‹ Verdi, histoire anecdotique de sa vie et de ses œuvresChapitre 13 sur 54 · J'ignore à quel'e époque Gerusalemme fut représentée en · texte numérisé non relu

J'ignore à quel'e époque Gerusalemme fut représentée en

Italie.

mais sans que Ton sût encore à quel écrivain confier la tâche de transformer en opéra le superbe drame de Victor Hugo. Chose rare : il manquait un librettiste ! C'est à ce moment qu'un jeune poète nommé Francesco Maria Piave, connu seulement jusque-là par quelques vers aimables, fut présenté au compositeur, qui consentit à en faire son collaborateur et à le charger de tracer le livret d'Ernani, livret qu'il eût pu certainement faire meilleur, bien qu'il ne soit pas dépourvu de toutes qualités1.

1. Le pauvre Piave, mort fou il y a quelques années, lut un des plus assidus collaborateurs de Verdi, à qui il fournit par la suile, sur ses indications (car Verdi choisit toujours luimême les sujets qu'il veut mettre en musique), les livrets d'i Due Foscari, de Macbeth, dHl Corsaro, de Stiffelio, de Iiigoletto, de la Traviata, de Simon Boccanegra et de la Forza del Destino. Assez méchant poète, et dénué d'invention, Piave ne manquait pas de quelque adresse comme librettiste, et il avait pour Verdi l'immense qualité de s'effacer complètement, de faire abstraction de touti espèce d'amour-propre et de suivre en tout les indications et les désirs du compositeur, taillant de ci, rognant de là, raccourcissant ou rallongeant à la volonté de celui-ci, se prêtant enlin à toutes ses exigences, quelles qu'elles fussent. El mestro vol cussi e basla (le maître veut ainsi, et cela suffit), disait-il en dialecte milanais; et il justifiait de h sorte sa conduite et résumait son opinion. Aussi, Verdi avait pris en vive affection ce collaborateur modeste, qu'il trouvait toujours fidèle, toujours soumis, toujours de bonne humeur, se consacrant à lui corps et âme. Et, quand le pauvre Piave fut atteint d'une terrible maladie, il lui servit une pension, et , comme l'infortuné était obsédé parla pensée de laisser derrière lui une mignonne fillette sans ressources et sans appui, Verdi se chargea du sort de l'enfant et l'assura nour toujours.

SA VIE ET SES OEUVRES (Si)

Heureusement le musicien sut s'inspirer de la grandeur du sujet, et le public vénitien acclama l'œuvre nouvelle, qui, avant la fin même de l'année, était reproduite clans quinze villes de la Péninsule, à Rome, Gènes, Florence, Padoue, Livourne, Sinigaglia, Brescia, Milan, Lucqucs, Bergame, Bologne, Crémone, Trévise et Trieste. La vérité veut que l'on constate pourtant qn'Ernani ne fut pas accueilli partout avec la même faveur qu'à Venise. Florence, notamment, le reçut avec une froideur assez marquée.

On raconte que pendant les études de l'ouvrage à la Fenice, Verdi eut maille à partir avec sa principale interprète, la Lœwe, devenue plus tard princesse de Lichstentein, qui était chargée du rôle d'Elvire (doua Sol). Cette brillante cantatrice, qui avait créé à Milan la Maria Padilla de Donizetti, se montrait fort mécontente de son rôle, et le déclarait ouvertement, ce dont le compositeur se trouvait justement froissé. Ce mécontentement provenait particulièrement du refus opposé par celui-ci aux désirs de la virtuose, qui aurait voulu que la partition ftErnani se terminât par un rondeau final dans lequel elle aurait

pu déployer sa bravoure et son agilité. Piave ne voyait rien à redire à cette prétention ; il n'eût pas trouvé autrement mauvais que Ton finît Emani comme la Cenerentola, et il avait écrit déjà les paroles de l'air en question. Mais, quand il les communiqua à Verdi, avec l'inévitable

Yoci di gioia, Voci di giubilo...

