V. Scudo, V Année musicale, 2* année, p
cer l'historique de cet ouvrage, je veux rappeler les souvenirs consignés à son sujet sur Verdi par un autre artiste fameux, le sculpteur Giovanni Dupré, descendant d'une ancienne famille française depuis longtemps fixée en Italie.
Artiste classique par excellence, devenu célèbre pour plusieurs œuvres remarquables, un Cain, un A bel, une Pietà, etc., Dupré, qui fut chevalier de la Légion d'honneur et membre correspondant de notre Académie des beauxarts, comptait au nombre des plus ardents admirateurs de Verdi. Très épris de musique, comme tous ses compatriotes, et se trouvant à Florence lorsque l'auteur de Nabucco se rendit en cette ville pour y monter son Macbeth, il voulut connaître le jeune maître, à peine plus âgé que lui de quatre ou cinq ans, et il a raconté lui-même, dans un livre fort intéressant l, de quelle façon il entra en relations avec lui. Je lui emprunte ce petit récit:
Giuseppe Verdi arrivait alors à Florence, pour mettre en scène son Macbeth. Si je ne me trompe, c'était la
1. Pensieri suit' arte e Ricordi autobiograflci di Giovanni Dupre. — Firenze, successori Lemonnier, 1879.
première fois qu'il venait parmi nous ; sa renommée l'avait précédé ; des ennemis, comme il est naturel, il en avait beaucoup ; j'étais partisan de ses œuvres connues jusqu'alors, Nabucco, i Lombardi, Ernani et Giovannad'Arco. Ses ennemis disaient que, comme artiste, il était très vulgaire et corrupteur du beau chant italien; et, comme homme, ils en faisaient un ours mal léché, plein de hauteur et d'orgueil, dédaigneux de fréquenter qui que ce fût. Je voulus aussitôt m'en convaincre, et j'écrivis un billet en ces termes : « Giovanni Dupré prie le très cher maestro Verdi de vouloir bien, tout à son aise, faire une visite à son atelier, où il est en train de terminer le marbre de son Caïn, qu'il serait heureux de lui montrer avant de l'expédier. » Mais, pour voir jusqu'à quel point il était ours, je voulus porter cette lettre moi-même et me présenter comme un jeune élève de l'artiste. Il me reçut avec beaucoup d'urbanité, lut la lettre, puis, se tournant vers moi, me dit :
— Dis à ton maître que je le remercie beaucoup, et que j'irai le trouver le plus tôt qu'il me sera possible, car j'avais le désir de connaître personnellement un jeune sculpteur qui... etc.
Je répondis :
— Si vous avez envie, signor maestro, de connaître le plus promptement possible ce jeune sculpteur, vous pouvez vous satisfaire aussitôt, car c'est moi.
Il sourit avec amabilité; puis, me serrant la main, il dit :
— Oh ! c'est vraiment d'un artiste.
Nous causâmes longuement, et il ine montra diverses lettres d'introduction qu'il avait pour Capponi *, pour Giusti et pour Niccolini 2 ; celle destinée à Giusti était de Manzoni 3. Nous nous vîmes presque chaque jour pendant tout le temps qu'il resta à Florence. Nous faisions des promenades dans les environs, c'est-à-dire à la famille Ginori, à Fiesole et à la Torre del Gallo. Nous étions un petit groupe de quatre ou cinq : Andréa Maffeî, Manara, qui plus lard mourut à Rome, Giulio Piatti, Verdi et moi. Le soir, il permettait à l'un ou à l'autre d'entre nous d'assister aux répétitions de Macbeth. 11 venait 1res souvent le matin, avec MafTei, à mon atelier. Il goûtait extrêmement la peinture et la sculpture, et il en parlait avec une intelligence peu commune ; il admirait surtout Michel-Ange, et je me rappelle qu'à la chapelle du chanoine Sacchi, située sous Fiesole par la rue vieille, et où l'on peut voir une belle collection d'œuvres d'art, il resta près d'un quart d'heure à genoux à contempler un devant d'autel qu'on attribue à Michel-Ange.
1. Le marquis Gino Capponi, homme politique, écrivain de ^premier ordre, descendant d'une des plus anciennes familles
nobles de Florence qui fut la rivale des Médicis. Ce grand patriote, qui fut un historien éminent, est mort en 1876.
