Folchetto est le pseudonyme littéraire de M- Caponi
avait donc accompli, ou était près d'accomplir ses vingt ans.
Le règlement qui était alors en vigueur au Conservatoire prescrivait: de neuf à quatorze ans d'âge, 1 -admission, et, à vingt ans, la sortie. « La demande de Verdi datant donc de 1833, comme l'écrivent tous les biographes (dit M. Biaggi dans le journal la Nazione, n° 49, du 18 février dernier), le refus ne saurait être attribué à autre chose qu'aux prescriptions du règlement. C'est pour cette raison que nous ne croyons pas que Verdi ait fait cette demande. »
Le brave et modeste maestro Basily, outre qu'il était très savant, de haut et noble esprit, était toujours juste et bienveillant (« nous en appelons à tous ceux qui l'ont connu », dit M. Biaggi), et je fais des vœux pour que le digne Folchetto fasse en sorte que l'illustre Verdi, avec deux paroles, daigne faire justice de cette sotte et odieuse imputation.
Excusez ma témérité et, au nom de l'équité, veuillez ne pas oublier ma prière et me croire, etc., etc.
B. Pahavicini.
Le destinataire de cette lettre crut ne pouvoir mieux faire que de la communiquer à Verdi, en le priant de trancher la question qui divisait ses biographes. Le maître répondit aussitôt par la seconde lettre que voici :
Busselo Sant'Agata, 13 octobre 1880.
Très cher Caponi,
Ce n'est pas en 1833, mais en 1832, au mois de juin (je n'avais pas encore accompli dix-neuf ans), que je fis une demande par écrit dans le but d'être admis comme élève payant au Conservatoire de Milan. De plus, je subis une sorte d'examen au Conservatoire en présentant quelques-unes de mes compositions et en jouant un morceau de piano devant Basily, Piantanida, Angeleri et autres, et aussi le vieux Rolla, auquel j'étais recommandé par mon maître de Busseto, Ferdinando Provesi. Environ huit jours après, je me rendis chez Rolla, qui me dit : Ne pensez plus au Conservatoire : choisissez un maître en ville : je vous conseille Lavigna ou Negri.
Je ne sus rien de plus du Conservatoire. Personne ne répondit à ma demande. Personne, ni avant, ni après l'examen, ne me parla du règlement. Et je ne sais rien du jugement de Basily rapporté par Fétis.
Voilà tout.
Je vous écris en hâte, et brièvement, parce que vous êtes pressé. Je vous ai pourtant dit tout ce que je sais.
Ma femme vous remercie et vous salue, et je vous serre affectueusement les mains .
Votre
G. Verdi.
Il résulte de cette lettre que, si Verdi ne reçut pas de Basily un refus péremptoire en réponse à sa demande d'admission au Conservatoire, ce refus n'en fut pas moins réel, puisque- sa demande n'aboutit à aucun résultat, en dépit de l'examen qu'on lui avait fait subir.
Toutefois, ainsi repoussé de la grande école à laquelle il eût été heureux d'appartenir, il ne perdit point courage, et songea à choisir un maître qui pût le guider dans le bon chemin et terminer son éducation. Ayant fait connaître à son hôte Seletti, qui l'avait pris en vive affection, le conseil que lui avait donné Rolla de s'adresser à Lavigna ou à Negri, Seletti l'engagea fortement à aller trouver le premier de ces deux maîtres. Le compositeur Vincenzo Lavigna, ancien élève du Conservatoire de Naples, remplissait, à cette époque, les fonctions de maestro al cembalo au théâtre de la Scala1.
1. Il y a quelques années, un journal de musique français, s'occupant, dans le premier numéro de sa publication, des commencements de Verdi, de son arrivée à Milan et de la connaissance qu'il fit en cette ville de Lavigna, traduisit singulièrement ces mots : inaeslro al cembalo, qui caractérisent les fonctions remplies par cet artiste distingué, et fit de Lavigna un professeur de cymbales au théâtre de la Scala ! Or tout le monde sait que le mot italien cembalo, s'il signifie cymbale,
Musicien exercé, harmoniste habile, il était âgé de cinquante et quelques années, et s'était fait connaître par un certain nombre d'ouvrages dramatiques, dont quelques-uns avaient obtenu de réels succès : la Muta per amore, Vldolo di se siesso, Vlmpostora avvilito, Coriohno, Di posta in posta, Zairaf etc.
Verdi s'adressa donc à lui, en lui montrant les mêmes compositions qu'il avait montrées à Basil y. Après avoir examiné ces essais, Lavigna consentit volontiers à donner ses soins au jeune artiste qui venait les solliciter, et il n'eut pas à s'en repentir ; car les progrès de celui-ci furent rapides et firent honneur à l'enseignement du maître. Barezzi, dont la sollicitude ne se fatiguait pas un instant et qui de loin veillait sur son protégé, en recueillit les preuves directes. S'étant rendu un jour à Milan pour se renseigner à son sujet, et étant allé rendre visite à Lavigna pour lui demander ce qu'il pensait de son élève, le professeur se montra enchanté et lui répondit : — « Giuseppe est un brave jeune homme, sage,
est aussi l'ancien nom du piano, et que le maestro al cembalo est l'artiste qui remplit les fonctions de directeur de la musique et de chef d'orchestre dans les théâtres lyriques.
studieux, d'une grande intelligence; un jour viendra où il me fera grand honneur, ainsi qu'à sa pairie. »
Lavigna avait réellement confiance dans le talent de son élève. Une anecdote le prouvera, anecdote qui tourne un peu à la confusion de Basily et du peu de perspicacité dont il avait fait preuve à l'égard de Verdi.
