RECUEILLIS SUR
Nous avons dit que notre intention n'était pas d'écrire une vie de Vergniaud. Nous ne voulions que préciser quelques points biographiques de son existence, en même temps que nous faisions connaître ses manuscrits. Notre travail reste tel que nous l'avions conçu, seulement nous l'avons fait précéder des documents dont nous sommes redevables à l'obligeance de M. Victor Alluaud. Ces documents ont formé un volume. Nous reprenons maintenant Tœuvre qui nous est propre, et nous plaçons d'abord la pièce qui devrait commencer toute biographie sérieuse : nous voulons parler de l'acte de baptêaje qui donne toujours l'âge exact ei quelquefois — ce n'est pas ici le cas — l'orthographe véritable du nom propre porté par le personnage dont on raconte l'histoire.
Cet acte se trouve dans le « Registre servant aux Baptêmes, Mariages et Enterrements de la Paroisse de Saint-
MlCHEL-DES-LlONS DE LlMOGES, pOUr l' ANNÉE MIL SEPT CENT
CINQUANTE-TROIS. )> Nous le rcproduisons avec son orthographe, c'est-à-dire avec son évidente incorrection :
« Le trentun may mille sept cent cinquante trois a ete baptise dans cette église Pierre Viturnien fils de sieur Pierre Verniau et de Catherine Baubiat, son Epouse né le même jour rtie du clocher.
« A ete parrein monsieur Pierre Viturnien Dassier ancien Grefier au Burau des Finances de Limoges et marreine demoiselle Catherine Baubiat qui ont signes avec moy.
« Dachés, Baubiat, Lageneste, Vicaire.
« Pour extrait conforme au Registre délivré à Liuioges en l'Hôtel-de- Yilie, le 3 novembre I860.
Pour le Maire j M Ch. Le Sag£, adjoint. »
« Qui croiroit, a dit Charles Nodier, que les prénoms de a Vergniaud ne sont pas exactement connus ? On l'appelle « presque toujours Pierre-Victorin (1) au lieu de Pierre- « Victurnien^ qui étoit son véritable nom. Chose bien plus « étrange encore ! Il n'est pas décidé s'il terrainoit sa signa- « ture par un D ou par un X. Le Moniteur Y écrit Vergniaux, « les biographes l'écrivent comme moi. » [Souvenirs de la Révolution^ vol. I, p. 2/i3, édition Charpentier.)
(1) Notamment QuenarcI, iVo/tces sur les Portraits, etc., de F. Bonneville. n« 12; Paris, 1796, in-4°. 11 a écrit aussi Ver^^maa sans autre finale. D'autres écrivent Vergnault. — V. Lithographie de Delpech, dans l'ouvrage intitulé : Choix de Discours, etc.
sLr vergniaui). 175
L'acte de baptême tendrait à prouver qu'il ne faut écrire le nom du grand orateur ni par un d m par un œ. Mais cette pièce est évidemment rédigée par une main illettrée. Pour résoudre la question avec certitude, il fallait recourir à l'acte de mariage du père de Vergniaud, tâche difiicile, parce que le mariage se célébrait jadis comme aujourd'hui au domicile de la femme et que ce domicile n'était pas connu. Cependant nous avons été assez heureux pour le trouver, grâce à l'obligeance de M. Charles Le Sage, ancien maire, et de M. Delignat-Lavaud, maire actuel de Limoges. Nous reproduisons cet acte dans son entier, il donne des notions nouvelles et intéressantes sur la famille de Vergniaud.
1/Aii de grâce Mil sept cent cinquante et le troisième jour du mois de février, après les fiançailles et la publication d'un ban faite au prône de l'église paroissiale deSainl-Michel-des-Lions de la ville de Limoges, le premier février de la présente année, sans (jue l'on ait découvert aucun empêchement ni op[»osition, comme il ronsie par le certificat de publication en datte du deux du présent mois, signé Lagenesie, vicaire de Saint-Michel, du futur mariage.
