‹ Vergniaud (volume 2)Chapitre 71 sur 86 · A^NÉE · texte numérisé non relu

A^NÉE

paisseur à ses pièces. Elles sont cependant belles et les apparences doivent tout faire présumer pour le succès de cet établissement. Ecrivez à M. Vanier ou à moi par le premier Courier. Cet homme est misérable et le moindre retard le met aux abois et dans l'impossibilité de travailler. En tout cas, donnez-moi, s'il vous plaît, les renseignemens nécessaires pour que je puisse lui répondre convenablement quand il viendra me parler. Notre Parlement est toujours à Libourne (1) et Dieu sait jusqu'à quand. On attend des nouvelles chaque Courier, mais on commence à désespérer qu'elles soient favorables. Tout cela ne fait pas bouillir la marmite des avocats, mais le public souffre trop pour que nous osions nous

plaindre et nous soulîrons avec résignation

Ce 14 juillet 1786.

J'ai reçu, mon cher frère, il y a huit jours la jolie lettre de F ranci qui, par sa datte, me paroit avoir été retardée de huit jours. Je vous prie de le remercier de ma part de ses souhaits de bonne fête. Je vois avec plaisir qu'il sera de bonne heure grand garçon (2).

Vous savez que l'arrêt du Parlement, dont je vous ai fait passer un exemplaire, nous vaut des vacances qui finiront on

(1) En 1785, le roi demande l'enregistrement de quelques dditsbursaux. Le Parlement s'y refuse et dt^ciare que les éiats des provinces peuvent seuls légitimer les impôts, il fut exilé à Libourne. Le barreau s'éUint associ(^ à sa résistance, les d«'ux syndics furent bannis par lettres de cachet. On doit penser combien Vor{;niaud eût à souHrir de cette longue suspension des affaires. Le 10 juin 1788, Louis XVI rappela Li haute magistrature. (Chauvot, le Barreau de Bordeaux^ p. «8 cl 70.)

(2) Voyez ci-dessus, p. 7, la preuve que Vergniaud devinait juste : Franci (M. François Alluaud) sut se montrer de bonne heure un homme, et ce, pour défendre Vergniaud lui-même.

ne sait quand, et qui probablement seront suivies d'une prorogation de séance. Tout le monde est actuellement parti. On compte que l'audience sera accordée le 20 ou le 21 ; mais les couches de la reine (1) n'occasionneront-elles pas de retard ? C'est ce que l'on ignore. On craint ici, non pas un exil général, mais quelques exils particuliers qui auroient probablement des suites fâcheuses pour le service du reste de la séance. Dès qu'il y aura des nouvelles, je vous les ferai savoir.....

29 Juillet 1786.

Je vais, mon cher frère, vous donner le détail des nouvelles parlementaires dont nous avons pu être instruits.

Tous ces messieurs du Parlement, étant rendus à Versailles, les deux avocats généraux furent députés pour aller prévenir M. le Garde des Sceaux de l'arrivée du Parlement. M. le Garde des Sceaux répondit qu'il pren droit les ordres du Roy. Le même jour, qui étoit le 20, M. le Garde des Sceaux fit prévenir M. le premier Président qu'il falloit que le Parlement se rendît le lendemain 21, à midi, au château, dans la salle des ambassadeurs.

En conséquence, tout le Parlement s'assembla le 21 dans la matinée chez M. le premier Président. Il se rendit ensuite en corps au château. On marchoit deux à deux par ordre de réception. On trouva, dans l'antichambre de la salle des ambassadeurs, des buffets chargés de tout ce qui peut servir à un déjeuner. Personne ne prit rien. Le Roy étoit à la messe lorsque le Parlement arriva. A midi un quart, M. le comte de Vergennes se rendit avec un maître des cérémonies à la

(1) La Reine était accouchée le 9 juillet 1786 de Sophie-Hélène- Béatrix de France, morle le 19 juin 1787.

salle où le Parlement étoit rassemblé et dit : Le Roy demande le Parlement.

Alors on monta à Tappartement du Roy dans le même ordre qu'on s' étoit rendu au château. M. le premier Président marchoit entre M. le comte de Vergennes et le maître des cérémonies. Le Parlement fut reçu dans la chambre de parade ou le Roy étoit assis sur un fauteuil. Le Parlement se rangea sur deux lignes. Le Roy demanda d'abord les registres qui furent présentés par le greffier.

Le Roy dit ensuite : Je veux que les registres soient remis dans la chambre du Conseil dont le greffier aura la clef. J'ai nommé pour les examiner avec mon Garde des Sceaux deux commissaires, le sieur de Sauvigny et le sieur Vidaud de la Tour. Cet examen se fera en présence du premier Président, du Procureur Général et du greffier en chef. Vous attendrez mes ordres à Versailles.

M. le premier Président mit aux pieds du Roy les remontrances du Parlement. Le Roy les reçut avec bonté. Le premier Président et le Parlement sortirent dans le même ordre qu'ils étoient entrés, avec cette différence, qu'après avoir salué le Roy, ils marchoient à reculons jusqu'à la porte de la chambre.

M. le comte de Vergennes et M. le Maître des cérémonies descendirent avec M. le premier Président et le ramenèrent à la salle des ambassadeurs, d*où le Parlement se retira avec les mômes cérémonies qu'il étoit venu. Vous vous doutez bien que ce spectacle avoit attiré une foule immense. A peine les gardes-du-corps pouvoient la retenir dans les salles du château. Pour les places, les rues et les fenêtres, tout étoit garni, tout regorgeoit de monde. Au reste, pendant le passage du Parlement, on a gardé le plus profond silence.

