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nêtes, qui le trouvent beau, se mettent pour le voir partout où elles peuvent trouver de la place, môme dans les loges des filles; des méchantes disent qu'elles sont là très déplacées; d'autres méchantes disent qu'elles y sont à merveille. Vous en penserez ce qu'il vous plaira (1).
Je compte assez sur votre amitié pour m'attendra à recevoir de vos nouvelles le plus tôt possible. Si vous avez été accueilli de quelque tempête, /ai tes-m'en une description bien terrible qui me fassp frémir. Mais surtout dites-moi si votre pacotille vous a produit de grands bénéfices. Enfin, parlezmoi de vos succès o\i de vos malheurs. Vous ne trouverez personne qui s'intéresse plus vivement à votre sort, non-seuînent romme parent, mais encore comme ami.
..... Les affaires sont toujours dans le même désordre.
Sans date.
Enfin, mon cher frère, nous touchons aux vacances et bientôt j'irai vous rendre la visite que vous m'avez faite cette année. Si vous avez quelque commission à me donner, écrivez-moi par le premier courier, parceque je compt»i partir du 15 au '20. Je vous envoie, en attendant, un exemplaire de mon plaidoyer contre la Religieuse. Il ne me convient pas trop de vous dire que j'ai été applaudi plusieurs fois ; ni.iis je vous le dis, parce qu'on parle volontiers de ses succès à ceux qu'on aime ; d'ailleurs, je vous le dis tout bas, afin que personne ne l'entende et ne m'accuse de vanité. Le procès sera jugé lundy; c'est le dernier arrêt que rendra le Parle-
(I) Laincz, chanteur de lOp-'ra, disllngutî par la chaleur de sa dé-
claa.diion. (Dictionnaire biofjraphique, Leipsi^)-
ment. J'ai eu les plus fortes préventions à combattre et je crains bien qu'elles ne l'emportent sur tous mes efforts et sur les vrais principes.
Nous nous consolerons en buvant du Saint-Emilion.
Je vous laisse pour recevoir ma compagnie, ce soir je suis de patrouille.
Celte lettre ne porte pas de date, contrairement à l'habitude constante de Vergniaud; elle est classée dans la cote qui renferme les lettres de 1788, mais il y a là une erreur que la découverte récente de l'arrêt rendu dans l'affaire dite de la Religieuse nous permet de rectifier. Cet arrêt étant du 9 septembre 1789 (Voyez t. II, p. 60); la lettre doit être replacée en 1789 entre le n» 117 et le n° 118.
Bordeaux, 20 décembre 1788.
Samedy dernier, j'ai gardé, mon cher frère, toutes mes lettres dans ma poche. Ce trait d'esprit est la seule cause que vous n'avez pas eu de mes nouvelles. Je suis enfin pleinement installé dans mon nouvel hôtel, rue du Hâ. Je n'y couche que depuis avant -hier. Ainsi, vous voyez que c'est très récent ; mon logement est très joli pour un garçon. Vous, qui connoissiez mes fonds, vous imaginez bien que je ne l'ai pas meublé pour m'endetter, mais la Providence et puis le travail y pourvoiront. Les affaires prennent une assez bonne tournure au Palais, et, s'il ne survient pas de nouveaux troubles, j'espère dans deux ans être pleinement au-dessus de mes affaires.
Priez mademoiselle Lapeyre de m'indiquer une...
voie pour lui faire passer son paquet qui est tout prêt et qui lui coûte d'achat 76 livres 1 sol suivant la quitt ance que j'ai retirée et que j'enverrai avec le ballot. J'ai mis le café à part. Elle n'en a pas demandé une gr ande quantité, il sera facile
AXNÉE 1788. 131
de le porter dans les poches jusqu'au bateau et d'éviter ainsi les droits desortie qui sont de à sols par livre. Bien entendu qu'elle se chargera du péché de contrebande qu'elle me fait commettre.
Je vous prie de vouloir bien donner au papa deux
louis. Je vous les rendrai quand vous viendrez à Bordeaux ou en commission à votre choix. Ça n'aura rien de commun avec notre compte et ce petit secours est indépendant de ce que ma sœur doit donner à la tantantre {sic).
Bordeaux, 27 décembre 1788.
