ÉLOGE FUNÈDRE DE MIRABEAU
Or, qui posséda plus éminemment que Mirabeau ces qualités précieuses? Quel homme eut plus de grandeur dans les conceptions? de perspicacité dans les détails? d'étendue dans les connaissances acquises de profondeur dans les réflexions? On le trouve dans presque tous les Comités de l'Assemblée Nationale, et partout il répand des lumières précieuses.
Ici Yergniaud suit Mirabeau dans ses discours sur les mines, les successions, le système monétaire, le trésor national, le traité d'alliance entre l'Espagne et la France... 11 le montre politique aussi habile à peser les intérêts des nations qu'ardent à faire proclamer les droits sur lesquels repose leur bonheur, et il termine ainsi :
« Mais c'est quand il parle de ces droits sacrés, qu'il prend le vol le plus hardi. Il semble alors planer sur l'univers (p. 25) ». ))
* Telle est la méthode constante de Vergniaud en matière non pas législative, mais littéraire. Dans ses discours, dans ses écrits, toujours il procède ainsi. D'abord une pensée générale qui domine, puis des déductions accessoires qui s'y rattachent, ensuite l'application particulière et enfin la conclusion.
C'est ce «|u'il fait ici même, où il joint l'exemple au précepte. Avant de dire comment Mirabeau a compris et pratiqué ses fonctions législatives, il définit ce que c'est qu'un législateur, d'une manière abstraite (m abstracto), et il le définit admirablement. De là, il passe à l'application spéciale à son sujet (m concrato)^ et réloge (|u'il veut faire se trouve tout tracé : « Qui posséda plus éminemment «jue Mirabeau ces (jualités, etc., etc. »
On a dit et répété partout que Vergniaud poussait l'insouciance jusqu'à refuser des causes. « Un client, suivant M. Durozoir, vint lui proposer une affaire importante ; avant de répondre, Yergniaux {sic), effrayé de la grosseur du dossier, ouvre sa caisse, reconnaît que pour le moment il possédait assez d'argent et refuse de se charger de l'affaire » (Article delà Biographie Michaud, vol. 48, p. 192, à la note). Cette anecdote a circulé et s'est grossie naturellement en voyage. D'abord, ce n'est plus un client, c'est un procureur. M'' Duisabeau \ qui lui offre un dossier; puis, ce n'est pas assez d'un, il lui en apporte deux que Vergniaud repousse. Cette anecdote nous avait toujours paru suspecte. Elle n'est pas dans les premiers biographes. Et comment, en effet, savoir pour quel motif un avocat refuse un dossier? Comment deviner que A^ergniaud se trouvait trop riche pour plaider l'affaire qu'on lui proposait? 11 l'aurait donc dit lui-même ; alors il y aurait eu de sa part non-seulement acte de fainéantise, mais oubli de toute convenance envers le client ou le procureur; aussi, ajoute-t-on qu'il les congédie brusquement, ce qui est tout à fait contraire aux habitudes bien connues de Vergniaud. Mais la correspondance de Vergniaud de 1782, date de ses débuts, jusqu'à 1791, date de son départ de Bordeaux, ne laisse aucun doute. Non-seulement il ne refuse pas de causes, mais il les attend avec une impatience visible ; il compte ses dossiers (n° 34); il aurait bien voulu recevoir quelque cause en guise de bouquet le jour de sa fête (29 juin
1 Pierre Pliocas Duisabeau, rue Saint-Siiiîéon, Procureur en la Cour {Almanach de Guyenne, 1785).
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1782, n° 46). 11 ne parle que de la sécheresse de sa bourse (1" mai i784,n° 87), des dettes qu'il a été forcé de faire (14 juin même année, 20 décembre 1788, 13 août 1789). Le 2 février 1782, il empruntait un louis (n*^ 36); le 19 mai 1790, il écrit qu'il a eu recours à un usurier pour payer ses billets, et à Paris il retrouve encore des dettes non acquittées (1791).
(c Je n'ai point d'argent; mes anciens créanciers de Paris me recherchent; je les paye un peu chaque mois; les loyers sont chers ; il m'est impossible de payer le tout. » Cette correspondance prouve d'une manière péremptoire que Yergniaud n'a pas cessé un seul instant d'être dans des embarras d'argent plus ou moins pénibles, pendant son exercice d'avocat. Il n'a donc pu refuser des causes, sous le prétexte que sa bourse était suffisamment garnie.
Nous rejetons sans hésiter une anecdote que rien ne justifie et dont une saine critique doit faire justice.
Nous n'admettons pas davantage une histoire analogue que M"*' de Sèze, belle-sœur de Romain de Sèze, aurait racontée à M. Chauvot, auteur du beau livre sur le barreau de Bordeaux. Un jour Yergniaud va la voir à sa campagne à Eyran, et il arrive avec un porte-manteau volumineux plein de dossiers. 11 passe la plus grande partie de son temps à se promener dans les bois ou à rimer de majestueux alexandrins, celui-ci notanunent :
Regarder couler l'eau, quel plaisir ineffable !
