TROISIÈME PARTIE {écrite et signée par Méaulle
Un membre fait un rapport et présente un projet de décret au nom du Comité de Salut public.
Une députation du Département et de la Commune de Paris réunis, est admise à la Barre. L'orateur y donne lecture d'une pétition. Le Président répond et, sur son invitation, la députation reçoit les honneurs de la séance.
On demande l'impression de la pétition et son insertion au Bulletin. Un membre propose de consulter l'Assemblée pour savoir s'il y a lieu de délibérer. Il se fait un mouvement dans l'Assemblée.
La proposition de l'impression et de l'insertion de la pétition au Bulletin est renouvellée et décrettée.
Plusieurs membres réclament contre le défaut de liberté. Il se fait du .tumulte. Quelques députés quittent la séance. Ils rentrent en déclarant qu'ils annoncent avec satisfaction à l'Assemblée qu'elle eât parfaitement libre et qu'elle peut délibérer avec calme et tranquillité.
La discussion s'ouvre sur le projet de décret présenté par le Comité de Salut public. Après quelques débats, la Convention décrète ce qui suit :
Art. 1^'. — Permanence de la force armée, etc.. Suppression de la Commission des Douze, etc..
On demande le rapport du décret qui autorise la distribution des billets pour les tribunes.
Cette proposition est décrétée.
Une députation de la Section des Sans-Culottes de Paris est introduite à la barre. L'orateur y donne lecture d'une pétition par laquelle on demande la fixation du prix des denrées de première nécessité.
Renvoyé aux Comités de Commerce et d'Agriculture réunis.
Une députation de plusieurs citoyens annoncent à l'Assemblée que toutes les Sections fraternisent et se sont réunies par des embrassements. Elle demande que les Députés de la Convention soient témoins de cette réunion fraternelle qui va se renouveler au pied de l'arbre de la Liberté.
Sa demande, convertie en motion, est décrétée.
Un membre annonce que des faits relatifs à la circulation de faux assignats et à la corruption d'un commis du Comité de Sûreté générale, imputés au citoyen Gardien, Député, se sont trouvés faux, que sa correspondance n'offre rien que de patriotique, qu'à cet égard il ne reste aucun soupçon contre lui.
Sur la motion d'un membre, la Convention nationale décrète qu'il y aura une fédération génération générale et républicaine des Français, le 10 août prochain.
Renvoyé au Comité d'Instruction publique pour faire un rapport sur le mode d'exécution, sous dix jours.
Décrète que ce décret sera mis par addition à celui dernièrement décrété sur le rapport du Comité de Salut public.
La Convention nationale charge le Comité de Salut Public de la rédaction de l'Adresse aux Français, et l'authorise à la faire expédier et partir snr-le-champ, sans la rapporter à l'Assemblée.
Sur la motion d'un membre, la Convention nationale confirme les mesures prises par la Commune de Paris, relativement aux quarante sous de solde par jour accordés aux citoyens de Paris armés et mis en état de réquisition permanente, pour être remboursés par sous additionnels aux impositions des riches.
Un membre demande la destitution des Ministres Le Brun et Clavière.
Cette proposition est renvoyée au Comité de Salut Pulnn . j.i.ur en faire un rapport dans trois jours.
La séance est levée à dix heures du soir.
Signé : MiAULU.
Pièces annexées au procès-verbal de la Séance du 31 Mai.
La Convention nationale décrète que des membres du Conseil exécutif du Département de Paris et du Conseil général de la Commune de cette ville se réuniront à l'instant, près du lieu des séances de l'Assemblée, dans un local qui leur sera indiqué par le Comité d'inspection de la salle, pour recevoir les ordres de l'Assemblée, les transmettre aux authorités constituées et rendre compte au Comité de Salut Public de ce qui se passe dans les divers quartiers de Paris.
Charge le Comité de Salut Public de lui faire un rapport d'heure en heure et de lui présenter les mesures qu'il croira utiles de
prendre.
Signé : Defermon.
Bon à expédier:
Ducos.
(Archives nationales, c. II, carton 69, dossier 411, n» 9.)
Décret de la Convention nationale du 31 Mai 1793
L'an II de la République.