Je vous envoie, mon cher frère, le reçu de M. Vanier. Il lui tarde beaucoup que le froid cesse pour vous voir. Vous imaginez bien que j'attends votre arrivée avec impatience; t')ut mon regret est de n'avoir pas un lit à vous offrir dans mon hôtel. Je dis dans mon hôtel, car, dans ce moment, j'y suis seul. Il n'y a qu'un locataire qui est à la campagne ; tout le reste, et ce reste est très vaste, est à louer. Je vous remercie de ce que vous avez donné au papa. Hier il a dégelé, mais cette nuit le froid a été plus vifque jamais. On attend ici les Notables (1) incessamment. Comme le peuple n'est pas très content de ce qui s'est passé à cette fameuse assemblée, ils ne seront probablement pas aussi fôîés à leur arrivée, qu'ils l'ont été à la rentrée du Parlement. M. l'Archevêque, qui étoit gé* néralemcnt détesté, a, dit-on, parlé beaucoup en faveur du Tiers-Etat, et, en conséquence, l'on parle d'une réjouissance
(i) La datp de l.i ieltic montre qu u s .i.:;ii ki h.- i,i mi ..mi.' a^m-.hliléc des Notables, qui eut lieu pour n-gler 1» convocation des Elalsf^î •Tit'nnx r\ dura du 12 octobre au Ti diTiMiibrc 1788.
i32 CORRESPONDANCE DE VERGNIAUD.
quand il reviendra à Bordeaux. Ainsi va le monde. Mille complimens à votre famille. J'attends de Franchi une lettre en latin, par laquelle il me souhaitera la bonne année. Permettez que je vous la souhaite en françois, ainsi qu'à ma
sœur et à mes nièces qui n'entendent pas le latin
Vekgmaud.
Bordeaux, 17 janvier 1789.
M. de "Régnier est très impatient de vous voir.
Nous avons raisonné plusieurs fois de la grande affaire. Je dois être, comme vous l'imaginez, un personnage très important dans le Conseil. Mais on vous regarde comme nécessaire et les millions ne sont que des bagatelles. Un arrêt du Conseil lèvera toutes les difficultés que j'ai vues ou 'que vous pourrez voir. Dépêchez-vous donc, à défaut des millions sur le château, vous ferez des spéculations sur la porcelaine. Un négociant de mes amis ne m'a pas paru éloigné d'y prendre un intérêt; je vous aboucherai ensemble. Adieu en attendant le plaisir de vous voir. Je vais travailler à gagner de Targent et à guérir mon rhume.
Je suis, etc.
Votre frère, Vergniaud.
J'embrasse ma sœur, ses en fans et l'écrivain latin.
21 Février 1789.
Voici, mon cher frère, la quittance du sieur Vanier ; il trouve votre dernière terre superbe et il est toujours content de sa fabrique. Il me larde que ^ous veniez lui faire votre vi-
AXXÉTE 1789. 133
site. J'aurois bien mieux aimé que vous l'eussiez faite l'année dernièr9. J'aurois pu jouir à mon aise du plaisir de vous voir et de courir avec vous pendant votre séjour. Le travail ne me laissera pas aussi libre cette année. La dose augmente chaque jour et je dois m'en réjouir ; car vous imaginez bien que j'ai gfnd besoin de gagner de l'argent..... Mille complimens à ma sœur et à vos enfans, je me réserve de vous en faire à vous-même en vous embrassant à Bordeaux.
28 »Iars 1789.
Je VOUS attends avec impatience, mon cher frère. Devarney m'a dit que vous seriez ici ces fêtes. Je suis charmé que vous ayez choisi ce tems-îà, parce que je serai un peu plus libre. Nos assemblées ne sont pas encore finies, ni je crois prêtes à se terminer. Il y a une grande fermentation et des cabales en proportion. Le Parlement n'a rien fait ce carême. Jugez si l'on a crié après lui. Puisqu'on s'est fâché souvent sans raison, jugez si Ton a laissé échapper ce motif légitime de
plainte, etc
LETTUi: N ttl
li; Mai ITSO.
Vous êtes heureux, mon cher frère, d'avoir ci • issi»^^ • par des femmes. J'imagine que cette attaque imprévue vous aura causé plus de plaisir que de frayeur. Dans les environs de Bordeaux, il y a eu une émeute plus sérieuse et qui auroit
pu avoir d'autres suites si l'on n'eût pas arrêté ses progrès. Quinze ou seize paysans, excités par des garçons compagnons, s'étoient attroupés et courroient de maison en maison demandant du blé ou de l'argent, se contentant, il est vrai, de très peu de chose. On envoya une escouade de maréchaussée qui a dispersé tous les tapageurs et en a arrêté seize. On craint fort que pour en imposer, par un exemple de sévérité, on en expédie deux ou trois, etc
Bordeaux, ce 22 mai 1789.