Au bout de quelques jours il repart. « Mais, lui dit M"" de Sèze, vous n'avez pas délié vos paperasses. » Yergniaud tire de sa poche deux écus et lui répond : « J'ai encore six livres, croyez-vous que je sois assez sot pour travailler? » (P. 97.)
Que Yergniaud, allant passer quelques jours de vacances à la campagne, ait emporté ses dossiers, ce qui prouverait déjà des habitudes assez laborieuses... puis qu'entraîné par les charmes de la villégiature, il ne les ait pas ouverts, c'est ce qui peut arriver et ce qui arrive journellement à l'avocat le plus actif. Mais nous déclarons ne pas comprendre ce qui suit ; ni l'acte ni les paroles de Yergniaud ne nous paraissent intelligibles. D'abord, M""^ de Sèze aurait pu lui dire : « Si vous n'avez pas été assez sot pour ouvrir vos dossiers, vous l'avez été assez pour les apporter en pure perte ; car si vous ne vouliez pas les étudier, il était bien inutile de vous en charger. » Mais oii a-t-on vu qu'un avocat se paye à la journée? Il sait bien que ce n'est pas le jour où l'argent lui manquera qu'il devra être honoré, il faut que l'affaire se termine. D'ailleurs, Yergniaud avait accepté les dossiers : il devait se mettre en mesure de plaider les procès, un jour ou l'autre; que faisaient à cela les six livres qu'il avait dans sa poche ? 11 aurait eu plus d'argent à disposition que le travail qui lui était imposé n'aurait pas été moins inévitable. Sa réponse ne cadre donc pas avec l'interpellation de M™^ de Sèze. Elle doit être mal rapportée. A des ana de ce genre, nous préférons les lettres de Yergniaud lui-même; elles le montrent constamment préoccupé, non-seulement d'avoir des affaires, mais de les faire finir pour être payé, parlant sans cesse des lenteurs du Parlement qui gênent ceux qui n'ont pas de pam cuit, de la grêle (c'est-à-dire de la politique) qui emporte une partie de la moisson des avocats, etc., toutes choses qui sont inconciliables avec les histoires qui ont cours ; et quand il a quelque loisir, qu'il profite des fêtes de Pâques pour jouir à la campagne du retour du printemps, voici comment il
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s'exprime : « Je vous écris, mon cher frère, d'une fort jolie maison de campagne oii je suis venu passer mes fêtes. Les bords de la Garonne et la verdure renaissante me feroient préférer ce séjour à celui de mon cabinet où je n'ai pour perspective que des bouquins : mais parmi les hommes, les uns sont nés pour le plaisir, les autres pour la peine; il faut remplir sa destinée. Dans huit jours, je reviendrai aux bouquins, non pas sans regrets, mais du moins sans murmures. (Bordeaux, 5 avril 1787, n° 80.) » C'est là la nature prise sur le fait. Ici tout s'explique et s'enchaîne. Que la verdure renaissante lui ait fait oublier sacs et parchemins, que le cours majestueux de la Gironde lui ait inspiré le vers original que nous avons cité, rien de mieux. Qu'on
' L'n de nos amis, auquel nous communiquons les épreuves de ce livre, M. Léon de La Sicotière, membre de lAssemblée nationale, nous fait observer que la réputation de paresse de Vergniaud ne saurait mentir entièrement, témoin sa réponse à Robespierre qui lavait accusé de corrompre l'esprit des départements par sa correspondance : « Je n'écris jamais de lettres ', » quoiqu'il en ait écrit beaucoup. M. de La Sicotière en conclut que Vergniaud pourrait bien avoir été un peu fanfaron de paresse. Nous admettons d autant plus volontiers ce tempérament et 1 beureuse expression qui en formule l'idée, que dans une de ses lettres à sa sœur, Vergniaud dit en parlant de lui-même : « Toujours paresseux comme à mon ordinaire, mais la ])arossc n'empécbe pas d'aimer (7 mars 1770, n« 4). » Cet aveu, à cette date, expliquerait comment il aurait pu avoir mérité dans sa jeunesse une réputation contre laquelle sa vie ultérieure, remplie par d'énormes travaux, semble protester. A'' concilieraient la tradition qui est constante sur les babii Vergniaud et les témoignages matériels qui la contredi>enL 11 aurait en effet été enclin à la nonchalance du far-nicnte, il lavouait, il s'en vantait presque, et en mémo temps les grandes afTaires venues, il aurait vaincu ses penchants naturels pour se maintenir à la hauteur de ses devoirs avec une activité infatigable.
• Il 80U8-fiitendait probablement /io/iYiWwc*. — V. Séance de la Convention du 3 avril 1793; Moniteur t\\x 13.
fasse de Vergniaud un rêveur, un méditatif, un poète, il l'était. Un fainéant crasse et stupide, nous le nions avec sa correspondance, ses écrits, ses discours. En présence de pareils témoignages, l'absurde n'a pas le droit d'être cru sur parole.