2. Giuseppe Giusti et Giovan-Battista Niccolini, deux des plus grands poètes de l'Italie moderne, tous deux amis de Capponi, et fiers patriotes comme lui. Verdi se lia avec Giusti surtout d'une étroite amitié.
3. Alessandro Manzoni, le premier en date des romantiques, l'auteur immortel des Fiancés (i Promessi Sposi).
Je voulais faire son portrait, mais, par suite de circonstances indépendantes de sa volonté et de la mienne, je ne pus mettre ce projet à exécution, et je me contentai de mouler sa main, que je sculptai ensuite et que j'offris h la Société philharmonique de Sienne, a laquelle j'appartiens depuis 18i3. La main de Verdi est représentée comme si elle écrivait ; en levant le moule, la plume resta encastrée dans celuici, et elle sert aujourd'hui à une petite esquisse que j'ai faite de saint Antonin.
Il parut satisfait de mon Gain ; cette fierté presque sauvage lui allait au sang, et je me souviens que Maffei s'attachait à le persuader qu'on pouvait tirer du Gain de Byron, que justement le poète traduisait alors, un drame* de beaucoup d'effet par les situations et les contrastes dans lesquels le génie et le tempérament de Verdi aimaient à se mouvoir. Le caractère doux et pieux cl' A bel, mis en regard de celui de Caïn, férocement pris de colère et d'envie à la vue de l'offrande d'Abel que le ciel tenait pour agréable ; le contraste entre leurs caractères, Abel caressant son frère et lui parlant de Dieu, et Caïn repoussant dédaigneusement ses douces paroles et se répandant enfin en blasphèmes contre ce Dieu ; le chœur des anges invisibles dans l'espace, le chœur des démons sous terre ; Caïn, aveuglé par la colère* tuant son frère, et sa mère accourant au cri d'Abel, qu'elle trouve mort, puis son père, puis la jeune épouse d'Abel, la douleur de tous devant la mort de ce juste, leur horreur pour le meurtrier, le remords sombre
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et morne de Caïn, enfin sa malédiction, ioul cela formait un ensemble vraiment digne du génie dramatique et biblique (!) de Verdi. Je me rappelle qu'à ce moment il en était comme envahi ; pourtant il n'en fit rien, et il eut sans doute pour cela de bonnes raisons. Peutêtre les nudités étaient-elles un ôcueil, mais avec des peaux de bêtes on fait des tuniques et des vêtements extrêmement pittoresques ; et, de toute façon, il pouvait mettre en musique un tel sujet, celui-ci lui offrant vraiment des situations et des effets puissants, et Verdi ayant toujours déployé dans ses œuvres ce génie admirablement fier qui convenait à un si terrible drame. Lui qui sut trouver les grandes et sérieuses mélodies de Nabucco, les chants douloureux du Trovatore et de la Traviata, et la couleur locale, le caractère et \v* sublimes harmonies d'Aida, il pouvait mettre Caïn en musique. Si un jour Verdi lit ces lignes, qui sait?...
Verdi ne songe plus à Caïn, je pense, depuis longtemps; mais il remporta un grand succès à Florence avec Macbeth, succès que sa principale interprète, la Barbieri-Nini, qui se montrait admirable dans le personnage de lady Macbeth, changea souvent en un véritable triomphe. Les autres rôles étaient tenus par Brunacci, Varesi et Benedetti1. Ce qu'on
1. Dans une Lettre sur V état actuel de la musique en Italie, publiée par la Gazette musicale du 27 mars 1847, et où l'au-
aurait quelque peine à croire, étant donné le sujet de Macbeth, c'est que cet ouvrage, représenté à Venise peu de temps avant la révolution de 4848, y excita presque des troubles et y fut encore le sujet de manifestations patriotiques et tumultueuses, tout comme avait fait Attila. Rien n'est plus vrai pourtant. A cette époque, où les imaginations italiennes étaient exaltées et excitées outre mesure, tout, au théâtre, devenait motif à allusions, et le public ne laissait échapper aucune occasion de manifester ses sentiments.
