‹ Vergniaud (volume 2)Chapitre 69 sur 86 · UN FAUX BARON MIS AU CARCAN POUR ESCROQUERIES PLACE DU PALAIS -ROYAL · texte numérisé non relu

UN FAUX BARON MIS AU CARCAN POUR ESCROQUERIES PLACE DU PALAIS -ROYAL

Ce jour, en vertu d'un Arrêt rendu par la Chambre de Tournelle du Parlement, le 19 lévrier précédent, sur les conclusions du Procureur Général du Roi et l'appel d'une sentence du Lieutenant Criminel du Châtelet de Paris, rendue le 23 janvior aussi précédent, ledit Arrêt collatiouné Nourichel, signé Le Cousturier : le nommé Jean-Pierre Harfitz, sans étal, est mis au carcan dans la place du Palais-Roval, depuis midi jusqu'à deux heures, a^ant écrileau devant e^ derrière, portant ces mots : (Escrcc Public), as-isté de Jean- François Romain Deschamps, commis-voyageur pour les négociants, devant encore être mis au carcan le lendemain en la place de la Croiv-du-Trahoir et le surlendemain en la place de Grève, pour y être marqué des lettres G. A. L., étant condamné à servir le Roi sur ses galleres pendant le temps et espace ào, neuf années. Et ledit Deschamps banni pour neuf ans de la Viilei Prévôté et Vicomte de Paris, comme ayant élé déclaré dûement alleinls et convaincus, sçavoir, ledit llartitz (déjà repris de justice en païs étranger).

tt D'avoir, en se qualifiant faussement du titre de Biion et s'annoii- « çanl comme un commerçint étranger très accrédité, cherché à en « imposer à différenls muchands de cette ville, qui le voyant logé « d'ins une maison considérable, rue Richeh»^u, où il avoit été anêlé fi en 1778, et avoir à sa suite nombre de Domestiques et de Commis, « avoient eu la facilité de traiter avec lui, quelques-uns même de « lui Iburnir a crédit des marchandises que ledit Harlilz avoit ensuite « revendu, pour en escioquer la valeur, et ledit Deschamps d'avoir « lavoi isé et laciliié lesdiles escroqueries en faisant valoir auprès des

« marchands les qualités et richesses prétendues du sieur Haifitz, « qu'il avoit connu en prison à lîruxelles et que depuis il avoil « retrouvé et vu à Paris dans un temps précédent et très voisin desdites « escroqueries, dans la plus grande détresse, ainsi qu'il étoit •♦ mentionné au procès...., »

La sentence du premier juge n'avoit condamné ledit Harfitz qu'à un jour de carcan à la Grève, au lieu de trois... (i« vol. p. 117).

Du même jour 2 mars.

ON GARÇON TAILLEUR FAIT AMENDE HONORABLE A LA GRANDE CHAMBRE DD PARLEMENT. — POURQUOI?

Dans la matinée, en vertu de l'arrêt rendu en la Chambre des vacations du Parlement, le 10 septembre 4778. Sur le^ conclusions du Procureur général du Roi et l\ippel a mtnimà d'une sentence dudit Bailliage du Palais, rendue le 9 dudit mois de septembre, ledit arrêt collationné Debret, signé Lecousturier, le nommé Antoine Ravoir, garçon tailleur, l'ait amende honorable en la Grand'Chambre (l'audience tenante), puis ensuite est fouelté et marqué des lettres G. A. L.,dans la cour du Palais, devant servir le Roi sur ses gallères pendant le temps et espace de trois années, comme ayant été duement atteint et convaincu d'avoir, le 7 septembre 1778, dix heures du matin, coupé avec des cizeaux, pris et volé dans la Grand'Chambre du Parlement, l'audience tenante, des boutons d'or el d'argent appartenant à deux particuliers étant à l'audience...

Le premier juge n'avoit ordonné ni l'écriteau, ni la fustigation... On le disoit n'être âgé que de dix-huit à vingt ans. 11 étoit pâle comme la mort, tout tremblant et pouvoit à peine se soutenir pendant l'exécution.

Du vendredi 5 mars.

Ce jour, il me passe sous les yeux... Les trois arrêts rendus contre les sieurs Ravoir, garçon tailleur, Jean-Pierre llarOtz, sans état, et Joseph Gille, négociant.

Vergniaud, qui sans doute n'avait pas eu les arrêts sous les yeux, comme Hardy, n'a fait qu'un seul et même personnage du garçon tailleur Ravoir, el du faux baron nommé Jean-Pierre Ilaitltz. Le premier avait été condamné pour voi commis à l'audience de la (irand'Chambrc du Parlenient. Le second pour des escroqueries dont Romain Deschaaips s'éloit rendu complice.

Paris, ce mardi.

Je vous rciiicicic, iiiun clicr IVère, des marques d'amitié que vous me donnez dans une occasion où j'ai eu le malheur

de déplaire à mon père. Quelque sensible que j'y aie toujours été, elles m'affectent peut-être plus dans cette circonstance que dans toute autre, et vous pouvez être bien assuré du retour le plus tendre et de la reconnaissance la plus vive. Je suis fâché seulement que vous ayez si bien calculé le temps que ma négligence a pu me faire passer sans vous écrire et que vous n'ayez pas pris votre part de ce que j'ai écrit à ma sœur dans cet intervalle. Je ne vous ai jamais séparé dans mon cœur, et ce que je disois à l'un je le pensois et je croyois le dire à l'autre. Mais ces temps sont passez, il faut les oublier : je le ferai sans peine^ il s'en faut beaucoup qu'ils soient chers à ma mémoire, et quelque chose qu'on ait pu dire à mon père sur ma conduite, ce ne sont certainement pas les plaisirs qui m^ont détourné de mon devoir. J'accepte avec empressement les propositions que vous me faites de nous écrire plus souvent. Si les circonstances exigeoient que notre correspondance dura {sic) encore quelque tems, à en juger par le plaisir que m'a fait votre dernière lettre^ elle adouciroit du moins beaucoup les peines et chagrins que je pourrois avoir ici. Je vous remets entre les mains mes intérêts auprès de mon père, puisque vous voulez bien vous en charger, dites-lui bien, s'il vous plaît, que mon plus grand regret n'est pas d'avoir manqué une place par ma faute, mais de l'avoir offensé par un mensonge que (1) vousmême avez jugé avec trop d'indulgence et d'avoir reculé l'instant où je ne serois plus au moins un fardeau pour lui. C'est assez d^'en être un pour moi-même : je suis accablé par une mélancolie qui m'ôte l'usage de mes facultés. J'ai beau faire

(1) Vergniaud s'accuse ici d'un double tort :

r D'avoir manqué une place par sa faute. • 2° D'avoir dissimulé ce fait à son père à l'aide d'un mensonge.

Cette place était sans doute celle de commis dans le Contrôle des Vingtièmes, qui lui avait été promise par M. d'Ailly. Il paraissait cependant attendre avec impatience cette position qu'il avait sollicitée lui-même. Suivant la notice biographique de M. Alluaud, il aurait eflectivement obtenu la place demandée et promise, mais il l'aurait perdue par l'antipathie que lui causait ce genre d'occupation. (V. ci-dess. p. 3.)

mes efforts pour ia cacher aux yeux de ceux que je vois, elle reste toujours. Je ris par convulsion, et mon cœur partage rarement la fausse joye qui se peint sur ma ligure. Vous voyez que je vous parle avec franchise. Je vous dévoile un caractère qui n'est pas fort aimable, mais qui, j'espère, ne changera pas vos sentiments. Mille complimens à ma sœur et à toute votre famille. Je l'embrasse et vous aussi avec l'amitié la plus tendre.

Paris, !•' janvier 1780.

Mon cher frère ,

Voici une nouvelle année^ je souhaite qu'elle soit pour vous, pour ma sœur, et pour toute votre famille une époque (le bonheur. Quant à moi, qui n'espère pas beaucoup l'être, je serai du moins consolé si j'apprends que vous Tètes. Les années que j'ai perdues (1), je ne sçais comment, toujours séduit par des espérances qui n'ont jamais été réalisées, me reviennent sans cesse à l'esprit et ajoutent beaucoup à la situation cruelle où je suis depuis quelque temps. Si je croyois que l'état ecclésiastique pût me procurer une existence que je ne puis pas obtenir par un autre état, je le reprendrois, et ne croyez que ce soit par inconstance, je l'ai pris la première fois sans savoir ce que je faisois, je l'ai quitté parce que je

(1) D'après la Notice de M. Alluaud, Vrrpniaiid, en sortant du collège ■'hï l'h^ssis, tUail entré au séminaire do la Sorbonnc, et avait consacré ur.s années à l'élude» de la pliiJosophi».' et de la théologie, il s'était ,;<! adonné à son goût pour la littérature, et s'était fait renurqucr pu quelques pièces de vers (pii avaient eu du succès. Il avait été admis dans plusieurs silons de Paris, notamment dans celui de Thomas, rac:idétnicien. (V. cette notice itifrà.) C'est probablement ce que Vergniaud appelle des anni^es perdues, quoiqu'elles ne l'aient pas été pour la solidité de son talent.

ne raimois pas^ et je ne le reprendrai que par nécessité. J'écris aujourd'huy à mon père, ses conseils et les vôtres me décideront. S'il étoit possible de gagner ma vie d'une autre manière je le préférerois sans doute, mais mon parti est pris, et je n'attends que la réponse de mon père et la vôtre, je me flatte que l'amitié la dictera.

