STATUE DE VERGMAUD PAR CARTELLIER. LXXIX
a pète ?» ff La Révolution est comme Saturne qui dévore ses enfants. (Collection gravée des ouvrages mentionnés dans le rapport de l'Institut. Paris, Filhol et Bourdon, artistes, édit, 1812, in-4\) »
Ces citations sont empruntées l'une et l'autre au Moniteur du 13 mars 1793. Cartellier aurait donc eu en vue une composition déterminée, à savoir la préparation par Vergniaud de son discours sur l'affaire du 10 Mars. iMais il résulte de la discussion prolongée qui eut lieu à la Convention pour l'impression de ce discours, qu'il n'était pas écrit, et que Vergniaud se déclara luimême hors d'état d'en donner une copie littérale. (V. Moniteur du 16 mars 1793.)
L'exemple aurait donc été mal choisi comme type d'une harangue rédigée à l'avance. Le choix serait au contraire excellent si l'artiste avait voulu saisir le moment d'une des grandes inspirations de Torateur, on peut môme dire de la plus haute qu'offre le recueil de ses discours. L'Appel au Camp est nne fanfare guerrière, l'Appel au Peuple un cri de douleur et de justice, la réponse à Robespierre, un chef-d'œuvre de réplique soudaine ; mais dans le mouvement qui termine l'improvisation du 13 mars, il y a un mot qui résume toute une phase de la Révolution : la réprobation du sang répandu, l'espoir dans les conquêtes pacifiques de l'avenir, l'avènement de la fraternité universelle saluée par les acclamations de tous les peuples.
On comprendrait très bien que ces idées eussent germé, se fussent condensées, mûries à l'avance dans l'esprit de Vergniaud, et qu'il en eût fait usage en temps opportun. Une certaine élaboration prépar.itoire n'aurait rien d'inconciliable avec l'improvisation du discours où l'image préméditée aurait trouvé sa place.
Plus lard, Emeric David, dans l'article de la Biographie universelle qu'il a consacré à Cartellier, a présenté une autre explication qui rendrait un compte tout différent de l'œuvre du statuaire. Il dit :
« Pour donner à celte figure le mouvement propre à caractériser l'orateur dont il modelait l'imago, Carlellier supposa qu'agité la nuit par le sujet qu'il devait traiter le lendemain à la
tribune, Vergniaud était sauté en bas de son lit et, qu'enveloppé seulement d'un manteau, il préludait à son discours par une véhémente improvisation. »
Ce ne serait plus alors la préparation d'une harangue que Cartellier aurait voulu représenter, ce serait l'Insomnie de FOrateur, nous ajouterons, la veille du 13 mars (4793).
Nous ne prétendons point nous prononcer entre ces deux interprétations : Tune paraît plus simple, l'autre plus vraisemblable ; elle pourrait avoir été transmise par Cartellier lui-même à Emeric David, son contemporain et son collègue à l'Institut. Dans le premier cas, la lampe ne serait qu'un symbole du travail; dans le second, elle en serait en réalité l'auxiliaire.
Selon nous, le principal mérite de l'œuvre de Cartellier est de donner un buste de Vergniaud de grandeur naturelle, ' qu'on peut étudier sous toutes ses faces. Sortant de la main d'un maître, qui avait eu un excellent modèle sous les yeux et qui l'a suivi avec conscience, cette figure est un document aussi précieux pour les historiens que pour les artistes. Peu importe ensuite quelle est la pensée qui a présidé à l'arrangement de la statue, quelle est l'action précise choisie par le sculpteur. L'essentiel est que, suivant Emeric David, g l'exécution fût soignée autant que mâle et savante ; jamais peut-être Cartellier ne s'était montré si habile dans cette partie de l'art. (Biogr. univ.) » a Cette statue, disait-il lui-même, est le moins faible de mes ouvrages. » C'était son œuvre de prédilection, soit qu'il vît dans ses humbles et pénibles débuts quelque similitude avec ceux de Vergniaud, soit que l'image du Girondin rappelât à l'artiste les (f inspirations qu'il avait dues à la fière vertu de la Liberté pendant la Révolution. (Renouvier). »
Pierre Cartellier, qui devint le premier sculpteur de son temps, n'avait pu cependant remporter le prix de Rome, ni par conséquent faire le voyage d'Italie. On l'a regretté pour la perfection de son talent ; mais peut-être doit-on s'en applaudir pour la perfection de l'œuvre dont nous nous occupons ici. Né à Paris (1), resté à Paris, il ne devait ce qu'il était qu'à ses propres
',!) Le 2 décembre 1757, fils d'un simple mécanicien, et lui-même ornemaniste en bronze, il ne dut son cuttce dans la carrière des beaux-arts qu'à
inspirations. 11 n'a donc pas été gêné par les traditions de l'Ecole : au lieu d'étudier la nature à travers les modèles classiques, il la prenait directement sur le fait, ce qui était un très grand avantage dans le cas donné, où il s'agissait de représenter un orateur moderne. Son exécution devait s'en ressentir, être moins compassée, moins froide que celle de ses contemporains : Chaudet, Ramey, quel que soit leur mérite; et, en effet, elle est plus vivante, plus large, à la hauteur du sujet. C'est la justice que lui a rendue un écrivain qui a consacré à la réapparition dei^ la statue de Cartellier un article où l'on reconnaît le goût exercé du critique d'art et la touche do l'historien. Nous en détachons seulement quelques phrases, l'article entier est à lire (1) ;
La statue en elle-même est véritablement remarquable :
le bras droit est tendu avec un geste puissant, la lêle, renversée en arrière, a tout le caractère que comportent les traits un p; u vulgaires de Veigniaud. Les draperies sont fort belles. En somme, l'œuvre est digne du modèle, comme le modèle était digne de Versailles.
