Gazette musicale, 25 janvier
ISO VERDI
tre-ïtalien, où il était joué et chanté d'une façon admirable parla Frezzolini (Gilda), Marietta Alboni (Maddalena), Mario (le duc) et Corsi (Rigoletto). C'était lé premier succès véritable, incontesté, que Verdi remportai à Paris, mais il fut éclatant, et depuis ne s'est jamais ralenti. Tl fallut pourtant plusieurs années encore avant que Ton songeai à transporter sur une de nos scènes françaises un ouvrage si profondément émouvant; il n'eut pas, d'ailleurs, à se plaindre de ce retard; car, cette fois encore, le succès fut immense, et l'œuvre devint aussitôt populaire. C'est le Théâtre-Lyrique, alors si florissant et si actif, qui eut la gloire d'offrir à son public, le 2i décembre 1863, la traduction de Rigoletto, due à M. Edouard Duprez, et qui avait pour interprètes excellents MM. Ismaël (Rigoletto), Montjauze (le duc), Wartel (Sparafucile), cl mesdemoiselles de Maësen (Gilda) et Dubois (Maddalena)1.
1. Comme il s'était opposé naguère à la représentation d'Ernani, Victor Hugo voulut s'opposer à la représentation de Rigoletto au Théâtre-Italien. Il intenta une action à M. Calzado, alors directeur de ce théâtre, l'accusant d'offrir au publicun ouvrage qui n'était qu'une « contrefaçon » du Roi s'amuse. 11 perdit son procès, et le tribunal, conformément aux conclu-
Un espace de près de deux années s'écoule entre la représentation de Rigoletto h la Fenice et celle d'il Tromtore, qui fut donnée au théâtre Apollo, de Rome, le 19 janvier 1853. Si jamais la valeur purement musicale d'une œuvre lyrique put légitimer à elle seule le succès qui l'accueillit, il faut bien croire qu'i7 Trovatore a droit, sous ce rapport, à une mention toute particulière, car ce n'est pas le livret pénible, obscur et absolument indéchiffrable de cet ouvrage qui put aider à son triomphe. Ce qu'on ignore généralement, c'est que ce livret a été tiré par le poète Cammarano d'un drame espagnol contemporain portant le même titre, drame écrit en vers superbes par un écrivain de dix-sept ans et qui, comme on va le voir, exerça sur la carrière de celui-ci une bienheureuse influence.
Le jeune Antonio Garcia Guttierez, né en
sions de M. Moignon, avocat impérial, statua en ces termes : — « Attendu qu'il est constant et reconnu entre les parties que la publication de Rigoletto remonte à plus de trois ans; que, dans cet état, Victor Hugo articule une véritable contrefaçon, c'est-à-dire un délit couvert par la prescription; qu'ainsi l'action intentée par lui ne pourrait être admise qu'autant qu'il ferait la preuve d'un délit prescrit, laquelle preuve est prohibée par les lois criminelles ; par ces motifs, déclare Victor Hugo non recevable et mal fondé dans sa demande, l'en déboute et le condnmne aux dépens. »
4815, allait tirer au sort en 1832 lorsqu'il acheva son drame el Trovador, qu'il porta au théâtre del Principe, où il fut aussitôt reçu et mis en répétition. Cette heureuse chance en ce qui concernait sa première œuvre ne le consolait qu'à moitié, car il tira de l'urne précisément le numéro 4, qui lui donnait tous les droits possibles à être incorporé sans retard dans la milice nationale. Trop pauvre pour pouvoir se racheter, il s'apprêtait donc à endosser l'uniforme, remettant à plus tard ses rêves de gloire littéraire, lorsque la représentation de son drame obtint un tel succès, qu'elle lui permit de se fournir un remplaçant et de poursuivre tranquillement sa carrière. Depuis lors, Guttierez devint l'un des auteurs dramatiques les plus féconds, les plus brillants et les plus appréciés de l'Espagne. Je veux croire pourtant que sa pièce était beaucoup plus claire, beaucoup plus limpide, beaucoup plus compréhensible que l'étrange livret qui en a été extrait pour Verdi par son collaborateur Cammarano *.
1. Garcia Guttierez est mort à Madrid, au mois d'août 1884. Quant à Cammarano, il ne vit pas luire le jour de la représentation du Trovatore ; car lui-même avait disparu de ce monde cinq mois auparavant, en août 1852.