J'ai eu hier^ mon cher frère, la visite de madame Vanier, qui vint encore me crier misère pour le paiement des ouvriers. Je lui ai promis de lui prêter aujourd'huy dix louis. Je lui en prêtai six samedy dernier, elle n'est pas encore venue. N'oubliez pas, je vous en prie, de leur donner de vos nouvelles par le retour du courier. Ils seroient, je crois, désespérés.
Je vous dirai que lundy dernier j'eus un moment très flatteur. Je devois plaider une affaire très ennuyeuse en ellemême, mais dans laquelle M. Devignes (1) s'étoit permis des injures et un mémoire atroce contre les négocians pour qui je plaidois. Cette affaire, et une autre qui devoit se plaider le même jour, attirèrent beaucoup de monde, soit dans la salle, soit aux jalousies (probablement des tribunes grillées ?) Je
(1) « Ne à Rions en 1750, Devignes appartenait à une famille de paysans aisés. Après de brillants succès au collège de Guyenne, il prit place au barreau en 1777 et fut syndic de l'ordre à trente-deux ans. Aucun de ses devonciers n'était arrivé aussi jeune à ce poste d'honneur. « (Le Barreau de Bordeaux, p. 130).
M. Chauvot le représente comme admirablement doué pour Téloquence et le met presque sur la même ligne que Guadet. Comme lui, il monta sur l'échafaud révolutionnaire, le 29 prairial an II. Mais il appartenait au pai ti opposé à la Révolution. De là peut-être le ton de la lettre de Vergniaud, qui, on le sait, professait des idées toutes contraires.
plaidai. J'eus le bonheur de réussir au-delà de mes espérances ; il est vrai que j'étois échauffé autant par Taspect d'une assemblée aussi nombreuse que par le zèle pour mes cliens. On applaudit contre l'usage avec force. Toute la Cour m'a fait faire les complimens les plus flatteurs. Ce plaidoyer m'a plus fait connoître dans la ville que toutes les affaires que j'ai plaidéps jusqu'à présent. J'en ai cependant travaillé de beaucoup plus intéressantes, auxquelles j'ai donné beaucoup p'us de soins ; mais tout dépend du hazard et une vilaine cause aura plus fait pour ma réputation que les causes les plus majeures : c'est un malheur dont on peut se consoler
aisément, etc
Vergniadd.
Ce 30 mal 1789.
Nous voilà maintenant en vacances pour huit jours.
Mais je n'en profiterai guerre [sic). Je me trouve écrasé pour toutes les audiences au moins pendant six semaines, car il me -semble que tout vienne à la fois. Je vous serai obligé de remettre deux louis au papa et autant à la tantante, sans qu'il le sache. Ce sera autant de payé sur votre vin qui est prêt à partir et est peut-fttre môme parti.
Il est de 178A. C'est un des meilleurs crus de Saint-Emilion et je suis sûr qu'il n'y en aura pas dans Limoges qui vale (sic) mieux, ni peut-être autant. Je vous prie de m'en réserver trente bouteilles pour mon compte ou de les envoyer dans notre cave, e'est comme vous voudrez. Je vous souhaite les bonnes fêtes ainsi qu'à ma sœur et à toute la famille.
Je suis, etc.
436 CORRESPONDANCE DE VERGMAl 1).
Bordeaux, ce 27 juin 1789.
J'ai remis, mon cher frère, votre sac à Vanier et je vous envoie son reçu. Il est certain qu'il est toujouj's affammé d'argent. Je lui ai rappelé en termes très clairs vos intentions et l'ai très fortement exhorté à régler sa dépense en conséquence. Il parle beaucoup de commandes et je lui en connois une d'un service de 2,000 francs. Il dit que ce sont des avances qu'il faut faire : qu'on ne peut pas travailler sans ouvriers, ni demander d'argent avant d'avoir livré; enfin, il ne manque pas de bonnes raisons, mais comme il manque de fonds, je l'ai engagé à marcher suivant ses forces. Le vin de Saint- Emilion est parti depuis plusieurs jours ; donnez-moi de ses nouvelles. Il aura besoin de prendre un peu la cave avant d'être goûté. J'espère que vous n'oublierez de m'en garder une trentaine de bouteilles pour que vous en trouviez à la maison quand vous y viendrez. Je vous ai prié dans une lettre de donner deux louis au papa et à la tantante. Faites-moi le plaisir de me mander si vous vous en êtes souvenu. La tentante a dit à ma sœur que nous n'avions plus de vin et que nous buvions la dernière barrique. Voudriez-vous bien, s'il vous plaîi, y pourvoir, en payant celui qui est dû. Je pourrai vous rembourser sur celui de Saint-Emilion dont je ne sais pas encore le prix et sur le premier envoi que vous ferez à Vanier.