celui-ci entra dans un de ces accès de fureur artistique que le poète s'était habitué déjà à subir avec beaucoup de philosophie. « Veux-tu donc, lui dit-il, ruiner la plus belle situation de l'ouvrage? » De fait, il refusa absolument de se prêter au caprice de la Lœwe, et celle-ci s'en montra très courroucée. Le succès seul put la calmer. Le jour de la représentation, Emani triompha complètement, et la chanteuse eut pour sa part tant d'applaudissements, qu'elle revint de son erreur. Elle voulut alors adoucir Verdi et rentrer dans ses bonnes grâces ; mais le compositeur la bouda, et refusa de faire sa paix avec elle. Il partit de Venise après les premières représentations cVErnani, en se bornant à lui envoyer une carte de visite. Ce n'est qu'au bout de plusieurs mois qu'il con-

sentit, sur une démarche de la cantatrice, à se départir de sa rigueur. Dans le cours de l'automne, la Lœwe se trouvant à Bologne, où précisément elle jouait Ernani, Verdi vint à passer p^ir cette ville se rendant à Rome, et s'y arrêta quelques jours ; elle le sut, lui fit parvenir un mot aimable, et le jeune maître lui rendit aussitôt visite. La réconciliation était faite. Deux ans plus tard, Verdi écrivait pour elle le rôle principal de son Attila.

Ce n'est pas là le seul incident qui se produisit au sujet cVEmani, dont les deux autres interprètes essentiels étaient le ténor Guasco (Ernani) et la basse Selva (Silva). Verdi était allé chercher ce dernier sur une scène secondaire, le théâtre San-Samuele, où il chantait un petit opéra de Ricci, il Diavolo innamorato, et il le choisit contre le gré du directeur de la Fenice, le comte Mocenigo ; ce noble imprésario, qui avait une haute idée de la « dignité » de son entreprise, ne voulait pas entendre parler d'un chanteur sorti de si bas, et il fallut tout l'entêtement et toute la volonté de Verdi pour le faire céder. Mais le compositeur eut encore à lutter contre les préjugés de ce terrible directeur, qui ne pouvait pas admettre

non plus, malgré l'exemple donné à Paris par la Comédie-Française, qu'on sonnai du cor sur la scène majestueuse de la Fenice. « Un cor à la Fenice ! s'écriait-il sur le ton de l'indignation; un cor ! Gela ne s'est jamais vu ! — Eh bien, cela se verra, lui répondait Verdi sans s'émouvoir. » Kl cela se vit, en effet, et même s'entendit.

Enfin Verdi se heurta encore ici contre les taquineries de la censure autrichienne, dont les prétentions n'allaient à rien de moins que supprimer la grande scène de la conjuration. Elle s'humanisa cependant, et la scène fut conservée, à la seule condition que le poète y changerait quelques vers; ce qui n'empêcha pas le chœur vigoureux : Si ridesti il leon di Castiglia, de renouveler à Venise les enthousiasmes patriotiques dont Milan avait donné l'exemple lors de la représentation daNabucco.

Au reste, Ernani est un des ouvrages de Verdi dont la carrière politique présente les incidents les plus caractéristiques, parfois les plus émouvants. Je rapporterai à ce sujet une anecdote curieuse. C'était à Rome, vers la fin de 1847, à l'époque de l'immense et fugitive popularité du pape Pie IX, que les Italiens,

on le sait, purent considérer un moment comme le libérateur et le futur sauveur de leur pays. Cela dura peu, mais il est certain que le pontife était alors, particulièrement pour les .Romains, l'objet d'un respect et d'un amour qui touchaient à l'adoration. On jouait Ernani au théâtre Torclinona, et, chaque soir, le public applaudissait avec frénésie certains morceaux dont la situation dramatique, rendue par le compositeur avec une sorte de flamme ardente et inspirée, excitait l'enthousiasme et soulevait les passions patriotiques de la multitude. Alors, au lieu de chanter : A Carlo Quinto sia gloria e onor ! on chantait : A Pio Nono, etc., et, naturellement, les bannières et les cocardes tricolores remplaçaient les cocardes et les bannières austro-espagnoles dans l'acte de la conjuration. A chaque représentation, on faisait répéter cette scène. Un soir, un individu en costume de garde national, placé au poulailler, ayant une jambe en dehors de la balustrade, continua, le morceau ayant été redit une seconde fois, de crier : Bis ! Viva ïltalia ! Viva Pio IX I D'autres firent chorus, et la toile se releva pour la troisième fois. Cependant, notre homme encore n'était pas

satisfait; il continuait de crier, tant qu'à la fin le public s'impatienta et le si 111a. Alors, redoublant ses hurlements, et atteignant le paroxysme de sa fureur patriotique, il porta la main à son schako, et le jeta dans le parterre; au schako succéda la tunique, puis le gilet ; les habitants du parterre étaient effrayés, craignant qu'il ne se précipitât lui-même sur eux; mais il fit pire encore: il tira son sabre, et le lança au loin avec une telle violence, qu'il alla se ficher sur la scène, à deux pas de la rampe, au milieu de l'épouvante générale. A ce moment, un officier parvenait eu lin auprès de ce forcené, s'en emparait non sans peine, et le faisait sortir de la salle, à la grande joie du public, délivré de ce cauchemar et de ce danger 1.