C'est là, du reste, le seul renseignement que je puisse fournir sur il Trovatore, au sujet duquel je n'aurais rien de particulier à faire connaître,, si ce n'était l'empressement vraiment prodigieux que le public romain, dont l'intérêt était vivement excité par l'annonce nouvelle d'une œuvre de Verdi, mit à assister à sa première représentation. A ce moment, Rome était précisément en proie à un de ces débordements auxquels le Tibre l'a depuis longtemps habituée, et les ondes du fleuve envahissaient tous les quartiers et les rues avoisinant le théâtre Apollo. Eh bien, malgré tout, malgré le froid, malgré la boue, malgré l'inondation, dès les neuf heures de la matinée du 19 janvier, les portes de ce théâtre étaient assiégées par une foule nombreuse de gens qui, les pieds dans l'eau jusqu'à la cheville, se pressaient, se bousculaient et se disputaient afin d'obtenir des places pour le spectacle du soir. Jamais on ne vit telle affluence, et, lorsque l'œuvre se déroula devant ce public impatient et avide d'émotions, magnifiquement chantée par la Penco et la Goggi, par Baucardé, Guicciardi et Balderi, elle obtint un succès immense, foudroyant, dont les échos
retentirent bientôt «l'un bout à l'autre de l'Italie. Ce succès se propagea rapidement dans l'Europe entière, car rarement ouvrage fut plus fortuné que le Trovatore *. Dès les derniers jours de décembre 1854, notre Théâtre-Italien l'offrait à ses habitués, avec mesdames Frezzolini et Borghi-Mamo, Mario et Graziani pour interprètes; le 11 mai 1855, il était chanté sur le théâtre de Covent-Garden, à Londres, par Tamberlick, Graziani, mesdames Viardot et Jenny Ney ; et, au mois de décembre de la môme année, il faisait son apparition à Saint-Pétersbourg, où il était exécuté par Tamberlick et Debassini, mesdames Bosio et de Méric. Partout il était accueilli triomphalement. Enfin, le 12 janvier 1857, il Trovatore, traduit en français par Émilien Pacini et devenu le Trouvère, était représenté pour la première fois à notre Opéra, et chanté pour ses débuts par madame Deligne-Lauters (qui de-
1. C'est à propos du Trovatore que le critique Scudo, qui, pendant longtemps, poursuivit Verdi de ses sarcasmes, écrivait ceci: — «... M. Verdi aura sa place au soleil de notre civilisation, et il sera classé au-dessous de Bellini, dont il n'a pas la distinction ni la tendresse; après Donizetti, dont il ne possède pas la maestria, le brio et la flexibilité, et aune si grande distance de Rossini, que celui-ci doit le considérer comme un barbaro... » (V. Critique et Littérature musicales^ lre série.)
SA VIE ET SES OEUVRES 1 l'hi
vait bientôt devenir madame Gueymard), par madame Borghi-Mamo, qui l'avait jour aux Italiens, et par MM. Gueymard et Bonnehée, Le compositeur n'avait point touché à sa par tition, si ce n'est pour y ajouter, au troisième acte, après le chœur des soldats, un divertissement comprenant quatre airs de ballet. A Paris aussi, le succès fut très grand : le Trouvère atteignait sa centième représentation le 25 janvier 1863, et la deux-centième en était donnée dans le courant de 1872 ^
Nous arrivons à celui des ouvrages de Verdi dont la destinée fut la plus singulière. Uimpresa de la Fenice, de Venise, lui avait demandé une œuvre nouvelle. Le maître, qui avait vu à Paris, quelques mois auparavant, le beau drame de M. Alexandre Dumas fils, la Dame aux Camélias, et qui en avait été enthousiasmé, avait aussitôt formé le projet d'en tirer un
1. Je dois faire remarquer à ce sujet que la date du 1er avril 1857, donnée dans YHistoire de la musique dramatique de M. Chouquet comme celle de la représentation du Trouvère à l'Opéra, est une erreur résultant d'une faute d'impression (c'est celle de la représentation de Marco Spada) . Le 12 janvier, que j'indique ici, est bien la date exacte.
opéra. Il avait donc, suivant sa coutume, donné 'ses instructions à Piave, et celui-ci, d'après son
propre plan, lui avait tracé le livret de la Traviata (l'Égarée). La partition de la Traviata avait été écrite presque concurremment avec celle d7/ Trovatore (Verdi emploie généralement quatre mois à écrire un opéra), et elle élaii presque prête lorsque celui-ci fut donne à Rome. (Test pourquoi la représentation du nouvel ouvrage pu! être donnée à Venise le 6 mars 1855, deux mois et demi seulement après celle d'il Trovatore.
