‹ Verdi, histoire anecdotique de sa vie et de ses œuvresChapitre 12 sur 54 · Va, pensée, sur les ailes dorées · texte numérisé non relu

Va, pensée, sur les ailes dorées

Malgré tout, je ne me sentis nullement disposé à changer d'idée, et, dans la journée, je retourna au théâtre pour rendre le manuscrit à Merci li.

— Hein ! me dit-il, il est beau !

— Très beau.

— Eh bien, mets-le en musique.

— Pas du tout ! je n'en veux rien faire.

— Mets-le en musique, te dis-je, mets-le en musique.

Et, ce disant il prend le livret, me l'enfonce dans la poche démon pardessus, méprend par les épaules, et non seulement me jette brusquement hors de son cabinet, mais il m'en pousse la porte au nez el s'enferme à clef.

Que foire?

Je retournai chez moi avec Nabucco dans ma poche. Un jour un vers, un jour un autre, une fois une note, une autre fois une phrase... et peu à peu l'opéra fut écrit l.

Nous étions à l'automne de 1841, et, me rappelant la promesse de Merelli, je me rendis auprès de lui pour lui annoncer que Nabucco était terminé, et que, par conséquent, on pourrait le représenter dans la prochaine saison de carnaval-carême.

.Merelli se déclara prêt à tenir sa promesse ; mais

1. Tandis que Verdi commençait à travailler à sa partition, Nicolaï terminait la sienne. Mais l'auteur du Templario ne fut pas heureux avec son nouvel ouvrage, et fit avec il Proscritto l'un des fiaschi les plus éclatants que les annales de la Scala aient eu jamais à enregistrer.

en même temps il me fit observer qu'il lui était impossible de donner mou ouvrage dans la prochaine saison, parce que les spectacles étaient déjà organisés et qu'il avait fait choix de trois opéras nouveaux dus à des compositeurs renommés. En donner un quatrième d'un auteur qui était presque encore un débutant était dangereux pour tout le monde, et particulièrement pour moi. 11 était donc plus convenable, selon lui, d'attendre le printemps, époque où il n'avait plus d'obligations, et il m'assurait qu'il engagerait de bons artistes. Mais je refusai ; ou pendant le carnaval, ou pas du tout... Et j'avais pour cela de bonnes raisons, car il n'était pas possible de trouver deux artistes qui convinssent mieux à mon œuvre que la Strepponi et Ronconi, que je savais engagés, et sur lesquels je fondais un grand espoir.

Merelli, tout disposé qu'il était à me contenter, n'était pas non plus dans son tort en tant que directeur. Quatre opéras nouveaux dans une seule saison, c'était un gros risque à courir. Mais encore avais-je, de mon côté, de bons arguments artistiques à faire valoir en ma faveur. Bref, au milieu des oui et des non, des contestations, des embarras, des demi-promesses, on publia le cartellone de la Scala... et Nabucco n'y était point annoncé1.

1. Le cartellone est l'affiche sur laquelle le directeur d'un théâtre fait connaître le tableau de sa troupe et le programme détaillé de la saison qui va s'ouvrir. C'est toujours une grosse affaire en Italie, surtout lorsqu'il s'agit d'un grand théâtre, que la publication du cartellone.

J'étais jeune, j'avais le sang vif!... J'écrivis à Merelli une lettre sotte dans laquelle j'exhalais toute ma colère, — et je confesse <|ue, à peine celle lettre envoyée, j'en éprouvai comme une sorte de remords !... craignant que, de cette façon, tout ne lût ruiné pour moi.

Merelli me fit appeler et, en me voyant, inédit brusquement :

— Est-ce ainsi que l'on doit écrire à un ami ?... Mais bah ! tu as raison, et nous le donnerons, ce Nabucco. Pourtant il faut tenir compte de ceci, que j'aurai de très lourdes dépenses à faire pour les autres opéras nouveaux : par conséquent, je ne pourrai faire pour Nabucco ni décors ni costumes, et il faudra se contenter d'arranger au mieux ce qu'on trouvera de4 bon dans le magasin.

Je consentis à tout, tellement j'avais à cœur qu'on donnât mon opéra. Et je vis paraître un nouveau cartellone sur lequel je pus lire enfin : NABUCCO î...

