‹ Verdi, histoire anecdotique de sa vie et de ses œuvresChapitre 8 sur 54 · Dans son numéro du 20 juillet · texte numérisé non relu

Dans son numéro du 20 juillet

2. Ce département prenait son nom du Taro, torrent qui coule à peu de distance de Parme,

est comparu Verdi Charles, âgé de vingt-huit ans, aubergiste, domicilié à Roncole, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin né le jour dix du courant à huit heures du soir, de lui déclarant et de la Louise Utini, filcuse, domiciliée à Roncole, son épouse, et auquel il a déclaré vouloir donner les prénoms de Joseph-Fortunin-François. Lesdites déclaration et présentation faites en présence de Romanclli Antoine, âgé de cinquante-un ans, huissier de la mairie, et Cantù Hiacinte, âgé de soixanteun ans, concierge, domiciliés à Russcto, et, après en avoir donné lecture du présent acte au comparant et témoins, onl signé avec nous.

Antonio Romanelli.

Giacinto Cantu.

Verdi Carlo.

Vitoli , adjoint1.

Nous avons vu que le père et la mère de Verdi tenaient dans le village de Roncole une modeste auberge, si modeste même, que ses revenus étaient loin de suffire aux besoins de la petite famille; c'est pourquoi ils avaient jugé à propos d'y joindre une sorte de petit

1. En dehors de ce fait, que l'acie qu'on vient de lire fixe d'une façon certaine la naissance de Verdi au 10 octobre 1813, on y voit que Verdi, auquel on n"a jamais connu que le prénom de Giuseppe (Joseph), avait reçu aussi, sur l'état civil, ceux de Fortunin-Franeois.

commerce d'épicerie, et débitaient en détail des liqueurs, du café, du sucre, du tabac et autres denrées du même genre. Chaque semaine, Carlo Verdi s'en allait à Busseto acheter les provisions qui lui étaient nécessaires; il les prenait chez un excellent homme, Antonio Barezzi, qui tenait un magasin d'épiceries et une fabrique de liqueurs, et il s'en revenait à pied, portant sur ses épaules les deux corbeilles qu'il rapportait au village. Cet Antonio Barezzi, dont il sera question plus loin, devait occuper par la suite une large place dans l'existence de Verdi.

Élevé par sa mère, qui l'adorait, l'enfant était d'un caractère sage, tranquille, obéissant; sérieux plus que son âge, et d'un naturel timide et concentré, il ne donnait que rarement l'occasion de le punir, et presque jamais de le corriger. Une seule chose amenait en lui l'expansion , et lui causait une joie sans égale : c'était la musique, et les sons qui s'échappaient d'un instrument quelconque. Un pauvre diable de musicien ambulant, dont on a conservé le nom, — il s'appelait Bagasset, — venait de temps en temps à

Roncole pour y exercer sa petite industrie. Maigre, chétif, malheureux, avec un long corps que soutenaient à peine deux jambes flùtées, tremblant de froid l'hiver sous ses pauvres guenilles, il était obligé, pour se réchauffer un peu, d'aller se réfugier dans les étables. Mais, quand, pour se faire entendre, il se plaçait devant la petite auberge de Roncole, les sons qu'il tirait en raclant d'un mauvais violon charmaient le petit Verdi au point de le faire tomber presque en extase. Il s'aperçut bientôt de la joie que l'enfant éprouvait à l'entendre, et il venait souvent exprès pour lui, se faisant parfois accompagner par un de ses camarades, qui jouait du violoncelle. On assure que c'est ce virtuose infinie qui, le premier, donna au père de Verdi le conseil de faire étudier la musique à son fils1. On sait que c'est l'audition des bandes mi-

