Verdi écrivit cette musique immédiatement après
celle d'Ernani] mais l'intervalle qui sépare l'une de l'autn' est immense. C'était son sixième opéra, composé en 1844 pour Rome et chanté par la Barbieri-Nini, Roppa et Debassini. En 1846, les Due Foscari nous furent donnés avec Mario, Co!etli et mademoiselle Grisi pour interprètes. Le 'succès en l'ut des plus ternes, et nous ne voyons pas que, cette année, il ait changé de coloris. » (Gazette musicale, du 16 novembre 1856.)
qui fut une artiste sans rivale et sans seconde :
— « Elle était brune; ses grands yeux
mouillés, ombrés de longs cils noirs, dégageaient des effluves magnétiques, où la passion avait de chaudes coulées d'amour. Rien n'égalait la distinction de sa personne, l'élégance de son buste, la troublante langueur de sa démarche. Son profil de camée antique accusait une fierté patricienne, et ses lèvres, ses lèvres d'amoureuse, semblaient palpiter sous les baisers de la muse lyrique. Sa voix, faite de velours et quasi voilée par le sentiment, était la voix de l'âme, une âme divine, éprise à en mourir des joies et des tortures du cœur. A vrai dire, ce n'était pas une voix, c'était la passion même qui chantait en elle, vibrante, intime, fascinatrice comme l'écho divin d'un moi idéal. Jamais on n'a vu au théâtre une héroïne plus vivante, plus chaste, plus éloquente. Son exquise sensibilité de femme donnait à son interprétation un charme pudique, une poésie qui vous transportait dans le paradis des rêves. Son génie, fait de quintessence de suavités féminines et de tendresses fondues, enveloppait la salle ; c'était un parfum doux et capiteux à la fois, qui s'imprégnait à l'âme
des auditeurs, quelque chose de délicieusement ému qui prenait tous les cœurs... » Alors dans toute la Heur de son printemps, la Frezzolini était bien la créature idéale qu'on pût rêver pour représenter, pour personnifier dans sa pureté physique et morale la chaste ' héroïne de Vaucouleurs. Son angélique beauté produisait une indicible impression sous le casque et sous l'armure, et un critique italien, rappelant son souvenir dans cet ouvrage, disait d'elle : — « Je la revois encore, dans cette Giovanna d'Arco, où elle m'apparut comme une vision de paradis, à la scène grandiose du couronnement, sous ce candide costume de guerrière, avec l'étendard fleurdelysé qu'elle pressait sur sa poitrine, alors que, sous l'arc admirable de ses longs sourcils noirs, on voyait briller ses yeux, ces yeux dont le regard vous allait droit au coeur, et qui alors semblaient s'élever vers le ciel dans un élan de foi intense... »
C'est donc à la Frezzolini surtout que Verdi dut le succès momentané de sa Giovanna d'Arco. Avec cet ouvrage* le compositeur reparaissait sur ce noble et glorieux théâtre de la Scala, qui lui avait toujours montré tant de sympa-
thie, et que pourtant, chose singulière, il n'a plus jamais abordé, depuis lors, avec une œuvre nouvelle. Le public milanais, cette fois encore, lui fit fête et l'accueillit avec faveur; mais ce qui prouve bien qu'en cette circonstance l'interprète surpassait l'œuvre, et que celle-ci devait tout à celle-là, c'est que, d'une part, Giovanna d'Arco ne put retrouver ailleurs la même fortune qu'à Milan, et que, de l'autre, la voix de la Frezzolini ayant déjà subi des atteintes assez cruelles pour que la cantatrice, quand elle vint en France, n'osât pas aborder ce rôle écrasant, le compositeur se refusa obstinément à laisser jouer son ouvrage à Paris, n'ayant plus, pour le soutenir devant un public qu'il redoutait, l'artiste inspirée des premiers jours. Ce n'est que plus de vingt ans après, et lors des triomphes de mademoiselle Adelina Patti sur notre scène italienne, que le maître consentit enfin à se départir de sa rigueur et à y laisser représenter sa Giovanna. Il faut ajouter que, malgré la présence de la jeune artiste et l'influence incontestable qu'elle exerçait sur le public, le succès fut des plus modestes. Après quelques représentations, l'ouvrage fut com-
plètement abandonné. De Giovanna dlArco, il n'est guère resté que l'ouverture, que Verdi plaça plus tard en tête de son premier opéra français, les Vêpres siciliennes, et qu'il employa, plus tard encore, dans son Arohlo*.