Je me rappelle à ce propos une scène comique que j'avais eue peu de temps auparavant avec Solera. 11 avait fait, au troisième acte, un petit duo d'amour entre Fenena et Ismaele : ce duo ne me plaisait pas. parce qu'il refroidissait l'action, et qu'il me semblait diminuer la grandeur biblique qui caractérisai I le sujet. Un matin que Solera était chez moi, je lui en fis l'observation ; mais il ne voulut pas s'y rendre, parce qu'il lui eût fallu recommencer une besogne déjà faite. Nous discutions l'un et l'autre nos raisons ; je tenais bon, et lui aussi. Il me demanda enfin ce

que je voudrais en place du duo, el je lui suggérai l'idée de la prophétie de Zacharie1. Cette idée ne lui parut pas mauvaise; pourtant iJ y eut de sa part des si, des mais, des car, jusqu'au moment où il me dit qu'il* y réfléchirait, et qu'il écrirait la scène ensuite. Cela ne faisait pas mon affaire ; car, le connaissant, je savais qu'il s'écoulerait beaucoup et beaucoup de jours avant que Solera se décidât à tracer un seul vers. Je fermai donc la porte à clef, je mis la clef dans ma poche, et, demi-sérieux et demi-plaisant, je dis à Solera : — « Tu ne sortiras pas d'ici que tu n'aies écrit la prophétie. Voici la Bible ; tu y trouveras les paroles, tu n'as qu'à les mettre en vers. » — Solera, qui était d'une nature emportée, ne prit pas très bien la chose. Un éclair de colère brilla dans ses yeux; je passai un mauvais moment, car c'était une sorte de colosse qui aurait eu facilement raison de ma frêle personne... Mais tout d'un coup il s'assied tranquillement, — et, un quart d'heure après, la prophétie était écrite.

Bref, vers la fin de février" 1842, les répétitions de Nabucco commencèrent, et, douze jours après la première répétition au piano, avait lieu la première représentation, qui fut donnée le 9 mars, j'avais pour interprètes mesdames Strepponi et Belliuzaghi, puis Ronconi, Miraglia et Derivis.

1. Verdi était évidemment dans le vrai, car ce fut un des épisodes de l'ouvrage qui produisirent l'impression la plus profonde .

C'est avec cet ouvrage que commença véritablement ma carrière artistique; et, si j'ai dû lutter contre des difficultés nombreuses, il est certain pourtant que Nabucco naquit sous une heureuse étoile; car tout ce qui pouvait lui nuire contribua à lui être favorable. En effet, j'écris à Merelli une lettre furibonde, d'où il semblait probable que Y imprésario dut envoyer au diable le jeune maestro, et c'est le contraire qui arrive; — les costumes, rafistolés, rarrangés avec habileté, deviennent splendides; — de vieux décors, rajustés par le peintre Perrani, produisent un effet extraordinaire, et le premier surtout, qui représentait le temple, soulève un tel enthousiasme, que le public bat des mains pendant au moins dix minutes; — à la répétition générale, on ne savait encore quand ni comment devait entrer la bande militaire ; le chef, Tutsch, était très embarrassé; je lui indique une mesure, et, à la première représentation, la musique entre en scène avec tant de précision sur le crescendo, que le public éclate en applaudissements !...

Il ne faut pourtant pas se fier toujours aux étoiles

bienfaisantes. Et l'expérience m'a démontré par la suite la justesse de notre proverbe: Fidarsi ê benc, ma non fidarsi è meglio (se fier est bien, mais se défier est mieux) 1.

1. C'est le 19 octobre 1879 que ce récit de Verdi a été recueilli par M. Giulio Ricordi.

Ce récit nous fait connaître de la flacon la plus complète les commencements de la ca rière active de Verdi, et Ton conviendra qu'il se fait remarquer par un accent de sincérité, de bonhomie et de modestie assez rare à rencontrer chez un artiste de cette valeur, que le succès a si longtemps gâté.

Mais le maître, dans ce récit, est loin d'avoir épuisé les détails relatifs à Nabucco, le premier ouvrage qui imposa son nom à l'attention du monde musical. lime reste à compléter ces renseignements,

On sait que la partie chorale est d'une importance considérable dans la partition de Nabucco. Or, non seulement les chœurs de la Scala étaient faibles et peu nombreux à cette époque, mais, à cette fin de saison, déjà mis sur les dents par un travail exceptionnel, ils étaient fatigués outre mesure et ne donnaient que des résultats médiocrement satisfaisants.