Verdi passait chez son maître presque toutes Jes soirées que celui-ci ne passait pas lui-même à la Scala, et, parmi les artistes qui venaient souvent rendre visite à Lavigna, se trouvait justement Basily. Un soir que le hasard les avait réunis seuls tous trois, les deux maestri s'entretenaient du résultat déplorable que venait de produire un concours pour l'emploi de maître de chapelle et d'organiste de l'église San-Giovanni de Monza. Des vingt-huit jeunes artistes qui avaient pris part à ce concours, pas un n'avait su développer correctement le sujet proposé par Basily et en tirer la fugue exigée. Lavigna, non sans un peu de malice, se mit à dire à son ami :
— C'est vraiment un fait extraordinaire. Tiens, regarde Verdi, qui étudie la fugue depuis environ deux ans; eh bien, je gagerais
qu'il eût fait mieux que tes vingt-huit concurrents...
— Vraiment? répliqua Basily d'un ton un peu dépité.
— Certainement. Te rappelles-tu ton sujet? oui, n'est-ce pas? eh bien, écris-le.
Basily écrivit, et Lavigna, donnant le thème à Verdi, lui dit :
— Mets-toi là, à cette table, et travaille un peu ce sujet.
Puis les deux amis reprirent leur conversation, jusqu'au moment où Verdi, s'approchant, dit simplement :
— Voilà qui est fait.
Basily prit le papier et l'examina, donnant des signes d'étonnement à mesure qu'il lisait. Arrivé à la fin, il ne put faire autrement que de complimenter Verdi sur son travail. Il lui dit ensuite, en manière d'observation :
— Mais comment se fait-il que vous ayez écrit un double canon sur mon sujet?
— C'est que — lui répondit le jeune homme, qui sans doute avait toujours sur le cœur l'accueil qui lui avait été fait au Conservatoire — c'est que je Vax trouvé un peu maigre, et que fai voulu l'orner.
Basily se mordit les lèvres, et ne souilla mot. — Il faut ajouter que, par la suite, dans les promenades que tous trois faisaient souvent le soir, Lavigna et son élève allant reconduire au Conservatoire Basily, qui était très peureux, jamais aucune allusion ne fut faite par Verdi au refus qu'il avait essuyé de la part de celui-ci.
Nous touchons à l'époque où le jeune artiste commençait à se faire connaître, et surtout à se faire apprécier des musiciens. Une aventure dont il fut le héros, et qui l'amena à diriger avec un très grand succès l'exécution de la Création, l'oratorio célèbre d'Haydn, le démontre suffisamment. On trouvera plus loin le récit de ce petit événement, récit très curieux, fait par Verdi lui-même. Je n'en dirai donc rien ici. Mais je remarquerai que c'est à ce moment aussi qu'il commença sérieusement à composer et à écrire considérablement. De cette époque datent plusieurs morceaux de piano, des marches, des ouvertures, des sérénades, diverses cantates, des mélodies vocales, et même un Stahat Mater et quelques autres compositions religieuses. Rien de tout cela n'a
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été publié, mais quelques-uns de ces morceaux pourtant ont leur histoire : la plupart des marches élaient écrites pour la Société philharmonique deBusseto, à qui elles élaient adressées pour être exécutées aux processions de la Fête-Dieu et du Vendredi-Saint, et l'une d'elles, contenant une partie importante de trompette à clefs (instrument dont l'invention était toute récente et dont jouait très habilement Orlando Barezzi, le frère du bienfaiteur de Verdi), servit plus tard à établir la marche funèbre de Nabucco; quant aux ouvertures, elles furent exécutées au théâtre de la Scala, dans les soirées données au profit du Pio Jstituto teatrale ; enfin, certains fragments de ces productions de jeunesse ont été utilisés par l'auteur dans deux de ses premières partitions dramatiques, Nabucco et i Lombarde.
\. Verdi n'avait pis quinze ans lorsqu'il écrivit, pour la Société philharmonique deBusseto, qui la conserve encore, sa première ouverture. El'e fut exécutée à Pâques 1828. Quelques marches militaires furent composées par lui, à la même époque, pour la bande municipale de Busscto, dont il faisait d'ailleurs partie... en qualité de grosse caisse.
Ici se place l'un des incidents les plus singuliers et les plus ignorés de la jeunesse de Verdi. M. Ercole Gavalli est, à ma connaissance, le seul qui l'ait raconté, et, comme il l'a fait avec un luxe de détails extrêmement curieux, je vais traduire littéralement le passage de son intéressant travail, en le faisant suivre de quelques renseignements nouveaux et absolument inconnus.
En 1833, Giovanni Provesi mourut, à l'âge avancé de soixante et dix ans. Le Conseil du Mont-cle-Piété dcBusseto et tous ceux qui avaient contribué au perfectionnement de l'éducation de Verdi l'avaient fait dans
ce but, que, à la mort de Provesi, il deviendrait son successeur, soit comme maître de chapelle et organiste de la collégiale, soit comme directeur en chef de la Société philharmonique. Verdi fut très sensible à la triste nouvelle de la mort de Provesi; il pleura celui qui lui avait enseigné les premiers éléments de l'art, celui qui lui avait ouvert la voie de la grandeur et de In gloire, et, quoiqu'il se crût appelé à une mission plus haute, il voulut tenir les engagements qu'il avait pris envers ses bienfaiteurs et revint à Busseto pour succéder à son maître. La nomination de maître de chapelle et organiste dépendait du Conseil de fabrique de la collégiale, composé pour la plus grande partie de prêtres et de marguilliers, et le clergé n'était nullement favorable à Verdi, qu'il appelait le maestrino à la mode, n'ayant étudié que la musique profane et la musique de théâtre, et cherchait un maître plus expert dans l'art de l'àpre et monotone chant grégorien... En concurrence avec Verdi se présentait Giovanni Ferrari, à peine médiocre organiste, mais qui était recommandé par deux évêques ; grâce à ses lettres de recommandation, le Ferrari fut donc bien accueilli par le Conseil, qui le favorisa de ses votes, et l'élève de Provesi et de Lavigna, pour qui le pays avait fait tant de sacrifices, se vit repoussé. A l'annonce de ce fait, la Société philharmonique, qui aimait et estimait celui-ci, en qui elle avait reconnu un mérite extraordinaire, cette même Société qui, depuis tant d'années, avait l'habitude d'accompagner
en musique les messes et les hymnes, entra en fureur, se rendit à l'église, y mit tout sens dessus dessous et emporta toute la musique qui lui appartenait. Ce fut, dans ce pays qui, auparavant, donnai!, aux autres l'exemple de la concorde, le signal d'une guerre civile qui dura plusieurs années.