1. Trente ans plus tard, en 1849, quand Verdi acheta sa propriété de Sant'Agala, il retrouva dans le pays le pauvre Bagasset, devenu vieux, et qui se livrait toujours à l'exercice de son art. Celui-ci venait parfois devant la villa, et s'efforçait, avec son violon, de renouveler ses anciens exploits. Verdi le faisait appeler alors, ordonnât qu'on lui servît à manger, et ne le laissait jamais partir sans lui donner quelque argent et sans garnir ses poches de menues provisions. Le vieillard le remerciait, en lui disant : « Ah ! maestro, je vous ai vu bien petit; mais maintenant.., »

litaires qui fit germer chez Lesucur l'amour de la musique; ou voit de quelle façon le même résultat se produisit chez Verdi. Mais par quel miracle du hasard l'enfant du locandivre de Roncole se vit-il, dès ses plus jeunes années, en possession d'une épinelte et à même de pouvoir exercer ses petits doigts sur un clavier? C'est ce que nous verrons tout à l'heure. Le fait est certain, d'ailleurs, puisque M. Verdi a conservé cet instrument, et qu'une date nous apprend à quelle époque il s'en servait. Un de ses collaborateurs, M. Ghislanzoni, a donné des détails précis à ce sujet, en faisant connaître en même temps la maison qui a abrité les jeunes années du maître :

La maison où naquit Verdi est éloignée d'environ trois milles deBusseto. Je l'ai visitée avec une profonde émotion. Figurez-vous une espèce de masure de pierre et de chaux, presque isolée au milieu d'une plaine fertile et semée de maïs et de chanvre. On comprend qu'un artiste né dans ce lieu doive conserver pour toute sa vie l'amour de la solitude. A quelques pas de l'humble maisonnette, dans laquelle une bonne ménagère vend maintenant chaque dimanche du vin aux contadmi des environs, s'élève une église d'une majestueuse et belle architecture. Dans cette église, à l'âge de quinze ans, le

jeune élève de Busseto sonnait l'orgue sans inter ruption, enivrant son esprit ardent de mystiques inspirations. Et, de l'orgue, de l'église il passait à l'épinette de la maison paternelle, et tout un monde d'espérances, d'illusions, de délires sublimes entourait le pâle adolescent dans cette étroite habitation, sorte d'oasis perdue dans le désert de campagnes interminables.

On m'a montré la petite chambre où habitait l'enfant prédestiné. Plus tard, à la villa de Sant' Agata, j'ai vu aussi le premier instrument sur lequel s'étaient exercés ses jeunes doigts. Cette épinette émérite n'a. plus de cordes, et elle es! dépourvue de son couvercle. Son clavier ressemble à la mâchoire d'un crâne aux dents longues et rongées. Et pourtant, quel précieux monument! Et quels souvenirs pour l'artiste qui a versé sur elle les larmes fécondes d'une adolescence tourmentée ! Que d'émotions sublimes pour qui la voit et l'interroge !

Et je l'ai interrogée. J'ai soulevé un des marteaux du clavier qui laissait entrevoir des chiffres, et j'ai pu lire des mots aussi ingénus que sublimes ; des mots qui, en même temps qu'ils révélaient l'acte généreux d'un artisan, semblaient aussi comme une consciencieuse prophétie. Mes lecteurs me sauront gré de reproduire ici cette inscription dans sa textuelle simplicité. Je croirais commettre une profanation en corrigeant les légères inexactitudes orthographiques qui la rendent adorable :

SA VIE ET SES OEUVRES il

Da me Slefano Cavaletti fu fato di nuovo questi saltarelliy e impenati a corame, e vi adatai la pedagliera che io ci ho regalato ; corne anche gratuitammte ci ho fato di nuovo li detti saltarelli, vedendo la buona disposizione che ha il giovinetto Giuseppe Verdi d'imparare a suonare questo istrumento, che qucsto mi basta par esserne del tutto sodisfatto. — Anno domtni 48%1 1.