De Pierre Vergniaud, âgé d'environ trente ans, bourgeois et marchand de la présente ville, hh de feu sieur Pierre Vergniaud et demoiselle Marie Daclies, ses père et mère, de la paroisse de Saint Michel-des-Lions, d'une part, et de demuiselle Catherine Raubiat, iille de sieur Pierre Baubiat, bourgeois de la présente ville et de défunte demoiselle Catherine Chabrier, ses père et mère, et de la susditte paroisse, d'iutre part;
Vu la dispense des deux autres bans accordée par Monseigneur rÉvéque de Limoges, signée de luy, duement insinuée par Mérigot, contresignée par Dalesme faisant pour luy, el de Dechez, secrétaire, le tout en date du deux du présent mois, ensemble le consentement de M. le Curé de Saint-Michel, signé : Malevergne, Curé de Saint-Michel.
Je soussigné, Prestre, Curé de la paroisse de Saint-Paul-Sainl- Laurent, hors les murs de la ville de Limoges, el commis pour cela par ledit sieur Curé de Saint-Michel, ay pris le mutuel conseuteineut des susdittes parties dans laditte église de Saint- Michel, où je les ay conjointes en mariage par paroles de présent, el leur ay donc la bénédiction nuptiale en présence de Pitre
Bauhiat, pèredeTépouse; Marie Daches, veuve Vergniaud, mère de répoux; François Vergniaud, son frère; François Mauransane, bourgeois; tous habitants de la susditte paroisse, et de Joseph Mounier, de la paroisse de Saint-Genest, témoins à ce appelles qui ont certifié le tout que dessus et qui ont signé avec les deux époux.
Signé au registre :
Catherine Badbiat, Pierre Vergniaud, P. Baubiat, Vergniaud j eune, Catherine Baubi aï, veuve Mousnier , François Mauransane jeune , Mousnier Marie Vaches et Farne, Curé de Saint-Paul- Saint- Laurent, commis.
Pour extrait conforme au registre de l'état civil
de Limoges.
A Limoges, en l'Hôtel-de- Ville, le 11 octobre
Le Maire : Lavaud.
Nous avons ainsi le nom du père et même du grand-père paternel de Vergniaud. L'orthographe de Facte de baptême était donc vicieuse, et l'on comprend qu'il ne l'ait pas suivie. Il a toujours et invariablement signé Vergniaud. Voyez cidessous ses lettres^ et son interrogatoire devant le Vice- Président du Tribunal Révolutionnaire. Mais sa manière de renverser le d final et de lier cette lettre au paraphe qui suit a pu faire croire que le nom se terminait par un x. Voir l'Isographie et le grand fac-similé avec signature qu'elle a donné et qu'elle traduit : Vergniaux. La liaison que nous signalons est très remarquable et explique parfaitement l'erreur qui a pu être commise. Nous avons constaté la même apparence trompeuse dans d'autres signatures de Vergniaud.
Les biographes étaient aussi divisés sur la date de la naissance de Vergniaud. Les uns le faisaient naître en 1758 et d'autres en 1759 (1) . On voit qu'il était né en 1753. Plusieurs enfants mâles portant le nom de Vergniaud étaient inscrits
(1) Quenard et la Biographie de Leipsig {\. de Beauchamps, etc.), indiquent 1759; le Bulletin du Tribunal Kévolulionnaire, 1758. D'autres font naître Vergniaud en 1739, etc.
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MAISON XATALl-: 1) l". \' 1- lU; X 1 .\ l' 1) A Li ' !:> u cloch}-:r n° lO.
SUR VERGMAUD. 177
dans les registres des paroisses de Limoges, sous les aiînées 1758 et 1759. 11 a fallu les indications de M. Alluaud, alors âgé de quatre-vingt-sept ans, fils d'une sœur de Vergniaud, son neveu propre par conséquent, et les recherches persévérantes de M. Ch. Le Sage, adjoint au maire^ puis maire de Limoges, pour arriver à la véritable date.