Encore une fois, mille souhaits de bonne année, etc.

Votre cher frère,

Vergnjaud.

Bordeaux, 22 avril 1780.

Vergniaud annonce son arrivée la veille à Bordeaux. — 11 va se mettre dans la pratique jusqu'au col. — Il se rend chez le greffier de l'Université pour qu'il l'aide à trouver une pension chez un Procureur.

Croyez que je ferai tous mes efforts pour mériter ce que vous faites pour moi et pour effacer la mauvaise impression que ma conduite passée pourroit vous avoir laissée sur mon compte.

6 Mai 1780.

Point de places chez les procureurs. — M. Chaigne, procureur au Parlement, en a en vain cherché pour lui. Reste dans sa pension à 50 livres par mois, parce qu'on n'a pu en trouver qu'à 20 écus.

Ne peut donner des nouvelles, étant des plus ignorants en politique.

Sans date.

J'aiirois besoin d'une dizaine d'écus pour la fin du mois...

J'avois écrit à mon père pour le prévenir que je trouvois le dictionnaire de Ferrières, 2 vol. in-4", et les instituts de Justinien par le même auteur en 7 vol. in-12, pour un louis. Comme ces deux ouvrages contiennent les principes de la pratique et du droit écrit, je le priois de me renvoyer les vingt-quatre livres dont j'avois besoin pour les achetter. Je n'ai pas reçu de réponse et je vous avoue que leur grande utilité pour moi m'a déterminé à ne pas laisser échapper une occasion si favorable de me les procurer. J'avois aussi achetté les Ordonnances de Louis XIV et de Louis XV, et j Vi si mal fait mon compte que, comme je vous l'ai dit, si vous ne venez à mon secours, je me trouverai fort embarrassé le deux du mois prochain qui est le jour de l'échéance de ma pension.

Ce 13 juillet 1780.

Ce qui me console en vous importunant, c'est l'espérance qu'on me donne d'obtenir un cabinet d'avocat à la rentrée du Parlement qu'on m'a conseillé de préférer à une étude de de procureur, qu'il seroit plus difficile de me procurer parce que j'y gagnerois davantage; que par conséquent je vous serois moins à charge et que j'y prendrois plus de connoissances relatives à la profession d'avocat, car je ne vous cache point, que l'habitude d'entendre plaider tous les jours me donne une envie démesurée de me mettre en mesure d'entrer le plus tôt possible en lice. M. Castéra me conseille aussi de faire mon droit par lettres de bénélice d'âge, parce

qu'il seroit plus avantageux pour moi d'assister au Palais en robe qu'en habit bourgeois. Je travaille en conséquence à toute force et je me flatte d'être en état de passer bachelier (1) dans un mois. Il n'en sera cependant que ce qu'il vous plaira. Ces dépenses multipliées pourroient vous gêner, et comme je ne suis présentement en état de les reconnoître que par la plus tendre amitié, je serois désolé que celle que vous avez pour moi ne servît qu'à vous incommoder. Il est encore malheureux que les vacances qui arrivent me mettent dans l'impossibilité de vous coûter moins que je n'ai fait jusqu'à présent. Croyez au moins que je fais tous mes efforts pour me rendre digne de ceux que vous faites en ma faveur et pour me mettre plutôt à même de pouvoir les reconnaître. Croyez aussi que la reconnaissance et l'amitié dont je suis pénétré pour vous et pour ma sœur adouciront toujours mes chagrins et que je ne manquerai jamais de trouver une consolation dans les sentiments auxquels je serai toute ma vie,

Votre cher frère,

P, S, — Respect au papa et à la maman, etc. Lettre de rappel de la précédente, brève et sans date.

Bordeaux, ce 13 août 1780.

Accusé de réception des 10 écus demandés par les lettres précédentes.

(1) « A Paris, dit V Encyclopédie de Diderot, pour passer Bachelier en droit, il faut avoir étudié deux ans et avoir soutenu un acte dans les formes. Il devait en être ainsi à Bordeaux : car ces matières étaient réglées par des ordonnances générales. On se demande alors comment Vergniaud, qui n'était arrivé à Bordeaux que le 22 avril 1780 (T. cidessus, lettre n® 7), a pu être reçu Bachelier en droit le 4 mai 4781 {V. leUre du 5 mai, même année, et la note de la page 27).

Je me mets à même de profiter du consentement que vous me donnez de passer par bénéfice d'âge (1) , et je serois môme actuellement préparé pour ma bachelière, si M. Dumas, avant, ne m'eût pas donné de l'ouvrage, ce qui m'a empêché d'être aussi assidu chez M. Chaigne depuis dix à onze jours. Je crois pouvoir vous assurer qu'à la rentrée je ne vous serai plus à charge du moins pour ma nourriture : mais je ne puis avoir recours qu'à votre amitié pour les trois mois que j'ai encore à passer.

P, S. — Je cherche une autre pension, celle où je suis commence à me déplaire^ il y est survenu assez mauvaise compagnie, et tous les anciens ont fait comme moi le projet de s'en aller.

Ce 1«' septembre 1780.

Projet de voyage à Bordeaux par M, Alluaud.

Vous y arriveriez dans un tems où tous les négociants se réjouissent de la prise de 53 bâtiments anglais escortés par un vaisseau de 74 et 2 frégates faite par la flotte combinée.

{{) V Encyclopédie, de Diderot, diifinit : l'Adrocaf, un Licencié es droita immatriculé au Parlemmt.

Pour être Licencié, il tallait suivre les cours de droit pendant trois années et subir deux examens, l'un do baccalauréat (ce que Vergniaud appelle bachelière) f l'autre de licence, enfin soutenir un acte public (K^it d'avril iG79).

Ceux qui avaient atteint vingt-cinq ans pouvaient, dans l'espace de six mois, soutenir les examens et actes publics et obtenir les degrés «h» Bach'^licr et de Licencié h trois mois l'un de l'autre.

Mais avant cet âge, il fallait obtenir des Lettres de Bénéfice d'âge.

Vergniaud n'en avait pas besoin puisqu'il avait vingt-sept ans; il fut donc reçu Bachelier, puis Licencié en trois mois.

Ainsi, il annonce qu'il est Bachelier le W mai 1781 — et le 11 août suivant, qu'il a subi son examen de Licence. — Ses deux thèses sont •lu 17 août. — Il fut reçu peu de temps «près avocat au Parlement de Bordeaux .

On les dit très richement chargés ; outre les marchandises, il y avoit encore trois mille hommes^de troupes réglées et six mille fusils, et c'est la prise la plus importante qui se soit faite dans cette guerre (1). Ces messieurs du Parlement ne sont pas tout à fait aussi gais. Ils seront obligés de passer leurs vendanges à Bordeaux, d'où il leur est défendu, par ordre du Roy, de découcher, et nous n'aurons pas de vacances. C'est leur résistance pour enregistrer Tédit, portant création d'un troisième vingtième et le refus qu'ils ont fait de recevoir le président, M. Dupaty, ancien Avocat général, qui causent tous ces bouleversemens.

Je me suis assuré ce cabinet (celui de M. Ghaigne) pour l'année prochaine, et si je puis m'en procurer un autre, je pourrai vous débarrasser de ma personne, du moins en grande partie. Je ne passerai bachelier qu'à la rentrée. Je

n'ai pu achever de me préparer.

(1) On lit dans le Courrier de V Europe, numéro du 10 octobre 1780 ;

Espagne, Cadix (31 août).

a La flotte combinée de France et d'Espagne, aux ordres de Don Luis de Cordova, Directeur de Tarmement, est entrée dans ce port. On débarque actuellement la partie que le commandant amène à son bord des prisonniers du convoi anglais pris le 9 de ce mois, et qui montent en tout à 3,022 hommes. »

Complétons ce récit par un passage de (a vie de Suflren qui nous apprend quel fut le rôle de la flotte française en cette circonstance :

a En août 1780, M. de Suffren monta le vaisseau le Zélé et appareilla de Brest, ayant pour conserve le Marseillais.

(.(. ... Après avoir rejoint l'armée combinée de France et d'Espagne aux ordres de Don Luiz de Cordova... Il tomba au milieu d'un convoi Anglais de 64 bâtiments de transport escortés par le Ramillies de 74 et les frégates la Thitis et le Southampton. »

« Les vaisseaux anglais se sauvent, grâce à leur supériorité de marche. Suflren donne avec sa division sur les bâtiments du convoi. Il en reste soixante-deux au pouvoir de l'escadre franco-espagnole. Dans le nombre se trouvaient cinq gros vaisseaux armés de la compagnie des Indes-Orientales. La Bourse de Londres fut rudement affectée de ce coup. » {Histoire du Bailli de Suffren, par L. Cunat, Paris, 1865, p. 52.)