On voit donc que Verdi étudia la musique dès sa plus tendre enfance, puisqu'en 4821, année où un artisan aisé et bienveillant réparait gracieusement et à son intention un instrument hors de service, il était âgé de huit ans à peine. Il n'en avait que sept d'ailleurs lorsqu'il donna, dans les circonstances suivantes, la première preuve de l'influence que la musique exerçait sur son jeune esprit.

C'était un jour de fête, et il servait, comme enfant de chœur, la messe dans la petite église de Roncole. La messe était accompagnée à l'orgue, qu'il entendait pour la première fois,

i. Reminiscenze artistiche. — Voici la traduction de cette inscription: « Par moi, Slefano Cavaletti, furent faits à nouveau et garnis de cuirs les sautereaux de cet instrument, auquel j'ai adapté une pédale; et j'ai fait gratuitement ces sautereaux, en voyant les bonnes dispositions que montre le jeune Giuseppe Verdi pour apprendre à sonner ledit instrument, ce qui suffit à me satisfaire. — L'année du Seigneur 1821. »

et, à l'audition de cette harmonie, alors si nouvelle pour lui, l'enfant restait positivement en extase. Ce fut à ce point que, lorsque le prêtre lui demanda l'eau : Acqua, Verdi était si complètement absorbé, qu'il ne l'entendit point, Le prêtre répète alors : Acqua, et Verdi reste sourd. Enfin, aune troisième demande, restée de nouveau sans résultat, cet homme, d'un caractère brutal, donna au pauvre bambin, pour le tirer de sa torpeur, une telle poussée, qu'il l'envoya rouler au bas des trois marches de l'autel. La chute fut si violente, que l'enfant s'évanouit et dut être transporté dans la sacristie. Or, quand il fut revenu à lui et qu'on eût pu le reconduire chez ses parents, sait-on ce qu'il fit, au lieu de se plaindre et de pleurer, comme eussent fait tant d'autres à sa place? Il renouvela à son père une prière qu'il lui avait adressée déjà, et le conjura de lui faire apprendre la musique. Le brave homme y consentit cette fois, et c'est alors qu'il lui acheta, d'un vieux prêtre qui la possédait depuis longues années, l'épinette dont on vient de lire l'histoire.

Voici maintenant de quelle façon il fit sa première éducation musicale.

L'unique église de Roncole, nous l'avons vu, possédait un orgue, lequel orgue était aux mains d'un vieil artiste nommé Baistrocchi. Les parents du jeune Verdi, voyant l'amour précoce de leur enfant pour la musique, pensèrent qu'en le confiant aux soins de ce brave homme il pourrait aussi devenir organiste, et — qui sait? — peut-être un jour remplacer son vieux maître dans le service de la paroisse ! Leur ambition n'allait pas plus loin, et tout leur désir était que leur fils pût, au bout de quelques années, aider la famille, qui, outre le père et la mère, comprenait encore une fille1. L'organiste de Roncole fut donc le premier maître du futur auteur de Nabucco, et c'est lui qui le premier fit promener ses petits doigts sur la fameuse épinette2.

1. Cette sœur de M. Verdi mourut jeune, à l'époque où il complétait à Milan son éducation musicale.

2. Cette épinette est fertile en souvenirs. On rapporte encore l'anecdote suivante. Dès les premiers commencements de ses études musicales, Verdi travaillait avec une ardeur dont on aurait peine à se rendre compte. Lorsqu'il n'était pas en présence de son maître, il s'amusait, sans trop savoir encore ce qu'il f disait, à chercher des harmonies sur le clavier. Un jour, il tombe dans une sorte de stupéfaction joyeuse en trouvant, par hasard, l'accord parfait d'ut majeur. Mais voici que le lendemain, il a beau chercher et rechercher, il ne peut retrouver les trois notes qui, la veille, avaient fait son bonheur. Furieux