Cette rectification n'est pas sans importance, puisqu'elle donne à Vergniaud cinq ou même six ans de plus qu'on ne croyait.
Dans son interrogatoire, il déclare avoir trente-neuf ans. Il se trompait lui-même. Il avait eu quarante ans le 31 mai 1793, jour mémorable, qui peut être considéré comme la première étape de sa mort, coïncidant avec l'anniversaire de sa naissance.
La maison natale de Vergniaud subsiste encore à l'angle de la rue du Clocher et de la rue GaignoUe, n" 10 actuel, ancien n" 23. La tradition est d'accord avec les pièces que nous avons retrouvées et que nous publierons en y joignant une vue de la maison. Elle ne porte aucune inscription commemorative.
Voyez ci-dessous, vol. II, p. 341 à 347, les pièces et documents établissant l'identité de la maison natale de Vergniaud.
Entre la naissance de Vergniaud et son entrée au collège du Plessis, il existe une lacune, constatée par la Notice de M. F. Alluaud. Nous n'avons pas la prétention de connaître la vie de Vergniaud mieux qu'un biographe si bien placé pour l'écrire. Nous ne pouvons qu'indiquer les sources auxquelles il faudrait remonter pour acquérir quelques notions nouvelles sur cette partie de l'existence de Vergniaud.
Turgot, Intendant du Limousin, de 1761 à 1774, avait habité, pendant ces treize années, Limoges, le chef-lieu de la Généralité : il avait été nécess.'iirement en rapport avec le père de Vergniaud, qui était fournisseur des armées du Roi
en ce pays. Vergniaud, encore enfant, lui avait été présenté par ses parents, et le grand ministre futur avait deviné le grand orateur en germe, par une intuition qui n'a rien de surprenant chez celui qui, « dès 1750^ dans une thèse de Sorbonne, avait prédit la séparation des colonies anglaises d'avec leur métropole (1) [Mem. biograph.,ip. 9). » Semblable à Catinat, Turgot ne dédaignait pas la conversation des enfants ; il se plaisait à celle de Vergniaud, il l'admettait à sa table et prenait plaisir à causer avec lui (M. Gay de Vernon, p. 1).
Vergniaud était parvenu en troisième, lorsqu'une fable qu'il composa attira plus spécialement sur lui l'attention de l'Intendant, dont la vigilance, la perspicacité s'étendaient aux individus aussi bien qu'aux questions d'intérêt général (2). {Biographie de fiaôhe et Sainte-Preuve.) M. Colin deVerdière ajoute, et il peut avoir tenu ce renseignement de la famille, « que la pièce de vers aurait été récitée devant Turgot ; qu'elle ne manquait ni d'esprit ni de grâce ; la voix était harmonieuse, la diction pnre, le geste heureux (p. 7). » En homme supérieur, Turgot pressentit dans ces premiers essais l'indice d'une supériorité exceptionnelle. Il ne se borna point à de stériles éloges, il fournit lui-même à son jeune protégé le moyen d'aborder la grande école littéraire qui était alors celle de l'Europe; il le fit venir à Paris, et il prit soin d'y diriger ses premiers pas. Ce ne fut toutefois qu'après que Vergniaud eut terminé avec succès ses cours de mathématiques et ses humanités (3) que Turgot songea à donnera ses études cette
(1) On sera peut-être bien aise de trouver ici le texte de celte prophétie remarquable :
« Les colonies sont comme des fruits qui ne tiennent à l'arbre que jusqu'à leur maturité; devenues suffisantes à elles-mêmes, elles font ce que fit Carthage, ce que fera un jour l'Amérique. »
(2) Cabanis, fils d'un subdélésué de l'intendant de Limoge?, avait aussi obtenu h bienveillance de Turgot. Il avait conçu de l'estime pour lui »l lui avait a( cordé sa confiance aiors qu'il était encore très jeune. (V. l'abbé Morellet, Mémoires, 1. 1, p. 386, et à la lin de l'App., Devaines.)
