‹ VergniaudChapitre 57 sur 113 · A LA FORCE · texte numérisé non relu

A LA FORCE

Salut public. Voici d'abord celle qui était destinée} à la (Convention et que nous croyons inédite.

Ah.i prisons de la Force, le 42 août 1793

L'an II de la Répiibli(iiie.

Citoyens,

Lorsqu'au mois d'avril on vint demander à la Barre de la (^ionvention la proscription de \'mp;i et un de ses membres, la Convention parût disposée à convoquer les Assemblées primaires; on n'avoit pris aucune mesure qui pût égarer l'opinion. Les proscrits pouvoient espérer que les préventions fomentées contre eux s'évanouiroient devant la justice nationale.

Mais la convocation des Assemblées primaires me sembla une mesure qui à cette époque où de grandes passions agitoient les esprits pouvoit devenir désastreuse.

Alors moi, un des proscrits, j'en développai les dangers, je m'écriai s'il faut ou l'adopter ou nous perdre, ne balancés pas entre la chose publique et quelques individus, perdes nous et sauvés la Patrie !

Ce langage est-il celui d'un Ennemi de la République?

Le 31 Mai. moi encore une des victimes contre lesquelles sonna le tocsin, frappé d'admiration pour l'ordre que le Peuple de Paris sût maintenir dans ce jour d'allarmes, j'oubliai mes propres dangers, et je fis décréter qu'il avoit bien mérité de la République.

Cet élan de mon cœur suppose-t-il que j'eusse l'intention d'exciter des discordes entre Paris et les Départements?

Le 1" juin, j'écrivis à la société populaire de Bordeaux, une lettre qui a été publique; j'y rendois un nouvel hommage au Peuple de Paris, j'ajoutois :

« Dans ces temps où Ton propage des imputations de «( Fédéralisme, il me paraîtroit bien utile que les Sections (( de Bordeaux fissent une députation aux Sections de Paris, '( pour fraterniser avec elles, et former une sainte Alliance

230 DÉTENTION DE VEllGNIAUD

« également redoutable aux Royalistes et aux Fédéralistes. (( Peu doit vous importer que les Sections de Paris aient « accueilli avec trop de facilité les calomnies dont nous acca- « blent nos persécuteurs. Sauvons d'abord la République. (( nous nous occuperons après des individus. »

Etait-ce là inviter mes concitoyens à la guerre civile?

Le 2 juin, Barrerre fit un discours dans lequel il déclara formellement que les mouvements de Paris étaient dirigés -par les Autrichiens qui avaient pris le camp de Famars.

Dès lors il fut facile de prévoir qu'il y auroit une insurrection départementale non contre la Convention, mais pour assurer sa Liberté.

On put même présumer que cette insurrection se prolongeroit malgré les décrets qui auroient pour objet de la calmer, tant que ces Décrets eux-mêmes seroient regardés comme les résultats forcés des mouvemens du 2 juin.

Allarmé des désordres dont ma patrie étoit menacée, persuadé qu'un prompt rapport sur mon arrestation et celle de mes Collègues, pourroit les prévenir, j'ai écrit plusieurs fois à la Convention pour le presser.

Mes lettres n'ont pas été lues (1).

Mais elles ont été affichées, elles sont un monument qui dépose combien j'ai désiré voir étouffer rapidement les ferments de haine ou au moins le principe de découragement jette dans la République, au moment oii son salut et sa gloire exigent plus que jamais la réunion de tous les cœurs et le développement de toute leur énergie.

Qu'elle a été ma récompense ?

Je suis dans les fers depuis soixante-dix jours et on ne me juge pas.

On m'a accusé dans un rapport d'être fédéraliste et royaliste comme si tout à la fois je pouvois vouloir un Roi et des RépuMiques fédératives.