L'art de Basile travailla avec ardeur ; ni calomnies ni mensonges ne furent épargnés ; le pays se divisa en deux partis, les verdiens et les ferrariens, dont le premier était commandé par Barezzi et la Société philharmonique et secondé par toute la population honnête et intelligente, tandis que le second se composait du curé, du clergé et de tous les dévots de* la ville. Le parti clérical entre soi riait et se réjouissait, et était bien content de faire revivre encore une fois les rivalités du moyen âge et d'avoir transformé le meilleur pays en rendez-vous de Guelfes et cle Gibelins.
De ces discordes naquirent des injures, des insultes, des satires, des rixes de tout genre, qui donnèrent lieu à des emprisonnements, des persécutions et autres ennuis ; divers décrets vinrent interdire à la Société philharmonique toute espèce de réunions, et ces décrets furent rendus à l'instigation du clergé1.
1 . Ce fut, à vrai dire, une reprise d'hostilités, et non point le commencement d'une guerre; car la situation était déjà très tondue du vivant de Provesi. Celui-ci, quoique au service du clergé, n'en était point l'ami ; car, à l'aide d'écrits satiriques de tout genre, il ne cessait de taquiner les prêtres, et particutiè-
Au milieu de ces scènes, qui durèrent des années, Verdi, qui avait la conscience de sa valeur, qui aspirait déjà après la brillante et lumineuse carrière qu'il devait parcourir, et qui sentait que Busscto ne devait pas être sa tombe, Verdi, bien que le plus intéressé et le plus offensé dans toute cette affaire, se tenait à l'écart avec toute la prudence possible, s'appliquant à ses études et préparant les matériaux, des œuvres qui, d'une si profonde obscurité, devaient un jour l'élever à tant de grandeur. Malgré tout, la Société philharmonique continuait toujours à subsister sous la protection
rement un certain chanoine nommé Pietro Seletti, qui enseignait le latin à VerJi, et qui était aussi musicien et jouait du violon. Seletti, pour se venger des brocards de Provesi, conseillait toujours à Verdi d'abandonner l'étude de la musique.
— « A quoi cela te servira-t-il? lui disait-il. Tu as du talent pour le latin; tu ferais bien mieux d'embrasser l'état ecclésiastique. A quoi parviendras-tu avec la musique? Tu ne pourras seulement jamais devenir organiste à Busseto. Jamais... »
A quelques jours de là, il y avait messe chantée dans l'église des éooles, et cette messe devait être accompagnée à l'orgue. Mais l'organiste, unmommé Sancini, n'arrivait pas; les écoliers s'impatientaient; un d'eux s'en va trouver alors Seletti, et le prie d'engager Verdi à remplacer l'absent. Le prêtre, curieux de voir comment l'enfant s'en tirerait, envoie demander l'autorisation au censeur, qui raccorde. Voilà donc Verdi assis devant cet orgue de Busseto, dont Seletti lui-même l'avait déclaré indigne, se laissant aller à son inspiration, et produisant une sensation profonde. La messe terminée, Seletti l'appela pour lui demander quelle musique il avait jouée. Verdi répondit timidement qu'il avait simplement suivi sa fantaisie.
— « Bravo! bravissimo, lui dit Seletti ; continue d'étudier la musique, tu as raison, et désormais tu peux être sûr que je ne te dirai pas un mot pour t'en détourner. »
de Barezzi, et Verdi continuait d'en être \r directeur en remplacement de Provesi.
Avant tous ces faits, et alors que le calme et l'accord n'avaient pas encore cessé de régner, le Conseil municipal de Busseto accordait une rétribution de trois cents lires (francs) au maître de chapelle de la collégiale, afin qu'il enseignât gratuitement la musique à ceux qui aspiraient à faire partie de la Société philharmonique. La municipalité fit justice en attribuant ce subside non à Ferrari, mais à Verdi, qui accepta, dans le but de donner un témoignage de gratitude au pays qui avait tant fait pour lui ; il fut établi en même temps que Verdi resterait pendant trois années maestro communal avec ladite rétribution de trois cents lires, et cet acte de désintéressement honore hautement le grand maître.
A cette époque, Barezzi, qui considérait Verdi comme son fils, le logeait dans sa propre maison. Barezzi était père d'une bonne et nombreuse famille; Marguerite, la première de ses filles, était belle, avenante, spirituelle ; vivre ensemble, s'aimer, s'entendre, fut l'affaire d'un instant. Marguerite s'éprit de ce jeune homme bien fait, sage et studieux, et dont elle pressentait le brillant avenir : le jeune homme s'éprit de Marguerite, l'aimable fille de son bienfaiteur ; tout devait se réunir, tout devait concourir à la réussite de leurs projets ; Verdi fit demander à Barezzi la main cle sa fille ; cet homme généreux répondit qu'il ne refuserait jamais sa main à un brave jeune homme comme Verdi, que. s'il
n'avait point de fortune, il avait un talent et une intelligence qui valaient plus que tous les patri moines, — et il ne se trompait pas!