(3) Nous soulignons ce moi; il est remarquable. La notice bi<.gra-
SUR VERGMAUD. 179
investiture du goût qui a toujours été le privilège de l'Athènes de la France, et cette solidité qui résulte de l'initiation aux principes de la philosophie. (Genty de la Borderie, p. 10.) La ruine du père de Vergniaud qui survint (1770-1771) {Biographie de M. Alluaud, p. 2, ci-dessus) donna à la bienfaisance de Turgot le mérite d'une double opportunité.
11 avait existé à Paris une maison spécialement destinée aux écoliers du diocèse de Limoges. C'était le collège de Chanac, situé rue de Bièvre^ où le trop fameux Cardinal Dubois avait été boursier. (Saint- Victor, 1" partie, vol. 111.) La sollicitude de Turgot ne s'en contenta pas. Le collège du Plessis (1) avait toujours soutenu la réputation que lui avaient acquise anciennement la discipline des élèves et le mérite des professeurs : il n'en était aucun dans toute l'Université qui eût produit un plus grand nombre de sujets distingués, et parmi ceux-ci ïurgot. C'est là qu'il voulut placer le jeune Vergniaud et qu'il lui procura une des bourses provenant de diverses fondations : les unes se donnaient au Concours, les autres étaient réservées à certains élèves déterminés, comme les enfants de Dammartin, les enfants d'Amiens. Lo prix variait de 229 à ZiûO livres. Voyez Archives nat., H. 285A (2).
Vergniaud se montra digne de ce patronage éclairé : il ne fit pas, mais il refit ou il acheva d'excellentes études classiques qui percent dans ses écrits ou ses discours. C'est la seule trace de son passage en cette maison ; il n'en subsiste
phique de Genty de la Borderie est la première en date; elle a ëlé rédigée à Limoges. Elle est fort >iirieuse. Vergniau 1 joigniil à l'imaginaiion d'un poêle !«:• habitUiles dVspi il d'un nriltu»m.ilicu»n : l'exactitude, la rigueur, Il perfeciiou ah-olue, ^oul l 's caraclètes de ses t.avaux.
(1) Situé entie Itîs ru-s Clnrlricn\ Fronieiilcl et Saiul-Jacques, au long du Collège des Jésuites ou G )llége Louis-le-Grand.
(2) Les Arthjxes nation, pussèdent les comptes du ColI«''ge du Pleshis depuis n57 jusqu'à I7^>0 (H. 2851 it >ujv.) I.cs noms des iO nouveiux boursiers sont relatés sous l'article 2 de U dépense. Mais les 10 h )iirs ers anciens iw. i^out indiqués qut; col eciivcmint, comme compris dms U fonJaiinn de Gi^oiïioy du IMcs.vis cl de Noël Mc^lau. Il parall que la bourse de Ver>;niaud appartenait h cette d« rnièro catégorie, ce qui explique l'absence de sou nom.
aucun autre vestige, soit aux Archives nationales soit à la Sorbonne, à laquelle le Collège du Plessis avait été annexé depuis 1646. Il ne nous restait qu une chance de retrouver le nom de Vergniaud sur les bancs scolaires, c'était dans les palmarès de TUniversité, de 1768 à 1775. Nous avons étendu la recherche de 1763 à 1778, beaucoup au-delà des limites du possible, nous n'avons rien trouvé. Vergniaud, moins heureux que son compatriote Gorsas, n'aurait pas été lauréat du grand concours ! La chose serait étrange, si l'on ne réfléchissait que Vergniaud n'avait fait que sa philosophie à Paris, et que cette faculté n'était pas encore admise à participer au Concours universitaire. Ceci nous a conduit à penser que Turgot avait probablement calqué le plan d'études qu'il fit suivre à Vergniaud sur celui qu'il avait suivi luimême. Ainsi, il était sorti du collège Louis-le-Grand après avoir terminé ses humanités,, et il n'était entré au collège du Plessis que pour sa philosophie. {Aîiecdotes de sa jeunesse, p. 6, par Dupont de Nemours.) De même, il n'envoie Vergniaud à Paris que lorsque le jeune élève a fini ses cours de belles-lettres : c'est ce que démontre l'âge de Vergniaud qui, à cette époque (1771), ne pouvait avoir moins de dix-huit ans (né en 1753).