Enfin nous discuterons encore l'historielte suivante empruntée à la même source : ce En 1787^ est-il dit page 513, des réunions littéraires avaient lieu dans les salons d'un M. Lemesle, et l'on y jouait des comédies de société. Un soir dont on a conservé la date, le 13 mai, la scène représentait un café où les amis de la maison devaient se rencontrer comme par hasard et réciter une pièce devers. Constantin Prévy devait jouer le rôle du poète ; Yergniaud, auquel était échu le rôle de marin, en paresseux qu'il était, n'avait rien composé; il s'acquitta en récitant le monologue du capitaine, dans V Amant bourru, et la déclaration d'amour que l'éloquent orateur sut faire applaudir de tous ceux qui r écoutaient. »
La chose ainsi présentée ferait croire que Yergniaud ne voulant pas se donner la peine de composer une pièce de vers, l'aurait remplacée par la première tirade venue empruntée à une comédie étrangère au scénario arrêté d'avance. Reportons-nous à la pièce elle-même. Qu'est-ce que l Amant bourru? 11 le dit lui-même acte II, scène vu :
Pardonnez-moi, je suis un franc marin.
Brave, loyal, honnête au fond de l'âme;
Un peu brusque, il est vrai, dur..., mais j'ai pris mon pli; Sur la mer on n'a point de femme.
Et l'on est honnête homme et point du tout poH.
Ainsi Yergniaud n'avait nullement été infidèle à son
rôle. Chargé de représenter un marin, il avait pris pour interprète un auteur alors à la mode, Monvel, et s'était servi d'une pièce charmante qui semblait faite pour la circonstance. Des vers semblables à ceux de Prévy, dont M. Chauvot nous donne un extrait, auraient eu moins de piquant que cette application faite avec àpropos. Quels étaient maintenant les morceaux choisis? Le monologue du I" acte, scène ii (?), où se trouve un portrait de femme qui pourrait bien n'avoir été qu'une déclaration indirecte ou un compliment déguisé, et la déclaration d'amour, acte II, scène vu, que Yergniaud fait applaudir et qui n'a pas moins de 60 vers ! C'est ce qui lui vaut l'épithète de paresseux! Mais Yergniaud versifiait avec facilité, c'est M. Chauvot lui-même qui va nous l'apprendre. Dès lors il lui était plus aisé de composer une pièce de vers telle quelle, que d'apprendre de longues tirades avec assez de soin pour mériter les applaudissements de l'auditoire.
L'anecdote se détruirait donc déjà par elle-même, si elle n'était contredite par celle qui suit.
M. Chauvot raconte qu'une scission s'est opérée dans un cercle littéraire appelé le Musée, et que Yergniaud, Fonfrède aîné, Ducos fils et Furtado ont formé une réunion dissidente qu'on appelle le Comité des Quatre,
a Un Colonel de dragons, gentilhonune de haute lignée, Muséen dévoué, mais versificateur médiocre, publie une pièce de vers où il traite fort cavalièrement les quatre transfuges du Musée. Au nombre de ses traits les plus soignés, le Colonel comparait les républicains à des fourmis qui essayaient de renverser un chêne séculaire. Inutile de dire que le chêne symbolisait la monarchie. Le jeune militaire défendait en outre l'Ami du Roi et ses adhérents.
ce Non moins heureux comme littérateur qu'éloquent à la barre, Vergniaud ne fit pas attendre sa réplique. Elle se terminait ainsi :
Dans vos tripots dits littéraires, Écoutant leurs doctes leçons, Par ces Arlstarques sévères Faites corriger vos chansons.
Célébrez par reconnaissance Les amis de Y Ami du Roi, Et même un peu par bienséance, Protégez Monsieur Durosoy.
Quant au chêne, vivez tranquille; On n'ira point déraciner Cet arbre qui vous est utile, Ne fût-ce que pour le dîner.
Notre colère est apaisée Et les pacifiques fourmis Ne veulent point en ennemis Couper les vivres au Musée.
(c Vergniaud ne fait point attendre sa réplique, car il est aussi heureux littérateur qu'orateur éloquent.» Que devient le reproche de paresse littéraire? Celui qui avait rimé cette mordante réponse devait composer plus rapidement qu'il n'apprenait par cœur. Le conteur se réfute donc par ses propres paroles.
Constatons en passant le talent de Yergniaud pour Fépigramme, moyen dont il fit rarement usage, quoique ce fût entre ses mains une arme acérée et redoutable.
VERGMAUD AVOCAT.
VERGNIAUD MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES AMIS DE LA CONSTITUTION, A BORDEAUX.
L'initiation de Vergniaud à la vie politique semble avoir eu lieu dans la Société des Amis de la Constitution à Bordeaux.
Les registres font voir qu'il assistait régulièrement aux séances et prenait une part active aux travaux de la Société des Jacobins de la Gironde. Nous devons à l'obligeance et à l'amitié de M. Farine, le dépouillement de ces registres conservés dans les archives du département.