En 1835, le mariage se célébra, la Société philharmonique tout entière y assista, et ce fut une véritable soirée de joie et d'émotion pour Verdi, qui put voir le grand pas qu'il avait fait vers l'avenir qui l'attendait. Né pauvre et sans fortune, il était déjà arrivé à l'âge de vingt-trois ans. à être compositeur, et il épousai! la fille d'une famille riche et estimée.
Une lois l'empli l'engagement qu'il avait contracté avec la municipalité de Busseto, une fois écoulées les trois années pendant lesquelles il devait donner ses soins à la Société philharmonique, années qu'il 'employa pour lui en études sévères et assidues, ii ne pouvait plus rester à Busseto avec un traitement annuel de trois cents lires. \\ abandonna donc la terre natale pour se rendre à Milan avec sa famille ; car Marguerite l'avait déjà rendu père de deux enfants.
Je vais maintenant retourner un peu en arrière, et, à l'aide de renseignements particuliers, compléter le petit récit qu'on vient de lire.
Pendant les trois années que Verdi passa comme maestro di musica del comune e Montedi-Pietà di Busseto, — c'était son titre officiel — on lui assura, avec les trois cents francs du
municipe, la rétribution du Mont-de-Piété et les souscriptions de quelques particuliers, un traitement de tous points égal à celui que recevait Ferrari, le favori du clergé. Il y avait alors à Busseto, comme podestat (maire), un homme sans instruction, sans culture, mais probe, intègre, bon administrateur, doué d'un caractère énergique, et qui était l'antagoniste du prévôt du chapitre de l'église. L'appui de cet honnête citoyen ne manqua pas un instant à Barezzi comme président de la Société philharmonique, non plus qu'au jeune Verdi comme maestro de la commune, et c'est grâce à lui que la lutte engagée put se poursuivre avec tant d'ardeur et de succès. Cette lutte offrait parfois le caractère le plus singulier.
Comme maître de musique de la commune, Verdi composait des marches pour la banda (musique municipale), et presque chaque dimanche, après vêpres, on exécutait ces morceaux sur la place publique de Busseto, au grand contentement de la population, qui était fière de son maestro et l'avait en adoration. Comme maître de musique du Monte-di-Pietà, il écrivait des messes, des vêpres, des saluts, il instruisait ses chanteurs, ses musiciens, et
Ton trouvait le moyen de lui faire exécuter aussi ses compositions, en dépit de son rival et du clergé qui prétendait le persécuter. C'est ainsi qu'on célébrait le mois de Marie, avec sa musique, dans une petite chapelle appelée la Madonina rossa, chapelle qui était complètement indépendante du prévôt de la collégiale, parce qu'elle appartenait aux moines franciscains, sur lesquels celui-ci n'exerçait aucune juridiction ecclésiastique ; c'est là qu'on exécutait le dimanche les saluts du jeune compositeur; après quoi, la banda se faisait entendre ; il arrir vait même qu'à l'issue de la musique on tirait sur la place un feu d'artifice. D'autre part, l'église du couvent des Franciscains, monument d'un beau gothique, qui appartient aujourd'hui à la famille Pallavicini, servait à l'exécution des messes et des autres œuvres importantes ; et, lorsque Verdi allait jouer l'orgue dans cette église et qu'il y faisait* entendre ses compositions, la cathédrale du prévôt de Busseto devenait déserte, tous les fidèles allant assister à la messe et au salut chez les Franciscains, qui, en opposition avec le clergé de la ville, tenaient énergiquement pour le protégé de Barezzi. Sous ce rapport,
SA VIE ET SES OEUVRES 4i>
les succès de Verdi étaient tels, qu'on se l'arrachait de tous côtés, et que les petites villes et villages des environs de Busseto, tels que Soragna, Monticelli, Castelarquato, Lugagnano, etc., voulaient en jouir chacun à son tour. Tantôt d'un point, tantôt de l'autre, on envoyait donc chercher parfois, le dimanche, dans des omnibus, Verdi, ses chanteurs, ses musiciens, et on les transportait dans le pays favorisé, où l'on exécutait la messe, les vêpres, où la bande se faisait entendre, et où la musique accompagnait la procession. La foule alors accourait de toutes parts, l'affluence était énorme, l'expansion générale, le succès inouï, et je laisse à penser si ces populations en fête, peu habituées à de semblables cérémonies, joyeuses d'une telle faveur, enivrées de soleil, faisaient accueil au jeune maestro et à tous ceux qui l'accompagnaient.
Enfin, Verdi n'oubliait pas qu'il était aussi directeur de la Société philharmonique. C'était lui, tout naturellement, qui organisait et dirigeait les concerts de cette Société, concerts qui se donnaient dans un vaste salon, chez Barezzi (et ensuite, quand le jeune maître fut marié, chez lui-même, dans le palais Rusca). Les
séances étaient vocales et instrumentales, et Verdi n'y brillait pas seulement comme compositeur et comme chef d'orchestre, mais aussi comme virtuose. Il était dus cette époque excellent pianiste, et jouait d'ordinaire deux ou trois morceaux brillants, qui généralement étaient puisés par lui dans le répertoire de Hummel et de Kalkbrenner; mais l'un des morceaux qui lui valaient Je plus de succès était un arrangement de l'ouverture de Guillaume Tell, l'ait par lui-même et qu'il exécutait avec une étonnante maestria sur ce fameux piano de Fritz, de Vienne, dont Barezzi lui avait permis l'usage naguère et qui était presque devenu sien fc.
J'ai dit plus haut que c'est en quelque sorte à ce piano qu'il dut de faire la connaissance delà jeune Marguerite Barezrzi, qu'il rencontrait parfois lorsqu'il allait travailler. Cette jeune personne fit, dès qu'il la connut, impression sur son esprit et sur son cœur.
1 . Ce piano, qui plus tard accompagna Verdi à Milan et sur lequel il composa la plupart de ses opéras, dort aujourd'hui à Sant'Agata, en compagnie de l'épinette réparée par Cavaletti. Il est maintenant hors de service, et son maître l'a remplacé, tant à la campagne qu'à Gènes, où il habite souvent, par un excellent Érard.