Turgot, en son temps^ était passé du Ple^sis au séminaire de Saint-Sulpice. En fut-il de même pour Vergniaud ?
M. AUuaud dit qu'il entra au séminaire de la Sorbonne, mais il n'y avait pas de séminaire de ce nom ! La Sorbonne comprenait deux établissements distincts : une Faculté de théologie où il se faisait des cours publics de théologie et de philosophie, et une Société d'environ cent ecclésiastiques, la plupart évêques, vicaires généraux, chanoines, curés de Paris et des principales villes du royaume. « Il y demeurait habituellement, dit l'abbé Morellet, vingt-quatre docteurs, dont six professeurs de la Faculté de Théologie, un procureur, un bibliothécaire et dix à douze bacheliers se préparant à leur licence, et, après leur licence, faisant place à d'autres
SL'K VEKGNIAUU. 184
jeunes gens suivant la même carrière. » {Mén, I, p. 8.) Vergniaud aurait-il été de ce que Ton appelait l'hospitalité de Sorbojme? 11 faudrait supposer qu'il aurait été déjà bachelier en théologie, et il ne pouvait avoir ce grade au sortir du Plessis, ou admettre que Turgot, qui avait été Prieur de Sorbonne, lui aurait fait obtenir, à titre de tolérance, une des douze places que l'abbé Morellct représente comme fort recherchées et fort disputées ? Nous en doutons ; cependant, Vergniaud avait certainement subi un noviciat ecclésiastique. C'est lui-même qui l'a raconté. (V. ci-dessus, lettre du 1" janvier 1780). M. Alluaud n'a donc avancé qu'un fait vrai en disant que Vergniaud avait été dans un séminaire ; mais dans lequel ? Si nous en jugeons toujours par l'exemple de Turgot, ce serait le séminaire Saint-Sulpice. {Anecdotes, p. 6.) Les cours y étaient de trois ans, sans préjudice de ceux que l'on pouvait suivre concurremment à la Faculté de théologie de la Sorbonne (1). Vergniaud passa plusieurs années dans ce séminaire ou dans tout autre; mais sa vocation n'était pas là: il s'arrêta comme Turgot s'était arrêté lui-même au début de la carrière (2) ; il renonça à la vie religieuse, tant par sa propre inspiration que par les conseils d'un de ses oncles, Prieur des Bernardins. (V. ci-dessus, p. h.)
En présence de ces rapports constants et prolongés entre Turgot et Vergniaud, nous avons dû rechercher s'il n'en serait pas resté quelque trace écrite. Nous nous sommes donc adressé à M. le marquis de Turgot, représentant actuel du nom^ pour lui demander si, dans les papiers de son ilhisire aïoul, il y aurait quelque document émané de Vergniaud, (quelque lettre de sa maiu à son protecteur devenu Contrôleur
(i) « Quant aux ëluden thdologiqucs, les cours avaient ëlë portés de deux ans à trois par M. de liietonvilliers, et pour ceux qui iVt^c^uentaicDt les cours de la Sorbonne on ajouta l'Ktude du Droit canonique. (Vie de M. Kruery, neuvième supérieur de Saint-Sulpice, t. 1, p. 29.)
