DEVANT LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
Le manuscrit de Vergniaud considéré extérieurement n'est donc qu'une note de plaidoirie, par sa disposition, ses abréviations, ses accessoires : il n'est pas un avocat qui n'en ait autant dans son dossier. Mais si on l'examine intrinsèquement, on ne tarde pas à se^ convaincre que c'est le plan d'un maître, et nous ne pensons pas que cette appréciation soit contestée surtout par ceux qui ont pratiqué l'art de parler en public.
La défense avait été longuement méditée avant d'être écrite sur le papier, ce qui le démontre pour nous, c'est qu'elle ne présente ni ratures ni retouches, il n'y a que lies additions marginales.
Comment ces notes si méthodiquement alignées, si savamment conclues, sipatienunent élaborées, sont-elles restées à l'état de lettre morte?
Pourquoi ne furent-elles jamais vivifiées par la voix puissante de l'orateur? On le sait:
Personne n'ignore qu'un décret barbare vint interrompre les débats et empêcher toute défense.
Ce fut à la suite d'observations, présentées par Veri^'niaud, en réponse à Hébert.
Vergniaud, dit le journal V Antifédéraliste, fait un long discours... Comme il ne contient aucun fait et qu'il ne servirait qu'à prouver l'éloquence de l'orateur et non son innocence, nous ne l'analyserons même pas ; il rappelle ce qu'il a fait pour la liberté, il offre à l'exemple de ses collègues sa tête au glaive de la loi s'il a conspiré contre l'Etat...
Malgré son éloquence il n'a pu convaincre de ses mensonges impudents. (N° 32, p. 251.)
Restif de la Bretonne parle aussi de cette allocution de Yergniaud sans la rapporter.
Vergniaud a fait hier quintidi un discours de cinq quarts d'heure très véhément; mais je n'en ai aucune connoissancej n'ayant pu l'entendre. {Les Nuits de Paris, 1794, p. 561.)
Tissot seul reproduit les paroles de Yergniaud :
Le premier fait que le témoin m'impute est d'avoir formé dans l'Assemblée législative une faction pour opprimer la liberté. Etait-ce former une faction oppressive de la liberté, que d'imposer un serment à la garde constitutionnelle du Roi, et de la faire casser ensuite, comme contre-révolutionnaire? Je l'ai fait. Était-ce former une faction oppressive de la liberté, que de dévoiler les perfidies de Lessart ! Je l'ai fait. Était-ce former une faction oppressive de la liberté, que de venir, au premier coup de tocsin, dans la nuit du 9 au 10 août, présider l'Assemblée législative? Je l'ai fait. Était-ce former une faction oppressive de la liberté, que d'attaquer Lafayette? Je l'ai fait. Était-ce former une faction oppressive de la liberté, que de m'élever contre les pétitionnaires désignés sous le nom des huit mille et des vingt mille? Je l'ai fait. J'ai eu le droit d'estimer Roland. Les opinions sont libres et j'ai partagé ce délit avec une partie de la France. (Tissot, Hist. complète de la Béwhtion française, t. V, p. 13.)
Que faut-il faire encore pour consolider la République par l'exemple des plus énergiques de ses enfans? Mourir? Je le ferai *.
1 Cette péroraison est rapportée par G. Nodier. 11 ne dit pas sur
Quoi qu'en dise le rédacteur mercenaire de TAntifédéraliste, l'impression produite par Vergniaud avait été profonde. Les jurés, le public étaient émus, les comités étaient inquiets : ils se demandaient ce qui allait advenir si tous les accusés pouvaient faire parler leurs témoins, se faire entendre eux-mêmes? Le moyen le plus simple était de leur fermer la bouche, de les bâillonner de vive force, sous prétexte que la cause était entendue.