Bonne musicienne, elle avait commence par prendre des leçons de chant avec Provesi, puis elle avait étudié le piano, dont elle jouait assez bien. Pendant les vacances que, chaque année, lui donnait Lavigna, Verdi retournait à Busseto, chez son vieil ami et protecteur ; c'est alors qu'il revit Marguerite, que les deux jeunes gens commencèrent à faire ensemble de la musique, à jouer des morceaux à quatre mains, et que l'affection qui s'était en quelque sorte ébauchée plusieurs années auparavant devint chaque jour plus étroite et plus vive. On a vu, par le récit de M. Cavalli, comment cette union de deux jeunes cœurs finit par aboutir à un mariage. C'est peu de temps après que Verdi reçut, à Busseto, la nouvelle de la mort de Lavigna. Il chérissait cet excellent maître, qui avait été bon pour lui et envers lequel il se croyait justement tenu à de la reconnaissance ; il fut navré de l'annonce de sa mort, et le pleura à chaudes larmes.
C'est vers cette époque que, ayant rempli toutes les conditions de son contrat avec la municipalité de Busseto, il se considéra comme libre et songea à retourner à Milan, où il se rendit en effet avec sa femme et les deux enfants qu'il en avait déjà.
De retour à Milan, Verdi neut plus qu'un but, qu'un objectif : le théâtre. Il était possédé du démon de la scène, et l'on peut reconnaître aujourd'hui qu'il ne se trompait pas sur la nature de ses aspirations. Il fit la connaissance d'un jeune poète âgé de dix-neuf ans, et qui, à peine entrant dans la vie, venait de débuter avec un très grand succès en publiant un petit volume de vers : Miei Primi Canti, dont la rare valeur avait arraché aux Italiens cette exclamation : Abbiamo un poeta ! Cet écrivain adolescent, qui avait nom Temistocle Solera, songeait, de son côté, à se produire au théâtre comme librettiste. Les deux jeunes
gens furent, à première vue, pris d'une vive affection l'un pour l'autre, et leur amitié ne se démentit jamais. C'est de leur collaboration que- naquit l'ouvrage qui servit de début à Verdi, et que celui-ci eut la chance de voir représenter à la Scala, l'une des quatre grandes scènes lyriques de l'Italie.
La fortune avait d'ailleurs servi Verdi d'une façon particulière en l'associant, dès ses premiers pas, à un artiste comme Solera. Celuici, en effet, n'était pas seulement un poète distingué, mais déjà, malgré son jeune âge, un excellent musicien. Ce qui le prouve, c'est que, huit jours après la représentation de leur première œuvre, il faisait exécuter, sur ce même théâtre de la Scala, un hymne intitulé la Mélodie, dont il avait écrit à la fois les paroles et la musique, et qui fut bien accueilli, et que, l'année suivante, il y fit jouer un opéra sérieux, Ildegonda, dont il était aussi le poète et le compositeur, et qui ne fut pas reçu avec moins de faveur1. Plus tard, et sans préju-
1. Au sujet de cet ouvrage de Solera, je puis rapporter un fait assez singulier.
Au moment de la représentation d'Ildegonda, alors que cet ouvrage était prêt à être offert au public, il n'avait pas écrit son ouverture, et sans doute ne se sentait pas en veine d'inspt-
dice des poèmes qu'il confia à divers compositeurs, il fit représenter encore d'autres ouvrages dont il était l'auteur unique : il Contadino (F Agliate (Milan), la Fanciulla di Castelguelfo (Modène), Genio e Sventura (Padoue), la Sorella di Pelagio (Madrid), etc. On conçoit tout l'avantage qu'un jeune compositeur comme Verdi devait tirer d'une telle collaboration *.
Mais, ici, je vais laisser Verdi lui-même raconter ses débuts. Aucun récit ne saurait être plus intéressant ni plus exact, puisque ce que l'on va lire est comme un fragment d'autobiographie. Le lecteur voudra bien seulement se reporter à quelques années en arrière, c'est-
ration. Il vient un jour chez son ami Verdi, tourne et retourne certains papiers avec une apparente négligence, et enfin met la main sur une des nombreuses ouvertures que le jeune maître avait écrites pour la Société philharmonique de Busseto. Sans mot dire, il s'empare de cette ouverture, l'emporte avec lui, et court aussitôt auprès du chef de copie de la Scala pour en faire transcrire les parties et la faire mettre en tête de sa partition. Celui-ci, reconnaissant récriture, lui dit : « Mais c'est l'écriture de Verdi, cela ! — Oui, oui, réplique Solera; ça ne fuit rien ; allez toujours. »
Et le lendemain, à la représentation, Verdi, stupéfait, reconnaissait son ouverture dans celle d'Ildegonda.
1. Après une existence singulièrement agitée et aventureuse, Solera mourut, pauvre et oublié, vers 1878. Les hasards d'une vie étrange l'avaient conduit en Espagne, où il avait occupé une position importante, puis en Egypte, où il était devenu chef de la police du vice-roi, enfin à Paris, où il s'était fait marchand d'antiquités...
à-dire à l'époque du premier séjour de Verdi à Milan ; il peut être assuré qu'il n'y perdra rien1.
Vers 1833 ou 1834, il existait à Milan une
société philharmonique, composée de bons éléments musicaux 2 ; elle était dirigée par un maestro nommé Masini, qui, s'il ne brillait pas par beaucoup de savoir, avait du moins de la patience et de la ténacité, c'està-dire les qualités nécessaires pour une société d'amateurs. On organisait alors, au théâtre Philodramatique, l'exécution d'un oratorio d'Haydn, la Création ; mon maître, Lavigna, me demanda si, pour mon instruction, je voulais assister aux répétitions ; ce que j'acceptai avec plaisir.