Après trois ans seulement d'études, les progrès de l'enfant avaient été assez rapides pour qu'il pût, ainsi que les siens l'avaient espéré, être nommé titulaire du petit orgue de Roncole. Cependant, au bout de peu de temps, son père, soucieux de son avenir et voulant lui faire donner au moins une instruction élémentaire, qu'il n'aurait pu trouver dans son village, prit la résolution de l'envoyer à Busseto, pour qu'il y fréquentât une école. C'était un grand sacrifice pour le pauvre homme, qui était loin d'être fortuné; heureusement pour l'enfant, vivait à Busseto un savetier, compatriote et ami de son père, qu'on désignait sous le sobriquet do Pugnatta; ce brave ouvrier consentit à le prendre en pension et à se charger de lui, moyennant une modique rétribution de trente centimes par jour. Le

alors, exaspéré de l'inutilité de ses efforts, il prend un marteau et se met à frapper à coups redoublés sur le pauvre instrument, qui n'en pouvait mais. xVu bruit qu'il faisait, son père accourt, et, voyant de quoi il s'agissait, lui donne, pour le distraire d'une occupation si intéressante, une de ces corrections bien senties qui rentraient alors dans le système général d'éducation des enfants, et qui distendit aussitôt les nerfs du précoce et trop impatient harmoniste. Peut-être est-ce à la suite de cet incident que le brave Cavaletti prodigua ses soins à la pauvre épinette, qui devait en avoir, en effet, grand besoin.

jeune Verdi fut donc envoyé chez Pugnatta, en même temps qu'un autre gros garçon du village, appelé Michiara.

A peine arrivé à Busseto, l'enfant commença à aller à l'école. Sérieux, studieux et réfléchi, ri ne songeait qu'à son travail, dont rien ne pouvait le distraire, et ne prenait presque jamais part aux jeux de ses camarades. De plus, et malgré son éloignement relatif, il n'avait pas abandonné ses fonctions d'organiste, de sorte que, tous les dimanches et jours de fête, il s'en allait à pied à Roncole pour faire son service à la paroisse1. Son traitement était mince, et, en y comprenant le casuel des mariages, des baptêmes et des enterrements, ne s'élevait guère à plus d'une centaine de francs par an 2 ; mais à ce traitement venait s'ajouter, selon un usage encore en vigueur à cette époque, le produit de la quête qu'il faisait lui-même à son profit, chaque année, lors de la récolte

1. Depuis onze ans jusqu'à dix-huit, c'est-à-dire jusqu'au moment où il se rendit à Milan pour y terminer ses études, Verdi ne cessa d'occuper et de remplir ses modestes fonctions d'organiste de ttoncole.

2. Des registres de l'église de Roncole, il résulte que le traitement fixe accordé à Verdi était de trente-six francs l'an. Au bout de la première année, et par suite des réclamations de son père, ce traitement fut porté à quarante francs !

du blé et du maïs. C'est en allant ainsi de Busseto à Roncole pour le service de son église, qu'un jour, à l'âge de douze ans, il faillit périr d'une façon singulière. C'était à Noël, et il allait jouer la messe de l'aube. Obligé de se mettre en route bien avant le jour pour franchir la distance qui le séparait de Roncole, l'enfant marchait difficilement au milieu d'une obscurité profonde, n'ayant d'autre guide que son habitude de faire le chemin. Dans la nuit noire, il ne vit pas un fossé assez profond qui lui barrait en quelque sorte le passage ; il trébucha, tomba dans ce fossé, qui était alors plein d'eau, et, saisi par le froid, transi, grelottant, s'épuisait pour en sortir en efforts qui restaient inutiles. Il était à bout de forces lorsque heureusement une paysanne, qui passait non loin de là, entendit ses plaintes et ses gémissements ; elle accourut à lui, se mit en mesure de l'aider, et, non sans peine, put enfin tirer de l'eau le pauvre petit. Sans le secours de cette femme, Verdi serait infailliblement mort en cette circonstance, et l'Italie compterait un grand artiste de moins.