Verdi le fît observer à Merelli, en lui disant que, pour obtenir une bonne exécution de ce côté, il serait indispensable d'augmenter un peu le nombre des choristes. Celui-ci s'y refusa nettement, alléguant le chiffre de ses frais journaliers, déjà très considérables, et

iO VERDI

qu'il ne voulait point augmenter. C'est alors qu'un dilettante bien connu de tous les artistes italiens, un ami de Merelli, qui était en de bons termes avec Verdi et qui s'occupait un peu des choses de la Scala, voulut se mêler de l'affaire et s'offrit à payer de sa bourse les choristes supplémentaires. Mais Verdi, dont la fierté est connue, l'interrompit un peu brusquement en disant à Merelli :

— Du tout. Nous augmenterons les chœurs parceque cela est indispensable, et les choristes en plus seront à ma charge.

Le succès de l'œuvre nouvelle commença dès les répétitions. Pendant tout le cours des éludes, le théâtre était, pour ainsi dire, révolutionné par une musique dont on n'avait jusqu'alors aucune idée. Le caractère de la partition était tellement neuf, tellement inconnu, l'allure en était si rapide, si insolite, que l'étonnement était général et que chanteurs, chœurs, orchestre, montraient, à l'audition de cette musique, un enthousiasme peu commun. Bien plus, il devenait impossible de travailler dans le théâtre, en dehors de la scène, à l'heure des répétitions ; car alors employés, ou-

vriers, peintres, lampistes, machinistes, électrisés par ce qu'ils entendaient, quittaient tous leur besogne pour venir écouter, bouche bée, ce qui se passait sur la scène. Puis, quand un morceau était fini, on les entendait échanger leurs impressions, et surtout s'écrier en dialecte milanais: Che fota nova! (Quelle chose nouvelle !)

Mais tout cela ne fut rien auprès du triomphe de la première représentation. Un usage singulier, encore en vigueur à cette époque, voulait que le compositeur allât prendre place à l'orchestre entre il contrabasso al cembalo et il violonceUo al cembalo, dans le but apparent de tourner les pages de ces deux modestes collaborateurs, mais en réalité pour assister d'aussi près que possible à son succès ou à sa chute. Verdi ne pouvait se soustraire à cet usage, mais on tenait le succès pour si certain d'avance, que, lorsqu'il arriva auprès du premier violoncelle, Merighi (qui fut le maître de M. Piatti), celui-ci lui dit:

— Maître, je voudrais bien être à votre place, ce soir !

De fait, la soirée entière ne fut qu'un long triomphe pour le compositeur. L'étonnement

était général, le public se montrait émerveillé, et à chaque instant les applaudissements et les cris éclataient avec une véritable furie. Le finale du premier acte surtout fut l'objet d'une manifestation inouïe d'enthousiasme, et telle qu'on n'en avait jamais vu. Lorsque, après le spectacle, Verdi rentra, avec un ami, dans la chambre qu'il occupait à un quatrième étage, dans la strada degli Andeghari, et que cet ami lui demanda :

— Es-tu content?

— J'espérais, répondit-il, j'espérais un succès, d'après l'effet produit aux répétitions; mais un pareil, non certainement. Je t'assure qu'à la strette du premier finale, quand tous les spectateurs des fauteuils et du parquet se sont levés en masse, en criant et en vociféférant, j'ai cru d'abord qu'ils se moquaient du pauvre compositeur ; puis, qu'ils allaient tomber sur moi et me faire un mauvais parti.

Depuis longtemps, en effet, on n'avait assisté à un triomphe pareil. Ce triomphe fut partagé par les interprètes du jeune compositeur, qui, on l'a vu, n'étaient autres que le ténor Miraglia, Ronconi, alors dans tout l'éclat de son magnifique talent ; notre excellent Dérivis, qui

depuis peu avait abordé In carrière italienne, et enfin la Strepponi, qui, dit-on, était admirable dans le rôle d'Abigaïl.

Fille d'un, compositeur qui n'était pas sans mérite1, Giuseppina Strepponi avait fait d'excellentes études au Conservatoire de Milan. Après avoir débuté avec succès, vers 1835, au théâtre communal de Trieste, elle avait été engagée à l'Opéra-Italien de Vienne, puis s'était fait entendre successivement à Venise, Brescia, Mantoue, Bologne, Livourne, Rome, Florence et Bergame.