Personne ne faisait attention au petit jeune homme qui s'était- modestement assis dans un coin obscur. Trois maestri, Perelli, Bonoldi et Almasio, dirigeaient les répétitions ; mais voici qu'un beau jour, par une
1. C'est M. Ricordi, l'éditeur, l'admirateur et l'ami dévoué de Verdi, qui, il y a peu d'années, dans un entretien intime, a eu l'heureuse chance de recueillir ces renseignements pleins d'intérêt de la bouche même du maître; il les a ensuite en quelque sorte sténographiés, et c'est ainsi qu'ils ont pu être livrés au public.
2. C'était une réunion de riches amateurs, de dilettantes, qui avait pris le nom de Società Filodrammatica, et qui avait à sa tête plusieurs grands personnages, tels que le comte Renato Borromeo, qui en était le président, le duc Visconti, le comte Pompeo Belgiojoso, etc. Chaque vendredi d'hiver, elle donnait une grande séance artistique dans la salle du théâtre Philodramatique, qui lui appartenait.
singulière coïncidence, tous trois manquèrent à la fois. Les assistants s'impatientaient, quand le maestro Masini, qui ne se sentait pas capable de s'asseoir au piano et d'accompagner sur la partition, se tourna vers moi pour me prier de servir d'accompagnateur, me disant, peu confiant qu'il était peut-être dans l'habileté d'un jeune artiste inconnu : « Jl suffit d'accompagner simplement avec la basse. »
J'étais alors tout frais émoulu de mes études, et certes je ne me trouvais pas embarrassé devant une partition d'orchestre. J'acceplai. et j<i me mis au piano pour commencer la répétition. Je me rappelle très bien quelques sourires ironiques de certains amateurs, et il paraît que ma physionomie juvénile, que ma personne maigre et mon costume modeste n'étaient pas de nature à inspirer une grande confiance.
Quoi qu'il en soit, on commença à répéter, et peu àpeu, m'échauffant et m'excitant moi-même, non seulement je ne me bornai pas à accompagner, mais je commençai à diriger avec la main droite, jouant avec la main gauche seule. Lorsque la répétition fut terminée, je reçus de tous côtés des compliments et des félicitations, et particulièrement du comte Pompeo Belgiojoso et du comte Renato Borromco.
A la suite de cet incident, soit que les trois maestri dont j'ai parlé eussent trop d'occupation pour continuer à se charger de ce travail, soit pour d'autres raisons, on finit par me confier entièrement la direction du concert; l'exécution publique en eut lieu avec un tel succès, qu'on donna une seconde audition
dans le grand salon du Casino des Nobles, en présence do l'archiduc et de l'archiduchesse Raineri et de toute la grande société d'alors A.
Peu de temps après, le comte Renato Borrorneo me chargea de composer la musique d'une cantate pour voix et orchestre, à l'occasion, si j'ai bonne mémoire, du mariage d'un membre de sa famille. Il est bon de remarquer à ce sujet que, de tout cela, je ne tirais aucun profit pécuniaire, et que mon concours était absolument gratuit.
Masini, qui, paraît-il, avait pris confiance dans le jeune artiste, me proposa alors d'écrire un opéra pour le théâtre Philodramatique, qu'il dirigeait, et me remit un livret qui ensuite, modifié en partie par Solera, devint l'Oberto di San-Bonifacio.
J'acceptai l'offre avec plaisir et je retournai à Busseto, où j'étais engagé comme organiste. J'y restai pendant environ trois années. Mon opéra terminé, j'entrepris de nouveau le voyage de Milan, emportant avec moi ma partition achevée, parfaitement en ordre, et dont j'avais pris le soin de tirer et de copier moimême toutes les parties de chant.
Mais ici commencèrent les difficultés : Masini n'était plus directeur du théâtre Philodramatique ; partant, il n'était plus possible de donner mon opéra. Cependant, soit qu'il eût réellement confiance en moi,
1. Le succès fut si grand, que le vice- roi lui-même exprima le désir d'entendre la Création^ et qu'une troisième exécution en fut faite dans son palais, toujours sous la direction de Verdi.
soit qu'il désirât de quelque façon me prouver sa gratitude (à la suite de la Création, je l'avais aidé plusieurs autres fois en préparant et en dirigeant l'exécution de divers spectacles, entre autres la C&nerenlola, et toujours sans rétribution aucune), il ne se découragea pas devant Jes difficultés, et me promit de tenter tous les efforts pour faire représenter mon opéra à la Scala, à l'occasion de la soirée annuelle qu'on y donnait au bénéfice du Pio htitulo. Le comte Borromeo et l'avocat Pasetti promirent à Masiui leur appui dans cette circonstance : niais je dois dire, pour rester dans l'exacte vérité, que cet appui ne se produisit pas par autre chose que quelques paroles banales de recommandation. Tout au contraire, Masini se donna beaucoup de peine, et il lui fortement aidé par le violoncelliste Mcrighi, que j'avais connu à l'orchestre du théâtre Philodramatique, dont il faisait partie, et qui croyait en moi.
Enfin, on parvint à arranger toutes choses pour le printemps de 1839; et cela de telle façon, que j'avais la double fortune de produire mon ouvrage au théâtre de la Scala et d'avoir pour interprètes quatre artistes vraiment extraordinaires : la Strepponi, le ténor Moriani, le baryton Giorgio Ronconi et la basse Marini.
Les rôles distribués, on avait à peine commencé quelques répétitions de chant , lorsque Moriani tombe gravement malade ! . . . Tout se trouve alors interrompu, et l'on ne peut plus songer à donner mon opéra. J'étais tout déconfit et je m'apprêtais
à retourner à Busseto, lorsqu'un matin je vois arriver chez moi un employé du théâtre de la Scala qui me dit d'un ton bourru :
— Est-ce vous ce maestro de Parme qui devait donner un opéra pour le Pio Istilulo*!... Venez au théâtre; Y imprésario vous attend.
