une effusion de douleur et d'amour. Se croyant trahi, comme Otello, Rodolfo souffre et désespère comme lui. Quand nous disons : comme lui, nous entendons seulement que la passion qui les agite l'un et l'autre est la même. Mais combien se ressemblent peu les plaintes ([u'à tous deux elle arrache ! (diang:eant, inégal et brisé, passant de la pure mélodie à la déclamation presque pure, soutenu, commenté par un orchestre auprès duquel celui-ci ne semble qu'une guitare, docile aux moindres détours et retours de la pensée, tel sera le discours musical du Maure. Au contraire, une simple cantilène, un « air )>, puisqu'il faut l'appeler par son nom, un air à peine accompagné, enferme ici en ses deux strophes régulières, en ses deux couplets identiques, la même soullrance et le même désespoir. Mais, pour y être ainsi retenue, la passion n'y est pas moins ardente. Le Verdi iVOtello touchera notre sensibilité par d'autres moyens, plus complexes et plus divers, mais d'une touclu' (jui n'aura ni plus de force ni plus de profondeur.
Ari'ètons-nous ici devant un admirable type de mélodie italienne, et, plus simplement, de mélodie. « Quando le sers, al placido Cliiaror d'un ciel stellato. » En me rappelant ces paroles, un grand artiste de là-bas m'écrivait un jour : « Ah ! si tu savais ce que cette cantilène divine éveille d'échos et d'extases dans l'àme italienne et surtout dans l'àme de qui l'a chantée depuis sa plus tendre jeunesse! Si tu savais! » Puis, me citant
notre Jean-Jacques. Boilo continuait ainsi : «(hi dit (jue jadis il fut défendu sous [iciue de mort de jouer le ranz des vaches dans les troupes des Suisses qui combattaient sur la terre étrangère, parce que ce chant faisait fondre en larmes, déserter ou mourir ceux qui lentendaient, tant il excitait en eux le désir de revoir leur pavs. » Et la lettre s'achevait sur ce nostalgique soupir : « Jeunesse! patrie! amour! hélas! hélas! »
Peut-être n'est-il pas besoin d'avoir, ou de se faire « l'àme italienne ». pour goûter la beauté, mélancolique et passionnée, d'un tel chant. Un chant ! Cv n"est en effet rien d'autre : une ligne, un hl de sons : mais un lîl de perles, et choisies, n'eut jamais plus de pureté. Musiciens d'aujourd'hui Je parle de ceux qui nous font noti'e musique et de nous, qui Técoutons), il est temps d'y song-er et d'y piendre garde. Pour la beauté des notes réunies, combinées, quelquefois en dépit d'elles-mêmes, nous oublions trop, et depuis trop longtemps, la beauté des notes successives. 11 est juste de la rappeler. Grand mélodiste, Verdi sans doute n'a pas été cela toujours, mais il a été souvent, surtout cela. Le meilleur, et l'on peut vraiment dire le plus clair de son génie, a consisté dans la suite des sons. Rien de plus simple, de plus uni, de plus égal, (jue la façon dont ils se suivent dans la cantilène de Litisa Miller. Formée de notes peu nombreuses et voisines, elle se développe et se meut, sans écart, dans un petit espace. Un grand amour, une gi'ande douleur v est pourtant contenue. La mélodie, et la mélodie voc;de. voilà le imnle. la catégorie de l'idéal
sonore, où nous allons ^oir, encore longlenips, se rapl)orler — je ne suis pas de ceux qui disent : se réduire — la nature ou l'essence de la musi(jue de Verdi. Elément unique des premières partitions du maître, elle va faire encore la force, la vertu souveraine de celles qui suivent, de trois d'entre elles surtout, les plus populaires, qui se tiennent de près et qu'on pourrait appeler centrales : Rigoletto, le Trovatorc et la Trcwiata. Moins inégale, active avec plus de suite et de discernement, plus disciplinée et mieux répartie, cette force ne se gardera sans doute pas de l'excès. Elle ne produira pas de sitôt des œuvres homogènes et totales, encore moins des organismes ingénieux et subtils ; mais, autant que des actions violentes et brèves, elle saura créer, d'un seul coup et d'une seule pièce, des êtres simples, robustes et vivants.