LETTRE No 13, à sa Sœur.

7 Septembre 1780.

Reçu des 50 écus que son mari a eu la bonté de lui envoyer.

Je m'adresse à toi pour lui faire passer mes remercîmens. Sois persuadée que je fais tous mes eilbrts pour ne lui être plus à chaige, et je me flatte qu'ils ne seront pas longtems infructueux, etc.

Octobre 1780.

xMon cher frère,

Nous sommes en vacances depuis le 21 ou le 22 du mois de septembre, que le Parlement a enregistré l'édit concernant la prorogation du vingtième^ et a reçu M. Dupaty, président ; comme c'étaient là les motifs de la prorogation de la séance, elle a été terminée dès qu'ils n'ont plus existé et je suis actuellement bourgeois de Bordeaux.

Je profite de ce temps pour préparer ma bachelière, que je serai à même de soutenir à la fm de novembre si vous voulez. Je tranche môme de l'homme savant et je m'avise de iaire un mémoire pour M. d'Aucourt, qui vient de perdre ici un procès contre M. Duboucheron, et qui veut se pourvoir au Conseil. Vous êtes sans doute étoimés que malgré mon ignorance j'aie osé l'entreprendre, mais je crois qu'avec le travail on vient à bout de tout. D'ailleurs, je suis aidé par les vieil Us écritures, par une consultation de M. de Verdilhac ».'t je ne mancjue pas de livres, grâce à M. Dupaty qui, avant

de partir pour la campagne, a commencé à réaliser les offres de services qu'il m'a faites en me renvoyant ceux que je lui ai demandés. J'avois eu occasion de le voir à Paris chez M. Thomas, de l'Académie française. Je savois quil aimoit autant les vers qu'il étoit bon orateur. Je vous avoue que sa réception à la charge de Président m'a paru une occasion favorable pour me faire une protection : je lui ai adressé une petite pièce de vers, j'ai été assez heureux pour qu'il l'ait trouvée bonne ; il m'a fait prier d'aller le voir, m'a reconnu et m'a comblé d'honnêtetés. Je ne lui ai point caché que j'avois perdu tout mon tems à Paris, que je venois pour le réparer et que j'avois besoin de n'être plus à charge à ma famille. Il m'a promis de s'intéresser pour moi auprès de quelque bon avocat et m'a fait toutes les offres possibles.

Je vous prie de présenter mes respects au papa et à la maman. Je voulois leur écrire Samedy dernier, mais on me mena à la campagne et j'oubliai ma lettre. J'embrasse de tout mon cœur ma chère sœur et toute votre famille, et suis avec la plus parfaite reconnoissance et la plus tendre amitié,

Votre cher frère,

p. s. — M. d'Aucourt partira bientôt pour Limoges. Je le prierai de vous montrer mon mémoire : il est on ne peut plus content de ce qui est déjà fait, vous y trouverez peutêtre par cy par là, quelques-uns de ces grands mots que vous n'aimez pas trop. Mais j'ai remarqué que c' étoit son goût et je l'ai servi à sa fantaisie. Au reste, il m'a demandé ce service en qualité de compatriote et d'ancien ami de mon père, et je ne compte guère sur d'autre bénéfice que sur celui de mon instruction.

ANNÉE 1780. 3i

Ce 25 novembre 1780.

.... Je voulois avoir quelque chose de positif sur mon sort à vous dire. Je travaille pour M. Dupaty, à ce qu'il m'a dit, en attendant qu'il m'ait trouvé une place. Je vous écrirai plus long samedy. Je suis accablé d'ouvrage depuis dix jours et je n'ai même pas le temps de répondre au papa à qui j'avois retardé d'écrire pour lui annoncer également quelque chose de satisfaisant. Je vous détaillerai toutes mes affaires, j'ignore ce que je gagne et ce que je ne gagne pas. Si vous pouvez me renvoyer quelque chose pour mon entretien journalier, je vous en serois infiniment obligé.

M. Dupaty m*a dit ce matin que demain nous causerions de mes affaires : je ne sais pas ce qu'il a à me dire. Des respects, des compliments à tout le monde, etc.

n Décembre 1780.

.... M. Dupaty paye mes deux mois de pension depuis le 7 septembre jusqu'au 3 de janvier; il me donne AOO livres pour l'année. Il me laisse mes matinées pour aller au droit et au Palais ; ne me prend qu'une partie de mes soirées ; me fournit tous les livres dont j'ai besoin, et m'a promis de me faire donner de l'ouvrage par des avocats^ de manière que je gagnerois même plus que ma pension, quand je ne trouverois pas chez lui d'autres bénéfices. Il veut bien être mon répondant dans la nouvelle pension que je cherche, parce qu'il me trouve trop éloigné de chez lui : me donne des conseils pour diriger mes éludes et veut absolument me faire plaider dès

Tannée prochaine. Il m*a fait d^'ailleurs les offres les plus gracieuses que je n'ai point acceptées, parce que j'ai compté sur votre amitié. Je ne vous demande cependant pas encore d'argent pour passer bachelier, parce que je n'ai pas eu le tems d'étudier, tant j'ai d'ouvrage à cause des tracasseries que lui fait le Parlement, mais je vous prierois de m'en renvoyer pour ne pas m' arriérer auprès de mes nouveaux hôtes quand je payerai mon quartier. Quoique M. Dupaty veuille bien être ma caution : ce que je gagnerai alors servira pour mon entretien. J'ai été obligé de m'endetter auprès du cordonnier et du perruquier qu'il m'a fallu avoir tous les jours, parce que je mange très souvent chez M. Dupaty. Je serai aussi bien aise de donner quelque chose à son laquais qui m'apporte tout ce dont j'ai besoin quand je suis chez lui.

Enfin, si vous pouvez me renvoyer trois louis^ vous me mettriez bien dans mes affaires. Pardon de tant d'importunités, mais j'espère qu'à présent je ne vous serai plus à charge que pour mon droite et j'ose me flatter qu'en travaillant je serai à même de reconnoitre un jour ce que vous vous voulez bien faire pour moi.... Je suis sans le sol.

M. d'Aucourt m'a tant persécuté qu'après avoir fait quelques changements à mon mémoire, d'après les conseils d'un avocat, je suis obligé de le lui renvoyer.

29 Décembre 1780.

Accusé de réception de deux louis.

Vous me demandez des nouvelles du Parlement. Ces après les Roys qu'elles seront intéressantes et même déci-

sives. M. le Président Dupaty, qui avait passé les fêtes à la campagne, m'a renvoyé chercher ce matin pour me montrer une lettre qu'il venoit de recevoir de M. le Garde des sceaux (1), car il ne aie traite point de secrétaire et il me confond par le ton d'amitié avec lequel il me parle.

Après avoir fait le plus grand éloge de la conduite que M. Dupaty a tenu à la Tournelle (2), M. le Garde des Sceaux lui dit : le Roy a pris un parti dont vous serez bientôt informé, ayez donc bon courage et continuez à augmenter par \ otre sagesse l'intérêt qu'inspirent vos talens et vos vertus.

Voilà tout ce que je puis vous dire en ce moment. Aussitôt qu'il y aura du nouveau, je vous le feiai savoir en vous envoyant un précis de tout ce qui s'est passé.

13 Janvier 1781.

Excusez-moi, mon cher frère, si je ne vous ai pas écrit samedy dernier. M. Dupaty m'avoit dit qu'il iroit passer les deux fêtes à la campagne, je croyois que je serois libre et je ne me précautionnai point le vendredy que j'avois du tems de reste. Le samedy matin il me renvoya chercher, me garda toute la journée et je ne trouvai pas le moment de vous écrire.

Il est arrivé la semaine dernière une lettre de cachet à tous messieurs du Parlement pour qu'ils ayeni à reprendre

(1) Hue de Mironidnil. — Connu pour avoir rédigé la Déclaration du 1:1 août 1780, portant aholilion di' iaqucsiion préparatoire, — digm'par conséquent d'être le ministie »le Lo\ij- XV| et \o prolrcleur de Du Paty.

(2) il exi^Ulit à Taris et d.jns les parlemenis df province une charnhi'e dite la Tounielle, parce «jue i« s nm^istrats dis autn's cliambies y sicj^raienl tour à tnur. La Touimll'' s'otrnpail en ui-néial des .-«niins (-rinnnelie>); de là pci' '■ • I ■ • ' tu.nt .'iii'itir' ■'!• ' • ••' ; • nipo- ^MIon et .sol) non).

leurs fonctions et des lettres patentes qui cassent et annullent tout ce qui s'est passé au mois de novembre. L'Assemblée des chambres qui doit avoir lieu à l'occasion de l'enregistrement des lettres patentes est fixée au 17, à moins que quelque incident imprévu ne fasse avancer ou reculer le terme. Il y a une grande fermentation dans les esprits, et il seroit impossible de deviner quel sera le résultat de la délibération. M. Dupaty a cependant déjà assisté en Tournelle ; mais comme quand il y est arrivé on avoit déjà commencé un rapport, on n'a pas encore été à même de prendre sa voix; ce qu'il y a de sûr, c'est que le vœu public est absolument pour lui, et comment ne le seroit-il pas ? Jamais aucun malheureux n'est sorti de chez lui sans être consolé ou soulagé ; c'est un cœur, une âme dont je ne saurois vous peindre la bonté. Il en a tous les jours de nouvelles pour moi. Je vais vous en dire encore une preuve dont je vous prie de ne pas parler à ma mère, parce que si ça ne réussissoit pas, ça lui donneroit peut-être du chagrin. L'objet n'est pas bien considérable, mais il prouve toujours la volonté d'obliger.