A une voix étendue et magnifique, qu'elle gouvernait avec un rare talent, elle joignait un grand sentiment dramatique et toutes les qualités d'une véritable tragédienne lyrique. Aussi sa renommée était-elle déjà grande, et jouissait-elle de toute la faveur du public italien. Elle venait seulement d'être engagée à la Scala, où elle avait débuté le 22 février, peu de jours avant l'apparition de Nabucco, dans le Belisario de Donizetti. Accueillie dès le premier

1. Felice Strepponi fut maître de chapelle à Monza, el mourut à Trieste vers 1832. Il fit représenter quelques opéras aujourd'hui oub'iés : gli Illinesi, Francescx da Rimini, Amore g mistero, VUUà di Bassora. Ce dernier fut accueilli avec faveur par ses contemporains.

soir avec la plus vive sympathie, elle contribua ensuite puissamment, par sa présence, au succès de l'œuvre de Verdi, dans laquelle elle déploya à loisir toutes ses qualités vocales et ses rares facultés dramatiques, et qui lui valut un triomphe éclatant. La Strepponi parut plus tard sur divers autres théâtres, et joua plusieurs autres ouvrages du maître. Sa carrière, toutefois, fut relativement courte, et elle abandonna la scène dans toute la force de sa jeunesse, n'ayant connu que le succès.

Il n'était pas inutile de faire connaître cette artiste remarquable, en parlant du compositeur aux triomphes duquel elle fut plus d'une fois associée. Elle tint plus tard une place pi us importante encore dans sa vie. Au bout de quelques années, mademoiselle (iiuseppina Strepponi devenait madame Verdi, et, depuis lors, elle a partagé toutes les joies et toutes les couleurs de l'homme illustre dont elle porte le nom 1 .

1i Le mariage religieux de Verdi avec mademoiselle Strepponi a été célébré à Collange par M. Mermillod, dont on connaît la carrière épiscopale incidentée. Collange est un petit village de la Savoie, proche de la Suisse, à deux pas de Genève. La Savoie, à cette époque, appartenait encore au Piémont, et le mariage religieux y suffisait;

SA VIE ET SKS OEUVRES lo

J'en reviens à iXabucco, au sujet duquel j'ai encore à rappeler quelques détails intéressants et curieux.

L'énorme succès de cet ouvrage avait placé aussitôt Verdi au rang des maestri les plus en vue, de ceux qui, comme Donizetti, Mercadante, Pacini, Luigi Ricci, pouvaient être appelés à écrire V opéra d'obbligo pour la grande saison du carnaval1. Aussi, le soir de la troisième représentation, Merelli l'ayant fait appeler dans son cabinet, lui apprit en ces termes la décision qui venait d'être prise à son égard par l'administration de la Scala.

— Mon cher Verdi, il vient d'être décidé que c'est toi qui serais chargé de composer l'opéra d'obbligo pour la saison prochaine. Voici un traité en blanc. Après un succès comme celui que tu viens d'obtenir, je ne puis pas te proposer de conditions ; c'est à toi de faire les tiennes. Remplis ce traité ; ce que tu y inscriras sera exécuté.

1. On sait qu'en Italie Y opéra d'obbligo (obligé) est l'opéra soit déjà joué ailleurs, mais nouveau pour la ville, soit expressément composé pour elle, que chaque imprésario s'engage, dans le traité signé par lui avec la municipalité du théâtre qu'il exploite, à faire représenter, dans le cours de la saison.

Verdi était fort embarrassé, et ne savait comment faire. Étant entré dans la loge de la Strepponi et lui ayant rapporte ce que venait de lui dire Merelli, il lui demanda conseil.

Celle-ci lui répondit que, d'une part, il lui fallait profiter de la chance qui le favorisait, mais que, de l'autre, il ne pouvait raisonnablement demander plus pour son prochain opéra que ce que lîelliui avait obtenu pour Norma. Or Norma avait valu à Bel Uni huit mille livres autrichiennes, soit six mille huit cents francs. Verdi demanda donc la môme somme à Merelli, qui la lui accorda pour son prochain ouvrage ! .