Et l'auteur ajoute cette heureuse citation qui est neuve et qui définit si bien les destinées de l'orateur de la Gironde :
Una dles illam pro llbertate loquentem Vidit, et oppressa pro libertate cadentem.
Ces vers éloquents ne pouvaient recevoir une plus juste application.
tes efforts personnels et persévérants. Sa famille était pauvre; il commença ses études à l'école gratuite de dessin ; il mourut membre de rinslitut, « laissant la réputation d'être l'un des statuaires qui ont le plus contribué à introduire et à maintenir l'amour du vrai et du beau dans noire Ecole. > ,Emeric Da\id, Biogr. univ. Michaud.) M. Renouvier dit aussi qu'il est un des sculpteurs « qui ont su le mieux exprimer les beautés et les passions du règne de la Uévolution... faire éclater sous son galbe antique cette beauté contemporaine qui anime ses statues les plus idéales... • (Uart pendant la Rétoiution^ p. 36.} Cartellier est mort le 12 juin 1831.
(1) La statue dc Vcrgniald au Muâée de Versailles, par M. de La Sicotière, membre de l'Assemblée législative. {Droit du 6 sept. is:2.) M. dc La Sicotière est le rédacteur principal de l'Orne piltoresquCt 1 voL iu-f», et l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages d'histoire et d'archéologie.
Sous la Restauration, l'ostracisme qui frappa les Conventionnels survivants n'épargna pas les morts : la statue de Vergniaud disparut (1). Elle fut probablement reléguée au fond de quelque obscur magasin du dépôt des marbres, au Gros Caillou. (F. cidessus, p. Lxxix.) Cartellier y avait un atelier dès i825 et probablement {Auparavant. (Arch. nat., F, 13, 766 et suiv.) Plus tard elle aurait été placée, suivant M. Durozoir, dans l'atelier d'un des élèves de Cartellier, à l'abri de la destruction (Biographie Michaud, v° Vergniaud). Suivant d'autres témoignages, elle aurait été rapportée au Luxembourg entre 1830 et 1840, pour en être exilée de nouveau sous le second Empire (1859- 1860). Du Gommier, Marceau, Desaix, Kleber, Caffarelli, furent conservés, les autres remplacés par des trophées (V. le Magasin pittoresque, loc. cit.), Vergniaud par une Minerve.
En 1865, cinquante ans s'étaient écoulés depuis que la statue de Vergniaud avait été descendue de son piédestal : il était fort difficile de la retrouver. Nous l'avons cherchée longtemps en vain au Luxembourg, au Louvre, à TEcole des Beaux-Arts, au Palais-Bourbon, à l'Ile-des-Cygnes. Elle était tellement inconnue que la famille de Vergniaud, ayant voulu posséder son busle en marbre, dut le faire exécuter d'après la lithographie de Maurin, de la collection Delpech. Notre crainte était qu'elle n'eût été mise en pièces par suite de l'intolérance politique ou de l'indifférence artistique, deux fléaux également redoutables à la conservation des monuments.
(1) D'après M. Gay de Vernon, le déplacement de la statue aurait en lieu dès le mois d'ami 1814, la responsabilisé de cette opération incomberait alors au Sénat, qui était encore debout, quoique chancelant, et cherchant à se maintenir par des actes d'adulation envers le nouveau pouvoir. Ainsi, le 13 mai 1814, il faisait verser 10.000 fr. en son nom pour rétablir la statue d'Henri IV. {Moniteur du 17 mai 1814.) Si le fait ?e place en 1815, c'est à la seconde Restauration qu'il est imputable et non plus au Sénat. La notice de Grivaut de la Vincelle prouve que le changement avait eu lieu dès I8i8. Cette induction est confirmée par un ouvrage en vers, paru à la même époque sous le titre de : Une 'promenade au Luxembourg, et par une description de 170 statues existant dans le palais et les jardins. La statue de Cartelliern'y figure pas. Elle était donc déjà déplacée.