Rien de nouveau dans notre "ville que beaucoup d'orages et de pluie et beaucoup d'affaires. Je n'ai pas le temps de respirer ; je me suis emparé de toutes les audiences.
Je vous embrasse vous et ma sœur, etc.
ANNÉE i789. 137
Sang date.
Je ne crois pas, mon cher frère, que les chemins de l'enfer puissent être plus mauvais que ceux du Périgord. Après des cahotements qui m'ont secoué les entrailles ec tout meurtri, je suis enfin arrivé sans autre accident à Bordeaux. J'ai trouvé la ville en activité pour la nomination des officiers municipaux, pour la rédaction d'une adresse au Roi, pour faire chanter des Te Deum publics et particuliers dans chaq'ie district. J'ai trouvé là comme à Limoges beaucoup d'aristocrates, mais j'y ai trouvé aussi, et en plus grand nombre, des patriotes ardents. JVi appris que pendant mon absence j'avais eu un certain nombre de voix pour être écheviné, ce qui m'a flatté beaucoup plus que l'échevinement même^ dont je ne serois pas jaloux quand je pourrois y aspirer. Ce n'est pas là ce qui me convient. Enfin, et pour passer à ce qui vous concerne, j'ai vu madame Vanier. Son mari a la fièvre et se désole. Je lui ai dit que vous ne pouviez plus fournir de fonds. Suivant elle, la manufacture est. quant aux marchandises dans un état florissant ; les circonstances seules qui retardent les ventes la réduisent à une pauvreté. de numéraire que son extérieur ne permet pas de soupçonner. Il y a des matièi es préparées pour dix-huit fournées et du charbon de terre acheté. Si l'on ferme boutique et qu'on renvoie les ouvriers^ c'est une perte immense. Il y a des pièces dorées et peintes. Mais il faut du charbon de bois pour les mettre à la mouflle et, si on ferme boutique, c'est encore une perte immense.
Conseil de venir à Bordeaux, etc. , etc.
Vergmaud.
LETTRE No H6.
Ce 25 juillet 1789.
Ce n'est pas simplement un avocat qui vous écrit, mon cher frère, c'est un capitaine d'infanterie. Ce n'est plus seulement un homme en robe et en cheveux longs, c'est un homme portant la cocarde et l'épée. Toute la ville est sous les armes. Vous voyez par le ton dont je vous parle qu'il n'y a pas de danger et que notre enrollement n'aura pas de suites funestes. Les bonnes nouvelles qui viennent de Paris ont ramené les esprits à des dipositions pacifiques et le spectacle de la milice bourgeoise qui vient de se former ici semble plutôt annoncer une fête qu'une guerre. 11 en résulte cependant une grande perte de tems, voilà dix ou douze jours les plus précieux de la séance où Ton ne fait rien. C'est une grêle qui emporte une partie de notre moisson. Mais les événemens publics sont si importans, qu'il est impossible de ne pas perdre de vue ses intérêts particuliers. Il faudra se consoler par le bonheur général des malheurs individuels.
Mille choses, etc. . .
Ce 15 août 1789.
Je vous fais compliment, mon cher frère, sur le nouveau venu et sur votre grade de canonier. Il paroit que le bien vous vient de tous côtés. Vous aurez probablement été en fonctions lorsqu'on a été au-devant de l'ennemi à Saint-Junien (1) ; la terreur panique n'a pas été si grande à Bor-
{\) Petite viile à 30 kilom. 0. de Limoges, sur la Vienne, 5,900 habitants, jadis Chapitre.
ANNÉE i789. 139
deaux, mais elle a été extrême dans les petites villes des environs, et il est mort deux dames de frayeur. La ville est d'ailleurs assez tranquille, grâce aux milices bourgeoises. Il y a quinze jours quej'étois de patrouille, je pris trois voleurs. Je serai encore de garde demain. Je ne sais pas si je ferai un aussi brillant exploit. Vous imaginez bien que le Palais et la bourse des avocats souflrent de tous ces dérangements, mais il faut bien que je paye les impôts de quelque façon.
Mille complimens à ma sœur, qui, je l'espère, aura fait sa première sortie aujourd'huy, jour de sa fête. C'est ce que je lui souhaite pour son bouquet. J'embrasse vos enfans et même mademoiselle Lapeyre. Je vous aime de tout mon cœur.
Ce 24 novembre 1789.