Il avait été convenu entre Verdi et Merelli que le produit de la vente de la partition de Nabucco serait partagé également entre eux deux. Le fameux éditeur Pucordi s'étant rendu acquéreur de l'ouvrage pour la somme de trois mille livres autrichiennes, Merelli en toucha effectivement la moitié ; mais il ne voulut profiter de cet avantage que dans une modeste pro-

1. D'aucuns assurent que c'est neuf mille livres autrichiennes que Verdi demanda et obtint pour son nouvel opéra.

portion, car il fit cadeau de mille livres au compositeur.

Un dernier fait.

Donizetti, qui, deux mois et demi avant la représentation de Nabucco, avait donné à la Seal a (26 décembre 1841 ) sa Maria Padilla, l'avant-dernier ouvrage écrit par lui pour l'Italie, avait attendu l'apparition de l'opéra de Verdi pour partir pour Bologne, où il allait diriger une exécution du Stabat mater de Rossini. Le lendemain même, il se mettait en route avec ses quatre chanteurs, la Novello, l'Alboni, le fameux comte Belgiojoso (un amateur qui chantait comme un artiste), et un ténor dont j'ai oublié le nom. Pendant tout le cours du voyage, tout préoccupé de l'œuvre qu'il avait entendue et encore sous le coup de l'émotion qu'elle lui avait fait éprouver, il restait songeur et silencieux, n'adressant la parole à aucun de ses compagnons, qui seulement lui entendaient dire de temps en temps :

— C'est beau ! c'est très beau !

Donizetti songeait-il que le jeune compositeur au triomphe duquel il venait d'assister le

remplacerait un jour dans Paffection du public italien, et serait en quelque sorte son successeur l ?

1. En 1857, deux troupes différentes exploitaient simultanément l'opéra italien à Londres, l'une, dont le directeur était M. Lumley, au Her Majesty's Théâtre, l'autre ayant à sa tète M. Gye, au Lyccum. Toutes deux jouèrent à la fois Nabucco, mais, chose singulière, en se voyant obligées d'en changer le titre et le sujet. Voici ce qu'on lisait à ce propos dans la Gazette musicale du 14 juin 1857: — « Le théâtre de Sa Majesté vient de donner le Nabucco de Verdi. Cet ouvrage, que des scrupules religieux empêchent de jouer sous son véritable titre, s'appelle, au théâtre le M. Lumley, Nino, et au théâtre de M. Gye, Anato. Corsi faisait son débat dans le rôle du roi d'Assyrie. Le rôle d'Abigail a été très favorable à mademoiselle Spezia, qui s'y est montrée grande tragédienne et a beaucoup gagné dans l'estime générale. Les autres rôles étaient remplis avec talent par mademoiselle Ramos, Vialetti et Braham. »

Onze mois après Nabucco, Verdi reparaissait à la Scala, en vertu du traité passé entre lui et Merelli, avec sa nouvelle partition, i Lonibardi alla prima crociata.

Son ami Solera avait tiré le livret de cet ouvrage du beau poème de Grossi qui porte le même titre, et, malgré ses défauts, on pourrait dire ses extravagances, ce poème, d'ailleurs très pathétique, contenait d'assez belles scènes pour exciter l'imagination du compositeur. / Lombardi firent leur apparition le 11 février 1843, joués par la Frezzolini, le ténor Guasco, notre basse Dérivis, et obtinrent un succès égal à celui de Nabueco.

En dehors de la valeur propre de la musique, ce succès avait, si l'on peut dire, des causes accessoires, et l'on s'en rendra compte par les détails qui vont suivre. C'est des ÏYabucco et i Lombardi, c'est-à-dire presque dès ses débuts, que Verdi commença, en quelque sorte instinctivement, à exercer à l'aide de sa musique une action politique sur son pays. Nous ne saurions, nous autres étrangers, nous rendre compte de l'influence que, pendant un certain temps, devaient avoir les mélodies ardentes et enflammées que Verdi trouvait quand les situations, ou seulement quelques vers isolés lui rappelaient l'état malheureux de l'Italie, ou ses souvenirs, ou ses espérances. En ce qui concerne i Lombardi, c'est à propos de cet ouvrage que la censure autrichienne, et, après elle, celle de< petits tyranneaux italiens, commença à se livrer à ce travail patient de recherches taquines, auquel elle ne renonça jamais, afin d'émonder les livrets que choisissait Verdi, de les réduire ad usum Lelphini, et d'empêcher tout prétexte à des démonstrations dont le public, cependant, ne laissait jamais échapper l'occasion. Voici ce qui se produisit au sujet d'i Lombard i :