Ainsi s'est passée cette première audience que l'on redoutoit beaucoup. La bonté du Roy a fait évanouir presque toutes les craintes. On ne sait encore comment cette affaire s'est terminée, car elle doit l'être maintenant.

Les lettres d'aujourd'huy annoncent que le Parlement a dû

avoir hier son audience définitive

Ce jour, on lisait dans le Mercure de France, n° 28, article Paris, 12 juillet 1786, ce qui suit :

« Le 30 mai dernier, le comte de Fumel, commandant en chef dans la province de Guyenne, s'est transporté au parlement de Bordeaux pour y faire enregistrer les lettres-patentes (concernant les alluvions et islots formés dans une partie des rivières de Gironde, Garonne et Dordogne), du très exprès commandement du Roi. Par un arrêté postérieur, cette cour est revenue contre l'enregistrement fait en présence du comte de Fumel.... » C'étoit pour cet arrêt de nécessité aussi indispensable pour le bien de la province, qu'il étoit fort et vigoureux, que le parlement de Bordeaux étoit actuellement mandé, ayant reçu des ordres de se rendre immédiatement et en trois divisions à Versailles, sans passer par Paris, pour attendre qu'on lui notifiât les dernières intentions de Sa Majesté, ce qui devait avoir lieu le samedi, t'I du présent mois. On entendoit que le nombre des magistrats seroit de quatre \ingt-ciuq parmi lesquels il s'en trou voit quelques-uns âgés de plus de 80 ans, qui avoient insisté pour faire ce voyage, au risque de tout ce que leur santé pouvoit en soufïVir, désirant ne point se séparer de leur compagnie dans une circonstance aussi critique. Onasseuroit aussi que M. Dupaty, Président à mortier de ce pailement, actuellement à Paiis pour les discussions persoimelles qu'il avoit avec lui étoit dans la ferme résolution d'oublier entièrement tout ce qui le regardoit pour s'unir en ce moment à sa compagnie et subir le même sort que le monarque jugeroit à propos de lui faire éprouver.

Hardy. — Mes loisirs.

Du jeudi, 20 juillet y p. 397. — Ce jour, on entendoit dire à la cour que tout le monde éioit pour le parlement de Bordeaux, dont tout les magistrats se trouvoient actuellement réunis à Versailles, conformément aux ordres du Roi ; que M. le garde des sceaux leur avoit fait distribuer des logements qui se trouvoient désignés et marqués d'avance; qu'on les y considéroit comme s'éiant montrés animés d'un zèle vraiment patriotique, pour la défense des vrais intérêts, des propriétés foncières, d'une portion considérable des habitants de la province de Guyenne; que M. le maréchal de Mouchy, ci-devant commandant pour le roi dans cette Province, place qu'il avoit jugé devoir abandonner dans les circonstances actuelles, plutôt que de se prêter à aucune espèce d'acte de violence, ne quittait pas Versailles depuis d5 jours, re cessant d'y solliciter pour la cause de ce Parlement, comme uu^si que l'arrangement dont bien des gens cr oyoient pouvoir se flatter par rapport à la grande affaire des alluvions ou islots, comme de l'emplacement où terrain du château Trompette, pouvoit bien contribuer à perdre entièrement les Polignac, au profit desquels vont tourner les nouvelles dispositions ordonnées dans le service de

AN.vÉE 1785. m

Guyenne, en ce qu'ils abusoient outre mesure du crédit énorme que leur procuroient rattachement et la protection de Sa Majesté la Reine. (V. p. 798 et 400).

Du samedi 22 juillet. — Le roi donne une première audience aux Magistrats du Parlement de Bordeaux et charge M. le garde des sceaux de l'examiner, conjointement avec M. Berthier de Sauvigny et Vidaud de Latour, Conseiller d'Etat, en présence du premier Président et du Procureur général ; on rapporte que le Roi, parlant de celte affaire, s'en était expliqué ainsi : « On m'a induit en erreur, mais je m'en souviendrai longtemps. »

Du samedi 29 juillet. — Dernière audience du Parlement de Bordeaux à Versailles. Discours du Roi, objet de cette audience.

Discours du Roi :

« Je me suis fait rendre compte des registres et autres pièces que j'avois ordonné qui me fussent apportés. Je n'ai pu voir sans surprise et mécontentement, que mon Parlement de Bordeaux se soit ingéré dans des affaires qui lui sont étrangères et se soit permis de donner des arrêts et défenses contre ce que j'avois ordonné de la manière la plus solennelle. Je vais faire biffer sur vos registres tout ce qui est contraire au respect qui m'est dû et que mon Parlement n'auroit pas dû se permettre. Je vous ferai connoître aussi ma volonté sur les autres affaires pour lesquelles je vous ai tous mandés. »

Suivent six décisions sur les alluvions et autres objets. La dernière relative au sieur Dudon fils, dont le Roi ordonne la réintégration comme Procureur général du Parlement.

Le Roi reprend la parole et termine par des injonctions sévères au Parlement. — Puis Hardi ajoute :

Qu'aussitôt la séance terminée, le Roi avoit montré la plus grande affabilité, s'entretenant familièrement avec les Magistrats et leur taisant entrevoir la douce espérance de le recevoir dans leur province en 1786.