Maintenant, mon cher frère, je me reconnois dans les rues de Paris et je sais par cœur mon Palais-Royal, aux filles près, bien entendu, dontje ne connoisqueles figures. On nous avoit furieusement exagéré la dépopulation de Paris. Il y a sans doute beaucoup d'aristocrates en fuite, mais, malgré leui absence, il y a foule dans tous les endroits publics. On nous avoit menacé d'une grande révolution pour le 25 ; aujourd'huy l'on répand qu'elle est différée par l'indisposition d'un acteur. Néantmoins on se tient sur ses gardes contre Taccomplissement de la prophétie; à juger par les apparences, ces craintes sont bien chimériques. Le calme le plus profond semble régner dans Paris. Seulement quelques mauvais sujets se sont un peu remués à Toccasion de la détermination prise par l'Assemblée Nationale de faire présent de ses boucles d'argent. Plusieurs personnes qui en portoient encore le len-
demain, ont été insultées, d'autres ont trouvé des gens assez officieux pour vouloir les en débarrasser.
Une ordonnance de Police a appaisé le bel enthousiasme, et la précaution que tout le monde a prise de ne porter que , des boucles jaunes, lui a ôté toute occasion de se développer. Il est inutile que je vous parle de l'Assemblée Nationale. Votre Point du jour (1) vous instruit de tout ce qui s'y passe. D'ailleurs, je n'y ai assisté que très rarement. L'affaire qui m'amène à Paris (2) a absorbé jusqu'à présent mes matinées. J'ai vu madame Bachelier et M. d'Arcet, etc.
:29 Novembre 1789,
Vous êtes avide de nouvelles, mon cher frère, je n'en suis pas étonné, parce que vous êtes patriote zélé, mais depuis la liberté indéfinie dont jouit la presse, les papiers publics enlèvent aux amateurs le plaisir d'être le premier à instruire leurs correspondan.s. On ne peut que les répéter et ce seroit
(1) Journal in-8°, par Barere, du 19 juin 1789 au 20 octobre 1791. Ce fut dans la séance du 20 novembre (n** 92 du Moniteur), que la
ville d'Issoudun ofl'iit, par une députation. Ho marcs d'ar;:enl, provenant des boucles et effets d'argent comme contribution patriotique
c( Cet acte de générosité excite les plus grands applaudissements, dit le Moniteur, ils redoublent à la proposition que fait M. Dailly, unanimement appuyée, que tous ses membres donnera"ent leurs boucles d'argent. »l/honorab!e membie en donne le premier l'exemple en ôtant les siennes et un décret conforme à la proposition' est rendu sur-lechamp (a).
(2) Nous ignorons quelle était cette affaire.
(a) Le Rôdeur français publia à ce sujet la note suivante -• « Le décret de l'Assemblée nationale sur les boucles, met à Paris dans l'inaction environ 24,000 ouvriers, qui n'avaient d'autre état que celui de faiseurs de boucles. On dit que ce soni les entrepreneurs d'une nouvelle manufacture de boucles de cuivre qui onf provoqué ce décret. Au reste, on nous assure qu'avant quinze jours les Ani^lais nous enverront pour un million sterling de boucles patriotiques, etc. (N« 5 du 6 décembre 1789.)
ANNÉE 1789. 14i
prendre une peine fort ennuyeuse. L'Assemblée Nationale travaille sans relâche et avec le plus grand zèle. Les honorables membres se combattent souvent avec un peu de malhonnêteté, mais malgré les nuages qui nous cachent parfois la beauté du soleil, ce n'est pas moins de lui que nous recevons la lumière.
Le projet de M. Necker trouve presque autant de censeurs dans les cercles de Paris que dans l'Assemblée Nationale (1). On a su cependant mauvais gré au génie du comte de Mirabeau de n'avoir apposé à ce projet que des phrases déclamatoires. On a dit à ce célèbre orateur, on a dit à tous les critiques : Vous ne voulez pas du plan de Necker? A la bonne heure. Vous le trouvez défectueux ? A la bonne heure encore. Mais il faut tant de millions pour le mois de janvier. Mettez quelque chose à la place du projet que vous rejetez, et satisfaites aux besoins de la nation. On a senti enOn la justesse de cette observation. Plusieurs députés ont en conséquence proposé des plans de banque nationale (2), mais au cun encore n'a fait une certaine fortune dans l'opinion publique.