L'archevêque de Milan, cardinal Gaisruk, — auquel cependant, plus tard, les Milanais donnèrent des témoignages de sympathie, parce qu'il était meilleur que ses maîtres, — eut des renseignements sur l'opéra nouveau qu'on montait à la Scala. Il écrivit à ce propos, au directeur de police Torresani, une lettre furibonde, dans laquelle il disait savoir qu'il y avait dans i Lombardi des processions, des églises, la vallée de Josaphat, une conversion, un baptême, toutes choses qui, selon lui, ne pouvaient être mises sur la scène sans sacrilège. Il finissait en enjoignant au directeur de police d'avoir à défendre la représentation d'î Lombardi, le menaçant, dans le cas contraire, d'écrire directement à l'empereur d'Autriche pour lui donner connaissance de la licence et du manque de respect pour la religion qui dominaient dans les théâtres impériaux et royaux.

Le jour suivant, le directeur de la Scala, Merelli, et les deux auteurs recevaient de la police une communication par laquelle on leur apprenait que l'opéra i Lombardi ne pouvait être représenté sans d'importantes modifications, et qui les appelait à la censure pour

régler et décider ces modifications. Verdi repoussa cet appel avec fierté. « Allez-y, vous au très, dit-il à Merelli et à Solera. Quant à moi, les répétitions sont avancées, l'opéra va bien, et je n'y changerai ni une note ni un mot. On le jouera tel qu'il est, ou on ne le jouera pas du tout. »

Merelli et Solera allèrent donc à la police, et Torresani, pour s'excuser auprèsd'eux de Y ukase qu'il leur avait envoyé, leur montra la lettre de l'archevêque. Merelli lui fit observer que tous les costumes étaient prêts, que les décors étaient peints, que les répétitions touchaient à leur fin, que tous : artistes, chœurs, orchestre, étaient enthousiasmés de la musique d't Lombardi, et que, Verdi ne voulant se soumettre à aucune coupure d'aucune sorte, lui, Torresani, se rendait responsable de la suppression d'un chef-d'œuvre. Solera, de son côté, défendit avec ardeur son livret... A la fin, Torresani se leva et leur dit :

— Ce n'est jamais moi qui couperai les ailes à un jeune artiste qui promet tant pour l'avenir. Allez de l'avant; je prends toute la responsabilité.

Il voulut seulement qu'aux mois : Ave

Maria, fussent substitués ceux : Salve Maria, . ce qui était une concession assez puérile aux scrupules de l'archevêque. Sous le couvert de cette concession insignifiante, i Lombardi purent voir le jour.

La première représentation ne tarda pas. La répétition générale, on ne sait pourquoi, avait été un peu froide, et Verdi s'en était montré non point découragé, mais quelque peu affecté. Un instant avant le commencement du spectacle, il alla saluer la Frezzolini dans sa loge :

— Comment êtes-vous? lui dit-il.

— Très bien ! répondit la grande artiste.

— Eh bien, donc, courage !

— Vous n'en doutez pas ? répliqua-t-elle. Je mourrai ce soir sur la scène, s'il le fout, ou votre opéra aura un immense succès.

La Frezzolini ne mourut point, et i Lombardi allèrent, comme on dit en Italie, aile stelle.

Dès trois heures de l'après-midi, le populaire avait envahi les abords de la Scala et bientôt pénétré dans la salle, chacun apportant avec soi de quoi manger, de telle sorte qu'au lever du rideau, un vif parfum de saucisson à l'ail

se répandait dans toutes les parties du théâtre. Cela ne fit pourtant point obstacle au succès, qui se déclara sans tarder. Le public voulut faire répéter le quintette, mais la police ne le permit point, tandis qu'elle laissa recommencer la polonaise : Non fu sogno. La censure avait de ces caprices ! Le fameux chœur : 0 signore dal tetto natio ! donna lieu à l'une des premières démonstrations politiques qui signa* lèrent le réveil de la Lombardo-Vénétie. Je dis « l'une des premières », parce que la première fut véritablement celle qui fut causée par un autre chœur : 0 mia patria, si bella e perduta ! chanté par les esclaves hébreux, qui est une paraphrase du psaume Super flumina Babilonis, et pour lequel le musicien avait tromé une mélodie douloureuse et pathétique.