Néanmoins, après un séjour de deux années à Busseto, que l'enfant avait mis activement

à profit, il savait lire, écrire et compter, sans avoir un instant cessé de s'occuper de musique ; de plus, il se montrait si raisonnable, que, grâce à ses relations avec le commerçant Antonio Barezzi, qui, comme je l'ai dit, dirigeait une distillerie et fabrique de liqueurs, son père put obtenir pour lui un petit emploi chez ce digne et excellent homme. Son entrée dans cette maison fut un bonheur pour Jui et décida de son avenir.

Busseto est une petite ville peuplée d'environ trois mille habitants, qui, dit-on, a toujours éprouvé une'passion ardente pour la musique. Pour le prouver, Fauteur de Y Histoire de Parme, Ireneo Afl'o, raconte que, lorsque l'empereur Charles-Quint et le pape Paul III se réunirent à Busseto, les dilettantes de la ville allèrent à leur rencontre et fêtèrent, à l'aide de la musique, l'arrivée des augustes personnages. Le peintre Biaggio Martini a rappelé ce fait dans un tableau qui se trouve au musée de Parme. Plus tard, dans le courant du xvi]e siècle, lors de l'horrible peste qui décima l'Italie, les habitants de Busseto furent

particulièrement atteints par le fléau, qui réduisit la population de près de moitié. Un fait touchant se produisit alors : ceux qui mouraient sans héritiers eurent l'idée de consacrer leurs biens à la fondation d'un Mont-de-Piété, destiné, d'une part, au soulagement des pauvres, de l'autre, à faciliter dans l'avenir, à un certain nombre de jaunes gens bien doués, l'étude des sciences et des beaux-arts. C'est ainsi que plusieurs bourses furent créées en faveur de quelques enfants de familles pauvres qui, après avoir accompli leurs premières études dans le pays, pourraient ensuite se rendre à l'Université pour y apprendre, selon leur vocation et leurs facultés, la médecine, le droit, les mathématiques, la peinture ou la musique.

Grâce à ces intelligentes libéralités, le jeune Verdi devint, par la suite, l'un des protégés du Mont-de-Piété de Busseto ; mais il faut ajouter que c'est surtout à l'aide et à l'affection d'Antonio Barezzi, son excellent maître, et aux facilités de toute sorte qu'il trouva chez lui pour l'étude de la musique, qu'il dut de pouvoir devenir un grand artiste *.

1. Le « Mont-de-Piété et d'abondance » de Busseto disposait de quatre bourses en faveur d'autant d'enfants pauvres qui

Barezzi lui-même était un grand amateur de musique ; il la pratiquait avec amour, exécutant la partie de première flûte à la chapelle de la cathédrale de Busseto, connaissant tous les instruments à vent, et jouant surtout avec une certaine habileté de la clarinette, du cor et de Fophicléide ; sa maison .était le siège de la Société philharmonique de la ville, dont il était le président et le protecteur, et dont le maître de chapelle Giovanni Provesi, organiste de la cathédrale, était le directeur ; enfin, c'est chez lui que se faisaient les répétitions, que se préparaient les études de la Société, et c'est dans une grande salle de sa maison que se donnaient les concerts et les grandes séances musicales.

On conçoit que l'imagination du jeune Verdi, qui vivait dans cette maison, devait singulièrement travailler dans un milieu si cher à ses désirs, à ses penchants, à ses aspirations.

désiraient embrasser une carrière libérale. C'est Tune de c^s bourses qui fut attribuée à Verdi lorsqu'il s'agit pour lui d'aller compléter à Milan son éducation musicale. En 1876, devenu le grand artiste que Ton sait, le compositeur voulut témoigner sa reconnaissance à l'établissement qui lui était venu en aide: à cet effet, il lui fit présent d'une rente perpétuelle de mille francs, destinée à porter à cinq le nombre des bourses dont le MonUde-Piété avait la disposition.