Les districts de Paris font un peu et même beaucoup comme ceux de Limoges. On s'y chamaille tant que l'on peut. Ils ont été en dispute avec la Commune, laquelle est en partie composée de députés qu'ils y ont envoyés et qu'ils ont ensuite voulu révoquer. Leurs députés ont prétendu qu'on ne pouvoit les destituer sans instruire leur procès. La discussion a rié portée à l'Assemblée nationale, qui, ne voulant pas faire
(i) V. ce plan pn'srnlé à rAssenibltîe con^ilnanle le \\ uovombrt» n^tt. {Moni eurtiu 17 n'Vfinbiv, n» t)0, p. 187). Il coris sait à convenir la C«i'Se d'tsc'iPite -n Batuiuo naiiona e. Ct'taii, en (i'..ulics lernies, il crt^riiion (le II B nque «ic Franre. — o Li sonune lol»le dfs billjis heiail lixi'e û *210,UOO,OUO, la mlion, par un nouveau tiècrel, les «ilanlirail, il» purleraienl un litnbie aux aunes de France »l auraienl
pour b'^enii." : gnranifi nationale » l.a Banque, ainsi reconbliluée,
uuiait pK^l'! à rb)*a( no inillious, linni il avait besuiii, etc..
Mnatean coaibillil ce projet dans la séance Un *2»î n(u -mbre. {Moyiifcf/r, \'. '106.)
(:) MM. de r.ouv d' Vrv, de Macaye, de Labordc.
442 CORRESPONÎ)A>'CE DE VERGNIALD.
de mécontens^ a prudemment éludé la décision, en disant que la contestation seroit terminée par le travail sur les municipalités qui alloit bientôt paroître.
La journée du 15 qui devoit être signalée par une grande révolution, a été on ne peut plus tranquille. On craint quelque projet sinistre contre M. de La Fayette (1), lui-même prend pour s'en garantir les précautions convenables : il est toujours armé, de même que les aides de camp qui l'accompagnent et tous ses gens. Sa place est enviée et vous sentez combien elle pourroit un jour devenir dangereuse entre les mains d'un mauvais patriote. Le procès contre M. de Bezenval (2) et le Prince de Lambesc n'avance pas faute de preuves (3) ;
(1) Le marquis de Favras et un M. Morel, intendant de la maison de Monsieur, frère du roi, étaient accusés de projets d'assassinats contre M. de La Fayette {Moniteur du 9 janvier 1790).
De là peut-être ces bruits de mauvais desseins contre le commandant de la garde nationale.
(2) M. de Bezenval, lieutenant-général, lieutenant-colonel du régiment des gardes suisses, etc., commandait le régiment posté au Champ de-Mars le 14 juillet, lors de la prise de la Bastille. Il fut arrêté d'abord pour avoir voulu faire tirer sur le peuple, ensuite accusé d'un complot contre Paris et l'Assemblée, traduit devant le Gliâtelet et acquitté.
Le dossier de l'aflaire de Bezenval manque aux archives ainsi que celui de Favras. On dit qu'ils ont été soustraits par un auguste personnage qui se tiansporta en personni; aux archives pour s'assurer, par lui-même, de l'enlèvement de ces papiers compromettants. On n'a conservé que l'inventaire dont nous reproduisons i'inlilulé, encore intéressant pour l'histoire.
Inventaire de Pièces et Procédures dans les Procès instruits ou encommencés au Chàtelet de Paris contre les cy-après nommés, prévenus de crimes de lèze-îiation, etc., Boucher d'Argis, rapp.
Procès instruit contre M. de Harantin, cy-devant Garde des sceaux, Je comte de Puiscgur, cy-devant Ministre de la guerre, le «jaréchal de Brogiie, le haron de Bezenval et le comte d'Autichamp. P.ainte du 20 noveml)re l'iSO. Archives nat., Y, lOôGO. (V. le rapport du Comité des i\echerches présenté par Agier le 30 nov. 1789, Moniteur du 10 décembre 1789).
(3) Un décret de prise de corps avait été Imcé contre le prince de Lambesc, pour s'clre porté à des voies de fait dans les Tuileries envers un vieillard, le sieur Chauvcl, âgé de 64 ans, maître de pension, demeurant pas^igedu Saumon. {Moniteur du 23 nov»:nibre, ir 93, p. 216.) Mais, dit le Comité des recherches dans un compte rendu aux représentants de la Commune, cette aflaire avait d'abord pris une mauvaise direction. Quinze témoins entendus, tout en déposant de l'événement, dé-
les pamphlets contre la Reine (1) et les Princes circulent toujours. On répand les bruits les plus extraordinaires sur le duc d'Orléans (2) ; tantôt on le fait revenir d'Angleterre avec des convois de blé évalués à vingt millions ; tantôt on dit qu'il a été tué par le duc de Bourbon ; tantôt on assure qu'il s'est enfui parce qu'il veut faire banqueroute. On s'accorde assez à ne pas l'estimer.
