STATUE DE VERGXIAUD PAR CARTELLIER. LXXV
par Cartellier, le 9 germinal an XII (30 mars 1804). Cinq mois avaient été impartis aux artistes pour achever leur œuvre.
Il n'y avait pas de temps à perdre. Cartellier cependant ne se contenta pas des portraits vulgaires, répandus dans le commerce par la gravure, il n'avait pas connu Vergniaud. Il prit la peine de rechercher un huste qui lui donnât le relief de la figure et il sut s'en procurer un, qui avait été exécuté d'après nature, peu de temps avant le 31 Mai, trait de conscience qui est à noter en son honneur; il eut donc une image exacte de Torateur à l'apogée de sa carrière.
Cependant, malgré les délais que durent entraîner ces investigations toujours difficiles, dès le 4 thermidor, il écrivait aux citoyens Préteurs : a J'ai l'honneur de vous prévenir que j'ai fait l'esquisse et mis en activité le modèle d'une statue de huit pieds de haut, représentant le législateur Vergniaud, etc., etc. »
Un an plus tard, la statue était achevée et sortait de son atelier de la Sorbonne, appelée alors le Musée des Artistes. Le 22 thermidor an XIII (15 juillet 1805), il annonçait a qu'il avait terminé et posé en place la statue de Vergniaud, qui avait été commandée, pour être mise au pied du grand escalier du Palais. » L'architecte, le contrôleur (Baraguay), et un expert (Vavin), examinèrent « la statue en place au bas du grand escalier, et l'ayant trouvée dans les dimensions voulues, en firent réception, puis le solde du prix fut payé à Cartellier, soit au total, 4,500 fr. (Arch. nat., CC, 514-616.)
Les pièces que nous venons d'analyser établissent d'une manière officielle la date, le prix, l'emplacement de la statue de
mois, à compter de ce jour, le modèle d'une statue de 2 mètres 85 centimètres, ou 8 pieds G pouces, non compris la plinthe, qui aura 8 centimètres, ou 3 pouces, représentant Vfjigmaux (stc), moulée à creux perdu, et ce, pour le prix et la somme de quatre mjlle cinq cents francs, payable, .«avoir : le premier tiers, lorsque l'esquisse sera terminée; le deuxième, dans le courant de l'exécutiou; et le dernier, lorsque le plAtre sera posé en place; et, dans le cas où les citoyens Prétrurs se décideroient i faire exécuter en marbre ou en pieirr; le modèle dont Je suis chargé, il sera alors fait un prix définitif pour son exécution, et la somme reçue pour le modèle me sera comptée en déduc* tion du prix total.
Fait à Farts, le 9 germinal an X/i.
Signé : Cartellier.
ce, A, 47».
Vei'gniaud par Gartellier. Elle avait été commandée et commencée en juillet 1805 et érigée au rez-de-chaussée sur le palier contigu à l'escalier du Sénat, a elle était adossée au mur ouest, dans une grande niche à cul-de-four (expression de Chalgrin), pratiquée pour la recevoir, » elle faisait face aux Sénateurs lorsqu'ils entraient par le portique latéral, orné de deux colonnes en bossage et précédé d'un perron de huit marches, qui subsiste encore aujourd'hui. Les Sénateurs voyaient au contraire la statue de profil, lorsqu'ils descendaient l'escalier d'honneur et suivaient les trois péristyles que nous avons décrits.
En regard, sous le second vestibule, on avait placé Kléber, rejetant avec une énergique indignation les conditions de l'amiral Keith (1) pour l'évacuation de l'Egypte. Cette statue,- due à Ramey, était aussi de grandeur colossale. L'atlas de Grivaud en donne la gravure, pi. xxiv.
« L'exécution de ces deux figures, ajoute Grivaud, les fait distinguer de toutes celles qui décorent le grand escalier. » Cellesci étaient réparties sur des trumeaux placés entre les dix croisées percées au premier étage et séparées par des colonnes ioniques. Elles donnaient sur les galeries (2) régnant de chaque côté de la cage de l'escalier. Elles formaient un ensemble qui sert de cortège et de commentaire à la statue de Vergniaud, c'est à ce titre que nous en présentons ici le tableau, quoiqu'il ne soit pas strictement de notre sujet. (V. Voyage à Paris dans l'été de 1808, par Galetti. — Gotha, 1809, en allemand, Bibl. nat., L. K. 6096.)
(1) Ces conditions, dictées par le gouvernement anglais qui n'avait pas ratifié la capitulation de Kl-Arisch, étaient que les Français livrassent leurs armes, leurs vaisseaux et se constituassent prisonniers. Kléber fit mettre la lettre de Lord Keith à l'ordre du jour de l'armée, en y ajoutant ces simples paroles : « Soldats ! on ne répond à de telles insolences que par des victoires, préparez -vous à combattre! » C'est ce moment que l'artiste avait choisi. Kléber était représenté tenant un rouleau sur lequel ou lisait bataille, probablement la bataille u'Héliopolis, qui suivit de près la rupture des négocialions (a).