Il y a ici une académie dont M. Dupaty est membre. Il y a un secrétaire d'académie qui est également académicien, mais il n'y a pas de secrétaire écrivain ; et c'est cette place que M. Dupaty veut faire créer pour moi, malgré ma mauvaise écriture. Il en a été question à l'Académie et je crois que cela doit se décider demain dimanche, du moins il me l'a fait espérer: il ne présume pas qu'on y attache de grands appointements; mais je n'aurois de l'ouvrage que les dimanches, jours de l'assemblée, ce qui ne me dérangeroit pas par conséquent de mon travail journalier, je ne fmirois pas si je vous parlois de toutes les honnêtetés dont il me comble tous les jours.

Je commence à préparer ma bachelière ou plutôt à la préparer une seconde fois, et je vous ferai savoir samedy au juste ce qu'il en coûte et quand je pourrai passer.

J'ai étudié les principes généraux des loix civiles; je ne ])ensois point à quitter cette étude encore, mais M. Dupaty m'a engagé d'entreprendre l'étude des loix criminelles, parce qu'il en a fait une étude particulière, attendu qu'il est de service en Tournelle et il a eu la bonté de me dire : « Étudiezles, nous en conférerons tous les soirs ensemble. »

Je suis vrayment pénétré de ce que vous me dites à l'occasion de MM. Teixandier. Ce sont eux qui, je ne sais à quel propos, m'ont fait des offres que j'acceptai et que je crus jtuuvoir accepter d'après ce que vous m'avez dit et dans l'incertitude où j'étois de recevoir si promptement ce que vous avez eu la bonté de me renvoyer. Je ne les ai point remboursés et vous me ferez plaisir de vouloir bien le faire pour moi pour le troisième louis que je vous avois demandé.

Je n'ai pas encore changé de pension, parce que je n'ai jamais pu trouver à moins de vingt écus. Si l'aflaire de l'Académie tourne bien, c'est un sacrifice que je serai forcé de faire.

Mille complimens.... à ma chère soeur — j'écris au papa aujourd'huy, etc.

Je suis, avec la plus parfaite reconnoissance et la plus

tendre amitié,

Votre cher frère,

Vous savez sans doute l'arrivée de la grande flotte que convoyoit M. d'Estaing, et qu'il a pris trente-deux vaisseaux qui sont actuellement à Brest.

A Monsieur Vergniaud^ chez Madame la veuve Vincent, au Po7it-de-Noblat^ près Saint-Léonard-cn-Limosin.

Janvier 1781.

Mon cher père,

C'est avec le plus grand attendrissement que j'ai vu la satisfaction que vous me témoigniez de voir mon sort un peu adouci par les bontés de M. Dupaty. Si j'aspire au bonheur, c'est pour le partager avec vous et pour vous rendre en partie, autant que je le pourrai, ce que vous avez fait pour moi.

Vous avez dû apprendre par la dernière lettre que j'ai écrite à mon beau-frère que le Parlement avoit écrit au Roy pour lui demander la permission de faire porter des remontrances aux pieds du trône par une députation solennelle ; le Roy accepte la députation composée seulement de quatre conseillers, de M. La Lande, avocat général, et ordonne à M. le premier Président d'être à la tête de la députation et de se présenter le 20 à Versailles.

Les ennemis de M. Dupaty ont fait sonner la permission que le Roy avoit accordée au Parlement comme un triomphe, ils n'ont eu garde de parler des lettres écrites par M. le Garde des sceaux et M. de Vergennes au Procureur général, dans lesquelles il est dit que le Parlement n'a fait que prévenir l'intention de Sa Majesté^ qui étoit de le mander pour lui faire rendre compte de sa conduite, et que les députés s'en letourneront avec pleine conviction que les Ministres n'ont eu que la même manière de penser sur cette affiiire et qu'ils n'ont été^ dans les ordres portés au Parlement, que les fidèles organes de Sa Majesté.

Les remontrances sont un chef-d'œuvre de fureur et de démence. Elles ont excité les plus fortes réclamations dans le

AXXÉE 178i. 37

Parlement même. Vous pouvez juger des autres chefs par celui-cy. On y dit que M. Dupaty, quoique reçu en 1768, n'avait pas en 1780 les dix années de service prescrites par les ordonnances, parce qu'il faut retrancher du tems écoulé depuis sa réception, celui qu il a été enfermé à Pierre-Encise lorsqu'il s'est sacrifié si généreusement en 1770 pour la compagnie et les trois ans et demi du grand exil.

Cette malheureuse affaire absorbe tout mon temps et ne me laisse pas celui de travailler pour moi ni même d'écrire (F. l'Appendice de la P** partie); il est vray que je suis bien dédommagé par l'amitié que me témoignent M. et M™' Dupaty. J'y mange les trois quarts du temps. Communiquez s'il vous plaît ma lettre à mon beau-frère, à qui il m'est impossible d'écrire, parce que je suis pressé par l'heure de la poste. La semaine prochaine j'espère être débarrassé et je pourrai vous écrire et à lui aussi plus longuement.

Mon article est passé à l'Académie, mais ce n'est que la moitié de l'ouvrage, il faut encore me faire nommer. J'attends tout du crédit et des bontés de iM. Dupaty. On n'a pas non plus fixé les appointemens.

Bien des assurances de respect à la maman et des compliplimens à toute la famille. Si vous allez à Limoges, priez M. de Beaune et M. de Chamberet de m' excuser si je ne leur réponds pas ; mais, en vérité, cela m'est impossible, malgré ma bonne volonté, jusqu'à samedy prochain.

J'ai l'honneur d'être avec un profond respect,

Mon cher père.

Votre très obéissant et très soumis fds, Vergniaud.

Les députés partent lundy, a T exception do M. de La Lande, qui a mieux aimé s'en aller seul.

Ce sont, pour la Grand'Chambre : MM. Lassalle, l'abbé Lrger, un de ceux qui porta 1rs n^nonlrances pour M. Du-

paty, en 1770, et pour les enquêtes : MM. de Conteneull, et Lynch, gendre de M. le premier Président.

11 faut observer qu'on a dérogé à l'usage de choisir les plus anciens, pour préférer ceux qui ont montré le plus d'acharnement contre M. Dupaty.

24 Février 1781. Celte lettre est adressée à M. Alluaud, place Monlmallior, à Limoges.

... On n'a pas encore reçu de nouvelles de la Députation du Parlement, mais on attend MM. les Députés et la réponse du Roy les jours gras. On a dit ici qu'un courrier extraordinaire leur avoit porté des ordres à Orléans, pour qu'ils ne s'arrêtassent pas à Paris. Cette nouvelle vient de chez M. le Procureur général à qui on l'avoit écrit de Paris, mais comme ce n'étoit point lettre de ministre, il seroit absolument possible que cela ne soit pas vray.

M. le premier Président avant son départ avoit nommé quatre commissaires pour instruire les procédures relatives aux imprimés (1) , quoiqu'on n'en nomme jamais que deux; et il avoit choisi ceux qui avoient témoigné le plus d'acharnement contre M. Dupaty; dans toute cette affaire, ils se sont conduits dans leur mission d'après la haine qui a dirigé leur conduite jusqu'à présent ; ils ont commencé par faire assigner les amis plus intimes de M. Dupaty, et les plus zélés par-

{{) Cette aflaire des pamphlets attribués à M. Dupaty n'était pas encore terminée en 1783, comme on le voit par un passage de Bachaumont :

En outre, le Parlement a obtenu le retrait de l'Arrêt qui suspendoit les procédures commencées au sujet des pamphlets répandus dans l'affaire de M. Dupaty, mais la connoissance en est toujours retirée au Parlement de Bordeaux et renvoyée à celui de Toulouse. {Mémoires secrets de Bachaumont, 1783 )

tisans de ses ennemis, ils ont tâché par les questions les plus insidieuses de leur faire avouer qu'on disoit au moins dans le public, que M. Dupaty 6toit l'auteur de l'imprimé dénoncé par M. le premier Président et remis par lui aux Chambres Assemblées, car cet exemplaire est le seul qu on ait pu se procurer, lequel imprimé a pour titre : Récit de ce qui s' est passé aux Chambres- Assemblées du Parlement de Bordeaux , le iQ et le 24 février 1780. Leur intention étoit de constater une rumeur publique, d'après laquelle ils auroient décrété M. Dupaty. 11 y a déjà eu une vingtaine de témoins d'assij^nés. Les lettres anonymes, les promesses, les menaces, tout a été employé pour parvenir au but qu'on s'éloit proposé. Le confesseur d'un garçon de Palandre, accusé d'être l'imprimeur des libelles, a fait tout ce qu'il a pu auprès de ce jeune homme qui n'a que quatorze ans^ pour lui faire dire qu'il avoit remis l'écrit intitulé /?eaV à un abbé Rivière, qui a cependant déposé ne l'avoir jamais eu. Ce confesseur, qui est un des témoins, a dit au garçon de Palandre qu'il seroit damné, s'il ne faisoit pas sa déposition telle qu'il la lui avoit dictée, et que dans cette vie il seroit très malheureux parce qu'il seroit fouetté, marqué et envoyé aux galères ; qu'au contraire, s'il confessoit ce qu'on lui disoit être la vérité, il gagneroit le ciel et obtiendroit une place chez tel imprimeur qu'il voudroit choisir, s'avanceroit promptement et deviendroit lui-même un fameux imprimeur. Ce jeune homme n'a été ni intimidé par les menaces ni engagé par les promesses qui lui ont été réitérées par les commissaires, il a toujours soutenu qu'il ne connoissoit point les imprimés dont on lui parloit, et que par conséquent il n'avoit pu en remettre aucun à personne.