1. Ernani parut à Paris, sur noire Théâtre-Italien, dans les premiers jours de janvier 1846. Mais, Victor Hugo s étant opposé à la représentation d'un ouvrage qui, au point de vue littéraire, n'était qu'une grossière mutilation de son drame, on fut obligé de modifier l'action, de changer les noms et la condition des personnages, enfin de donner un nouveau titre à l'opéra, qui prit le celui d'il Proscritto (il était dit que Verdi signerait quand même un ouvrage ainsi intitulé). Voici les détails que donnait à ce sujet la Gazette musicale du 11 janvier ; il va sans dire que je prétends n'endosser en aucune façon la responsabilité des opinions émises sur Victor Hugo et sur Verdi par l'auteur de cet article, signé P. S., c'est-à-dire Paul Smith, pseudonyme qui masquait la personnalité d'un

Huit mois ne s'étaient pas écoulés depuis le brillant succès (VErnani, que Verdi affrontait de nouveau le jugement du public. Cette fois, c'est à Rome qu'il se présentait, et c'est sur le théâtr.e Argentina, de cette ville, qu'il donnait, le 3 novembre, un nouvel opéra, i Due Foscari, dont il avait encore fait écrire le livret par son jeune collaborateur Piave. Celui-ci, bien qu'accueilli sans hostillité par les spectateurs romains, fut moins fortuné que le précédent, et l'on peut dire qu'il n'eut jamais beaucoup de retentissement, ni en Italie ni

ex-vaudevilliste en rupture de couplets, Edouard Monnais: — « ... Donc, voilà qui est bien entendu, Oldrado, le proscrit, le corsaire vénitien, c'est Hernani ; Andréa Ritti, le sénateur, qui s'élève à la dignité de doge, c'est Charles^Quint, promu au trône impérial ; Zeno, c'est le vieux Silva, devenu père d'oncle qu'il était, et l'on ne saurait s'expliquer la raison de cette métamorphose; Elvira, c'est dofia Sol ; ia scène se passe en Italie, au lieu de se passer en Espagne; à cela près, c'est la même action, la même intrigue aussi extravagant, aussi ridicule que dans la tragédie : M. Victor Hugo n'a pas le plus petit mot à dire et doit être parfaitement content. Quant au public, c'est autre chose ; il attendait la venue d'un Messie, et il n'a rien vu de tel cipparaître sur l'horizon. Quelque réserve que l'on mette à se prononcer sur un compositeur nouveau, il est impossible de ne pas sentir, de ne pas déclarer que, jusqu'à présent du moins, le génie manque à Verdi ; que c'est un de ces musiciens, sans inspiration originale, doué de plus de verve et d'habileté que ses rivaux actuels dans le maniement du rhvthme et de l'orchestre, mais tout à fait inférieur aux maîtres, dont le dernier nous a donné Lucie et la Favorite* »

ailleurs. 11 a toujours été considéré comme l'une des productions les plus pâles et les moins heureusement venues du niai Ire1.

Mais Verdi allait retrouver, grâce à une artiste admirable et inspirée, un succès, fugitif sans doute (car l'œuvre n'était encore que de seconde main el n'a pas résisté à l'épreuve du temps), mais liés brillant. L'œuvre, c'était sa Giovanna d'Arco; l'artiste, c'était cette touchante et sublime Erminia Frezzolini, morte récemment au milieu de la ruine de toutes ses facultés, mais alors dans tout l'éclat de sa jeunesse radieuse, de sa beauté patricienne, de sa voix incomparable el de son merveilleux talent. Un écrivain a tracé de la Frezzolini ce portrait un peu précieux dans quelques-unes de ses lignes, mais où réparai! vivante et animée, aux yeux de tous ceux qui ont été assez heureux pour la connaître même sur son déclin, cette femme admirable

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