CLAUDE FAUCHET AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE ET AU PUBLIC
(In-40, 8 pages.) Citoyens,
La liberté ! elle se trouve dans mes écrits, dans mes actions et dans mon âme : je n'ai cessé de braver la mort pour elle.
L'unité, l'indivisibilité de la République! Je les ai embrassées de toutes mes forces. Je pousse ce sentiment jusqu'à concevoir l'unité, l'indivisibilité du j2;enre humain!
ti fédéraliste , invite les accusés à faire remettre aux jurés leurs pièces justificatives (n" 37, p. 290). » Mais alors elles auraient dû se retrouver dans le dossier des Girondins et non dans celui des Dantonistes.
Ce que firent les Girondins rentrés à la Conciergerie appartient au domaine général de l'histoire : nous n'avons rien à en dire ; d'autres ont fait justice de la légende du banquet, imaginée à son point de départ par Charles Nodier, et parvenue, sous la plume de Lamartine, à son maximum d'efflorescence fabuleuse.
Toutefois, il y a ici comme dans toutes les erreurs historiques, une part à faire à la vérité; elle nous a paru tracée dans un dessin du temps que nous publions, parce qu'il a toutes les apparences de la sincérité et qu'il est d'accord avec le récit de Buzot, le seul contemporain qui ait parlé de cette scène restée inconnue jusqu'alors * .
Mes amis firent ensemble leur dernier repas ; il fut aimable; la gaieté même n'y manqua point; un domestique de Duprat... les servoit... {Mémoires^ édition Guadet, i823, p. 173.)
» M. Granier de Cassagnac a donc été trop loin lorsqu'il a écrit : « La tradition relative au banquet des Girondins est tout à fait inodemc. Nous n'avons rien trouvé (|ui fut antérieur au récit de M. Thiers. Les journaux ou les mémoires conteni{K)rains n'y font jKis la moindre allusion. » {Histoire des Girondins, t. I, p. fiO.) F^ est l'erreur. Les mémoires de Buzot, dont rauthcnticité et l'auto-
Il ne dit rien de plus sur le prétendu banquet *.
Dans notre dessin, les Girondins sont réunis au nombre seize; il n'y a sur la table ni mets recherchés^ ni fleurs, un bowl dr; punch ou de vin chaud fait tous les frais du festin. Des toasts animés indiquent sinon la gaieté, du moins la sérénité d'esprits virils qui bravent l'arrêt du sort.
Ainsi, peinte ou racontée, sous le crayon ou sous la plume, cette dernière page de la vie des Girondins reste la même, aussi simple, aussi contraire aux amplifications successives du roman.
Notre esquisse atteste une main habile^ mais elle est malheureusement trop peu achevée ; elle porte la signature de Boissel (c'était un graveur du temps ^), avec
rite sont indiscutables, ont été publiés en 1823 par M. J. Guadet, qui possède encore le manuscrit resté longtemps entre nos mains. C'est probablement à cette source que M. Thiers a puisé les éléments de son récit. De M. Thiers l'anecdote a passé dans les Souvenirs de la Révolution, de Ch. Nodier; enfin M. Jules Boilly a exécuté, d'après le pastiche des Souvenirs, un tableau de genre qui a appartenu à M. Charles Ledru et a été lithographie. (V. Cabinet des Estampes, collection de V Histoire de France, 1793.)
1 Mais il ajoute : « Ce domestique de Duprat a depuis vendu une petite rente qu'il possédait pour soutenir la femme de Duprat réduite à la misère. » C'est évidemment par ce témoin que les détails de la dernière nuit des Girondins avaient été connus et transmis à Buzot, qui, bien que caché à Saint-Emilion, entretenait une correspondance avec Paris. On comprend dès lors qu'il ait été exactement renseigné sur ce qui s'était passé dans le cachot de la Conciergerie.