(a) Chose étrange et significative, tandis qu'on lionorait ainsi la mémoire de Kléber, on oubliait ses restes qui avaient été déposes au château d'If et qui ne furent transférés à Strasbourg, la patrie du héros, que sous Louis XVUL
(2) Elles ne consistaient alors qu'en stylobates prolongés ou supports des colonnes et des statues; elles sont aujourd'hui munies de rampes dorées.
Cafarelli, par Corbet.
Mirabeau, par Espercieux.
Marceau, par Dumont.
Thouret, par Deseine.
Chapelier, par Lortat.
Du Gommier, par Lesueur.
CoNDORCET, par Petitot.
Desaix, par E. Gois fils.
Au haut (les degrés de chaque côté de la porte donnant entrée dans les salles du Sénat :
Beaubarngis, par Boischot. i Hoche, par Dupasquier (1).
A Topposite et flanquant les portes de la galerie Vernet :
Barnave, par Beauvallet. | Joubert, par Stouff.
Deux observations sur ces statues : 1° Elles appartiennent toutes à des hommes de la Révolution, et ce choix ne s'expliquerait pas sous l'Empire; mais pendant la période Consulaire, les noms de Mirabeau, Barnave, Thouret, pouvaient encore se montrer unis à ceux de Hoche, Desaix, Kléber : c'était la Révolution considérée au point de vue delà Constituante et de TArmée. Condorcet et Vergniaud seuls représentaient la Convention, et encore ils avaient été l'un et l'autre de l'Assemblée Législative. Napoléon, du reste, a toujours accepté la Gironde, quoique sous bénéfice d'inventaire (V. Charlotte de Corday et les Girondins^ t. m, p. 778). 2° Il y avait entre ces statues un autre trait commun qui est digne de remarque :
Elles avaient été faites de tradition^ dit Grivaud, qui ne paraît pas se douter du prix que cette circonstance leur donne pour l'histoire. Il craint que « le costume français ne se prête pas à la grandeur et à la majesté des formes, » et c'était une préoccupation que partageait la critique d'alors. On en voit la preuve dans un article adressé aux rédacteurs du Journal de Paris (26 vendémiaire an XIII), à propos des statues exécutées pour le palais '^! '^•'"'nt, celles mômes doT^f 'mnc nous occupons.
(I) DupaMiuiir ri Uainey avaient fait p.niu- .m Jurtj national des Arts^ nommé par la Convention sur la proposition de David (28 brumaire an II;. (iC choix indique assez quelle était la nuance do leurs opinions. Curteilicr était sans doute moins avancé et pcut-étro moins coniHi à reltc époque.
Une lettre de la veuve du général llochc, relative à la statue de s*>n ninri et à la place qu'elle devait occuper dans le Luxembourg, existait dans k^ archives du Sénat. Klle a disparu.
a Une statue est un panégyrique et non un procès-verbal, » dit l'auteur, et partant de ce principe dogmatique, il n'a pas assez de dédain pour les mesquineries de l'habit français. Une seule chose le désarme : c'est qu'on ait trouvé moyen de donner au manteau moderne de Mirabeau (le petit mantelet du tiers que chacun sait) autant de dignité qu'à un manteau grec (1).
Ceci nous ramène à Vergniaud et à la description de sa statue par l'historiographe du Luxembourg :
Il est représenté chez lui debout et seulement couvert d'un manteau ; le bas des jambes et les pieds sont nus. L'attitude de ce grand orateur annonce un de ces beaux moments où, se livrant au feu de son imagination et à l'exaltation de son courage, il préparait ces discours éloquents qui firent sa réputation dans l'Assemblée nationale, mais qui ne purent le sauver de la proscription.
Le rapport de l'Institut sur le concours décennal de J810 se borne à dire : a Parmi les ouvrages que M. Gartellier a exposés dans les dix dernières années, et qui annoncent un artiste aussi laborieux qu'habile, on peut citer la statue de Yergniaud placée sous le vestibule du grand escalier du Sénat; elle porte un caractère imposant qui retrace noblement l'image de cet orateur. (Rapport du jury, etc. Paris, Baudouin, 1810, Bibl. nat., Z., 2284, J. F.) »
L'ouvrage de Filhol, sans s'éloigner de la description de Grivaud, entre dans plus de détails.
« M. Gartellier, dit-il, a représenté Vergniaud occupé à composer une harangue; il est revêtu seulement d'un manteau; près de lui est un bureau sur lequel sont placées les œuvres de Démosthène ; une lampe et quelques papiers oii il a déjà tracé ces deux phrases : « Quand pour la première fois les peuples se proster- « nèrent devant le Soleil, qu'ils appelaient le Père de la Nature, a croyez-vous qu'il s'enveloppât des nuages qui portent la tem-
(1) Tel était l'engouement pour les dénominations empruntées à la Grèce, que l'on avait appelé, le salon où se tenaient les Messagers du Sénat, Salle d'Harpocrate (Dieu du silence); à la même époque, on demandait sérieusement « de substituer au mot ignoble de Barrières de Paris le nom plus harmonieux et plus exact de Propylées (portes d'avant). » {Le PuUiciste du 23 vendémiaire an IX.)