Le nouvel opéra passa rapidement du répertoire de la Scala sur celui de toutes les autres scènes de l'Italie, et se répandit ensuite dans le monde entier. Son histoire se complète d'une façon assez singulière, en ce sens qu'après avoir été traduit ou, pour mieux dire, adapté à la scène française avec des remaniements considérables, sous le titre de Jérusalem, on en retraduisit ensuite en italien cette se-

SA VIE ET SES OEUVRES 8tî

conde version, et que Gerusalemme fut ainsi offerte, sous cette nouvelle forme, aux premiers auditeurs cVi Lombardi.

C'est le 26 novembre 1847 que parut Jérusalem à l'Opéra de Paris. Le livret français avait été écrit par Gustave Vaëz et Alphonse Royer; le musicien avait reiouché sa partition, à laquelle il avait ajouté plusieurs morceaux, et le rôle principal de l'œuvre ainsi Iransformée devait être la dernière création d'un artiste incomparable, M. Duprez, qui devait ensuite prendre sa retraite. Les deux autres rôles importants étaient tenus par M. Brémond et par une cantatrice charmante, madame Julian van Gelder. Malgré les splendeurs scéniques déployées en cette circonstance par notre première scène lyrique, malgré une interprétation générale excellente, malgré la présence de M. Duprez, véritablement admirable et souverainement dramatique au troisième acte, dans la scène de la dégradation, l'œuvre n'obtint chez nous que ce qu'on appelle un succès d'estime *..

1. Peut-être les événements politiques si graves qui se préparaient alors et qui devaient bientôt éclater ne furent-ils pas étrangers à l'accueil relativement froid que Jérusalem reçut du

Quant à la transplantation de Jérusalem en Italie, elle ne fut pas plus heureuse que celle d'i Lombardi en France, et cela n'a rien qui doive étonner. M. Basevi, dans l'excellent et très intéressant livre critique qu'il a publié sur Verdi (Studio sulle opère di Giuseppe Verdi), donne les raisons toutes naturelles de ce fait: — « La Jérusalem fut traduite en italien; mais ce replâtrage de troisième génération* fit à peine une apparition sur quelques théâtres d'Italie, pour s'évanouir ensuite. C'était vraiment une prétention déraisonnable que celle de présenter de nouveau sur les scènes italiennes une œuvre qui avait, sous une autre forme, produit une aussi profonde impression dans l'âme des Italiens que l'avaient fait i Lombardi. 11 est des impressions qui ne s'effacent qu'avec la plus grande difficulté, même lorsqu'elles ont contre elles la vertu d'une très grande beauté; on peut donc espérer d'autant moins les remplacer par de nouvelles quand

public parisien. Il est juste d'ajouter que, sur nos théâtres de province, où l'œuvre ne tarda pas à être mise au répertoire, elle fut reçue parfois d'une façon plus favorable. Je rappellevrai aussi que Louis-Philippe, dont le trône commençait à chanceler, voulut connaître Jérusalem et en fit exécuter deux actes aux Tuileries. C'est à cette occasion que Verdi fut nommé chevalier de la Légion d'honneur.

celles-ci sont excitées par une force moindre, comme c'était le cas en ce qui concerne le drame et la musique de Gerusalemme *. »

Les trois succès d'Oberto, conte di San-Bonifacio, de Nabucco et dï Lombard i avaient créé à Verdi une situation exceptionnelle en Italie, et l'avaient placé à la tête du mouvement musical de sa patrie. Un seul artiste eût pu lutter avec lui : c'était Donizetti. Mais l'auteur de Lucia et de Don Pasquale était fatigué déjà par une production excessive, et il n'avait plus que peu de jours à vivre. Le génie de Verdi brillait comme une aurore nouvelle, effaçant dans son éclat naissant les physionomies pourtant aimées de quelques musiciens qui avaient l'oreille du public, tels que Mercadante, Pacini et Luigi Ricci. C'est à qui, de tous les grands théâtres, voulait avoir une œuvre de lui. Il se décida d'abord pour la Fenice, de Venise, et écrivit pour elle une de ses partitions les plus fortunées, Ernani, qui y obtint un immence succès le 9 mars 1844.

Ce sujet d'Ernani avait été choisi par Verdi,

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