C'était un ténor espagnol nommé Palma, chaud libéral et dont le cœur battait à l'unisson des populations, qui jouait à Venise le rôle de Macduff et qui, au troisième acte, avait à chanter l'air fameux :
leur constatait le chaleureux accueil que les Florentins venaient de faire à Macbeth, on lisait ce qui suit: — .«... Je te parie d'admirateurs aveugles ; je voudrais un mot plus fort, car imaginerais-tu qu'à Milan, on a imprimé une lithographie représentant Verdi écrasant sous ses pas les compositeurs passés, et tenant un pied sur la tête de Rossini? Si celui-ci en a eu connaissance, combien il aura dû rire ! Il pouvait, par forme de vengeance, faire encadrer l'estampa et l'exposer dans son salon; mais ni lui ni personne ne s'aviseront de supposer qu'un maître tel que Verdi ait trempé dans une pareille indignité! Verdi nen doit donc pas porter le ridicule. »
La palrla trad'Ua Piangendo r invita:
Fratelli, gli oppressi Corriamo a salvar.
La physionomie en feu, l'œil inspiré, le regard étincelant, la cocarde tricolore à son chapeau, Palma chantait cet air avec tant de fougue, tant de chaleur, un tel enthousiasme, une ardeur si véhémente, que la salle entière était électrisée et que le public, s'enflammant à ses mâles accents, se mettait à faire chorus avec lui et allait jusqu'à pousser des cris patriotiques et, naturellement, « séditieux ». Cet aii*, dit un Italien, semblait devoir être la mèche qui met le feu aux poudres. La chose devint si grave, un jour, que la police jugea à propos de faire intervenir les grenadiers autrichiens pour maintenir V « ordre » et imposer silence aux « factieux » '.
1. Ce qu'on ne sait guère, c'est que les vers des deux strophes qui composent ce morceau sont du grand poète Andréa Maifei, l'ami de Verdi. Celui-ci avait été prié par le maître de lui écrire un livret; mais il s'en était gardé, incapable qu'il se sentait de se plier à ses exigences. Toutefois, pour lui être agréable, il écrivit non seulement La patria tradita, mais encore les paroles des chœurs des sorcières, qui inspirèrent à Verdi une musique si étrange, si pittoresque et si colorée. Celui qui lirait ces chœurs de Maffei verrait la distance qui sépare cette poésie vivace et expressive des pauvres vers que le pauvre Piave écrivait à la diable.
(Test à propos de la représentation et du
succès do Macbeth à Florence que Verdi reçut de ses compatriotes, si prodigues de ce genre de manifestations qu'elles en sont devenues un peu banales, le premier hommage public de leur sympathie et de leur admiration. Le jeune prince Joseph Poniatowski, compositeur dilettante, qui par la naturalisation était devenu sujet toscan en attendant qu'il fût citoyen français et sénateur du second empire, lui présenta, au nom de «plusieurs de ses admirateurs », une couronne de lauriers d'or, dont chaque feuille portait inscrit le titre d'une de ses œuvres.
Si Macbeth, grâce surtout aux particularités que je viens de rapporter, devint jusqu'à un certain point populaire en Italie, il n'y obtint pourtant pas le succès retentissant et prolongé qui accueillit certaines autres grandes œuvres du maître. Il fut moins heureux encore à l'étranger, et en France même, sous sa seconde forme, sa fortune ne fut pas meilleure. On se rappelle qu'en 1865 (le 21 avril), Macbeth fut donné à notre Théâtre-Lyrique, alors llorissant et entouré de la sympathie générale. Il ne s'agissait pas d'une simple traduction, mais d'une adaptation spécialement faite en
vue de la scène française. Le livret nouveau avail été tracé par MM. NuitteretBeauniont, et le compositeur, soucieux de plaire au public parisien, avait non pas seulement remanié son œuvre, mais refait la moitié de sa partition. Les parties nouvelles en étaient extrêmement remarquables, l'ensemble était profondément émouvant et (Tune rare puissance, et pourtant, malgré ses grandes qualités, malgré une interprétation sup >rbe confiée à trois artistes d'un tempérament et d'un talent supérieurs, Madame Rey-Balla, MM. Ismaël et Montjauze, Macbeth, ain<i iv.lail, — rinnovato, comme disent les Italiens, — fut reçu avec respect, mais n'obtint ch *z nous qu'un succès relatif. Une fois la nouveauté épuisée, il n'en fui plus jamais question Depuis lors, on a joué en Italie tantôt Tune, tantôt l'autre version l.