* La seconde lettre adressée par Vergniaud à la Convention le r> juin 1793, lut lue après d'orageux débats. (7. le Moniteur du 7 et du 8, n»** 158 et 159.) Il n'en fut pas de même de la troisième lettre. (F. la séance du 24 juin, n° 178 du Moniteur, discours de Ducos.) Les autres ne nous sont pas connues.

V I.V FDRCK. l2^ii

On mil accusé dètie entré avec nies collègues détenus et le général Dillon, dans nn complot pour mettre sur le thrône le fils de Marie-Antoinette.

(iC complot étoit une chimère, ce qui le prouve c'est qu'on a rendu la liberté à Dillon et on nous laisse sans nous juger, sous le poids d'un décret d'accusation et des soupçons les plus terribles.

Je pouvois démontrer que le rapport fait contre moi ne contient que des mensonges grossiers et des absurdités.

Mais, je l'avoue, mon àme a été longtemps aigrie par l'excès de la persécution, ma réponse eût peut-être enflammé des hiiines funestes, j'ai fait, de tous les sacrifices, le plus douloureux et le plus pénible. J'ai supporté en silence les diffamations, je me suis voué pour ma patrie à tous les périls que pourroit me faire courir l'opinion publique trompée sur mon compte. Je suis soutenu dans cette abnégation de moi-même, par un double sentiment bien consolateur; depuis la Révolution j'ai pu tomber dans quelques erreurs d'opinion, mais je n'ai respiré que pour servir le Peuple; inflexible contre les coupables, je n'ai persécuté aucun innocent.

Citoyens, vous m'avez décrété d'accusation, moi, comme vous Représentant du Peuple, sans m'entendre. Je renonce au droit de m'en plaindre.

Mais je demande qu'enfin je puisse être entendu devant un Tribunal.

Je demande mon acte d'accusation.

Depuis soixante-dix jours, les droits des Représentants du Peuple, et ceux de l'homme sont violés en ma personne et en celle de mes compagnons d'infortune.

Je demande au nom de la Constitution qui vient d'être acceptée par la France que cette violation de ce qu'il y a de plus sacré ne se prolonge pas davantage.

Si j'avois un pareil oubli à me reprocher, depuis longtemps ma perte seroit consommée.

Je veux enfin développer devant le Peuple toute mon Ame, toutes mes pensées, toutes mes actions. Son estime est tout pour moi. on .1 voulu me la ravir, peut-être a-t-on

232 DÉTEMIOX DK VKUGiMAUf)

réussi, eh bien ! je veux la reconquérir, et j'ai dans ma conscience la certitude du succès.

Si en suite, vos ennemis veulent ma vie, je la leur abandonnerai volontiers.

Ils m'ont exclu de la Convention parce que mes opinions n'étoient pas toujours conformes aux leurs.

Ils n'ont voulu gouverner que d'après leurs vues politiques.

Qu'ils gouvernent ! qu'ils assurent le triomphe de la liberté sur les Despotes coalisés contre elle, qu'ils fassent le bonheur du Peuple, qu'ils fassent fleurir la France par de sages Loix.

Je ne me vengerai du mal qu'ils m'ont fait qu'en proclamant moi-même le service qu'ils auront rendu à la Patrie !

Je dépose ma pétition et l'expression de mes sentiments, non seulement entre les mains de la Convention Nationale, mais encore dans le cœur de tous les hommes justes, c'està-dire du Peuple de Paris, des Fédérés et do la France entière !

{Pas de signature.)

Le 14 août, Vergniaud transmit au Comité de Salut public une copie de cette lettre, en l'accompagnant du billet suivant :

Prisons de la Force, 14 aoust 1793, L'an II de la République.

Je vous envoie, citoyens, copie d'une lettre que j'adresse à la Convention. Je vous crois trop justes pour douter que vous ne vous empressiez de satisfaire à ma réclamation. Je vous salue,

(Archives nationales, carton A. F., II, 46, pièce 194. — Fonds du Comité de Salut public, aujourd'hui au Musée des Archives, n° 1315, vitrine 214.)