Il remaraue aussi qu'en lisant son discours, la voix du Roi avoit paru baisser et s alfaiblir dans les endroits qui répugnoient le plus à la bonté de son cœur et quelle avoit semblé ne prononcer qu'à regret.

Quelques personnes attnbuoient au comte de Vergennes l'arrangement de cette adaire, tandis que d'autres minislr.'s, moins bi»'n intentionnés, avoient déjà fait filer des troupes dans la province de Guyenne, pour assurer le succès de leurs piéientions aussi injustes qu'exorbitantes.

On trouve aussi dans Bichaumont de longs détails sur ces affaires. Nous en extrayons les notes suivantes :

« C'est par un arrêt du Conseil du 5 juillet 1781, qu'on supposoil une usurpation de la part d»*s propriétaire^ riverains d'une partie de la Guyeime, dans re5j)acc de vingt- deux lieues, de tous les alterrissemcnls, allu\iuns et relais app.nienant au Roi; qu'il étoil d'une nécessité absolue pour les intérêts de Sa .Majesté, de connoitre d'une manière irrévocable la consistance de cca objets, en conséquence, le Grand-

Maître des eaux et forêts étoit chargé de faire cette ve'ritîcation et avoit nommé un ingénieur-arpenteur pour y procéder.

« Dès que cet arrêt fut connu, la consternation devint générale, chacun trembla pour sa propriété ; le Procureur général a cru devoir déférer cet Arrêt au Parlement de Bordeaux, par un réquisitoire où il prouve par les principes du Droit romain et du Droit français que tout ce qui est alluvion, atterri?sement et accroissement, appartient aux propriétaires riverains; que d'ailleurs, l'administration du Domaine n'avoit aucun caractère pour faire la recherche des droits ignorés, inconnus, pour attaquer les propriétés; qu'en un mot, cette opération étoit illégale, tortionnaire, vexatoire, irrégulière et dans le fond et dans la forme.

« Arrêt du 3 mai 1782, par lequel le Parlement ordonne qu'il seroit fait au roi de très humbles remontrances et sursis à l'exécution de l'arrêt du Conseil du 5 juillet 1781. — 31 octobre 1782. — Arrêt du Conseil qui casse cet arrêt. — Le Parlement délibère qu'il sera fait au Roi d'effectives remontrances et ordonne l'exécution de son arrêt du 3 mai 1782. — Mémoires secrets de Bachaumont, tome XXVI, 14 juin 1786. -- Lettres-patentes données à Versailles contre les Arrêts du Parlement de Bordeaux. Nouvelles remontrances de celui-ci. — 26 juin 1786. — Le Parlement de Toulouse se dispose a s'associer au Parlement de Bordeaux, 6 juillet. — Secondes lettres-patentes du Roi expliquant qu'il n'a jamais voulu porter atteinte aux propriétés, qu'il a seulement ordonné au Grand-Maître des eaux et forêts de faire les recherches, levées de plans et arpentages nécessaires pour reconnoître ce qui appartiendroit au Domaine, le tout aux frais de Sa Majesté et en présence des intéressés ou prétendant-droits dûment appelés, etc. Cependant le Parlement, ne s'étant pas rendu, est mandé à Versailles en corps et il s'y rend par subdivisions, pour ne pas surcharger les postes. »

31 juillet 1786. — c( Le Roi ayant taire dire à son Parlement de Bordeaux de se rendre à son audience le samedi 29 à onze heures, ces Messieurs ont d'abord trouvé un superbe déjeuner que Sa Majesté avoit fait préparer pour eux ; comme on les avoit prévenus que l'audience seroit longue, ils se sont rais à table et se sont préparés à soutenir la séance.

« Introduits devant Sa Majpsté, elle les a reçus avec une bonté vraiment paternelle. On ne sait pas encore tous ks détails de la séance qui a duré jusqu'à six heures. Le Roi avoit ordonné que ses équipages de chasse fussent prêts pour trois heures ; mais à cette heure, elle a fait savoir à madame Elisabeth qu'elle pouvoit partir, qu'il n'avoit pas fini et ne vouloit pas retenir plus longtemps son Parlement de Bordeaux éloigué de son ressort.

« Pendant la séance, comme il fait très chaud, le Roi a fait dire à ces Messieurs qu'ils pouvoienl sortir uu moment et lespirer dans l'Œil-de-Bœuf consigné exprès pour eux. Le premier Président, le Procureur géuéral et cinq ou six autres, sont les seuls qui soient restés constamment en pi <ce et n'aient pas profilé de cette penuission » [Bachaumont, XXXII, p. 2:j5).

AÎCNÉK 1786. 113

n septembre 1787, Bach. XXXVI, p. 21. — Arrêté du Parlement de Bordeaux, du 3 septembre, à l'occasion des leltres-patenlei qui le transféraient à Libourne.

A Monsieur Vergniaud^ rue du Clocher^ à Limoges.

Sans date.

Mon cher père.