— Est-ce possible? m'écriai-je.
— Oui, signor. On m'a ordonné d'aller chercher le maestro de Parme qui devait donner un opéra. Si c'est vous, venez.
Et j'y allai.
L'imprésario de la Scala était alors Bartolomeo Merelli. Un soir, dans les coulisses, il avait entendu une conversation entre la signora Strepponi et Giorgio Ronconi, conversation au cours de laquelle la Strepponi parlait très favorablement de la musique d'Oberto di San-Bonifacio, que Ronconi trouvait aussi de son goût.
Je me présentai donc à Merelli, qui, sans autre préparation, me dit qu'en présence de l'opinion favorable qu'il avait entendu exprimer sur mon opéra, il serait volontiers disposé à le faire représenter pendant la prochaine saison ; mais que, si j'acceptais, il me faudrait faire quelques changements à ma partition, les artistes qui le joueraient n'étant plus les mêmes que ceux qui devaient le chanter tout d'abord. C'était une offre brillante pour moi : jeune, inconnu, je rencontrais un imprésario qui osait mettre en scène une œuvre nouvelle sans me demander d'indemnité d'aucune sorte,
indemnité que, (railleurs, j'aurais été dans l'impossibilité de lui payer. Merelli, prenant à son compte toutes les dépenses à faire, me proposait seulement de partager par moitié la somme que j'obtiendrais si, en cas de succès, je vendais ma partition. Que l'on ne croie pas <jue ce fût là pour moi une proposition onéreuse : il s'agissail de l'œuvre d'un débutant !... Et, en fait, le résultai fut assez heureux pour que l'éditeur Giovanni Ricordi consentît à acquérir la propriété de mon opéra au prix de deux mille lires autrichiennes 1.
Oberto di San-Donifacio obtint un succès sinon très considérable, du moins assez vif pour mériter un certain nombre de représentations, que Merelli crut devoir augmenter en en donnant queiques-unes eu dehors de l'abonnement 2. L'ouvrage était chaulé par la Marini, mezzo-soprano '■'. par Salvi, ténor, et par la basse Marini, et, comme je l'ai dit, il me fallut apporter quelques modifications à ma musique pour l'adapter à la voix de mes nouveaux chanteurs. J'écrivis aussi un morceau nouveau, le quatuor, dont la situation dramatique fut indiquée par
1. Exactement, dix-sept cent cinquante francs. L'éditeur Giovanni Ricordi a été le célèbre fondateur de la maison de ce nom ; il était le père de M. Tito Ricordi, son successeur, et l'aïeul de M. Giulio Ricordi, qui a recueilli ce récit.
2. Oberto di San- Boni facio fut représenté pour la première fois le 17 novembre 1839.
3. Madame Raineri-Marini, qui a joui d'une grande réputation. Aux interprètes cités par Verdi, il faut ajouter madame Shaw.
Merelli lui-même, et dont je lis faire les vers par Solera : ce quatuor fut une des meilleures pages de l'opéra !
Merelli me fit alors une proposition superbe pour l'époque ; c'est-à-dire qu'il m'offrit de signer un traité par lequel je m'engagerais à écrire, de huit mois en huit mois, trois opéras qui seraient représentés à la Scala ou au théâtre impérial de Vienne, dont il était aussi le directeur ; de son côté, il s'engageait à me donner quatre mille lires autrichiennes pour chacun de ces opéras, le prix de la vente des partitions devant être partagé par moitié entre nous deux. J'acceptai aussitôt ces propositions, et, peu de temps après, Merelli partant pour Vienne, chargea le poète Rossi de me fournir un livret, qui fut celui d'il Proscrillo. Ce livret ne me satisfaisait pas complètement, et je n'avais pas encore commencé à le mettre en musique lorsque Merelli, revenant à Milan dans les premiers mois de 1840, me dit avoir absolument besoin d'un opéra bouffe pour l'automne, à cause des exigences spéciales de son répertoire. Il ajouta qu'il allait me chercher immédiatement un livret, et que, plus tard, je m'occuperais d'il Proscrit to. Je ne pouvais refuser, et Merelli me donna à lire plusieurs livrets de Romani, qui, soit parce qu'ils n'avaient pas eu de succès, soit pour toute autre raison, étaient oubliés. J'eus beau les lire et les relire, aucun ne me plaisait ; cependant, comme les circonstances pressaient, je finis par choisir celui qui me parut le moins mauvais. Il avait pour titre
il Finlo Stanislao, titre qui fut remplacé par celui d'un Giorno di rcgno i.
J'habitais alors un modeste el petit appartement dans les environs de la porta Ticiîiese, el j'avais avec moi ma petite famille, c'est-à-dire ma jeune femme, Margherita Barezzi, et nos deux petits enfants. A peine avais-je commencé mon travail, que je tombai gravement malade dune angine, qui m'obligea de garder le lit pendant longtemps. Je commençais à entrer en convalescence lorsque je me souvins que le terme, pour lequel il me Fallait cinquante écus, allait échoir dans trois jours. A cette époque, si une telle somme n'étail pas peu de chose pour moi, ce n'était pourtant pas non plus une bien grave affaire; mais ma douloureuse maladie m'avait empêché d'y pourvoir à temps, et l'état des communications avec Busseto (il n'y avait alors de courrier que deux fois par semaine) ne me lais-
1. // Finto Stanislao avait été mis primitivement en musique par Gyrowetz. On a souvent parlé de ce seul ouvrage bouffe que Verdi écrivît jamais, et de la chute lamentable dont il fut l'objet. Il est certain que le genre bouffe devait être hostile à la nature mélancolique, au tempérament ardent, plein de fougue et profondément dramatique du compositeur. Je fera remarquer cependant que, sur les conseils de son maître, celui-ci s'était exercé plus d'une fois en ce genre, et qu'au cours de ses études avec Lavigna, il avait écrit, pour se faire la main, un certain nombre de morceaux bouffes et de mezzo-carattere. Par malheur, et comme on va le voir, l'essai qu'il allait faire de sa verve comique se produisit dans des conditions déplorables, et telles que jamais depuis il ne voulut le renouveler.