(2) Les parents de Tur^ul insi»tuient pour uu'il se consaciàl à IVtat icligieux. Miil^ré ^a prolunde piété, il leur lepond : w II m'est inipos- >il)te de nie dévouer à porter toute ma vie un masque sur le vLsage. » (Lettre de Turgot à ses parents. Daire, p. 10.)
i82 DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES
général des finances et Ministre d'Etat (août 177/1-1776). Nous étions sûr que notre requête recevrait un accueil favorable de la part de M. le marquis de Turgot, amateur distingué d'objets d'art et d'histoire (1). Il nous a promis, en effet, de diriger des recherches dans les archives de sa famille; mais cette promesse bienveillanie n'a pu encore recevoir son exécution.
Après avoir quitté les bancs de Técole, Vergniaud resta quelques années à Paris, voué à ses goûts littéraires et cherchant sa voie (1775-1778?). Là encore le patronage de Turgot semble le suivre de loin : «Thomas, dit la Correspondance de Grimm, était l'ami particulier de tous les amis de M. Turgot » (déc. 1782, 3^ partie, t. II, p. 85, édit. 1813), et c'est précisément Thomas qui ouvre à Vergniaud l'accès de ses salons. (V. ci-dessus, p. 3.) Il faisait des vers avec facilité; quelques-unes de ses pièces avaient eu du succès. Nous les avons recherchées dans les recueils du temps : la seule que nous ayons trouvée, dans le Mercm^e, est postérieure de plusieurs années à l'époque dont nous nous occupons.
Chez Thomas, Vergniaud avait connu M. du Paty, alors Avocat au Parlement de Boi'deaux. Le jeune magistrat, qui marchait de loin sur les traces de Montesquieu, son compatriote, était déjà célèbre par son éloquence non moins que par son goût pour les belles-lettres. Il aimait les vers et en faisait de fort remarquables ; Vergniaud ne l'ignorait pas. Aussi lorsqu'il le retrouva à Bordeaux, ayant échangé tout récemment ses fonctions d'Avocat Général contre le titre de Président à mortier (F. p. 208, m/.), il profita de cette circonstance pour lui adresser une pièce de vers de félicitation. Son hommage fut agréé. Du Paty l'invita à aller le voir, le combla d'honnêtetés et s'intéressa vivement à son sort. Vergniaud a raconté ces détails dans ses lettres, et nous ne répéterons pas
(1) M. de Turgot possède notamment une belle collection de mé- ^ dailles, une des plus riches que l'on connaisse sur la numismatique
"K H^m ^^ la Révolution.
SLR VERGMAL'D. 183
ici les bons procédés de toutes sortes que du Paty prodigua à son jenne protégé, conseils, direction, livres, argent, accès à sa table, facilités pour faire son droit, recommandations pour entrer au barreau : il mit à son service, dans toute sa plénitude, le crédit que lui donnait sa haute position. Il avait deviné en lui un homme d'avenir et il a consigné cette intuition dans une lettre devenue prophétique. (V. ci-dessus, p. 59, n° 42.) Nous aurions voulu retrouver la pièce de vers qui fut Torigine de ces relations. Nous nous sommes adressé à M. le général du Paty de Clam, petit-fils du Président. Il a mis à notre disposition toutes ses archives de famille avec une extrême complaisance. Après les fouilles les plus complètes, nous avons constaté que la pièce de vers de Vergniaud ne s'y trouvait pas ; nous en avons été dédommagé par une lettre de Vergniaud à x\l. du Paty, lettre que M. du Paty de Clam a bien voulu nous permettre de publier :
Monsieur le Président,
Vous venés de parcourir la pairie des Virgile, des Horace, des Cicéron, et si vous fussiés monté dans la fameuse tribune, on auroit bien reconnu que, quoiqu'clranger, vous éliés de leiir famdle ; vous avés admiré les monumens de Taucienne Home et les sublimes productions par lesquelles les aits recommandent à la postérité l'Iialie moderne. L'imagination encore échauffée par d'aussi beaux spectacles, pourrés-vous l'arrêter uu instant sur les montagnes du Liroosin et vous rappeller qu'au sein de ces montagnes, il existe un homme qui vous érige, au moins dans son cœur, un monument éternel de reconnoissance ! J'ose vous prier de prendre encore quelqu'intérèt à son sort. Des succès assés ffatleurs ont, celte année, couronné ses travaux. Il a été encouragé par des démonstrations de bienveillance de la part de plusieurs
magistrats, et par un compliment public que M. TAvocat Général n'a pas dédaigné de lui faire, il a tout lieu d'espérer que désormais il marchera à grands pas dans la carrière qu'il parcourt. Si vous ne lui retirés point une amitié dont vous lui avés donné tant de preuves, peut-être que le désir de s'en rendre digne lui fera faire des effors capables de lui acquérir quelque gloire.