Notre Parlement arrive en détail comme il étoit parti. Je ne peux pas vous envoyer les bulletins de tout ce qui s'est passé. Mais je vous dirai en gros que le Parlement eut sa seconde audience le vendredi 2^. Il se rendit et fut introduit avec les mêmes cérémonies dans les mômes salles que la première fois. On y trouva encore des buffets garnis, et cette fois on y fit honneur. L'audience commença à 11 heures et dura jusqu'à 6 heures du soir, c'est-à-dire 7 heures. Comme tous Messieurs étoient debout, le Roy eut la bonté de leur faire dire à différentes reprises que ceux qui seroient fatigués pouvoient aller se reposer. Personne ne sortit. Il y en a pourtant de bien vieux. Mais, dans cette occasion importante, ils trouvèrent tous des forces. L'audience n'eut pas seulement pour objet l'affaire des alluvions, mais plusieurs autres encore dans lesquelles le Parlement avoit rendu des arrêts cassés par le Conseil. Je ne vous parlerai que des alluvions, parce que c' étoit l'objet principal. L'arrêt a été cassé. Mais le Roy a bien voulu retirer ses Lettres patentes. Il s'est conduit et à parlé en père. Il a recommandé au Parlement de terminer des discussions qui nuisoient au bien public et d'aviser aux moyens d'expédier les affaires qui étoient en retard. 11 leur a donné jusqu'au 20 de ce mois pour reprendre leurs fonctions. Aucunes défenses de passer par Paris. Vous pouvez aisément vous faire une idée de la joie que cette heu-

reuse nouvelle à causé (sic) ici. On étoit toujours dans les allarmes. Je ne sais s'il y aura prorogation de séance. Le Roy n'en a pas parlé. Je suis extrêmement pressé dans ce moment. Je vous donnerai de nouveaux détails par le premier courier. Communiquez, s'il vous plaît, ma lettre à mon beau-frère....

J'ai l'honneur d'être avec respect, Mon cher père,

Votre très obéissant et très soumis fils, Vergniaud.

Ce 19 aoust 171

Je vois arriver avec bien du plaisir, mon cher frère, l'époque ou je pourrai vous embrasser et toute la famille. Nous approchons, Dieu merci, des vacances et il n'y a pas d'apparence d'une prorogation de séance. Je vous ai écrit ou à mon père tout ce qu'on savoit d intéressant sur le Parlement. Il a repris ses fonctions lundy. Ce jour-là, j'ai un peu joué de malheur ou de maladresse. Vous présumez bien que chaque avocat qui espéroit plaider à cette première audience avoit préparé un compliment, et j'avois fait comme beaucoup d'autres. La première affaire qu'on appelle, c'est moi qui en suis chargé. Je me lève ; le procureur adverse demande une remise, en exceptant que son avocat étoit malade. Je n'insiste pas et je me rassieds. On appelle une autre affaire. Il n'y avoit pas de contradicteur. Mais Martignac, qui en étoit chargé, plus adroit ou plus hardi que moi, enfile son compliment, Il s'en débita autres deux dans le cours de l'audience. M. le premier Président fait rappeller le premier cartel, et à peine suis-je levé qu'il me dit de me couvrir. Le procureur adverse

insiste encore. J'étois peu jaloux de faire un quatrième compliment qui n'auroit pu sentir que le réchauffé. Je n'usai donc pas de la bonne volonté du premier Président et je demandai qu'on fixât la cause à lundy prochain. J'ai eu hier une petite consolation au Sénéchal. Je plaidai une affaire extrêmement importante dans laquelle est intéressé le Lieutenant général de Saint-Yrieix. Il s'agit d'une succession de près de trois millions. Contre l'usage du barreau Bordelois, il y eût des claquemens de mains quand je finis et le Tribunal m'a fait témoigner combien il étoit satisfait. Je vous ai rendu compte de mes succès, parceque vous y avez contribué

par les services essentiels que vous m'avez rendus

Madame la duchesse de Bourbon est ici. Elle va aux eaux.

LETTRE No 91.

Eyrand, ce 5 avril 1787.

Je VOUS écris, mon frère, d'une fort jolie maison de campagne où je suis venu passer mes fêtes. Les bords de la Garonne et la verdure renoissante me feroient préférer ce séjour à celui de mon cabinet où je n'ai pour perspective que des sacs et des bouquins. Mais, parmi les hommes, les uns sont nés pour le plaisir, les autres pour la pçine; il faut remplir sa destinée. Dans huit jours je reviendrai aux bouquins, non pas sans regrets, mais du moins sans murmure.

Je suis chez M. le comte de Raymond, un de mes cliens (i). Il a une femme fort jeune et fort aimable. En attendant que je me renfonce dans le travail, je jouis des plaisirs d'une charmante société ei de tout ce que le printems peut avoir de plus agréable. (Détails étendus sur sa propre famille.) Rien

(1) Voyez ci-dessus, p. 10, 2° parlie.

de nouveau ici que l'arrivée des actrices de Limoges qui vont

déroger au point de jouer aux Variétés amusantes. Adieu,

souvenez-vous de moi. Je vous embrasse avec les sentimens

du plus affectionné des frères.

Vergniadd.

5 Mai 1787.

Vous êtes bien fier, mon cher frère, de pouvoir maintenant donner un bal complet sans être obligé d'inviter personne. Quatre garçons et quatre filles, c'est vraiment une partie on ne peut mieux entendue. Vous avez même en ce moment un autre avantage. C'est que le plus jeune des garçons pourra se charger de la musique. Gomment se porte la mère de ce beau quadrille? Il n'y a ici rien de nouveau; on parle à force de l'assemblée des Notables. Mais, probablement, vous en savez autant que nous. Je vous souhaite bon pied, bon œil et bon appétit.

Je suis, avec la plus vive amitié.

Votre frère, Vergniaud.

Sans date.

Mon cher père.