SA VIE ET SES OEUVRES o9
sait pas le loisir d'écrire h mon excellent bçau-père Barezzi, pour qu'il m'envoyât en temps utile l'argent nécessaire. Je voulais, coûte que coûte, payer mon loyer à jour fixe, et, quoique fort ennuyé d'être obligé de recourir à une tierce personne, je me décidai pourtant à prier l'ingénieur Pasetti de demander pour moi à Merelli les cinquante écus dont j'avais besoin, soi! à titre d'avance sur les conditions de mon contrat, soit à titre de prêt pour huit ou dix jours, c'est-à-dire le temps nécessaire pour écrire à Busseto et en recevoir ladite somme. Il est inutile de dire ici par suite de quelles circonstances Merelli, sans qu'il y eût de sa faute, ne m'avança pas les cinquante écus en question. Cependant j'étais désolé de laisser passer l'échéance du loyer, fût-ce de peu de jours, sans le payer ; ma femme alors, voyant mon chagrin, prit les quelques bijoux qu'elle possédait, sortit, et, je ne sais comment, réussit à réunir l'argent nécessaire et me l'apporta. Je fus profondément ému de cette preuve d'affection, et je me promis bien de lui rendre le tout, ce que fort heureusement je pouvais faire sous peu, grâce à mon traité1.
1. Il est inutile d'insister sur ce trait charmant, et sur la simplicité touchante avec laquelle il est raconté. Cependant, l'anecdote a une suite qui n'est pas sans offrir quelque intérêt. Deux ans plus tard, c'est-à-dire au lendemain même du triomphe de Nabucco, Merelli, enchanté, serrait Verdi dans ses bras, l'embrassait, et ne trouvait pas d'expressions assez chaleureuses pour le féliciter. « Oui, oui, lui dit alors en souriant le compositeur, aujourd'hui tu m'embrasses, et, il y a un
Maïs c'est ici que commencent pour moi les plus grands malheurs, Mon bambino tombe malade un commencement d'avril; les médecins rie parviennent pas à découvrir la cause de son mal, et le pauvret, languissant, s'éteint dans les bras de sa mère, folle de désespoir! Cela ne sutlit pas : peu de jours après, ma fillette tombe malade à son tour, et sa maladie aussi se termine fatalement!... Mais ce n'est pas tout encore : aux premiers jours de juin, ma jeune compagne elle-même esl atteinte d'une encéphalite aiguë, et, le 19 juin 1840, un troisième cercueil sort de ma maison !
J'étais seul!... seul!.., Dans l'espace de deux mois environ, trois êtres chers avaient disparu pour toujours : je n'avais plus de famille!.., Et, au milieu de ces angoisses terribles, pour ne point manquer à l'engagement que j'avais contracté, il me fallait écrire et mener à terme un opéra bouffe ! . . .
Un Giorno di regno ne réussit pas1. Une part de
an, je t'ai demandé cinquante écus que lu m'as refusés ! « A ces mots, Merelli pâlit, et, se faisant expliquer l'incident, il prend Verdi sous son bras et l'entraîne aussitôt chez Pasetli pour lui faire déclarer par celui-ci que jamais il n'avait su un mot de cette affaire. La vérité est que Pasetti, esprit timoré, homme faible et craignant jusqu'à son ombre, n'avait pas osé demander à Merelli les cinquante écus dont Verdi avait besoin, et qu'il s'en était tiré auprès de ce dernier par un mensonge. 1. L'ouvrage fut joué à la Scala le 5 septembre 1840. Il avait pour interprètes Silvi, Ferlotti, Rovere, Scalese, la Marini et la Abbadia. Plus tard, un Giorno di regno fut donné au théâtre San-Benedetto, de Venise, et au Fondo, de Naples, sous le titre primitif du livret: il Finto Stanisîao; mais il ne fut pas plus heureux qu'à sa première apparition à Milan.
(il
cet insuccès revient certainement h Ja musique, mais une autre part doit retomber aussi sur l'exécution. L'âme déchirée par les malheurs qui m'avaienl accablé, l'esprit aigri par la chute de mon opéra, je me persuadai que je ne trouverais plus de consolations dans l'art, et je pris la résolution de ne plus jamais composer!... J'écrivis même à l'ingénieur Pasetti (qui. depuis le fiasco d'un Giorno di regno, n'avait plus donné signe de vie) pour le prier d'obtenir de Merelli la résiliation de mon contrat.
Merelli me fit appeler et me traita d'enfant capricieux !... Il n'admettait pas que je me dégoûtasse de l'art pour un insuccès, etc., etc. Mais je tins bon, si bien que Merelli finit par me rendre mon traité, en me disant :
— Écoute, Verdi, je ne peux pas t' obliger à écrire par force!... Ma confiance en toi n'est pas diminuée. Qui sait si, un jour, tu ne te décideras pas à reprendre la plume!... Dans ce cas, il te suffira de m'avertir deux mois avant le commencement d'une saison, et je te promets que l'opéra que tu m'apporteras sera représenté.
Je le remerciai ; mais ces paroles ne parvinrent pas à me faire revenir sur ma détermination, et je m'éloignai.
Je fixai ma demeure à Milan, près de la Corsia de ' Servi. J'étais découragé, et je ne pensais plus à la musique, lorsqu'un soir d'hiver, sortant de la galerie de Cristoforis1, je me trouve face à face avec