Pourquoi, dit le Journal de VAnti/édéraliste, les Jurés n'ont-ils pas le droit de déclarer aux Juges, quand ils le croient, que leur opinion est formée. .... Pourquoi n'ajoutct-on pas à l'instant cette loi aux décrets relatifs à l'organisation du Tribunal Révolutionnaire ?
Bientôt divers projets furent proposés à la Convention : La rédaction qui fût adoptée est celle de Robespierre. On a conservé et publié la minute du décret, écrite de sa main, il s'y reprit à quatre fois pour forger cet infâme instrument d'iniquité et de mort (V. les papiers trouvés chez Robespierre, p. 1,2" vol.). A la fm il trouva la formule définitive et le décret fut envoyé aussitôt au Tribunal Révolutionnaire qui l'appliqua sans désemparer. Le président demanda aux jurés s'ils étaient suffisamment instruits, le jury ne rendit pas immédiatement une déclaration affirmative, et en efTet il y avait vingt et un accusés ; les débats duraient depuis six jours, et l'on n'avait entendu que sept témoins à
la foi de quelle autorité, et nous ne pouvons, dès lors, radmettre qu'avec une extrême réserve. Nous désirons que ce ne soit pas un pastiche et qu'on jmi^'^p rroiix* sirif-rrc !o rnniinonfain* n'iiianjuable qui suit :
« Ifi r»^loquence est portée à sou piu» haut degré, parce que, puivaiit l'expression du grand uiaître de l'Eloqueuro, elle est non-senlenieut dans la jvirolp. iuais dans la vie de l'houiuie, et si celi subliipe, la notion du sublime ne m'arrivera jamais, n
charge; Chabot, nous l'avons vu, avait parlé à lui seul pendant trois séances. Il y avait donc une sorte de pudeur à interrompre les débats à ce moment. Mais le chef du jury était Antonelle, il tenait pour maxime générale que quand le peuple demandait la tête d'un accusé, les jurés n'avaient pas besoin d'autres preuves de son crime, qu'ils étaient tenus de la donner (Extrait du Miroir^ mai 1796). Il ne refusa pas longtemps celles des Girondins, faction bien connue, disait-il, pour être en elle-même et par ses émissaires le véhicule et la matrice du poison mortel, connu sous le nom de Fédéralisme (Déclarations motivées d' Antonelle^ juré au Tribunal révolutionnaire, p. 34).
Le décret était du 8 brumaire. Le 9, i^ntonelle déclara que les jurés étaient suffisamment instruits *.
La condamnation suivit inunédiatement.
1 Les menus des dîners d'Antonelle ont été conservés dans ses papiers, saisis lors de la conspiration de Babœuf.
Le contraste entre ces pièces, qui attestent une vie toute épicurienne, et les fonctions sanguinaires que remplissait Antonelle, fait horreur. Nous les avons trouvées dans le procès de Vendôme, Archives nationales, W. 567. Nous en donnons un aperçu :
Repas servi hôtel Vauban, au grand premier, au citoyen Antonelle^ le 18 octobre 1793 (vieux style).
Béchamelle d 'aillerons et foie gras 5L
Le 31.
Poularde fine rôtie 61.
Le 3 novembre,
Dîner pour trois 301.
Via de Champagne 61. 10 s.
Le 4.
2 cailles au gratin 51.
Ris de veau 41.
12 mauviettes 31.
Pain 6 s.
Sauternc à 10 1., ci 101.
^e 31 octobre est le jour de l'exécution des vingt et un Girondins. C'est ce même .jour qu'un de leurs assassins mange à son
DÉFENSE DE VERGXIAUD. 323
C'est ainsi que la défense préparée par Yergniaud ne fut pas prononcée.
Mais comment les notes qui contenaient cette préparation passèrent-elles entre les mains de Chabot ?