2 Renouvier n'en parle pas dans son Histoire de l'art pendant la Révolution, mais le Cabinet des Estampes possède deux planches signées C. Boissel. L'une d'elles représente une machine pour s'élever dans l'air, probablement contemporaine des aérostats. Aussi Ch. Le Blanc, dans le Manuel de l'amateur d'Estampes, a-t-il classé C. Boissel comme graveur au burin travaillant à Paris pendant la seconde moitié du xviii^ siècle. L'auteur de notre dessin pourrait donc être ce Boissel ou son fils. Il nous suffît que ce nom ne soit pas inconnu et qu'il appartienne à la famille des artistes dessinateurs.
cette inscription placée au revers du papier : dernière M iT DES (iiRONDiNs. (Hauteur, O'",2o ; longueur, 0",f)0.)
Quelques figures seulement sont reconnaissables et peuvent être devinées d'une manière plus ou moins conjecturale :
Au premier plan, Vergniaud vu de profil, renversé sur le dossier de sa chaise, dans l'attitude d'indifférence que lui prête la tradition ^ en face, de l'autre côté de la table, Brissot debout les yeux levés vers le ciel, à sa gauche Gensonné assis et recueilli en lui-même suivant son habitude, à sa droite Mainvielle et Duprat côte à côte, au fond de la salle Ducos et Boyer-Fonfrède enlacés dans les bras l'un de l'autre. Le personnage placé près de Vergniaud pourrait être Fauchet. (Il ne portait pas le costume ecclésiastique. — V. le dessin de Harriet, gravé par Tassaert, représentant le 31 May. Fauchet est le cinquième député nommé par la légende de la gravure. Il a l'habit laïque. C'est ce que nous avait affirmé M. Dubois Dubay, fils du Conventionnel ; il avait connu personnellement Fauchet et nous l'a dépeint comme toujours vêtu d'un habit brun foncé.)
L'attitude donnée ici aux Proscrits est celle du calme, de la réserve et de la dignité. Riouffe, qui était à la Conciergerie, les représente avec une nuance plus prononcée d'exaltation, leurs voix éclatent en chants patriotiques et célèbrent les derniers hymnes à la Liberté, ff Toute cette nuit affreuse, dit-il, retentit de leurs chants, et s'ils les interrompaient, c'était pour s'entretenir de leur patrie et quelquefois aussi pour une saillie de Ducos » (Mémoires dtin détenu^ p. 65).
Le jour venu, il fallut se préparer à la mort.
' \.\intifêdéralùite, d^'crivant la tenue dos Girondins à l'audiimco, l'apjMîllo rinsoiiciant Vergniaud. (N» 31, p. 252.)
L'abbé Lothringer, alors aumônier de l' Hôtel-Dieu de Paris, a raconté la conduite des Girondins à leurs derniers moments (Y. Annales catholiques^ t. II, n** 33, p. 322, et le Républicain français du 6 fructidor an Y (23 aoust 1797), n° 1700 ; — Lettre sur les derniers moments du duc d'Orléans).
Après s'être confessé à lui, l'abbé Fauchet entendit luimême Sillery en confession. Du Perret, Gardien , le Hardi, Yiger, et deux autres dont on a oublié les noms, imitèrent l'exemple de Fauchet. Brissot, ajouta-t-il, ne s'est pas confessé, cependant quelques-uns de ses compagnons lui ayant demandé s'il croyait qu'il y eût une vie éternelle dans l'autre monde et une récompense, il leur a répondu que oui *.
Il ne prononce pas le nom de Yergniaud.
On dit que ce dernier portait sur lui du poison : le poison de Cabanis, dont Condorcet devait faire usage plus tard, que tous les hommes de cette époque avaient en réserve. Mais comme madame Roland, il renonça au suicide pour ne pas séparer son sort de celui de ses amis ; il jeta la substance vénéneuse qu'il s'était ménagée.
Pages (Histoire de la Révolution française^ Paris,
* Brissot a dit dans son projet de défense (t. V, p. 171) :
L'Être suprême vous a-t-il donc ouvert nos cœurs? C'est cet Être suprême qui lit dans nos âmes, cet Être suprême qui nous jugera tous un jour, qui punit infailliblement le crime, qui le punit d'avance en donnant le remords dans l'âme du coupable; c'est cet Être suprême que j'attends. Oui, je jure par lui, etc.