Je suis charmé que vous soyez enfin de retour à Limoges. Si vos affaires vous permettent d'y avoir quelque tranquilUté, ce séjour vous vaudra mieux que celui d'Emoutiers. Je ne vous écrivis pas samedy dernier, parceque je suis encore tout

abasourdi par un événement qui me fait la plus grande peine. Une demoiselle de 17 ans, jolie, fille unique, pleine de talens, voulut arroser des fleurs qu elle avoit sur sa fenêtre. Elle monte sur une chaise ; le parquet étoit ciré ; la chaise glisse ; elle tombe en avant ; la tête emporte le reste du corps : elle s'écrase sur le pavé. J'allois quelquefois dans la maison. C'est samedy dernier, sur les 9 heures, qu'est arrivé cet accident qui a fait beaucoup de bruit dans la ville. Demi-heure après, je passe devant la porte : j'allois entrer. Je vois sortir une chaise à porteurs. Une femme évanouie étoit dedans. C étoit la mère. Je demande à quelqu'un ce que c'est, on me raconte cette tragique histoire.

Celle des Avocats et des Procureurs, sans être aussi triste, est néantmoins fort désagréable, surtout pour le pubhc qui est toujours dans ces affaires la victime principale. Voici ce que c'est :

Un des Syndics des Avocats vient se placer au premier barreau en habit bourgeois. Les Conseillers, qui sont sur le siège, murmurent que c'est indécent ; ils pressent le Président. Alors il appelle un huissier et lui ordonne tout bas d'aller dire à l'avocat que la Cour ne trouve pas convenable qu il demeure là en habit bourgeois. C'est là-dessus que les esprits se sont échauffés. Les ennemis de M. Dupaty ont soufflé le feu. On a regardé cet envoi de l'huissier comme une insulte faite aux avocats, et, quoiqu'il n'y ait pas eu délibération de l'ordre et qu'aucun des anciens n'ait voulu tenir l'Assemblée, cependant on n'entre pas. Ce qu'il y a de plus injuste dans cette conduite^ c'est qu'on fait tout retomber sur la tête du Président qui n'a fait que se rendre au vœu de la Chambre. Quant aux procureurs, il y en avoit un qui tourmentoit depuis plus d'un mois le Président pour lui accorder l'audience dans une ampliation. Ces aflaires sont toujours privilégiées. Le Président se défendit de l'accorder en lui disant : On vous a déjà refusé l'ampliation que vous demandez parceque l'état de la procédure n'a pas permis de vous l'accorder. Cet état

n'a pas changé depuis votre première demande. C'est donc encore une démarche inutile que vous faites qui n'aboutira qu'à une perte de tems. Cependant le Procureur murmure, le Président se rend ; il appelle le cartel et il ne se trouve à l'audience ni Procureur, ni substitut pour lui, ni avocat constitué. Le Président renvoie chercher le Procureur par un huissier. Le Procureur vient, on lui demande pourquoi il présente des placets quand il n'est pas prêt. Il répond assez insolemment. Le Président lui dit de se taire. Il réplique encore. Le Président lui ordonne de se retirer. Alors il s' appuyé le coude sur le barreau, le menton sur sa main, et, dans cette attitude, il fixe la Cour. Le Président lui répète : Retirezvous^ la Cour vous l'ordonne ; il s'en va. Le lendemain, assemblée des procureurs. Délibération de ne plus présenter de cartels. Le mardi suivant, on en interroge un certain nombre sur le résultat de cette délibération. Ils se contredisent. La Cour ordonne que les deux syndics passeront le guichet; elle les fait sortir. Le lendemain, elle leur fait une mercuriale, mais qui n'a produit aucun effet. Les choses en sont là. On ne poursuit aucune affaire. On a affiché des placards aux portes des Conseillers de Tournelle ; on les a chansonnés ; on a débité mille horreurs. Pour moi, je suis très tranquille. M. Dupaty est certainement bien éloigné de désirer que je me fasse une affaire avec ma compagnie. Je demeure chez moi. Mes jeunes confrères me regardoient déjà d'un mauvais œil, parcequ'ils pensoient que j'entrerois avec quelques autres avocats, amis de M. Dupaty. Mais ils sont revenus sur mon compte. Ils se contentent de ne pas m'ouvrir la bouche sur cette affaire, bien persuadés que je ne serois pas de leur avis.

Je ne pourrai travailler pour Dé qu'à la fin de la semaine prochaine. Un autre mémoire, que je fais dans une affaire majeure de Tournelle, et qui presse, à pris tout mon tems depuis la dernière fois que je vous ai écrit.

Je vous parlerai des vacances par le premier courrier. Je

ne sais pas encore si je pourrai ou si je ne pourrai pas aller vous voir.

Bien des assurances de respect à la maman ; mille complimens, je vous prie, à la tantante, à la sœur et à toute la maison.

J'ai Thonneur d'être, avec respect, Mon cher père.

Votre très humble et obéissant serviteur,

J'écris à mon beau -frère, mais je ne lui parle pas de ces histoires. Faites-lui en part si vous voulez, mais ne montrez ma lettre à personne du palais.

Sans date.

Envoi à M. Alluaud de 10 louis d'or pour la créance Gacate. Prière d'envoyer la quittance et de remettre les deux louis d'excédant à la tantante

On dit que l'Assemblée des fîotables (1) a dû se séparer

hier, j'ignore si la nouvelle est vraie ou fausse. On dit aussi

que si vous voulez boire du vin de Bordeaux, vous le payerez

cher. Le mois de mai a été détestable jusqu'à présent et

surtout très froid. Les vignes s'en sont ressenties, etc.