Les Girondins ont été accusés d'avoir jeté des assignats au Peuple lorsqu'ils entendirent leur condamnation (Voyez notamment le procès de Brissot, p. 275, et la grossière image que les Révolutions de Paris donnèrent de cette prétendue scène). Cette accusation est absurde, car on ne laissait pas d'argent aux accusés et à la dernière séance ils avaient été fouillés ^ Elle est
dîner une poularde Gne rôlie, au moment oîi leurs têtes tombaient !
Les jours suivans, il traite ses amis au Champagne, ou il dîne seul avec deux cailles au gratin, douze nijauviettes, un riz de veau et une bouteille de vin de Sauterne.
Louvet le connaissait donc bien lorsqu'il écrivait ces lignes :
Antonelle, trop dissi^jé et trop gourmand, trop adonné aux plus grosses orgies du Palais-Royal, pour songer à quelque autre chose. {Mémoires inédits, p. 39, manuscrit de la Bibliothèque nationale.)
Voyez, dans le Cemeur des Journaux, un curieux portrait d'Antonelle, 16 mai 1796, n» 263. Ses papiers, extrômement intéresressans, mériteraient d'être publiés.
1 V. 1° VA(jonie de dix mois ou Historique des traitements essuyés par les Députés détenus et les dangers qu'ils ont couru pendant leur captivité, par D. Blan({ui, Député des Alpes-Maritimes à la Convention, l'un des 73 embastillés.
L'enlèvement de toute somme au-dessus de 50 livres fut dès les premiers mois en usage. On fouilla dans Ips malles, les paillasses, les coins, les réduits, jusqu'aux habillements, tel (ju'un voyageur est fouillé sur une grande route par une bande d'assassins.
2*» VAntifédënilisU', n° du 1 1 brumaire, p. 287 : « Les accusés (c'est-à-dire les Girondins) sont introduits après arotr été fouilles jMir la garde. » Mais, dira-ton, comment Valazé avait-il pu cacher le poignard dont il se frappa s'ils avaient été exactement fouillés? Riouffe va répondre : « 11 avait, dit-il, dérobé ce poignard aux recherchées, car on les fouillait comnie de vils criminels avant de Fuonter {Mémoires d'un détenu, p. 62).
3" La (b^rnière lettre de Lasource, prouvant avec quelle rigueur rette mesure était pratiquée :
Je prie qu'on fasse remettre dans la <lmnïlu<' que j .x « ii|.;jis au Luxembourg, un paquet de Moniteurs qu'on me prit hier an soir quand on nous fouilla : ils ne urapi>arlieuuent |»tts. {A. nnt.f W,292.)
d'ailleurs démentie par le silence du procès-verbal d'audience qui n'aurait pas manqué de relever une circonstance à charge contre les condamnés si elle avait réellement eu lieu.
Cette calomnie écartée, d'autres on dit que les Girondins avaient jeté au Peuple les défenses écrites qu'ils ne pouvaient prononcer ^ .
Cette hypothèse paraît plus vraisemblable, elle expliquerait comment Chabot, placé au premier rang parmi les témoins, aurait pu se trouver possesseur des défenses de Yergniaud et autres qu'il aurait ramassées.
Il est possible aussi que Chabot se soit fait remettre à la prison les écrits des Girondins : leurs biens étaient confisqués, leurs dernières pensées ne leur appartenaient même pas; elles étaient sous le séquestre des Comités, et Chabot était membre du Comité de Sûreté générale, en brumaire an II. Il avait donc toute facilité pour se livrer à cette spolation sacrilège. Son influence dans le parti dominant lui eût d'ailleurs suffi sans autre titre, pour s'emparer d'un butin que personne alors ne lui disputait.
Enfin il se pourrait que ceux des Girondins qui avaient préparé des défenses écrites ou imprimées les eussent fait passer aux jurés : « Le Président, dit VAn-
^ V. Précis de la défense de Carra, Député à la Convention nationale contre ses accusateurs. (L'an II de la République française, une et indivisible.) 60 pages in-S», sans nom d'imprimeur. (Bibliothèque nationale, Lb**, et aussi ibid.)