Et dans la lettre à ses amis du 30 octobre 1793 :
Enfin, mes amis, quand vous aurez fini votre carrière, nous nous rejoindrons au ciel, ot. l'on ne persécute personne.
Les dernières lettres de Brissot respirent toutes la foi la plus vive dans l'immortalité de l'âme.
DERNIERS MOMENTS DES GIRONDINS. 33i
an V, t. 2, p. 159) présente le fait avec une variante qui lui est propre ; il dit :
Vergniaud s'étoit muni de poison, mais lorsqu'il vit que ses jeunes amis^ pour lesquels il avoit eu des espérances, partageoient son malheur, il remit sa fiole à l'officier de garde et résolut de périr avec eux.
Nous avions recueilli, avant l'incendie de la Préfecture de police, et nous sommes heureux d'imprimer, c'est-à-dire de sauver de la possibilité d'un nouveau dé • sastre, la levée de l'écrou de Yergniaud.
C'est la dernière pièce de son martyre.
Elle se trouvait en marge de l'écrou et avait été écrite peu d'instant avant que la charrette fatale n'emmenât les condamnés à l'échafaud. Elle est ainsi hbellée de la main de celui qu'André Chénier a appelé le Messager de mort, Noir recruteur des ombres, représenté ici par l'huissier du tribunal, Tavernier.
Le nommé Pierre-Victurnien Vergniaux {sic), cy à côté a été extrait de la maison de séan en vertu d'un jugement rendu au Tribunal Révolutionnaire ce jourd'huy à la requête de i'AccuRateur Public près dudit Tribunal pour y subir la peine de mort sur la place de la Révolution et remis à la gendarmerie et à Texécuteur à cet effet.
Fait par nous huissier-audiencicr audit Tribunal, soussigné.
Ledit jouretan que dessus.
lO' jour du 2« moi» do Tan »<»rond df la Rt'pub. nno ci indivi^ihl*».
Signé : Taverkicr.
Nous devons à Rétif de la Bretonne la révélation d'un fait peu connu ; suivant lui :
« Vergniaud aurait voulu parler au moment de l'exécution : les tambours l'en auraient empêché. » (Le Spectateur nocturne. Tome VIII, p. 564, 1794.)
Cette particularité ferait songer à Louis XVI et à cette peine suprême du talion à laquelle nul n'échappe ^ Rétif dit encore :
lis ont marché à la mort avec une gaîté apparente : neuf chantaient dans la voiture, Carra avait l'air d'un étonnement stupide, Sillery et Fauchet avaient un confesseur. (Loco citato.)
Senard a parlé de leur courage raconté par les papiers publics et attesté par la notoriété universelle. Buzot va plus loin :
(( Ils furent à l'échafaud, dit-il, non pas seulement avec courage, mais comme on marche à la gloire. Ils périrent tous fidèles à la Liberté, à l'amitié. Heureux ceux qui sauront les imiter et qui mériteront de mourir comme eux ! » {Mémoires, édition Guadet, p. 177.)
On sait à quel point Buzot eut ce mérite.
1 Charles premier remarqua à ses derniers instans qu'une sentence injuste le punissoit d'une autre sentence non moins injuste qu'il avoit signée (celle du comte de Strafford), et Louis XVI luimême si humain ne pouvait-il pas se faire un pareil reproche pour la condamnation du marquis deFavras?La mort de ce malheureux est du 19 février 1790". Le droit de grâce subsistait donc encore, et la responsabilité de cette exécution injustifiable incomberait ainsi jusqu'à un certain point à Louis XVI. A son tour, Vergniaud qui a prononcé la sentence injuste de Louis XVI, périt, et les auteurs de sa mort ne tardent pas à payer de leur vie leur sanglante iniquité, Marat, Hébert, Robespierre...
« Le jugement du Cliâtelet est du 18; rexécution fut donc précipitée, et il y eut bien peu de temps pour l'exercice du droit de grâce. Favras lui-môme ne paraît pas y avoir eu recours. L'abstention du Roi reste toujours inexpliquée. Ceci soit dit, par esprit d'impartialité, quoiqu'il n'y ait pas d'admirateur plus décidé de Louis XVI, d'adversaire plus résolu de sa condamnation que l'auteur de ces lignes.