Il faut bien le constater, la Traviata, qui est' assurémenl l'une des œuvres les plus originales, les pins touchantes el les moins exagérées qui soienl sorties delà plume de Verdi, fit à son apparition un fiasco éclatant. Il n'y a pas à en douter, puisque, dès le lendemain de la représentation, le maître le déclarai I lui-même dans un billet laconique* et significatif adressé à son élève et l'un de ses meilleurs amis, M. Emanuele Muzio, billet qui a été publié dans la Gazzetta Musicale (Milan) du lo mars 1 853 el dont voici la teneur:
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La Traviata ieri i E *>/pa e ntb, o
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s mprc vostrc I i . Verdi.
inattendu el immérité tenait à plusieurs causes, que je vais énumérer.
Tout d'abord la Donatelli, qui personnifiait Violette, n'était nullement la femme du rôle, malgré aon talent très réel. Cette cantatrice était affligée d'un énorme embonpoint, qui lui enlevait toute grâce et toute légèreté, et l'on conçoit ce que pouvait devenir le personnag .
« un tel physique. D'autre part, te ténor G t/iani. en proie à un enrouement violent, trouvait presque dan- l'impossibilité de chanter le jour de la première représentation. Enfin, le baryton Varesi, furieux de 9e voir chargé d'un rôle en apparence secondaire, dont il ne saisissait pas l'extrême importance, n'apportait qu'un soin très médiocre à son interprétation.
a'est pas tout. Ces artistes étaient profondément troublés, on pourrait dire complètement
dévoyés par l'accent tout particulier qui distingue ' la partition de la Traviata, par la note nouvelle, intime, mélancolique, que le maître y faisait entendre, et qui les sortait si absolument du genre auquel il les avait habitués. Ainsi déroutés, manquant de confiance dans l'œuvre aussi bien qu'en eux-mêmes, ils n'en surent point faire ressortir les beautés, le caractère tendre et touchant, et n'exercèrent sur le public aucune action, aucune autorité, restant naturellement impuissants à lui communiquer une émotion qui n'était pas en eux. A tout cela il faut ajouter que la pièce ne se jouait pas alors en Louis |XIII, comme aujourd'hui, mais en costumes de ville, et que nos habits modernes, si froids, si tristes, si guindés, n'étaient pas faits pour réjouir l'œil du spectateur et pour le bien disposer.
Bref, on l'a vu, la Traviata fit un fiasco complet. Seul, le premier acte, dans lequel la Donatelli, faible comédienne, pouvait du moins faire apprécier ses grandes qualités de virtuose, se vit bien accueilli. Mais tout ensuite alla de mal en pis, et divers incidents, pour la plupart burlesques, contribuèrent à faire échouer l'œuvre
misérablement. Au second acte, l'air si pathétique de Germond : Di Provcnza il mare, qui se répétait alors d'un bout à l'autre, parut interminable et insupportable ; dans la scène du bal, des détails ridicules de mise en scène commencèrent à mettre le public en belle humeur ; quant au dernier acte, il se termina au milieu d'un fou rire général, ce qui n'était pas précisément l'effet qu'on en devait attendre. Les Vénitiens, joyeux et bons vivants de leur nature, même un peu gouailleurs, s'abandonnèrent à une joie folle en entendant un médecin de carnaval, parlant d'une commère douée d'un aussi bel embonpoint que la Donatelli, déclarer sérieusement que la phtisie ne lui laissait plus que peu d'heures à vivre! De sorte que, quand le rideau tomba sur la dernière scène, l'hilarité était à son comble.
Pourtant, nous avons vu que le maître ne désespérait pas, et qu'il ne se tenait pas pour battu par ce fâcheux résultat. « La faute en est-elle à moi, disait-il en le constatant, ou aux chanteurs ?» — et l'on peut croire qu'il visait volontiers ces derniers. Et puis cette dernière phrase : Il tempo giudicherà, n'indique-t-elle
.pas qu'il compte en appeler d'un jugement qu'il considère comme injuste1?
Et, de fait, le temps, sur lequel il avait compté, ne tarda pas à prouver qu'il avait raison. Au bout d'une année environ, la Traviata fut reprise à Venise même, mais sur un autre théâtre et dans des conditions toutes différentes. Le compositeur pratiqua quelques coupures dans sa partition, fit apporter aux costumes les modifications qui ont toujours persisté depuis, et reproduisit ainsi son ouvrage sur le théâtre San-Benedetto, avec la Spezia (devenue depuis madame Aldighieri) dans le personnage de Violetta, le ténor Landi et, je crois, le baryton Coletti dans les deux autres rôles. Ces deux derniers étaient excellents, et quant à la Spezia, touchante et pathétique au possible, elle arrachait, dit-on, des larmes de tous les yeux dans ce rôle pathétique et touchant. Cette fois, et dans ces conditions nou-
1. Ce qui l'indique plus encore, c'est le petit fait que voici : La chute de la Traviata paraissait tellement irrémédiable, qu'un des interprètes de l'œuvre, le baryton Varesi, qui avait joué le rôle de Germond, crut devoir, à la fin de la représentation, porter à Verdi « ses condoléances ». — « Faites-les, lui répondit sèchement celui-ci, à vous et à vos compagnons, qui n'avez point compris ma musique ! »
velles, la Traviata obtint un succès éclatant et fit bientôt triomphalement le tour de l'Italie et de l'Europe entière. On sait quelle a été sa fortune jusqu'à ce jour.