Voici un billet d'enterrement pour le clergé (3).
« Vous êtes prié d'assister au convoi, service et enterre-
claraient ne pas connaître le prince de Lambcsc. » C'est à cette période de l'affdirc que Vergniaud fait allusion. Plus tard le Comité découvrit vingt-cinq témoins qui connaissaient anlériourement l'accusé et affirmaient avoir été spectateur du délit... De 11 une nouvelle impulsion donné au procès [Moniteur du 10 décembre, p. 318).
(1) V. Bibliot. nation.. Catalogue de l'Histoire de France, I> 39.
2^01. L'Autrichienne en goguettes, ou l'Orgie royale, etc.
2402. Antoinette d'Autriche, ou Dialogue entre Catherine de Médicis et Fredégonde, etc.
2403. Le Petit Charles IX, ou Médicis justifiée, etc.
3404. Le B... R..., suivi d'uo entretien secret entre la Reine et le cardinal Rohati, etc.
Le B... se trouve à Versailles, dans Tappartement de la Reine, etc. Confession générale des Princes du sang royal, auteurs de la cabale
aristocratique.
Confession générale de S. A. Séréoissime M. le comte d'Artois, Roi de Botany-Bey, etc., etc.
On a fait des pamphlets contre Marie-Anloinetlc de tout temps, môme alors qu'elle n claii encore que dauphine. On voit par un pa^sage de Hardy qu'il existait une l'abrKiue de pamphlets.
Ce jour on apprend qu'une belle nuit dans le courant de la semaine précédente, un commissaire accompagné d'un inspecteur de police ft'étant fait ouvrir en vertu d'ordres du Uoi les portes de lenrlos du Temple, après y avoir fait d'abord perquisition dans rappartcment des sieur et dame de .Malherl)e absents, parce qn'iU avaient été avertis d'avance. Passes de stiite à une petite maison derrière l'Kglise paroissiale, y avaient découvert et saisit une peMte imprimerie clandestine dans laquelle t^e fabriquaient des pamphlets et autres libelles contre la Reine; mais qu'ils n'y avaient arrêté personne, les propriétaires et fabricateiirs s'éianl soi-disant esquivés a temps pour pouvoir s'aller réfugier à Londres.
(Hardy, vol. VI, p. 442; T. aussi les Mémoires deM^' Campan, vol. vi cl vu.)
(2) Voyez le Catalopue de l'H sloire de France, Bibliot. nation., vol. Il, p. o5H, Lb, 30, n"« 247S à 2489. Pamphlils contre le dU' d'Oiléans, se rapportant à la période indiquée ici par Vergniaud, c'est-à-dire aux mois d'octobre cl novembie 1789.
i'i) Ce billet se liouve, av«»c quelques variantes et quelques suppressions, dans le journal le Rôdeur français que Vergniaud cite un peu plus loin.
ment de très haut, très puissant, très magnifique Seigneur Clergé, décédé en la salle de l'Assemblée nationale le jour des Morts de l'an mdcclxxxix. So£ corps sera porté au Trésor Royal, en caisse nationale, par MM. le comte de Mirabeau, Chappelier, Thouret et Alexandre de Lameth, et passera devant la Bourse et la Caisse d'escompte, qui lui jetteront de l'eau bénite.
« M. l'abbé Maury et M. Tabbé d'Eymard suivront le deuil en grandes pleureuses. M. Tabbé de Montesquiou prononcera Toraison funèbre. Un De Profundis sera chanté en faux-bourdon par les dames de TOpéra qui seront revêtues de Thabit de Veuves. . \
« Le deuil se rendra chez M. Necker où les créanciers de l'Etat et surtout les agioteurs sont priés de se trouver. »
M. d'Arcet m'a dit qu'il parleroit à M. Barreau.
L'original de cette lettre avait été donné à la fille de M. Odilon Barrot qui formait une collection d'autographes. Mais M. Alluaud en avait conservé copie et c'est d'après cette copie que nous reproduisons cette importante lettre.
(1) L'abbé d'Eymar, prévôt de Neuviller en Alsace, député du clergé des baillages oe Haguenau et "Wissembourg aux Ltals Généraux, combattit pour les biens du clergé, émigiaeltul airêlé à Eitenheim avec le duc (l'Enghinn.
