ÉCRITES DE PARIS
A M. ALLUAUD, INGÉNIEUR-GÉOGRAPHi: DF ROY
!•' Novembre 1778.
... Si VOUS étiez encore à Limoges lorsque j*ai écrit à ma sœur, elle vous aura sans doute fait part de la parole que M. d'Ailly (1) m'a donnée pour un Contrôle (2) des
(1) M.d'Ailly. — VAlmanach de PariSy contenant la demeure, les noms et qualités des personnes de condition, indique :
Le comte et la comtesse d'Ailly, quai des Théalins^ et un autre M. d'Ailly, rue Neuve-dcs-Capucines, n° 22.
Suivant M. Alluaur|,V. p. 3 ci-dessus et M. de Gay-Vernon, M. d'Ailly était diiectcur des Vingtièmes (V. Grands hommes du Limousin^ p. 61).
(2) « On appelait autrefois un Contre ràlBy un registre double des actes de Finance et de Justice, tenu ainsi pour en assurer davantage la con«ervalion et la vérité (Kureliêre). » Ce mol désigna ensuite le bureau
Vingtièmes (1). L'intérêt que vous avez tous pris à ce qui me regarde et ramitié que vous m'avez témoignée, surtout dans votre dernière lettre, me font présumer que vous me saurez bon gré de vous l'annoncer moi-même encore une fois. Je n'ai plus actuellement d'autre désir que celui de me rapprocher de ma famille. M. d'Ailly n'a pas pu me le promettre, mais il m'a dit qu'il feroit ce qu'il pourroit.
En attendant que vous me faisiez votre compliment, recevez le mien sur le petit garçon que vous avez fait. Vous avez à présent un petit quatuor charmant qui vaut mieux à coup sûr que ceux de tous les opéras comiques possibles, et dont le bonheur sera complet, si la fortune veut bien avoir quelques égards à mes prières.
Demande d'un prêt de 2 louis.
Novembre 1778.
Je n'aurois pas autant tardé à vous marquer ma reconnaissance (2), si je n'avois pas voulu vous marquer en même temps Dion installation dans les bureaux du Vingtième, comme il m'avoitparu que ça vous faisoit plaisir... J'espérois
où étaient les Registres et l'emploi de celui qui les tenait. Il y avait le Contrôle général, où s'enregistraient toutes les quittances de Finance, le Contrôle des Rentes de l'Hôlel-de-YiHe, le Contrôle des Bénéfices, des Exploits des sergents (ou huissier?) etc.
(1) Vingtièmes. — Ces impositions portaient presque en entier sur le revenu net des propriétaires fonciers. Les trois vingtièmes avec les quatre sous pour livre en ?us du premier produisait-nt 616 millions &00 livres, déduction faite des Décharges et Modérations accordées aux Contribuables. [Dictionnaire abrégé de la France, monarchique, par Guérout jeune, an X (1802.)
(2) De l'envoi des deux louis. — L'habitude de M. Alluaud était d'inscrire sur les lettres de Yergniaud les sommes dont il lui accusait réception. Le chiffre de 48 livres, placé en tête de la lettre, montre que ces louis étoient de 24 livres. On voit aussi qu'il ne s'agissait là
que ce seroit au commencement de ce mois, mais je serai probablement obligé d'attendre jusqu'à la fin. AJ. d'Ailly m'a dit qu'il n'en étoit pas encore mort, mais de prendre patience, que nous étions dans un mois de gelée, et qu'il en partiroit assurément quelqu'un.
Comment se porte ma chère sœur et son petit nourrisson, je serois bien charmé de la voir. J'espère que je serai à Limoges assez tôt pour lui aider à balbutier les deux premiers luol^ qu'il apprendra. Je le désire du moins de tout mon cœur.
On attend d'un moment à l'autre l'accouchement de la Reine. Je ne sais aucune nouvelle que ce qui se trouve sur les gazettes.
Paris, 3 janvier 1779.
Souhaits de bonne année... J'espère que je vais commencer une carrière moins triste que celle que j'ai parcourue jusqu'à présent.
Heureux accouchement de la Reine (i) , dont la santé va de mieux en mieux.
Fête donnée à cette ciccasion par les danseurs de l'Opéra au Vaux-Hall de la foire Saint-Germain. On paiei'a un louis d'entrée et la somme qui en résultera seia pour doter une jeune fille.
que d'avances, que Vergniaud complaît bien reslilucr à son beau-frère, trop peu riche et trop chargé de famille, pour lui faire don des sommes ({u'il lui |)rètait.
Celte lettre porte un cachot noir, surmonté d'une couronne de coinle et armorié. IVut-êlrc était-ce le cachet de li comtesse de Ma- Icyaaic, chez laqiullc Vergniaud avait dt nieuré huit jours.
(I) l/aciouchemenl de la Heine était du 1!» «léceinhie «778. C'est à relie «late que mî niace la naissance «le Marie-Thércàc Cliarlollc de France, depuis Madiuie, Duchesse d'Angouléme.
18 COllIlESPONDANCE DE VEIIGNIAUD.
On prétend que les filles de Paris, piquées d'émulation, avoient demandé la permission à M. le Lieutenant de police de suivre un si bon exemple et qu on le leur a refusé ; elles avoient aussi, il y a quelque temps, sollicité la permission d'armer un vaisseau qu'on auroit appelé le Concitoyen^ ce qui n'a pas eu son efl'Ct. Je ne ne vous garantis point cependant ces dernières nouvelles, mais l'autre est très certaine (1).
LETTRE N° 3 bis.
Paris, ce Mardi-Gras [sic) (2).