Vous pouvez imaginer par la manière dont on s'est conduit envers ce témoin, celle dont on s'est conduit envers les autres.

La procédure est suspendue jusqu'au lendemain des Cendres. Si la réponse du Roy est alors arrivée, elle leur ôtera

40 CORRESPONDANCE DE VERGMAUD.

peut-être l'envie de reprendre une instruction aussi monstrueuse.

Adieu, mon cher frère, etc.

Chez M. Gouet, marchand confiseur, rue Sainte-Catherine. L'article qui porte l'établissement d'un secrétaire écrivain de l'Académie a été adopté ; mais on ne l'a pas encore nommé parce qu'on achève de discuter tous les autres articles des nouveaux statuts, et qu'il n'y a qu'une assemblée par semainer

Ce 27 janvier 178K

Mon cher frère, je dérobe un instant à Touvrage dont je suis chargé aujourd'hui pour vous écrire ces deux mots. Il y a eu assemblée des Chambres le 24 et le 25, et le 26 de ce mois relativement à M. Dupaty. Tout ce que la haine, la vengeance et la ruse peuvent imaginer pour retarder une obéissance à laquelle on commence à voir qu'il est impossible de se soustraire, a été mis en œuvre par le parti de M. le premier Président ; mais M. Dupaty a eu Ja consolation de voir un grand nombre d'officiers défendre son parti, avec toute la chaleur et toute l'énergie que peut inspirer la justice delà cause pour laquelle on combat. Les lettres patentes à la vérité n'ont pas été enregistrées : il a passé à la pluralité d'une ou deux voix d'écrire au Roy, préalablement pour lui demander la permission de faire des remontrances, mais ce nouveau retard, très mal motivé, et qui commence à déceler lui-môme la crainte qui agite les ennemis de M. Dupaty, par la promesse que Ton fait d'obéir en cas d'insistance de la part du Roy, ne fera que rendre plus éclatant le triomphe de mon protecteur.

Mille complimens, etc.

A\XÉE 1781. 41

Il n'y a encore rien de décidé relativement à la place que M. Dupaty veut me faire obtenir. On fait de nouveaux statuts et règlements pour l'Académie, et comme il est question d'examiner plusieurs articles, ce ne peut être que le résultat de plusieurs assemblées ; mais j'ai d'autant plus lieu d'espérer le succès^ qu'on a remis à M. Dupaty le nouveau plan pour le corriger et qu'on n'a pas omis l'article qui me concerne, suivant la proposition qu'il en avoit faite. Je tâcherai alors de moins barbouiller que je ne fais aujourd'hui, mais j'ai tant écrit, j'ai la main si fatiguée et je vous écris si vite, que je ne sais trop ce que je fais.

Communiquez s'il vous plaît ma lettre au papa, etc.

M. le premier Président et M. de Basterot, conseiller, ont dénoncé au Parlement trois libelles dont ils accusent M. Dupaty d'être l'auteur, mais cette accusation est si indiscrète qu'on n'a pas encore osé délibérer dessus.

C'est un courrier extraordinaire qui doit porter la lettre du Parlement au Roy, il part ce soir. Les expéditions sont faites en conséquence et nous avons écrit avec de bonne encre.

Bordeaux, 3 mars 1781.

Samedy dernier, à six heures du soir, il arriva un courrier extraordinaire de Versailles, qui mit pied à terre chez M. le Procureur général, portant des lettres de cachet à tous Messieurs et par conséquent à M. Dupaty, pour qu'ils ayent à rester à Bordeaux, à remplir leurs fonctions, à se trouver à toutes les Assemblées des Chambres et notamment à celle où on lira la réponse du Roy aux Députés. 11 portoit de plus des ordres au Parlement pour suspendre la procédure commencée au sujet des imprimés et pour en renvoyer une expédition à M. le Garde des sceaux.

Les députés ont eu audience le 27, à sept heures du soir.

M. le premier Président a dit au Roy qu'ils venoient avec toute la soumission possible apporter leurs remontrances aux pieds du trône.

Le Roy leur a dit de passer là-dessus, qu^il alloit examiner dans son conseil leurs remontrances ; une heure après, on les a rappelés.

Le Roy leur a dit : J'ai lu vos remontrances, je n'y ai rien trouvé qui puisse m'engager à changer mes intentions et à retirer mes lettres patentes. Je veux que vous établissiez M. Dupaty et M. Dufaure Lajarthe dans l'exercice de leurs fonctions ; mon Garde des sceaux vous expliquera mes volontés.

M. le Garde des sceaux a lu trois feuilles de grand papier, où il y avoit les choses les plus fortes, entre autres que le Roy avoit le droit exclusif de nommer aux offices, que les Parlements n'avoient que le droit d'informer sur la conduite et les mœurs des sujets qu'il choisissoit, que celles de M. Dupaty étant irréprochables, le Parlement de Rordeaux n'avoit donc pas le droit de le refuser.

On leur a dit qu'ils av oient avancé des choses fausses dans leurs remontrances.

Après s'être beaucoup étendu sur leurs droits, il y avoit que le Roy, par une bonté qu'ils n'avoient point méritée, avoit bien voulu les entendre encore une fois, mais que désormais il vouloit être obéi.

Le Roy leur a dit ensuite :

Vous entendez, retournez tout de suite à Rordeaux, faites part de mes intentions à mon Parlement, dites-lui que je veux que mes ordres soient exécutés dans tous leurs poins (sic); qu'il enregistre mes dernières lettres patentes sans restriction aucune ; vous me renverrez son arrêté, et vous, M. le premier Président, je vous charge de donner l'exemple de la soumission.

Ils se retirèrent, et M. de Vergennes expédia sur-le-champ

ANNÉE i78l. 43

les lettres de cachet et les ordres (concernant) la procédure sur les impriniés, le courrier partit et arriva comme je vous ai dit, samedy 24, à six heures du soir.

Les Députés ont eu défense de passer par Paris en revenant. Je ne sais pas s'ils font leur carnaval en route, mais à l'exception de M. La Lande, avocat général, qui étoit parti sans eux et qui est revenu sans eux, ils ne sont pas encore arrivés. On annonce un grand tapage pour le jour de l'Assemblée des Chambres, surtout à l'occasion de M. Dufaure, on dit qu'ils sont absolument déterminés à ne pas obéir sur cet article.

Bonsoir, etc. Vergniaud.

Bordeaux, 10 mars 1781.

»Te sors actuellement de chez M. Dupaty, mon cher frère, il est six heures passées et je n*ai que le temps de vous témoigner combien je suis sensible à l'état de ma sœur, et pour vous annoncer qu'après avoir bien fait du tapage pendant six heures de délibération, le Parlement se détermina enfin à enrogistrer les lettres patentes concernant M. Dupaty et à le reconnoître comme président. Il opina le lendemain, 8 du mois, dans l' affaire de M. Dufaure Lajarte, dans laquelle le Parlement a encore pris le parti de Tobéissance.

M. le Président a eu une pluralité de 4 A voix contre 35, et ceux qui avoient tenu pour ne pas obéir, furent les premiers le lendemain à opiner pour l'enregistrement pur et simple des lettres de M. Dufaure. Sans toutes les voix qu'il doit au dépit et à la colère, il est probable qu'il n'eût pas réussi, mais enfin tout est à peu près terminé. Il ne reste plus que la procédure pour laquelle il y a ce soir assemblée de chambre, mais les ordres du Roi sont aussi positifs sur cet article que

44 CORRESPONDANCE DE VERGMAUD.

sur les autres, et il est à croire que la paix va enfin revenir dans le Parlement. Il y a eu ce matin audience en Tournelle, et M. Dupaty y a assisté en qualité de Président. M. le président de Verthamon a pris sa voix.

Mille complimens à toute la famille, etc.