Bientôt, et sans négliger aucunement la besogne dont il était chargé, il s'occupa activement de musique, s'attacha à écouter attentivement toute celle qu'on faisait chez. Barezzi, et enfin se mit à transcrire et à copier des partitions avec tant d'ardeur et une telle assiduité, qu'il attira l'attention de son maître et du vieux Provesi, qui l'avait pris en affection. La pauvre épinette, dont on connaît l'histoire, était par lui mise au martyre, si bien que Barezzi, voyant son ardeur, et jugeant cet instrument trop imparfait, lui permit de travailler sur un excellent piano du facteur Fritz, de Vienne, qui servait aux études de sa fille. (C'est ainsi que Verdi connut la jeune Marguerite Barezzi, qui, quelques années plus tard, devait devenir sa femme.) Quant au vieux Provesi, qui était, paraît-il, un compositeur aimable et un contre-pointiste fort habile, et que charmaient l'intelligence précoce de l'enfant et son amour de l'art, il s'offrit à lui donner des leçons et à l'aider ainsi à continuer son éducation musicale.

On pense si celui-ci se fit prier. Il tombait en bonnes mains, d'ailleurs. L'organiste Provesi était un artiste distingué en même temps

qu'un esprit cultivé. Écrivain et poète aussi bien qu'excellent musicien, il avait écrit les paroles et la musique de plusieurs opéras bouffes, dont un ou deux avaient été représentés à Busseto. On affirme que c'est Provesi qui poussa Verdi dans la voie où celui-ci devait rencontrer la gloire, et les amis de l'art lui doivent de la reconnaissance pour Téveil qu'il sut ainsi donner à un génie qui peut-être s'ignorait encore.

Une fois devenu relève de Provesi, Verdi se mit à Télude avec un zèle, une ardeur que rien n'eût pu apaiser. Il mettait, comme on dit, les bouchées doubles, si bien qu'au bout de deux ou trois ans, Provesi déclarait ingénument que son élève en savait plus que lui et qu'il ne pouvait plus rien lui apprendre. « Il ira loin, ajoutait-il, et un jour ce sera un grand maître ! » Le jeune homme atteignait alors sa seizième année, et Provesi, auquel l'âge commençait à interdire certaines fatigues, se faisait remplacer par lui dans la direction de la Société philharmonique. C'est ainsi, et pour le service de cette Société, que Verdi commença à écrire de nombreux morceaux ; il les composait, les instrumentait, fai-

sait lui-môme sa copie, puis faisait faire les études à son orchestre et dirigeait l'exécution des séances. Les morceaux en question sont encore conservés dans les archives philharmoniques de Busseto. Dans le même temps, Provesi chargeait souvent aussi Verdi de le remplacer à l'orgue de la cathédrale i.

Mais une petite ville comme Busseto n'offrait plus les éléments nécessaires à l'activité d'un jeune artiste ambitieux et désireux de parvenir. Il le comprit bientôt et s'en ouvrit à ses deux protecteurs, Barezzi et Provesi, qui l'aimaient comme leur fils. Milan n'était pas loin, Milan, la ville musicale par excellence de la haute Italie, la grande cité laborieuse et

1. L'un des offices les plus singuliers que Verdi eût à remplir pour le service de Ja Société philharmonique de Busseto, consistait à faire apprendre sa partie d'alto à un membre de cette compagnie, aveugle de naissance, et qu'on appelait pour cette raison Donnino il cieco. Musicien d'inspiration, improvisateur étonnant, cet artiste jouait, dit-on, admirablement de l'orgue, et émerveillait son auditoire lorsqu'il était assis à cet instrument. Verdi avait la patience de lui jouer sur son épinette, jusqu'à ce qu'il la sût par cœur, sa partie d'alto dans les œuvres qu'on devait exécuter, et c'est ainsi qu'il le mit à même de jouer, sans en manquer une note, les ouvertures du Barbier, de la Cenerentola et de divers autres ouvrages, et même des quatuors classiques.