Sur le supplice de Vergniaud, nous n'avons aucune autre circonstance nouvelle à faire connaître. On dit qu'il périt le dernier, sans doute comme étant le plus coupable ! c'est-à-dire le plus éloquent, car la supériorité du talent fut le seul crime des 21 proscrits ! Suivant d'autres récils, ce fut Yiger.
Si Vergniaud a été exécuté le dernier des 21, il est le 141* sur la liste générale des victimes du Tribunal Révolutionnaire. (V. la Liste des personnes dont les corps ont été inhumés dans l'ancien cimetière delà Madeleine, etc., par Descloseaux, acquéreur du terrain devenu vacant.)
(( Le lendemain, suivant les Mémoires d'un détenu, on se montiait en pleurant le misérable grabat que le grand Vergniaux avait quitté pour aller, les mains liées, porter .sa tête sur l'cchafaud. »
Nous devons à M. Ménétrier la connaissance d'un document qui atteste l'atrocité des passions déchaînées contre les malheureux Girondins. Le voici dans sa naïve horreur :
Un certain citoyen Jilliaid, membre «h la Section de
avait été nommé membre d'une commission chargée de présenter une pétition à la Convention Nationale le 10 brumaire, jour de l'exécution des 21.
Le citoyen Jilliard ne se rendit pas à son poste : rt \v 11 brumaire il s'en excusait de la manière suivante :
« Le citoyen Jilliard s est lui-môme censuré et a déclaré à la Société que le plaisir de voir tomber les têtes de NOS DÉPUTÉS conspirateurs, avait pu seul lui faire oublier son devoir. »
Cette déclaration est consignée sur le registre de la Société, p. 46, séance du 11 brumaire, 2" année delà République Fran(;4iise une et indivisible (l"nov.,v. 51).
Ce registre est en la possession de M. Ménétrier.
Dans un autn l>ailleul raconte que :
Lors de la mort des 21 Députés, membres de la Convention Nationale, un vieillard se vantait d'avoir fait quatre lieues à pied pour être témoin de la mort de ces « scélérats qui avaient conduit leur Roi à l'échafaud. »
Almanach des Bizarreries humaines^ p. 27.
Hébert poursuit ses victimes de ses boulFonneries habituelles, ne se doutant guère qu'elles vont se retourner contre lui et raccompagner dans le fatal tombereau :
({ La grande joie du Père Duchesne, après avoir vu défiler la procession des Girondins et des Rolandins, pour aller jouer à la main chaude à la place de la Révolution. Le Testament de Cartouche, Brissot, et la Confession du prêtre Fauchet, N''303.))
Le Glaive Vengeur ne dit qu'un mot, mais il est horrible.
« Eloignons de l'œil des lecteurs la dégoûtante cuvette dans laquelle ces monstres ont vomi leurs perfides attentat?. {Le Glaive vengeur — attribué à Dulac, p. 124.)
Le Compte-Rendu de la guillotine aux Sans-Culottes, par Tissot, quoique moins brutal^ n'est pas moins odieux :
(( Honneur à la Convention, elle se purgea ce jour-là d'une façon bien expéditive; il faut en convenir, la rhubarbe et le séné de nos pharmaciens ne valent pas la guillotine, pour extirper la peste aristocratique, la recette est maintenant publique et atteint tout le monde; elle s'administre sur la place de la Révolution. Avis à nos mandataires infidèles. »
Compte-rendu aux sans-culottes de la République française, par très haute, très puissante et très expéditive dame guillotine, DAME du Carrousel, de la place de la Révolution, de la Grève et autres lieux, par le citoyen Tisset. — Paris, l'an 11^ de la République française, etc., p. 318.
Une dernière pièce complétera ces tableaux funèbres. C'est le Mémoire des frais de sépulture des Girondins. Il a été conservé aux Archives Nationales, fonds A. F...