1. V rdi dédia en ces termes la partition de Macbeth à son bienfaiteur Antonio Barezzi, dont 0.1 se rappelle qu'il avait épousé la fille :
« Mon cher beau-père, » Il a toujours été dans ma pensJe de vous dédier un opéra, à vous qui avez é„é mon père, m n ami et mon bienfaiteur; de* circonstances impérieuses men ont empêcli • jusqu'ici. Maintenant que j î le puis, je vous dédie mon Macbeth, qu3 j'aime tant parmi mes œuvres. Le cœur l'offre, que le cjeur l'accepte.
» Votre bien affectionné, « Giuseppe Verdi. »
Le nom de Verdi s'était imposé rapidement non seulement à la sympathie des Italiens, ses compatriotes, mais à l'attention de l'étranger. La France, qui n'est jamais en retard pour saluer les gloires du dehors, n'avait pas attendu longtemps pour faire accueil au jeune maître, et se préparait à ouvrir à ses Lombardi, baptisés à nouveau du nom de Jérusalem, l'accès de sa première scène lyrique; on a vu ce qu'il en advint. De son côté, l'Angleterre sollicitait du compositeur un ouvrage conçu expressément à son intention, et c'est alors que Verdi écrivit sa partition cVi Masnadieri. Le directeur de la grande scène ita-
lien ne de Londres (lier MajesUfs théâtre), était alors le fameux Lumley. Le sujet du nouvel opéra sembla devoir être d'abord le Roi Lear, mais on y renonça bientôt, ce sujet ne laissanl pas place à la passion amoureuse, si essentielle dans une œuvre lyrique; Shakspeare céda donc le pas à Schiller, et c'est dans le répertoire de celui-ci qu'on se détermina à choisir l'action que Verdi devait mettre en musique. Un des écrivains les plus élégants de l'Italie, le « poète à la langue de miel », Andréa Maffei, dont il a été question plus haut, le traducteur de Gessner, de Milton et de Thomas Moore, se décidanl enfin à associer sa muse à celle de son ami, lira pour lui le livret d't Masnadieri du drame célèbre de Schiller, les Brigands. Verdi eut assez promptement fait d'écrire sa partition, el l'ouvrage, dont l'auteur lui-même dirigeail l'exécution, fut représenté à Londres le 22 juillet 1847. Il ne fut pas heureux, malgré le semblant d'enthousiasme qui accueil I i f la première représentation, et voici ce qu'à son sujet on écrivait de Londres à un journal de Paris :
/ Masnadieri, tel est. vous le savez, le titre du nou-
vel opéra que Verdi vient de donner au Théâtre de Sa
Majesté ; mais ce que vous ne savez peut-être pas, c'est que la pièce est encore une imitation des trop fameux Brigands de Schiller. J'aurais mieux aimé, je l'avoue, un autre titre et un autre sujet. Je me souviens qu'il* y a douze ou treize ans Mèrcadante travailla aussi sur ce texte, qui ne lui porta pas bonheur. 11 avait écrit sa partition dï Briganti pour le Théâtre- Italien de Paris, comme Verdi a écrit la sienne pour celui de Londres 1. Je n'oublierai jamais le prodigieux succès d'hilarité qu'obtint Lablache en sortant d'une tour obscure où il était censé avoir langui pendant de longues années, victime de la soif! ... La musique de Mèrcadante n'a pas laissé d'autre impression 2.
Quant à celle de Verdi, je vous dirai tout franchement que je suis de l'avis des critiques, qui sont loin de la regarder comme son chef-d'œuvre, et je n'ai pas besoin de vous dire ce que je pense en général des chefs-d'œuvre de Verdi. Paris et Londres sont unanimes h cet égard : le maestro n'a pas mieux réussi dans une ville que dans l'autre. Que ce soit préjugé, mauvais goût, injustice, comme le prétendent certaines gens, à la bonne heure, je n'ai nulle