Ce billet est écrit de la main de Vergniaud. Dessus sont tracés ces caractères : R. le 15 août, C^^ S^ P.,

A LA FORCE. 23i{

if 1704, qui indiqueraient que le Comité de Salut public répondit ou du moins accusa réception de l'envoi qui lui était fait .

La lettre de Vergniaud à la Convention, ou comme il l'appelle lui-même sa pétition, est en réalité une adresse, presqu'une défense; sa longueur, son contexte, le soin de l'envoyer en double au Comité de Salut public, tout prouve l'importance qu'il y attachait. C'était un manifeste pour lui et son parti, un premier jalon planté pour l'apologie de ceux qu'il appelle ses compagnons d'infortune. Comment donc se fait-il qu'un de ses compagnons de captivité, Champagneux, ait écrit dans les détails intéressants qu'il a laissés sur leur détention commune à la Force :

« Si j'ai quelque chose à reprocher à sa mémoire, c'est d'avoir pris trop peu de soin pour la défendre. Combien de fois ne l'avons-nous pas pressé, conjuré de préparer sa défense au tribunal? Il résistait à toutes nos sollicitations, prétendant que ce serait peine perdue ; que ni lui ni ses collègues ne seraient entendus, qu'on ne manquerait pas de leur fermer la bouche, que leur perte était résolue ; que d'ailleurs il n'avait pas besoin de préparation pour plaider la cause de l'innocence...

A ces reproches bienveillants mais peu intelligibles, Vergniaud répond :

« Je demande à être entendu devant un Tribunal...

« Je veux enfin développer devant le Peuple toute mon âmes, toutes mes pensées, toutes mes actions. Son estime, c'est tout pour moi. On a voulu me la ravir et peut-être y a-t-on réussi. Eh bien! je veux la reconquérir et j'ai dans ma conscience la certitude du succès. »

Ces belles paroles n'étaient pas de vains mots ; les notes que nous publions et que l'on trouvera plus loin

234 DKTENTIO.N DE VERGMAM)

en sont la preuve. Yergniaud était, prêt à comparaître devant le Tribunal du Peuple, et devant celui de la postérité.

Le récit de Champagneux ne saurait prévaloir contre l'autorité de ces documents réunis : d'une part, la Lettre à la Convention, de l'autre, le plan de défense que nous publions ^

Bailleul, d'ailleurs, dit formellement le contraire. [Almaîiach des Bizari^eries humaines, p. 93-94.)

La Convention ne répondit à la demande de Yergniaud que par le rapport d'Amar. Un premier ordre de transfèrement de la Force à la Conciergerie avait été donné le 8 septembre. Il resta non exécuté ; de là les réclamations des Jacobins.

A la séance du 9 septembre, Julien monte à la tribune et continue de se plaindre de rinsouciance criminelle avec laquelle on laisse Brissot, Yergniaud se reposer et jouir presque du fruit de leurs crimes, tandis que le peuple demande leur tête à grands cris.

Lebrun s'est sauvé déjà ; attend-on que Yergniaud, Marie- Antoinette soient sauvés aussi pour qu'on se ressouvienne qu'ils sont au monde?

Il se plaint de l'inutilité de la pétition qu'a faite la Société à la Convention; il demande qu'elle y retourne en masse, afin de solliciter encore, puisqu'on ne lui a octroyé aucune

1 Peut-être l'exact commis de bureau, Valter ego de Roland, n'était-il pas propre à comprendre la nature artiste de Yergniaud. Il lui reproche par exemple de rester au lit jusqu'à onze heures du matin..., de ne pas apporter à son travail la 'persévérance qui aurait été nécessaire. Mais la scène se passe en prison, et il est pardonnable, en tout temps et en tout lieu, de s'abandonner à la méditation, à la poursuite d'une idée. Quant à la persévérance dans le travail, on ne peut rien voir de plus méthodique, de plus serré (|ue les travaux que nous a laissés Yergniaud.

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