Votre frère,

Les dix louis sont dans un mémoire que j'ai fait contre

(i) L'ouverture de rAssembléc des Notables est du 22 janvier 4787, et sa clôture du 25 mai de la mî-me année. Cette lettre est donc de la fin de mai 1787. Voyez dans les Mémoires secrets de Bachauiuont, à la date du 21 février 4786, la liste des Notables avec les DOtes qu'on a pu rassembler sur leur compte.

Breuil. Le mémoire est à Tadresse de M. Estier père. C'est à lui et non au courier qu il faudra les demander.

4 Aoust 1787.

Je vous écrivis samedi dernier, mon cher frère, mais très adroitement je serrai ma lettre dans ma poche et je l'y ai gardée. Comme elle ne contenoit rien d'intéressant, je ne vous la renverrai point. — Détails sur des affaires Lafaye et Lavergne.

Ce 9 février Ï788.

Mon cher frère, à son arrivée de Limoges, M. Vanier est venu me voir et m'a dit avoir terminé avec vous comme vous me le marquez. Il m'a invité à aller manger dimanche ma part d'un dinde truffé qu'il a porté [sic) de Perigueux et je m'y rendrai, plus par la curiosité et l'intérêt que m'inspire la manufacture, que par gourmandise. M. Lavergne vous aura probablement instruit que je n^ai rien fait pour lui à Perigueux. parceque son oncle ne s'y est pas rendu. J'ai séjourné ensuite à Libourne ou je me suis parfaitement amusé ; et je fais maintenant des réflexions tristes sur la cruelle position ou se se trouvent ceux qui ont besoin ou qui coopèrent à l'administration de la justice; position dont il est impossible de prévoir la fin

Vbrgniaud.

AN\ÉE i788. 1-21

Bordeaux, 29 mars 1788.

Je VOUS fais compliment, mon cher frère, sur votre nouvelle direction (1 ) . Comme vous allez vous trouvé surchargé d'affaires et que j'en ai fort peu, je vous prierai de me prendre pour commis. Je ne vous ai point écrit à Paris parceque, quand j'ai su votre adresse, j'ai craint que ma lettre n'arrivât trop tard. Je suis charmé que vous y ayiez fait de bonnes affaires et surtout que vous vous y soyiez bien porté. C'est une grande sottise que j'ai faite de ne pas vous y suivre, je n'aurois pas plus dépensé qu'à Bordeaux et j'aurois peut-être tiré un meilleur parti de ma dépense. Je n'ai cependant pas tout à fait renoncé au voyage. Je me déciderai en raison des nouvelles que je ne peux guerre (sic) recevoir que dans un mois. Si l'on me dit de partir, mon paquet sera bientôt fait; si on ne me le dit pas et que le Parlement soit toujours à Libourne, j'irai vous voir à Limoges.

J'ai remis à M. Vanier les 2,000 livres que' vous lui destiniez et je vous envoie son reçu. Il se dispose à faire une fournée mardi prochain.

Voici une nouvelle toulousaine que nous avons su (sic) lundi dernier et que vous ignorez peut-ôtre. M. le comte de Périgord a fait enregistrer militairement, au Parlement de Toulouse, l'édit portant prorogation du second vingtième. Après l'enregistrement, le Parlement protesta. M. de Chambon, premier Président depuis quelques mois seulement, refusa de signer l'arrêté. Les chambres assemblées lui enjoignirent de se retirer. 11 sortit. Il s'agissoit ensuite d'envoyer l'arrêté dans les Sénéchaussées du ressort. Cet envoi concerne M. le Procureur général. M. de Ressocuicr, nommé depuis peu à

(ij il venait d'èirc nommé directeur ue ia Manufacture royale de porcelaines de Limoges.

cette place, ditqu il ne pouvoit pas envoyer l'arrêté du Parlement^ parce qu il avoit des ordres qui le lui défendoient. M. de Catelan, avocat général, prenant la parole, observa qu'il étoit bien étrange que M. le Procureur général eût des ordres concernant un arrêté qui venoit d'être pris dans l'instant ; qu'il ne les eût pas communiqués au parquet et qu'il ne les produisît pas aux chambres assemblées ; il ajouta que lui, qui n'avoit pas d'ordre, se chargeoit de l'envoi auquel M. le Procureur Général se refusoit. Quelques jours après^ M. de

Catelan a été conduit au château de Lourdes

Bordeaux, 20 avril 1788.

Je vous écrivis samedi dernier, mon cher frère, pour vous parler du sieur Vanier. Il est venu savoir si vous m'aviez répondu. Il a été aux champs quand je lui ai dît non. Il a ajouté que tous ses ouvriers alloient le quitter, que la manufacture étoit au diable. Il s'est exprimé en termes fort malhonnêtes. J'ai été obligé de le rembarrer un peu et il s'est retiré fort mécontent. Ecrivez-lui vous-même ou mandez-moi ce que vous voulez que je lui dise. Je ne connois point vos conventions et me trouve embarrassé pour lui répondre.

Les affaires publiques, et conséquemment celles des avocats, sont toujours dans le même état très déplorable. Les intentions du ministère ne percent pas et il est aussi difficile de prévoir et de fixer l'époque du dénouement de cette discussion, qu'affligeant de la voir durer aussi longtems

Bordeaux, ce 26 avril 1780.

Celte lettre est la première de celles qui portent pour suscription : A M. Alluaud, directeur de la manufacture de porcelaines. Elles avaient jusqu'ici qualifié M. Alluaud d'entrepreneur des ponts-et-chaussées ou d'ingénieur-géographe du Roy.