Je n'ai rien à dire d'Alzira, qui fut jouée au théâtre Sari-Carlo, de Naples, le 12 août 1845. J'ignore si le poème de cet ouvrage, écrit par Cammarano, est inspiré de ÏAlzire de Voltaire ; mais cet opéra ne fut pas très heureux, quoique chanté par la Tadolini, Fraschini et Coletti. Avec Attilla, qui vit le
1. Il y aurait un livre à faire avec la seule histoire des démêlés que les opéras de Verdi eurent toujours à soutenir, avant l'affranchissement de l'Italie, avec la censure des États italiens autres que le Piémont. En voici encore un exemple. Le 26 octobre 1847, on donnait à Palerme, au théâtre Carolino, la Giovanna d'Arco de Verdi, c'est-à-dire qu'on exécutait la musique de Giovanna ; car la police ne put se résoudre à permettre qu'on offrit aux yeux du public la figure de notre admirable héroïne, soulevant le peuple français et l'appelant au combat pour délivrer la patrie du joug de l'étranger. Les mots de Patrie et de Liberté, considérés comme subversifs, ne pouvaient exister alors pour le peuple italien (qui a trop vite oublié que c'est la France qui lui a permis de les prononcer). Bref, il fallut changer le sujet et écrire un autre poème sous la musique de Verdi : « On a changé le poème ; l'héroïne française est devenue compatriote de Sapho ; elle se nomme, dans la pièce qu'on a arrangée sur la musique de Verdi, Orietta di Lesbo. Ces changements ne sont pas de nature à donner de l'intérêt à la partition ; on ne devrait jamais faire de pareilles substitutions sans l'autorisation du compositeur. » (France musicale, du 17 novembre 1847. )
jour a la Fcnice, de Venise, le 17 mars de Tannée suivante, Verdi retrouvait le compagnon de ses débuts, le poète Temistocle Solera. Plus fortuné qu'Alzira, Attila ne jouit pas cependant d'une longue popularité ; mais, à Venise, il fut chaleureusement accueilli, peutêtre parce que les Vénitiens y trouvaient encore un prétexte à allusions patriotiques et l'occasion d'affirmer leur ardent désir d'indépendance. Le public de la Fenice se souleva d'enthousiasme à l'audition de cet air resté fameux parmi eux :
Cara patria già madré e regina Di possenti e magnanimi figli /...
et plus loin, lorsqu'on entendit ce vers:
Avrai tu Vuniverso, rcstl VItalia a me !
la salle entière, comme prise de frénésie, jeta ce cri tout d'une voix : A noi ! VItalia a noi ! Attila fut généralement mal accueilli en dehors de l'Italie. Représenté à Londres, le 18 mars 1848, et chanté par Sophie Cruvelli, Gardoni, Belletti et Cuzzani, il échoua piteusement, et un journal disait : — « Ce n'est pas la faute de ces artistes si l'ouvrage a fait un fiasco complet, quoiqu'il ait un mérite que
n'ont pas tous les autres ouvrages du même auteur, celui d'être court. Jugez d'ailleurs de l'effet par la recette, qui ne s'est pas élevée au-dessus de huit livres sterling, environ deux cents francs francs1! » Quelques années après cependant, ce même journal réclamait avec une sorte d'enthousiasme la représentation d'Attila à Paris. Il est vrai que c'était précisément pour y voir Sophie Cruvelli, qui, alors dans la splendeur de sa voix opulente et de sa beauté sculpturale, s'était montrée dans un fragment de cet ouvrage, où elle avait produit un effet foudroyant. On était à l'époque ou une sorte de lutte s'était établie, sur notre scène italienne, entre cette cantatrice justement admirée et une autre artiste extrêmement remarquable, madame Anna de Lagrange: — « C'est peut-être, disait le journal en question, c'est peut-être au noble désir de ne pas laisser les derniers triomphes à sa rivale, qu'il faut attribuer l'apparition de Sophie Cruvelli dans le prologue d'Attila, apparition foudroyante, adieu météorique ! Ah ! quelle magnifique héroïne, quelle sublime guerrière que Sophie Cruvelli ! quelle