Mon cher frère, j'arrive de la campagne où j'ai été obligé de passer dix jours chez M™' la comtesse de Maleyssie (3) ,
(1) Les Mémoires de Bachaumont nous apprennent que la fête n'eut pas lieu. « Il leur a été défendu de l'exéculer, disent ces Mémoires en parlant des coryphées de la danse et du chant, par la raison pitoyable que ce seroit parodier la Cour (14 février 1779).
La Correspondance de Metra donne la même nouvelle, sous la date du 28 février 1779. Elle ajoute que la scène ayant été transportée chez M^^'' Guimard, au moment où on s'y meitoit à table, un inspecteur de police s'est présenté et a exhibé un ordre du Roi qui a fermé la bouche à tous les convives dont la licence se trouvoit réprimée par ce spectacle inattendu (vol. YIII, p. 228).
Peut-être la rigueur de celte déleiise et les termes du récit de Metra s'expliquent-ils par cette circonstance que W^^ Guimard était la trésorière de l'œuvre, et que cette dignité lui avait attiré Tépigramme suivante {même Correspondance, p. 229) :
La Gunnard on vient d'élire Trésorière à TOpéra ; C'est fort bien fait, car elle a La plus grande tirelire.
(2) Le mardi-gras de l'année 1779 tombait le 16 fév. (A/. R. de 1779).
(3) V. VAlmanach de Paris contenant la demeure, les noms et qualités des peisonnes nobk's, pour l aimée 1780 (Lesclapart, libr.). M. le comte et iM"^° la comtesse de Miieyssie y figurent (p. 149), et sont nidiqués comme demeurant rue Poissonnieie.
En 1788, M"" la comtesse de Maleyssie, demeurait rue Roquépinc (même ouvrage, pour l'année 1788). — M. le marquis Tardieu de Maiésy ou Males>y. maréchal de camp, sa femme et ses deux tilles compris dans la 2*^ fournée de la conspiration du Luxembourg, furent condamnés à mort le 21 mess, an H. (V. l'Appendice de la 1^** partie.)
parce que je n'avois pas un sol, et je suis revenu hier au soir parce que je prévoyois que mon père auroit la bont6 de m'envoyer de l'argent.
... Le marquis de Lafayette est revenu d' Amérique. On prétend qu il apporte des nouvelles intéressantes (1).
7 Mars 1779.
Enfin, ma chère sœur, voilà de mes nouvelles ; toujours paresseux comme à mon ordinaire, mais la paresse n'empêche pas d'aimer et je n'en ai pas moins pour toi les sentiments d'un bon frère; je n'en ai pas moins d'affection pour toute la petite famille, et je n'en suis pas surtout moins cu-
{{) La Correspondance de Metra (tome Vil, p. 312), n'annonce le retour de La Fayette qu'à la date du 3 mars. On voit par la lettre d.; Vergniaud qu'il était arrivé quinze jours auparavant. Il était parti d'Anit'^rique pour eflectuer son premier retour en France, le H janvier 1770. Il dit lui-même, dans une lettre adressée à Washington le 5 janvier, quelques jours avant son départ : « l'importance des dépêches dont je
suis porteur, l'incertitude et l'improbabilité d'en recevoir d'autres
sont des raisons si fortes qu'elles m'obligent à ne pas tarder plus longtemps, etc. » Lafayette emportait, outre ces dépêches, une épée d'honneur qui lui avait été offerte par le Congrès, une déclaration constatant tt qu'on l'avait toujours vu sage dans le conseil, bravt» sur le champ de bitaille, patient au milieu des fatigues de la guerre; » et celie lettre de NVasliington à Franklin, plus précieuse encore : « Les géni-reux motifs qui l'oni décidé à traverser l'Atlantique, le tribut qu'il a payé à la bravoure, à la journée de Brandywine, ses sucrè.s en Jersey, avant que j'cs blessures ne fui>sent guéries, dans une affaire où il menait de la milice contre des gienidiers anglais, la brillante retraite par latjuellc il a évité une njanœuvre combinée de toutes les forces britannique^, dans la dernière campagne ; ses services dans l'expédition contre Khode- Island, sont de telles preuves dt» son zèle, de son ardeur guerrière et de ses talents, qu'elles l'ont rendu cher h l'Amérique el iltiviMil lmmiidementlc recommandera son prince. {Mémoires, con t i/hi-
«u5crt<s(/uf/é;«'ra/La/*ayçf<c, publiés par sifimille, Pan wwiii,
t. I, p. 2i3 ) On sait que Lafayette n>tuurna en Amérique el lit une seconde campagne en 1780. C'e^tà la suite de celte mission que M. de llochambeau partit avec un corps d'armée mené par l'cicadrc du chevalier de Teruay.
rieux de voir ce petit garçon qui est venu tenir compagnie à ses sœurs. Je te prie de les embrasser tous pour moi en Commençant par le père.
On a mis ces jours-cy au carcan et on a fustigé, marqué et envoyé aux galères^ un soi-disant baron qui faisoit beaucoup de fracas et qui n'étoit qu'un garçon tailleur ; on lui a donné son valet de chambre pour lui tenir compagnie, c'est une nouvelle qui t'intéressera sans doute fort peu, mais intéressante ou non, en voici toujours une.
Je voudrois bien pouvoir t'en donner sur mon compte, et je suis toujours à l'espérance ; c'est furieusement long et l'on voit bien que je ne suis pas heureux.
On lit dans le journal manuscrit de Hardy, intitulé Mes Loisirs et existant à la Bibliothèque Nationale, sous la date du 2 mars 1779, le récit de la condamnation et de l'exécution du garçon tailleur dont parle ici Vergniaud.