A propos de la Traviata, je ne crois pas sans intérêt de reproduire ici les réflexions qu'un critique italien de grand sens, M. le docteur Basevi, que j'ai déjà cité, a faites sur cet ouvrage. Voici comme il en parle:
La Traviata est une composition qui, par la qualité des personnages, par la nature des sentiments, par le manque de spectacle, avoisine la comédie. Verdi a trouvé une troisième manière, qui en plusieurs points se rapproche du genre français de l'opéra comique1. Ce genre de musique, bien qu'il n'ait pas été expérimenté sur le théâtre en Italie, n'est cependant pas inconnu dans les cercles privés. Dans ces dernières années, on a vu principalement se signaler dans cette musique, dite da caméra, Luigi Gordigiani et Fabio Campana. Verdi, avec sa Traviata, a transporté sur la scène, et avec un heureux succès, la musique de chambre, à laquelle se prêtait fort bien le sujet choisi par lui. On ren-
1. Ceci ne me paraît pas absolument juste, et je ne vois pas là trace d'une troisième manière, que le compositeur n'aurait , jamais retrouvée ni employée par la suite. La Traviata me semble plutôt une exception, un accident, — accident heureux dans la carrière du maître.
contre plus de simplicité dans ce travail que dans les autres du même auteur, spécialement en ce qui concerne l'orchestre, où presque toujours domine le quatuor des instruments à cordes ; les parlanti occupent une grande partie de la partition ; on rencontre plusieurs de ces airs qui se répètent sous forme de couplets ; et enfin les cantilènes principales se développent pour la plupart en petits mouvements binaires et ternaires, et n'ont pas, en général, l'extension que réclame le genre italien.
Outre cela, Verdi a mis en cette musique beaucoup de passion, mais sans cette exagération que l'on rencontre parfois encore dans sa seconde manière ; aussi jamais n'a-t-il réussi, comme dans cet opéra, avec moins d'affectation dans l'expression de l'amour. Jlais l'amour ainsi exprimé par Verdi est voluptueux, sensuel, complètement privé de cette angélique pureté qui se trouve dans la musique bellinienne. Celle-ci conserve toujours ce caractère d'innocence, cette candeur qui vous emplit l'âme de suavité, même quand elle est appliquée à un personnage qui n'est rien moins qu'honnête. La différence de l'amour, selon que Bellini et Verdi en ont empreint leur musique, témoigne des diverses façons de sentir au temps où ont vécu ces deux maîtres. Mais, bien que le caractère de la lorette ne soit pas encore bien naturalisé en Italie (et il faut espérer qu'il ne le sera jamais), Verdi ne l'a pas si bien dépeinte qu'il no* l'ait altérée légèrement, en l'italianisant un peu, en la faisant moins laide.
Si Bellini a dépeint dans Norma la femme coupable, il l'a présentée à un moment où elle est tellement
aveuglée par la passion qu'elle ne peut voir l'énormité de sa faute. D'ailleurs, la faute de Norma nous offense d'autant moins que, par le fait de l'éloignement du temps, de la différence des costumes, il nous est plus difficile d'apparier notre conscience avec celle du personnage. Il n'en est pas de même dans la Traviata, où nous nous trouvons en présence de personnages qui non seulement sont voisins de nous par le temps et par les mœurs, mais encore par leur condition... *. »
Je ne crois pas que ce parallèle entre Bellini et Verdi ait été jamais essayé. C'est pour cela qu'il m'a semblé intéressant de le produire ici.
Pour en finir avec la Traviata, je rappellerai que cet ouvrage fut chanté pour la première fois à Paris, sur notre Théâtre-Italien, le 6 décembre 1856, avec la Piccolomini, Mario et Graziani pour principaux interprètes, et que la traduction française (due à M. Edouard Duprez) en fut donnée au Théâtre-Lyrique le 27 octobre 1864, sous le titre de Violetta. Elle servit au début éclatant de mademoiselle Christine Nilsson, qui du coup affola les Pan-