‹ VergniaudChapitre 90 sur 113 · BRUMAIRE AN II · texte numérisé non relu

BRUMAIRE AN II

(1" Nov. 1793)

« L'inscription primitive à la pointe d'épingle n'a pas laissé de traces.

« La face extérieure de la cuvette est en émail, bleu-foncé, dont les nuances ondulées forment des rayons du centre à la circonférence.

Ce bijou avait, comme beaucoup de montres au siècle dernier, une enveloppe préservatrice. Celle-ci se composait de deux cercles en cuivre réunis par une charnière à un point de la circonférence auquel étaient ajustés des verres, ce qui permettait de voir l'heure et même Textérieur de la cuvette. Un des verres manque en effet, comme l'a dit Charles Nodier.

Ici s'arrête la longue odyssée de la montre de Vergniaud. La relique girondine est placée dans un musée public, à l'abri des vicissitudes des transmissions privées. La tradition qui s'y rattache doit-elle être considérée comme digne de foi? Nous n'irons pas jusqu'à dire que la preuve de Fauthenticité soit faite ; mais il existe de fortes présomptions en faveur du récit remontant par Charles Nodier à Joseph Etienne (Jouy). Nous avons réuni les éléments de solution actuellement connus : la critique de l'avenir prononcera le dernier mot sur la question.

Encore un prétendu legs de Vergniaud, qui se rattache à la mesure de la confiscation et se réfute par elle. Ici le conteur n est plus Charles Nodier, mais Champagneux, qui avait été le compagnon de Yergniaud à la Force. (F. ci-dessus, p. 228.)

« Avec les moyens les plus sûrs, les plus prompts et même les plus honorables de faire fortune, a-t-il dit, Vergniaud mourut dans l'indigence ; il ne laissa que l'habit qu'il portait en prison et quelques mauvais linges qui ne servirent qu'à multiplier les témoignages de sa pauvreté. Il légua le tout à un domestique fidèle qui avoit exposé sa vie pour le servir jusqu'à la mort. Son plus grand regret dans ses derniers jours, et il le témoignoit à tous moments, étoit de ne pouvoir mieux reconnoître le zèle de ce serviteur. » {Œuvres de madame Roland, t. II, p. 421.) Notices de l'Editeur.

Champagneux, qui était cet éditeur, n'a jamais été, heureusement pour lui, l'hôte de la Conciergerie : aussi est -il facile de voir qu'il parle de choses qu'il n'avait pas été à portée de connaître par lui-même.

On sait déjà ce qu^il faut penser de cet habit qui aurait composé tout l'héritage de Yergniaud.

Il en est de même du legs qu'il en fait à son domestique.

l'habit de VERGIflAUD. 381

L'auteur oublie que l'homme qui ne possède qu'un habit, n'a pas un domestique pour prendre soin de cet unique vêtement.

Il oublie la loi de la confiscation qui empêchait les condamnés de disposer même de leurs dépouilles.

Il oublie enfin qu'en septembre 1793 le moment n'était pas encore venu où les serviteurs paieraient de leur tête la fidélité à leurs maîtres. Morin, l'homme de confiance de M'"'' du Barry, ne monta sur l'échafaud que le 3 nivôse, et Lecoq, le domestique de M""* Roland, le 19 prairial de Tan II. Vergniaud ne pouvait donc regretter d'être hors d'état de récompenser le dévouement de l'homme qui avait exposé sa vie pour le servir jusqu'à la mort. A la place d'une antithèse élégante, il faut mettre la vérité prosaïque, et cette vérité la voici :

Vergniaud paraît ne point avoir gardé à son service le jeune domestique qu'il avait amené de Limoges. (K. Lettre du 10 oct. 1791.) Celui qui le servait depuis le mois d'avril 1792 était un nommé Jean-Baptiste Cotton, qui s'intitule perruquier, et qui probablement, comme tous les gens de cet état, était domestique de place. Nous avons dit que ce malheureux avait été aliéné pendant assez longtemps, au cours même de Tannée 1793. Il était donc peu capable de rendre à qui que ce soit des services de vie et de mort. Quant à son désintéressement, on peut l'apprécier dans le passage de son interrogatoire ( V, à l'Appendice) où il réclame deux mois de gages à raison de soixante-quinze livres chaque, pour habille' ment, nourriture et salaire. Les bardes de Vergniaud ne l'auraient guère tenté : ces tristes reliquiœ avaient d'ailleurs d'autres prétendants : les successeurs habituels des justiciés, c'étaient les valets du bourreau,

les cousins de Sanson, comme ils s'intitulent eux-mêmes dans la hideuse pétition d'hérédité qu'on va lire :

Au citoyen Fouquier, Accusateur Public près le Tribunal Révolutionnaire, Citoyen,

Depuis la Révolution, les aides de Sanson, exécuteur des jugements criminels de votre Tribunal onts toujours retirez les habillements des justiciés. Ce mince objet par lui-même ne peut qu'ajouter à nos appointements un surcroît qui dans ce tems ycy n'est pas superflu par le genre de travail que nous fesons. Nos habits se trouvant détruits en très peu de tems, malgré les précautions prises pour au moins empêcher en partie le terrible effet que produit sur eux les exécutions. N'ayant qu'un traitement de mille livres, qui nous sonts encore augmentés de moitiés aux dépens de notre Cousin Sanson chez le quel nous sommes aides, il nous est encore impossible de résister aux dépenses que nous occasionne individuellement ce fort, pénible et sale travail repettez chaques jours. Enfin, Citoyen, Ghaumet cy devant agent national de la Commune avoit sur sa motion fait prendre un arretté qui nous retiroit les habits des justiciés, il nous restoient les accessoires. Un nouvel arretté nous a été signifiez hier soir 6 du courant, le quel nous fait deffance de ne rien retirer à l'avenir. Comme cet arrêté n'est pas loi et qu'il nous paroit avoir été mandié, nous vous prions. Citoyen, de vouloir bien nous faire rendre les dessous, mouchoirs, bottes et souliers, etc., notre service demandant beaucoup de dépense. Cette suppression nous mettroient dans l'impossibilité de le faire.

Signé : Desmorest l'aîné; Desmorest le jeune ; François le Gros^ Le yasseur a déclaré ne savoir signer. {Arch. nai., W, 120.)

Tels furent probablement les héritiers de l'habit ensanglanté de Yergniaud.

* Celui-là même qui souffleta la tête de Charlotte de Corday.

DU

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