24 Mars 1781.

Je suis bien fâché, mon cher frère, de ne vous avoir pas pas écrit samedy dernier, mais une foule d'assemblées des chambres dont il a fallu renvoyer les délibérations, au moins en extrait, et qui n'ont abouti qu'à proposer des remontrances au Roy sur les inconvéniens des sursis en matière criminelle ( V. l'Appendice de la V^ partie) , ne me donnèrent ni le temps de voir M. Bardonneau la semaine dernière, ni de vous écrire. Je l'ai vu cette semaine et j'ai même dîné avec lui et M. Marsiccas. Il n'est pas possible qu'il soit jugé avant Pâques. Le service se fait avec beaucoup de lenteur. Ce n'est que peu à peu que plusieurs de Messieurs se déterminent à monter à l'audience, et les pauvres plaideurs se ressentent furieusement du trouble qui a agité le Parlement et qui l'agite encore jusqu'à un certain point. Après lesfètesje ferai assurément tout ce que je pourrai pour lui faire obtenir le bureau. Je serai toujours charmé de vous donner des preuves de ma reconnoissance.

Vous pensez bien qu'il ne m'a pas été possible de travailler comme je l'aurois désiré à ma bachelière. J'ai cependant presque pris jour du 8 du mois prochain au 12. M. Teixandier m'a avancé un louis. J'ai pris une autre inscription et il m'est resté dix-huit livres dont je vous avoue que j'ai disposé pour perruquier et blanchisseuse. Je vous demande la permission (h lui demander autres dix-huit livres pour mon

cordonnier et un mois de chambre. Je ne sais plus sur quel pied je suis avec M. Dupaty ; je mange très souvent chez lui et il me donne de tems en tems de l'argent en me disant : nous réglerons nos comptes. Je n'ose pas m'expliquer; d'ailleurs, je suis bien persuadé que je n'y perdrai pas, etc.

Bordeaux, sans date.

Mon cher frère, vous avez dû trouver une lettre où je vous importune pour de l'argent. Il est bien ciiiel pour vous d'avoir à soutenir une famille aussi malheureuse que la vôtre, et pour retour de n'avoir qu'une reconnoissance stérile. Je vous prie de me continuer vos bontés pour me mettre à même de les reconnoître d'une manière plus conforme à ma bonne volonté et de me répondre par le premier courrier sur les différents articles de ma lettre. Vos simples conseils seront des loix pour moi. Je n'ai rien tant à craindre que de vous prouver combien je veux réparer le temps perdu.

Il est arrivé avant-hier vingt vaisseaux marchands. M. le comte d'Estaing y a passé il y a quelques jours et il doit être actuellement en Espagne (1).

Mille complimens, etc. Vergniaud.

Ne soyez pas étonné de trouver une lettre si courte. Je

m\ suis pris un peu tard.

(1) a En 1781, d'Estainp eut encore le commandement d'une flotte (lu'il ramena de Cadix à Brest; — en 1783, il était à (^.adix à la tète des flollcs combinées de France et d'Espagne. » (Biograpliic Micliaud.)

46 CORRESPOx\DANCE DE VERGMAUD.

5 Mai 1781.

Voilà bien du tems, mon cher frère, que je n'ai eu le plaisir de vous écrire. Mais je me suis trouvé les deux jours de Courier de la quinzaine de Pâques à la campagne chez M. Dupaty, et je n'ai pas voulu vous donner de mes nouvelles samedy dernier, parce que je n'étois pas encore bachelier et que je ne voulois vous écrire qu'avec ce titre. Je le suis depuis hier. Je suis en vérité effrayé de la dépense que cela va vous causer. Je vous renvoyé la quittance de la consignation. Il a fallu encore pour l'impression de la thèse et pour autres frais de détails près d'un louis, de sorte que j'ai reçu de M. Teixandier pour cet objet ilili livres. Je crains bien qu'une somme si forte avec mes autres dépenses ne vous gêne considérablement. Marquez-moi, s'il vous plaît, si je pourrai passer avocat au mois d'août. Je sais combien votre amitié pour moi vous est à charge dans ce moment, et malgré l'envie que j'ai de tout finir cette semaine, je ne voudrois pas cependant en abuser.

Comment va la santé de ma sœur. (Auroi-je bientôt un nouveau neveu ou une nouvelle nièce V )

19 Mai 187]

Quoique je n'aie pas reçu de réponse à la lettre par laquelle je vous annonçois que j'avois été reçu bachelier. Je me flatte cependant que vous l'avez reçue. Les plaideurs se désespèrent et tout ce qui tient au Palais se trouve dans la consternation. 11 n'y a pas eu une seule audience en grand nombre cette

semaine. 11 n'y a que la Tournelle qui fasse son service assez exactement : point d'audience et de relevée, et s'il n'arrive pas des ordres incessamment, on craint que le service ne cesse entièrement au^ fêtes de la Pentecôte.

3ï Mai 1781.

Accouchement de sa sœur.

Il n'y a rien de nouveau au palais. Il y a plus d'un mois qu'il n'y a eu audience en grand'chambre. Cependant, à l'occasion de la fête de Saint-Yves, M. le premier Président, M. son fils, et M. le président d'Augeard, ont assisté avec M. Dupaty au discours qu'a prononcé le Syndic des Avocats de la Grand' Chambre. Ces messieurs n'avoient pas encore siégé ensemble. Je ne sais pas si cette démarche annonce quelque rallentissement dans l'animosité des ennemis de iM. Dupaty, mais on n'espère pas beaucoup pour le bien du service. On attend avec impatience M. le maréchal de Mouchy (1) qui doit arriver le 12. On croit qu'il apportera des ordres. En attendant, tout le bas (?) Palais et tous les plaideurs mangent leur argent. La Tournelle a toujours été son train.

Impossible de fixer au juste la date du jugement Marsiccas et Bardonnaud.

Complimens et souvenirs à M"" Lapeyre.

(1) IMiilippe de Noailles^ duc de Mouchy, maréchal du France, né à Paris le 7 décembre niJ>. — Immolé sur l'échafaud révolutionnaire le 27 juin 1794, il l'âge de 79 ans. Il avait été nommé au commamU'ment (le la Guienne, en rcniplacciniînl du Maiéchal de Kichelieu vA y avait oblt»nu l'estime et l'aHection {générale par son caractèr»; doux et conciliant (Biographie Michaud).

Hardy et Bichaiimont s'accordent pour présenter le Maréchal de Mouchy comnte délavorabic aux mesures arbitraires et prêt à se rcttrcr plutôt que de la faire exécuter.

13 Juin 1781.

Pas de conjectures possibles sur la composition de la chambre du Parlement qui pourra juger l'affaire Marsiccas. 11 n'y a plus d'audience en grand' chambre depuis Pâques.

Autre nouvelle fort interressante (sic). C'est une bataille des cordeliers contre le guet. Voilà tout ce qu'on a pu savoir de cette ridicule affaire. Un jeune homme s'est présenté pour être cordelier. Le gardien ne vouloit pas le recevoir ; les pères et surtout les jeunes n'en vouloient pas. Le gardien a réclamé l'assistance de M. le Procureur général, qui s'est transporté lui-même au couvent, la nuit^ avec une escouade: démarche que l'on a généralement blâmée. Les jeunes cordeliers se sont barricadés chez eux. On a voulu enfoncer leurs portes ; alors on a mis en jeu les bois de lit, les chaises, les tables, un soldat a été grièvement blessé d'un coup de pot de chambre qu'on lui a cassé sur la tête. On a été contraint de tirer le sabre contre cette milice enfroquée. Il y a eu un jeune novice de blessé ; enfin le combat s'est apaisé, sans qu'on sache trop comment, et l'affaire s'est si bien assoupie, que quoiqu'il n'y ait que huit jours qu'elle se soit passée, on n'en parle plus du tout.

J'aurois dû commencer par vous demander de vos nouvelles, de celles de n a sœur et de toute votre famille, c'est infiniment plus intéjesssant que tout ce que je vous ai dit, etc.

7 Juillet 1781.

Rien de nouveau. Toujours cessation de service à la Grand'- Chr.mbre. La Tournelle a tenu ses audiences de relevée et ses

grandes audiences le samedy, présidée par i\l. Dupaty, depuis que AI. de Verthamon s'est retiré. Mais il a fallu recourir à la grand' chambre pour completter le nombre des magistrats. 11 y en a déjà deux d'emprunt ; et lorsque M. de Lamolére, conseiller de Tournelle, partira pour les eaux, ce qui sera peut-être dans la semaine prochaine, il est à craindre que son absence ne lasse entièrement cesser le service, du moins M. Dupaty craint-il de ne pas pouvoir faire de nouvel emprunt à cause du petit nombre d'ofliciers qu'il y a actuelment à Bordeaux.

Je me dispose à passer avocat au commencement du mois prochain,, du moins à passer licencié. Pour prêter serment il faut qu'il y ait des audiences. Il y a actuellement une trentaine de licenciés qui attendent après et qui, s'il y en a voit eu^ seroient déjà rentrés chez eux depuis longtems.