Tai l'honneur d'être, avec respect,
Monsieur le Président, *» ^ Votre très humble et obéissant serviteur,
Limoges, ce 1" octobre 1785.
P. S. — Voudriés-vous bien présenter mes respects à M""* la Présidente et me rappeller au souvenir de votre petite famille .
Cette lettre est importante sous plusieurs rapports.
Par sa date, elle prouve que du Paty, qui était parti pour l'Italie en mars J785, était de retour au mois d'octobre de la même année. Son voyage avait duré six mois. Lorsque les lettres sur l' Italie furent imprimées, elles parurent sous ce titre : Lettres sur ritalie en 1785. C'est donc pendant le cours de cette année que du Paty écrivit un livre qui est bien moins l'œuvre d'un touriste qu'un chapitre du grand travail qu'il méditait sur la réforme de la justice criminelle. Cette pensée le suit, l'obsède, perce à chaque page : « L'humanité est une lumière, » dit-il, dès sa seconde lettre, et c'est éclairé par ce flambeau qu'il visite les galères, les prisons, les hospices et qu'il sème de généreuses paroles, restées à l' avant-garde de la philanthropie moderne dont l'ère allait s'ouvrir. Vergniaud ne connaissait pas la nature de cette correspondance ; mais il ne pouvait deviner plus juste en relevant la tribune du Forum pour du Paty et en le montrant adopté, par les grands orateurs de Rome, comme un membre de leur famille. Il en était digne, si de toutes les sortes d'éloquence la pre-
SUR VKRtiMAUD. 185
naière est celle qui s'inspire des idées de jusùce et d'humanité.
La lettre à du Paty n'est pas écrite au courant de la plume, ainsi que la plupart des lettres intimes que nous avons publiées. Vergniaud s'est donné le temps de méditer sur les félicitations qu'il veut adresser à son bienfaiteur, et il a trouvé une forme heureuse pour l'un et pour l'autre. Après un compliment bien tourné, vient l'exposé de sa situation personnelle, des résultats qu'il a obtenus, des triomphes qu'il a remportés, de ceux qu'il espère encore et qui vont jusqu'au rêve de la gloire. Vergniaud n'oubliait pas que son entrée au barreau était l'œuvre de du Paty, il savait que la meilleure expression de sa reconnaissance c'était l'hommage de ses succès rendu à celui qui en était le premier auteur. 11 ne disait du reste rien que de parfaitement exact. Si, en eil'et, on se reporte aux lettres adressées, en 1785, à son beaufrère, on voit qu'il se réjouit d'être très occupé, d'avoir, dès le mois de mai, trois mémoires imprimés (V. ci-dessous, p. 104), et deux de ces mémoires nous sont connus ; ce son t ceux pour le curé Gamot et pour l'abbé Graillot (V. p. 45 et 51). Ici, comme partout, on peut vérifier : il y a toujours une justification par pièces à Tappui de ce qu'avance Vergniaud.