(affaire vanier.)

Je vous félicite de nouveau sur votre installation

à la porcelaine de Limoges. Je me doutois bien que ça feroit la nouvelle du jour. Il en faut moins pour faire bavarder; mais je serois curieux de savoir ce que dit votre d'Ablois (1) et comment, maintenant, vous vous trouvez avec lui. Si une nouvelle qu'on m'a dit (sic) aujourd'huy, se confirme, je crains beaucoup qu'on ne veuille faire quelque coup d'éclat sur les Parlemens. Suivant ce beau dii-on, tous les commandans et intendans ont ordre de se trouver dans leurs provinces au commencement de mai : il n'y a d'ailleurs aucune nouvelle positive sur laquelle on puisse tabler. En tout cas, je passerai encore le mois prochain à Bordeaux, et, ensuite, je verrai ce que la destinée ordonnera de ma personne. Soyez sûr qu'elle ne me rayera jamais de dessus la liste de ceux qui vous aiment. C'est avec ces sentimens que je suis pour la

vie, votre frère,

Sans date, classée par la famille dans l'année 1788. J'ai appris, mon cher frère, par une lettre du papa, la perte que vous veniez de faire. Vous connoissez mes senti mens :

(t) M. Meulan d'Ablois, Intendant de la généralité de Limoges.

tout ce qui vous afflige ne peut que m' affliger beaucoup, mais c'est un tribut qu'il faut que chacun paye. Heureusement, vous avez dans votre petite famille de grands motifs de consolation. J'espère la trouver et vous aussi en bonne santé quand j'arriverai à Limoges. 11 me semble que cette séance est éternelle et que je n'aurai jamais le plaisir de vous voir. Je compte cependant partir vers le 10 ou le 12 du mois prochain, mais ce ne sera jamais aussi tôt que je désirerai

Sans date.

Dimanche, arrivée d'un courier extraordinaire.

Lundi, M. le marquis de Caupenne, Commandant de Bayonne, M. l'Intendant de Bordeaux et celui de Limoges travaillent avec M. le comte de Fumel, Commandant de Bordeaux.

Mardi soir, lettres de cachet au premier Président et au Procureur Général de la Cour des Aides, d'assembler leur compagnie le jeudi matin.

Mercredi, M. deFumel et l'Intendant de Bordeaux vont à Libourne.

Mercredi matin, à huit heures,, les chambres s'assemblent. M. de Fumel et l'Intendant s'y rendent. La séance dure jusqu'au lendemain dix heures.

A Bordeaux, la Cour des Aides refuse de s'assembler sur l'invitation de son chef. M. de Caupenne et l'Intendant de Limoges ne trouvent au Palais que le premier Président et le Procureur Général.

Lettres de cachet distribuées dans la matinée. Assemblée à trois heures de relevée qui dure jusqu'au lendemain sept heures du soir.

ANNÉE i788. 125

M. (le Caupenne et l'Intendant de Limoges sortent du Palais au milieu des huées de la populace.

ÉDITS ENREGISTRÉS MILITAIREMENT A LIBOURNE ET A BORDE^tUX.

Edit de prorogation du second vingtième avec la nouvelle cotte.

Edit sur la liberté du commerce des grains.

Edit sur la prestation des corvées en argent.

Edit des assemblées provinciales.

Edit portant suppression des droits d'ancrage, etc.

Edit des protestans.

Nouvelle ordonnance pour l'administration de la justice.

Edit portant la compétence des présidiaux à 4,000 livres.

Edit de création de quatre grands baillages dans le ressort jugeant souverainement jusqu'à 20,000 livres, et les causes du petit criminel; on les iiîc à Bordeaux, l'érigueux, Condom et Dax.

Edit de suppression des Bureaux des finances. Elections, Eaux et forêts. Juges des traites. Greniers à sel, dont les affaires seront portées aux grands baillages.

Edit de création d'une cour plénière composée de la Grand'- Chambre du Parlement, des Princes et Pairs, Maréchaux de France, Officiers, dignitaires de la Couronne, de deux prélats et de deux députés de chaque Parlement. Cette cour connoitra exclusivement des enregistrt-mens, mais n'aura que le droit de remontrances, et sera tenue d'enregistrer dans le délai de deux mois, si les remontrances ne sont pas écoutées.

Edit sur l'ordonnance criminelle.

Edit qui réduit le Parlement de Bordeaux à 40 membres, supprime la seconde chambre des Enquêtes, et les Requêtes et tous les Présidents des Enquêtes, conserve les présidents à Mortier qui feront le service à la première et à la Tournelle, composée suivant l'usage. Les officiers supprimés pourront servir comme surnuméraires, avec espoir de remplacement.

Déclaration portant rétablissement du Parlement à Bordeaux, mais en état de vacition jusqu'à nouvel ordre.

On ne sait pas ce que fera le Parlement.

Ce qu'on sait, c'est que, malgré la défense, il est encore assemblé dans ce moment, ce qui retient M. de Fumel à Libourne.

Adieu, mon cher frère, voilà le bulletin de ce que l'on sait dans le public. Je n*ai pas le temps de vous en dire d'avantage. Vergniaud.

Ce 14 mai 1788.