M. Teixandier, 60 fr., juillet.

25 Juillet 1781.

Voilà mille ans, mon cher frère, que j'espère recevoir de vos nouvelles.... Je vous prie de vouloir bien vous donner la peine d'écrire à M. Teixandier, pour qu'il me fasse les avances nécessaires pour passer avocat. Comme M. Dupaty avoit passé quelques mois sans me donner d'argent, j*ai été obligé, dans un besoin pressant et pour éviter de comparoître devant MM. les Jurats, de lui demander vingt écus sans vous en prévenir. Je ne vous en avois pas parlé depiiis, parce que j'ignorois si M. Dupaty s'en ticndroit aux hOO livres qu'il m'avoit promis et que j'espérois pouvoir rembourser cette somme sans vous eu parler. Mais, n*ayant reçu que ce qui étoit resté en arrière, et n'ayant pas pu gagner un sol au Palais, jeswts nécessilc de recourir à votre amitié, pour acquitter cette

dette, la seule que j'aie contractée pendant les trois mois qui se sont écoulés depuis ma bachelière. Du moins, je n'ai pas dans Bordeaux un louis d'autres petites dettes. J'espère que j'aurai un cabinet d'avocat pour l'année prochaine, et qu'au moyen de cela je vous débarrasserai entièrement de moi. Je sens combien je dois vous gêner ; et ce sentiment ajouteroit à ma reconnoissance si elle étoit susceptible d'accroissement, et il me tarde d'être à même de vous prouver que vous n'avez pas obligé un ingrat et que si je n'ai pas trop mérité par ma conduite passée les services que vous me rendez, je les mérite au moins par ma conduite présente et par le désir ardent que j'ai de les reconnoitre.

J'ai écrit à l'oncle il y a quelques jours, il m'a répondu par un sermon auquel je devois m' attendre. Je lui écrirai encore la semaine prochaine. Il m'a dit très vaguement qu'il étoit satisfait de vos bons sentimens à mon égard, et je vois bien par sa lettre que votre amitié est la seule ressource (jue mes fautes et nos malheurs m'ayent laissée. Je n'en serois point fâché intérieurement si le fardeau ne retomboit pas sur vous. J'aime mieux vous avoir des obligations qu'à tout autre. La reconnoissance ne coûte pas quand on le doit à ceux que l'on aime.

M. le premier Président est de nouveau mandé à Paris pour le 8. Il y a des ordres à tous Messieurs, pour qu'ils aient à remplir leurs fonctions; tout n'en va que plus mal depuis le 26 qu'ils sont arrivés. La Tournelle, qui avoit toujours tenu des audiences, n'a pas pu les tenir ce matin, et il y a grande apparence que d'ici au retour de M. le premier Président, on ne fera rien du tout. Cela n'avance pas le jugement de Marsiccas. Tout le monde crie, mais le Parlement s'en moque, savoir qui rira le dernier.

Mille complimensà ma sœur, etc.

Je vous importune si souvent que je n'ose pas trop vous

dire (juc j'ai besoin de bas et qu'il me faudroit une robe,

pour l'année prochaine, elle seroit moins chère à Limoges qu'à Bordeaux.

Bordeaux, ce 4 août 1781.

J'ai reçu votre lettre, mon cher frère, et j'ai remis à M. Teixandier celle que vous m'aviez adressée pour lui. Vous pouvez être assuré que je me conformeiai à vos intentions et que je passerai avocat avec toute l'économie possible, ce sera je l'espère la semaine prochaine.

M. le premier Président est parti jeudi pour Versailles, et peu s'en est fallu que le jour même de son départ il n'y ait eu audience en Grand'Chanibre, ils se sont trouvés huit officiers. M. le président Pichard en a renvoyé emprunter deux d:uis les autres Chambres pour monter ^'audience, démarche qui ne s'étoit pas encore faite. Malheureusement les Enquêtes, se trouvant en nombre juste pour le service, n'ont pu prêter personne, et la Tournelle n'avoit qu'un membre à olfrir parce que de deux conseillers qui lui restent, il y en avoit un de malade, on espère que ça n'est différé que jusqu'à lundi,

La Tournelle a tenu son audience ce matin avec cinq ofliciers empruntés dans les différentes Chambres. M. Dupaty se donne une peine incroyable pour soutenir un service aussi essentiel. Les prisons regorgent, les prisonniers murmurent, mais il y a apparence que c'est sans remède jusqu'à nouvel ordre; il est impossible de former (!es bureaux pour juger les affaires au Rapport ; il faut (lue M. Dupaty aille vingt fois au Palais pour pouvoir rassembler sept magistrats... peut-être au retour de Al. le preuiier Président les affaires changeront de face. . .

11 Août 1781.

J'espère, mon cher frère, que non pour la semaine procliaine^, mais Tautre, vous pourrez écrire à M. Vergniaud, avocat en Parlement. J'ai subi un examen hier et je compte soutenir mes deux thèses d'ici à huitaine, il ne me manquera pour prêter serment qu'une audience.

Il yen a cependant eu deux cette semaine, lundy et mardy, mais il sera bien difficile qu'il y en ait d'autres. Les Enquêtes ne veulent pas prêter, et il n'y a pas assez d'officiers en Grand'- Chambre pour monter l'audience. On a trouvé que M. Pichard jouoit un vilain tour au premier Président, au moins les avocats n'y ont-ils pas participé^ car il n'y en a pas eu un seul aux deux audiences que l'on a déjà tenues. On n'a pas encore de nouvelles du premier Président.

LETTRE xN« 34.

17 Août 1781.

Je n'ai pu soutenir à cause de la fête de cette semaine, qu'une de mes deux ihèses, l'autre est fixée à lundy.

M. le premier Président n'a pas encore eu d'audience, et il y a des gens qui prétendent qu'on pourroit le garder encore bien longtems à Paris dans l'espérance que pendant son absence les choses reprendroient leur cours ordinaire, les esprits sont cependant toujours fort échaufl'és, il y a eu une audience cette semaine toujours sans avocats. On ne fait rien en Tournelle ; M. Marsiccas est au croc et j'appréhende plus que jamais qu'il ne soit pas jugé cette année.

LETTRE N« 35, à sa Sœur,

25 Août 1781.

Ma lettre sera fort courte, je t'écris entre les mains de mon perruquier, fatigué d'écrire depuis six heures du matin et pressé de m'en retourner chez M. Dupaty.

On a reçu ce matin des lettres patentes qui portent une prorogation de séance jusqu'à la Saint-Martin, des lettres de cachet à tous Messieurs, qui leur enjoignent de faire leur devoir et qui ordonnent aux absens de revenir. II y a aussi des lettres particulières à MM. les Présidents de Chambre pour qu'ils renvoyent, tous les courriers, un plumitif de ceux qui entreront. M. le premier Président exilé à Meaux.

Les ofiiciers du Parlement sont tellement familiarisés avec les lettres de cachet, que celles-ci n'ont fait aucune impression. Il n'est pas entré un magistrat de plus qu'à l'ordinaire, et il y a à parier que les esprits encore plus aigris, n'en feront que plus mal leur devoir.

... Il n'y a pas un avocat aux audiences de Grand' Chambre.

Je dois passer la semaine prochaine à Blanquefort (i), chez M. Dupaty ; il partira ensuite pour la Saintonge et moi je m'embarquerai pour La Rochelle ; je vous écrirai samedy prochain le jour de mon départ. Si par hasard vous pouviez me renvoyer par quelqu'un de nos négociants, la robe et les bas que vous avez eu la bonté de me promettre, je préviendrai mon hôte pour qu'il veuille bien s'en charger...

(I) Bourg de Guicnne (Gironde), à 2 lieues N. 0. de Bordeaux (Voj*gien).

54 COBRlîSPOXDANCE DE VERGNIAID.

8 Septembre 1781.

. . . Mon cher frère... je ne pus pas vous écrire le samedy, parce qu'au sortir de l'audience ayant été chez M. Dupaty, il me mena à la campagne... Si j'avois été un saint et que mes prières eussent eu quelque pouvoir en haut, il y a longtemps que vous ne souffririez ou pour mieux dire vous n'auriez pas souffert du tout.

Projet de voyage chez l'oncle de La Rochelle. — Je suis à peu près sûr du cabinet de M. Cazaiet (1) pour l'année prochaine^, cela n'empêche pas de faire d'autres démarches au cas que son clerc ne s'en aille pas comme il Ta dit^ le cabinet ne m'est promis qu'à cette condition.

Procès Marsiccas. — Il a subi interrogatoire vendredy ainsi que Bardonnaud ; il y aura arrêt mercredy prochain.

Le Parlement va toujours cahin-caha ; il est revenu quelques officiers à Bordeaux, entre autres M. de Verthamon, premier Président de la Tournelle, etc.

13 Septembre 1781.

Arrêt terrible rendu contre Marsiccas. Il est condamné à trois ans de galères. Bardonnaud à trois jours de carcan et un an de bannissement. Le vieux Pomaret est blâmé et destitué. M. Dumas hors cours sur son intervention et condamné aux dépens.

(1) M. Châuvot a donné une notice intéressante sur Cazaiet (François), Avocat distingué de Bordeaux, inscrit au tableau r^ Tâge de vingttrois ans, en 1753. Après avoir parcouru une carrière brillante, il fut jeté en prison comme royaliste en 1793, et y mourut avant le jugement {le Barreau de Bordeaux, p. «2-(J7).