La personne qui m'a raconté ce fait ajoutait que Donnino il cieco mourut jeune, poitrinaire, et, malgré son infirmité, victime de sa passion pour les liqueurs fortes.

active, dont le mouvement artistique est si intense et si considérable. Il s'agissait pour Verdi de gagner cette ville, de s'y installer, et d'y terminer complètement ses études. Barezzi s'occupa de lui en faciliter les moyens, et c'est alors que, grâce à lui, l'administration du Monte-di-Pietà accorda au jeune compositeur une des bourses dont elle pouvait disposer ; elle consentit même, en sa faveur, à modifier ses coutumes, en doublant le chiffre de cette bourse, qu'elle porta ainsi de trois cents à six cents francs par an, mais en ne la lui assurant que pour deux années au lieu de quatre, qui formaient la durée ordinaire.

Toutefois, comme cela n'était pas suffisant encore, l'excellent Barezzi pourvut de ses propres deniers aux autres besoins de son protégé, et lui avança l'argent nécessaire pour payer sa pension et ses leçons dans la grande cité lombarde1. Puis, comme il y possédait un ami tout particulièrement dévoué, Giuseppe Seletti, professeur au Gymnase, neveu d'un chanoine de Busseto, il le lui recom-

1. Verdi se fit un devoir, quelques années après, de rembourser intégralement Barezzi, avec le premier argent qu'il put gagner.

SA VIE ET SES OEUVRES 2b

manda chaudement, et Verdi partit pour Milan, où il fut accueilli à bras ouverts par Seletti, qui le reçut dans sa maison et ne voulut pas qu'il demeurât ailleurs que chez lui1.

1. Le fils de cet excellent homme, M. Emilie- Seletti, qui vit encore et qui habite toujours (via Santa-Maria, n° 19) la maison où son père avait donné l'hospitalité au jeune Verdi, a conservé la disposition de la chambre qu'habitait alors celui-ci, avec tout son ameublement.

A peine arrivé à Milan, et après avoir eu seulement le temps de prendre langue, Verdi se présenta aux examens d'admission du Conservatoire, alors dirigé par Je vieux Francesco Basily. Quelle que fût la valeur de cet artiste distingué, on sait qu'il manquait absolument de flamme, d'idéal et de passion musicale, et qu'il était beaucoup plutôt un professeur sec et un théoricien rigide qu'un artiste, au sens noble et élevé du mot. On ne saurait donc s'étonner plus que de raison de voir qu'il fut incapable de découvrir les aptitudes du futur compositeur; et, en effet, le jeune Verdi se vit repoussé par lui sans façons, sous le prétexte

qu'il ne montrait aucunes dispositions musicales. Fétis, ne voulant pas admettre que Basily pût s'être trompé en cette circonstance, adonne des raisons au moins singulières pour justifier sa détermination :

Il est à peu près certain, dit-il, que Basily chercha dans Faspcct de Verdi quelque indication de ses facultés d'artiste; car c'est par là qu'un chef d'école peut, dans la plupart des cas, apprécier les chances d'avenir d'un élève aspirant. Or, pour quiconque a vu Fauteur de Rigoletlo et d'il Trovatore, ou seulement son portrait, il est évident que jamais physionomie de compositeur ne fut moins révélatrice du talent. Cet extérieur glacé, cette impassibilité des traits et de l'attitude, ces lèvres minces, cet ensemble d'acier peuvent bien indiquer l'intelligence ; un diplomate pourrait être caché là-dessous; mais personne n'y pourrait découvrir ces mouvements passionnés de l'âme qui, seuls, président à la création des belles œuvres du plus émouvant des arts1.

Ici, je ne discute pas; je raconte et je copie, mais en ayant peine à réprimer un sourire.

On voit qu'en effet, Fétis, loin de s'étonner que Basily n'ait pas su découvrir qu'il y avait en Verdi l'étoffe d'un artiste, semble trouver son erreur assez naturelle, et qu'il l'explique à

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