(2) M. i'abbé de Montesquiou. — « Agent général du clergé de France, dôpulé du clergé de la ville de Paris aux Eîats-Généraux, y soulinl les droits de son ordre avec une éloquence doure, persuasive et avec une franchise et en même temps une modéiati«)n qui lai concilièrent l'estime et on pt urrait presque dire 1 andtié de tous les paitis : aussi fut-il nommé (\^\\\ fois président de l'Assemblée au con.mencement de 1790. Ce fut 1<'3I octobre qu'il parla avec le plus d'éloquerice en faveur des I ii ns du clei^é... Muabeau le legard.tit comme l'adversaire le plus diflicile à combatue en cette matière, {hiogr. de Leipsùj.)
8 Décembre 1789.
Je voudrois maintenant pouvoir vous apprendre des nouvelles que vous ne sussiez pas par les journaux, mais c'est là choses presque impossibles. En tout cas, voilà mon bulletin.
Dans les Pays-Bas, les habitans d'Ostende ont représenté à leurs Magistrats que si Ton s'exposoit à être assiégé par les patriotes, il en résulteroit une perte de 40 millions pour le commerce de la ville. Les magistrats ont présenté cette observation au commandant de la garnison qui n étoit composée que de deux cent cinquante hommes, lui ajoutant que la ville ne paraissoit pas disposée à courir de si gros risques ; le Commandant a senti la force de ces raisons. Il s'est retiré avec la garnison.
On parle de troubles dans la Hongrie qui me semblent annoncer une nouvelle insurrection. L'amour de la liberté gagne partout. Nos écus sont tombés en Angleterre en discrédit. On ne les prend que pour la valeur intrinsèque de l'argent. On nous les revend ensuite en France pour le prix courant. On assure que cette spéculation, qui n'a rien d'incertain^ a déjà produit de gros bénéfices à la banque et à plusieurs maisons de commerce de Londres.
Paris continue à être tranquille. On ne parle plus de disette, mais elle règne toujours à Lion {sic). Les dernières séances de l'Assemblée ont été très tumultueuses; on s*y est dit beaucoup d'injures. M. de Mirabeau a eu une prise avec M. de Virieu. Mais tout s'est terminé par des paroles. Nos honorables membres font comme ceux du Parlement d'Angleterre. Ces scènes allectent d'abord la sensibilité des spectateurs^ mais peut-être cette agitation extraordinaire des esprits est-elle un bien, peut-être est-elle la source des grandes idées d'administration qu'on voit éclore dans l'Assemblée. 11 est possible qu'avec plus de calme on ne les eût jamais
|i6 CORllESPONDANCE DE VERGNIAUD.
conçues. Un particulier avoit imaginé un journal de Tranquillité publique, par lequel il se proposoit défaire connoître le nom de tous ceux qui seroient arrêtés et constitués prisonniers, avec les motifs de leur détention, le précis de leur jugement et la réprimande plus ou moins forte qui leur auroit été faite. Le District des Mathurins ayant eu connoissance du prospectus de ce journal, a cru devoir s'adresser au Comité de Police pour en empêcher la circulation. Il a représenté que ce journal auroit pour objet de donner la plus grande publicité non-seulement aux crimes, mais encore aux fautes qui ne méritoient qu'une détention momentanée ou une |simp]e réprimande ; que cette publicité seroit elle-même une punition de beaucoup trop grave pour les fautes de ce dernier genre; qu'elle pourroit avoir l'influence la plus funeste sur l'état des citoyens qu^un moment d'effervescence, une indiscrétion, quelquefois même la simple inexpérience de la jeunesse auroit égarés, etc. ; que la publication d'un tel journal seroit un abus de la liberté de la presse. Le District a terminé son arrêté en invitant l'auteur du prospectus du journal à arrêter son projet et en priant le Comité de Police de faire défense à tout concierge, greffier^ de délivrer aucuns extraits des écrous des prisons des personnes constituées prisonnières, excepté bien entendu aux parties intéressées. Le Comité, comme bien vous pensez, s'est rendu à des représentations aussi sages. Vous voyez que les Districts sont bons à quelque chose.
L'Assemblée nationale, en finissant le travail des municipalités, va passer à celui des Assemblées provinciales.
On a commencé à entendre les dépositions des témoins contre M. de Bezenval : il n'y a pas encore la moindre charge, on a au contraire produit au procès une lettre qu'il écrivoit le 6 juillet dernier et qui tend à établir son innocence. En voici le contenu.
M. de Saint-Marlin a très bien fait d'engager les officiers municipaux à rechercher des grains dans l'arrondissement de la Ferté (sic) Gaucher,