Cependant, avant de clore nos recherches, nous eûmes la pensée d'interroger les anciens garçons du Luxembourg. L'un d'eux nous déclara avoir parfaitement souvenir de la statue dont nous lui présentions la gravure; il nous affirma qu'elle existait encore quelques années auparavant, et il nous indiqua comme pouvant nous donner des renseignements à cet égard M. Borne, inspecteur des bâtiments du Palais, qui y est né et y a été élevé.
Consulté immédiatement par nous, M. Borne confirma les renseignements qui nous avaient été donnés et nous fit concevoir un espoir favorable qui ne fut pas déçu. En effet, le 16 février 1872, nous recevions de lui la lettre suivante :
Monsieur,
Comme je l'espérais, j'ai retrouvé le plaire de la statue dont vous m'avez parlé. Vous pourrez le voir quand vous voudrez dans le chantier de M. Piatier, ancien entrepreneur de conslruclions, boulevard de Vaugirard, i30.
Agréez, etc. Signé : Borne.
Grâce à cette indication, nous trouvâmes la statue tant cherchée dans l'endroit marqué. Elle était non pas en marbre, comme nous le pensions à tort, mais en plâtre ; on sait déjà pourquoi. Elle avait été exposée depuis longtemps (dix ou douze ans environ) en plein air, aux intempéries des saisons et en butte aux projectiles des enfants. Aussi était-elle revêtue d'une teinte noire foncé, les doigts de la main droite, le bout du pied gauche étaient mutilés, les accessoires avaient disparu, les plis des draperies avaient été troués par la pluie. Du reste, la majeure partie de l'œuvre était intaute.
Comment cette statue était-elle sortie des mains de l'Ktat? Sans doute parce qu'elle ne portail ni le nom de Vergniaud ni celui de Cartellier, et peut être était-ce à cette circonstance qu'était due sa conservation. Elle avait échappé, grâce à son incognito, aux réactioQs contre-révolutionnaires. D'ailleurs on la
I ait exécutée en marbre, le plâtre n'était plus qu'un modMe
I .irrassant à cause de ses dimensions colossales; elle était
oubliée dans les bâtiments de l'ancienne Orangerie; elle fut re-
mise avec diverses autres, comme objet de rebut, à M. Piatier, l'un des entrepreneurs du Luxembourg (1859-i860). Il lui donna asile dans le terrain où nous l'avons trouvée. Lorsque M. Piatier sut quelle était son origine et le prix particulier qu'elle avait pour l'histoire et pour l'art, il s'empressa de la mettre à la disposition des Musées. Elle appartenait naturellement à la grande collection nationale de Versailles, et notre savant ami, M. Eudore Soulié, qui en est le digne conservateur, prit toutes les mesures nécessaires pour la faire transporter au Château, oii l'on peut la voir, rue de la Bibliothèque, n° 4, près de la galerie Louis XVL Toutefois, auparavant elle avait été moulée sur notre proposition et il en avait été tiré deux épreuves, l'une pour Limoges, la ville natale de Vergniaud, l'autre pour Bordeaux, sa patrie d'adoption et de gloire. C'est aux frais de cette cité représentée par son maire, M. Fourcand, député à l'Assemblée législative, et de M. Victor Alluaud, petit-neveu de Vergniaud, que cette opération a été faite : grâce à leur concours, l'existence de la statue est désormais assurée. La copie destinée à Bordeaux a été installée dès 1872 dans la salle d'entrée de la Mairie de cette ville; un emplacement convenable n'a pas encore été trouvé à Limoges. C'est là, indépendamment de la double reproduction dont nous avons parlé, que le moule est conservé avec soin.
La réparation est due à un artiste natif de Limoges et à M. Le Harivel du Rocher qui, par amitié pour nous, a rectifié et terminé le précédent travail laissé inachevé. Mais s'il est vrai que l'œuvre de prédilection de Cartellier soit à l'abri d'une destruction matérielle, il n'est pas moins certain qu'elle attend un honneur qui ne saurait lui être refusé, c'est-à-dire une exécution en marbre ou en bronze. Les circonstances oii nous sommes ne nous permettent pas d'entrevoir cet avenir; il faut donc se contenter, quant à présent, de l'original en plâtre, heureux de le savoir en sûreté contre l'inclémence de notre climat ou le marteau du vandalisme (1).
(I) Elles autres statues du Sénat, nous dira-t-on, où sont-elles? Celles de Du Gommior, Joubert et (^alfnreili se trouvent au musée de Versailles. Il est à noire connaissance personnelle que la statue de Hoche, par Dupasquier, a été brisée. 11 est fort à craindre que les autres n'aient eu le même sort. Malgré d'e\actes recherches faites au Luxembourg, au Louvre et à Versailles, nous D'avocs pu savoir ce qu'elles sout devenues.