Lorsque j'ai parlé i\ M. Dupaty de la rigueur de cet arrêt, il m'a répondu que la subornation étoit démontrée par la procédure, qu'il n'y avoit eu qu'une seule voix là dessus parmi les juges, qu à la vérité cinq seulement avoient opiné pour les galères et pour le carcan, mais qu'il demandoit à ceux qui irouvoient l'arrêt trop rigoureux, s'ils persisteroient dans leur opinion, en supposant qu'on eût suborné des témoins contre eux dans une affaire criminelle où il s'agiroit de leur fortune ou de leur honneur...

Je n'ai pu leur rendre aucun service que de hâter peutêtre de quelques jours l'arrêt fatal qui les a foudroyés, encore pouFroi-je bien me flatter, M. Dupaty n'écoutant aucune considération dans la distribution de la justice...

Les affaires du Parlement sont toujours dans le même état, il n'est rien résulté des derniers ordres que Le retour de quelques absens qui n'entrent ni plus ni moins au Palais. On annonce que les procureurs vont se retirer chez eux, il faudra bien alors que le service tombe quand môme la prorogation ne seroit pas levée.

29 Septembre 1781.

Le Parlement a reçu des lettres patentes qui lèvent la prorogation en considération, y est -il dit, de ceux qui ont fait régulièrement le service, et à la charge de former une Chambre des vacations et d'être tous rendus à Bordeaux h la Saint- Martin, sous peine de désobéissance. C'est ce matin qu'elles ont dû être enregistrées à moins de quelque nouvelle folie, qui ne seroit pas plus étonnante que tant d'autres qui se sont faites dans le cours de celte aflaire.

25 Novembre 1781.

Les affaires du Parlement prennent la même tournure que Tannée dernière. La naissance de M. le Dauphin (1) avoit rapproché les esprits pour un instant, mais n'avoit pas éteint la haine et les cabales. Le Parlement court à sa ruine. Nous voici en vacances jusqu'aux Rois et je vais passer tout ce tems chez M. Dupaty, à la campagne ; il a plus de bontés pour moi que jamais, il payera ma pension en entier cette année, je n'aurai à pourvoir qu'à mon entretien.

6 Décembre 1781.

Jusqu'à quand, mon cher frère, avez-vous envie de garder le silence avec moi ? Je n'ai pas eu un mot de votre écriture depuis avant mon départ pour La Rochelle. Etes-vous mort, malade ou fâché contre moi ? Ces trois choses ne peuvent que m'inquiéter également et je vous prie de me tirer de mon incertitude le plus tôt que vous pourrez. Si vos affaires ne vous permettent de m'écrire, ma sœur ne pourroit-elle pas trouver un moment pour m'assurer que vous jouissez tous d'une bonne santé et que vous avez tous le même attachement pour moi ? Je vous écris de chez M. Dupaty, où comme je vous l'ai déjà mandé, je demeurerai jusqu'aux Roys. Cela m'empêche, à la vérité, de faire de nouvelles tentatives pour m'assurer un nouveau cabinet d'avocat ; mais je n'ai pas pu faire autrement

(1) Louis-Josopli-Xavier-François^ Dauphin de France, était né à Versailles le 22 octobre 1781.

ni refuser M. Dupaty qui, lorsque je lui ai parlé à cet égard, m'a dil que nous verrions et qui n'a pas l'air de se soucier que je partage mon temps avec un, aiitre. Cela me gênera encore cette année, parce que je ne me propose de plaider qu'après les fêtes de Pâques; mais comme je l'ai écrit au papa, il pourra l'année prochaine en me recommandant à des procureurs, surtout s'il, se trouve premier Président de la Tournelle, me faire gagner autant que mes foibles talens me le permettront. En attendant, je suis ici comme un coq en pâte, n'ayant absolument rien à faire, qui puisse me distraire de mon étude. On a mille bontés, mille attentions pour moi, et je ne connois que les sentimens de ma reconnoissance qui égalent ceux qu'on me témoigne. J'en suis d'autant plus flatté que je puis tirer quelque avantage pour vous prouver que je ne suis pas absolument indigne de l'amitié dont vous m'avez donné des preuves si eflicaces et dont je garderai éternellement le souvenir.

Adieu, mon cher frère, j'embrasse ma sœur et toute votre famille, vous n'exigez pas sans doute des nouvelles d'un campagnard qui ne les sait pas la moitié du tems lorsqu'il est en ville, et j'espère que vous voudrez bien vous contenter de ma vieille routine :

Que je suis avec la plus tendre amitié et la plus vive reconnoissance.

Votre frère, Vergniaud.

20 Décembre 1781

Vous m'avez débarrassé, mon cher frère, d'une furieuse inquiétude on m' écrivant enfin après un si long silence, quoique que je n'aie pas vu sans peine l'indisposition où vous

o8 CORRESPONDANCE DE VERGNIALD.

avez été contre moi. Cependant, comme je peux aisément la faire cesser en justifiant ma conduite, je suis bien aise que vous ne m'ayez pas déguisé vos sentimens. M. le Président Dupaty se donnera la peine de vous écrire aujourd'hui au plus tard, par le premier courier, et vous verrez par sa lettre que si je n'ai pas de cabinet d'avocat,, ce n'est point que j'aie changée d'idées; mais que son intention ne s'accordoitpas en cela avec la mienne ; il aime mieux que je m'instruise en plaidant moi-même et en travaillant dans mon cabinet, il a eu la complaisance de quêter en quelque manière une cause pour moi, il est venu à bout de m'en procurer une assez intéressante, que je plaiderai probablement dans le mois de février au plus tard. Vous voyez, mon cher frère, que je suis obligé de vous réitérer la demande de la robe que vous m'avez fait espérer. Je ne vous parle pas des autres choses dont j'ai besoin pour mon entretien^ M. Dupaty se propose de vous demander lui-même ces derniers sacrifices en ma faveur, quoique je ne me fusse pas proposé de plaider avant les fêtes de Pâques, je n'ai pas pu ne pas accepter la cause qu'il m'a donnée, d'autant mieux qu'outre son empressement à me faire connoître au Palais, et les conseils qu'il peut me donner lui même^ il m'a fait faire connoissance avec un de nos plus fameux avocats qui ne me refusera pas les siens lorsque j'en aurai besoin.

Mille complimens, s'il vous plaît, à ma chère sœur, je vous souhaite à tous une bonne et heureuse année. J'embrasse toute la petite famille.

Donnez s'il vous plaît à chacun quelques dragées en mon nom, afin qu'ils aiment un peu leur oncle et qu'ils partagent tous les sentimens que je leur ai voués pour la vie. Ce que je souhaite aux petits, je le souhaite aux grands, en y joignant des sentimens de respect pour M. Alluaud.

La bonne année à madame Lapeyre.

Mo7h^ipi(r Dupaty à Monsieur Alluaud, Entrepronenr des ponts et chaussées^ à Limoges,

Bordeaux, le 29 décembre 1781.

Monsieur Vergniaud m'a fait part de l'intérêt, Monsieur, que vous preniez à son sort et en même temps de la peine que vous aviez de ce qu'il ne se seroit pas encore procuré une place de clerc chez quelque avocat distingué. Je dois à la vérité, Monsieur, et à l'avantage de M. Vergniaud, à qui vos bontés sont non-seulement utiles mais même nécessaires, de vous attester que c'est moi qui l'ai détourné de suivre la carrière que vous lui aviez conseillé. Il s'en faut de beaucoup qu'elle lui eût été aussi favorable qu'on vous l'a représentée mal à propos. Il eût perdu son temps et gagné fort peu de chose. Ce n'est point en copiant des ouvrages d'avocat qu'on apprend la marche des affaires. J'ai jette monsieur votre beau- frère dans une route qui le conduit plus vite au but, aux connaissances et h la fortune. Je l'ai mis en état de se passer de perdre son temps à copier quelques requêtes et quelques mémoires. J'ai payé l'année dernière et continuerai cette année à faire les frais de sa pension : pendant ce temps, il suivra le barreau, il étudiera chez lui tout k son aise ; au lieu de copier une dizaine de mémoires dans l'étude d'un avocat, il en lira cent dans son cabinet ; je ferai plus, je lui pi (^curerai de temps en temps quelques causes ; je viens déjà de lui en procurer une très intéressante pour son début. S'il s'en tire bien, comme j'ai tout lieu de l'espérer, son sort est comme fait : il ne faudra plus que du teins; un jour il fera honneur à sa famille, n'en doutez pas. Il est donc convenable que ceux qui pensent aussi bien que vous. Monsieur, concourrent avec moi à fournir d'ici à quelques temps

à ses besoins les plus urgents. Il n'a pas encore de robe de palais. Je viens d'écrire à son oncle pour intéresser sa bienfaisance. J'espère que nous en obtiendrons un habit. Soyez tranquille, Monsieur, sur la pente que suit M. Vergniaud, et daignez m'en croire, daignez croire l'intérêt que je prends à ses infortunes et à ses talents.

J'ai l'honneur d'être parfaitement,

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