Il nous reste à noter une circonstance qui a son intérêt. La signature de Vergniaud a été biffée pendant la Révolution : indice du danger qu'il y avait à garder l'écriture d'un proscrit, et du prix qu'y attachait M"*' du Paty, puisqu'elle pouvait assurer sa sécurité d'une manière bien plus complète, en brûlant le papier suspect ; elle préféra le conserver en sacrifiant le nom. La lettre n'en est pas moins signée par son contenu.
Une découverte récente nous avait fait espérer que nous pourrions donner au public quelques-unes des productions de la jeunesse de Vergniaud. Dans le mois de septembre dernier (1872) , M. Messier, bibliothécaire de la ville de Bordeaux, découvrit une caisse déposée dans les greniers de la Bibliothèque. Cette caisse n'avait pas été ouverte depuis la Révolution. On y trouva, parmi beaucoup d'autres papiers, un paquet de pièces émanées de Vergniaud et saisies à son domicile, rue du Hâ. A côté de dossiers divers, se trouvait un cahier composé de chansons,, épigrammes, contes, scènes en vers. On avait pensé que ces morceaux étaient pour la plupart de Vergniaud. M. Farine voulut bien nous en envoyer une copie complète. Il nous fut facile de nous convaincre que ces poésies n'étaient pas composées par Vergniaud et qu'elles n'étaient que de simples copies faites par lui d'après des recueils anciens ou des ouvrages de son temps. Ainsi nous avons retrouvé l'une de ces pièces dans le Chansonnier français^ t. Il, p. 2, romance n° 9, sous ce titre : les Souhaits. M. Ravenel, de la Bibliothèque Nationale, dont l'obligeance égale la profonde érudition, nous a indiqué à première vue l'origine des autres. Il n'y avait donc pas là d' œuvres originales. C'était un choix de poésies légères que Vergniaud avait fait pour son usage personnel et pour orner sa mémoire. Il les savait encore par cœur et les citait à la Conciergerie au rapport de RioufFe. {MémoiresdunDétenu^^, 60.) aVergniaux, dii-il, tantôt grave
SLR VERGNIAUD. 187
et tantôt moins sérieux, nous citait une foule de vers plaisans dont sa mémoire était ornée et quelquefois nous faisait jouir des derniers accens de cette éloquence sublime... »
Nous ne saunons admettre avec un journal de Bordeaux, qui a parlé de la découverte de ces papiers, qu il importait fort peu de savoir si les pièces de vers qui s'y trouvent comprises étaient des œuvres originales de Vergniaud ou de simples copies de sa main (1). Il est toujours intéressant de connaître la vérité en littérature aussi bien qu'en histoire, surtout quand il s'agit d'une grande mémoire, d'un nom qui éveille la légitime curiosité du public. Nous n'attribuerons donc pas à Vergniaud des poésies qu'il n'a pas composées : il les a choisies ; c'est déjà beaucoup de posséder une anthologie de sa façon glanée dans les recueils, dans le théâtre de son temps, propre ainsi à les faire connaître l'un et l'autre, et l'un par l'autre. En ceci nous ne croyons pas avoir diminué le mérite de la découverte de M. Messier, et nous l'utiliserons dans la mesure du possible en donnant les sommaires des documents qu'il a retrouvés.
CiRS documents se subdivisent en quatre dossiers distincts : Nous conservons leur ordre et leur classification.
{\) « Pour trancher celte question (de savoir si les pièces de vers récemmmi trouvées sont de Vercniiud), des recherches assez longues seraient indispensables, et fiancnemenl le n^sultat à atteindre vaul-il la j-eine qu'un lui consacre de longues heures? » {La Gironde, du 12 iio\embre 1x72). Sins di.'Ule bs recherches sont beaucoup plus difficiles à Bordi aux quM Paris, peu;-èli c mt^me y élaient-ellcs iuipraticables. Nous le reconnaissons volontiers, mais nous ne pouvons admettre qu'elles fussent inutiles.