Je crois, mon cher frère, qu'il faudra que vous me fassiez votre commis dans quelqu'une de vos manufactures. Me voilà bourgeois plus que jamais. Les avocats ont délibéré, non-seulement de n'accepter aucune place dans les nouveaux tribunaux, mais encore de n'y point exercer leur ministère. Je ne fais aucune réflexion sur cette délibération, ni sur les événements publics auxquels elle est liée. M. le premier Président est arrivé mardi. On l'a régalé de sérénade, de feux d'artifices et d'illuminations. Malheureusement, plus de cinq cens polissons ont couru les rues pendant la nuit et ont cassé les vitres de ceux qui avoient négligé d'illuminer. Les vitriers tireront un grand parti de cette espèce de tumulte qui, dans les circonstances, pourra peut-être être interprété par la Cour d'une façon désavantageuse à M. le premier Président et lui procurer du désagrément.

J'allai voir, hier matin, M. Vanier. Il travaille à force. Le feu étoit au four. Il attend un ouvrier pour faire des assiettes. Le four destiné à faire cuire les couleurs est prêt. Je pense qu'à la foire vous pourrez avoir un beau magazin et écraser les marchands de Paris, parceque vous pourrez donner d'aussi belle marchandise à 20 p. 100 meilleur marché et cependant faire les mêmes bénéfices. Il ne s'agira que d'être assorti et d'avoir des services complets....

Ce 17 mai 1788.

Je VOUS remercie, mon cher frère, de m' avoir un peu épargné les inquiétudes que m'auroit données le silence de mon

père, car il est aussi exact avec moi que je dois Têtre avec lui. D'après votre lettre, j'espère qu'il m'écrira par le premier Courier.

Je n'ai pas d'autre nouvelle à vous mander. L'opération qui s'est faite à Bordeaux le 8 de ce mois s'est faite le même jour dans tous les Parlemens du royaume (1), excepté à Reunes où elle a manqué, ou du moins où elle a été retardée par l'opposition de la commission intermédiaire des Etats de Bretagne. Les Commissaires du Roi ont cru devoir envoyer en Cour avant de passer outre. Le Parlement de Bordeaux a protesté contre tout ce qui s'est fait. M. de Fumel a envoyé son procès-verbal. Si l'on a des nouvelles du retour de son Courier avant que je cachette ma lettre, je vous les dirai.

(affaire VANIER.)

Je suis encore indécis sur le parti que je prendrai. Je vais faire mes réflexions à la campagne où je demeurerai quinze ours. Adressez votre argent à Petitniaud, qui demeure cher

Gouetavec moi. 11 se charge de le' remettre à M. Vanier

Veroniaud.

LETTRE No 104.

A Monsieur Vergniawi, au Cap,

Bordeaux, n juillet 1788 (sur une copie conservée par la famille).

Vous êtes, mon cher ami, un homme-mort, un homme noyé

dans la Gironde. Vous ignoriez ce petit accident qui vous est

(1) C e^l .1» t llel le 8 nui qu'eut lieu, à Versaillci, le lit de justice qui suivit renlévement dt; M. d'Kspiéin^nil et de M. Goislnrd de Monsaberl. Dinscc lit de juslice, le Uoi (il enregistrer d'autorilë ledit portant création d'une Cour IHènière^ composée coinuje Vergniaud l'a dit ci-dessus, à l'imiiation des anciennes Cours l>léi»ières, tenues du W au XVI* siècle par les rois de la troisième race. (V. CherucI, ImtxHtionM de la France, à ce mot).

arrivé à votre départ de Bordeaux. Jel'ignorois aussi, mais il faut bien qu'il en soit quelque chose, puisqu'on me l'écrit de Limoges. Je vous avoue que je n'en suis pas trop fâché. Comme j'espère que vous m'écrirez avec quelques détails, je saurai enfin ce qui se passe dans l'autre monde. Quoiqu'en ait dit le grand David, je pourrai faire le savant. Il est vrai que ce sera un peu à vos dépens, puisque c'est en votre qualité de mort que vous m'instruirez. Mais dans une bagatelle comme celle-là, il n'y a que le premier pas qui coûte. Vous l'avez fait, et maintenant vous devez être assez accoutumé à votre nouvel état pour ne plus regarder comme un malheur l'événement qui vous a tué. Je ferai ces réflexions consolantes à votre cher beau-frère Fournier qui se désole.

La nouvelle de la perte du navire, sur lequel vous vous êtes embarqué avec M. Dumesnil, est si publique à Limoges, qu'il tremble à chaque instant qu'elle ne parvienne aux oreilles de sa femme et qu'il n'ose pas lui parler du pauvre Henri. L'abbé Vergniaud a écrit à l'abbé Laboissière pour lui demander des détails sur ce tragique événement. Mon père, qui ne sait jamais aucune nouvelle, me fait cependant des questions à cet égard sur votre compte et sur celui de M. Dumesnil. Tous ceux qui ne doivent pas partager votre succession actuelle, ou qui espéroient partager la fortune que vous alliez faire en Amérique, se désolent que vous soyez mort si jeune. Enfin, l'on s'est arrangé pour vous regretter ; Arrangez-vous pour être mort pour tout de bon. Vous sentez combien tous ces regrets seroient une farce ridicule si vous étiez encore en vie ; combien on seroit piqué contre vous de la fausse démarche que vous auriez fait faire à tant de monde et vous sentez aussi à merveille que, d'après une aventure semblable, vous pourriez mourir à l'avenir dix fois pour une^ que, pour n'être plus attrapé, on ne vous honoreroit pas du plus petit regret.

Rien de nouveau dans Bordeaux depuis votre départ ou depuis votre mort. Laine joue et fait foule. Les femmes hon-

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