La Convention nationale décrète à l'unanimité que les Sections de Paris ont bien mérité de la patrie pour le zèle qu'elles ont mis aujourd'hui à rétablir (il y avait d'abord maintenir) l'ordre, à faire respecter les personnes et les propriétés, et à assurer la liberté et la dignité de la représentation nationale dans la crise qui s'agite du côté de {mots rayés).
La Convention nationale invite les Sections de Paris à continuer leur surveillance jusqu'à l'instant où elles seront averties par les Autorités constituées du retour du calme et de l'ordre public.
Décrète que le présent Décret sera publié, affiché sur-le-champ et envoyé aux 48 Sections.
Bon à expédier :
Ducos. {Une signature illisible.)
Toute la pièce est de la main de Ducos.
Le procès-verbal, refait de la séance du 3^ Mai, a déjà été décrit par nous. 11 se compose de seize feuillets à mi-marge, il porte en tête cette mention :
« Ce procès-verbal a été rédigé par le Comité des Décrets, en vertu du décret du IG août dernier.
« Signé : S.-E. Monnel, Rapporteur. »
Adopté dans la séance du !•' septembre, môme signature.
Il se trouve dans le carton 72, dossier 490 de la série, c. II, Archives nationales.
Lorsqu'on compare la minute officielle avec le procèsverbal remanié, on peut se convaincre qu'il n'y a pas entre eux de différences notables. Ce qui les distingue surtout, c'est que l'œuvre de Monnel tient plus d'un compte-rendu que d'un résumé. Les discours prononcés par le Maire de Paris, les Députations de la Commune, les pétitionnaires ou les Sections sont rapportés textuellement, il en résulte une apologie indirecte de cette journée dont les incidents sont présentés avec une sorte d'emphase déclamatoire. Il n'y a pas de falsification proprement dite : sous ce rapport, les critiques de M. Mortimer-Ternaux sont empreintes d'exagération : et cela est facile à comprendre, puisqu'il n'avait pas eu sous les yeux les notes originales que nous avons reproduites, ce qui ne nous empêche de maintenir un jugement sévère contre la pensée seule de ces remaniements. Mais, nous le répétons, le meilleur châtiment de ces opérations condamnables c'est leur parfaite inutilité. On a pu farder la vérité oflicielle, mais la vérité de l'hisloire a subsisté : elle est écrite dans les pages du Journal des Débalt
des Décrets, et dans les colonnes du Républicain français. Nous recommanderons encore ici ce dernier journal, comme contenant le compte-rendu le plus complet et le plus saisissant de cette dramatique séance. ,
APPKNDICE. 407
Procès-verbal de la Séance de la Convention, du 2 Juin 1793.
Le procès-verbal de cette séance, révisé, est de la main de Monnel. II est écrit sur papier ministre, attaché avec des faveurs tricolores et occupe 14 pages in-folio écrites à mimarge. Il porte en tête ces mots :
Ce procès-verbal a été rédigé par le Comité des Décrets, en.vertu du décret du 16 août dernier, et lu et adopté par la Convention le 10 septembre 1793.
(Àrch. nat., C II, carton 72, n» 490.)
C'est la rédaction officielle imprimée dans lo Recueil général des Procès-Verbaux de la Convention, vol. XIII, p. 17, même carton 72. Mais dans le dossier 495 se trouve le plumitif original de la séance tenu par Durand-Maillane ; il remplit quatre feuilles in-f*, recto et verso. En marge, on lit :
Lecture faite le 4 juin au matin, la rédaction a été approuvée par la Convention, telle qu'on la trouve ici avec ses corrections.
Au-dessous :
Bon à transcrire dans les procès-verbaux : Signé : Durand-Maillane, secrétaire.
Nous en extrayons ce qui concerne la proscription des Girondins. Avant de rapporter la sortie de la Convention dans le jardin des Thuileries {sic) et sa rentrée dans la salle de ses séances, le procès-verbal manuscrit contient le passage suivant qui a été supprimé à l'impression :
A propos de la suspension des députés dénoncés, proposée par le Comité de Salut public, il s'est élevé un grand débat pendant lequel divers députés ont fait entendre des plaintes sur la presM qui étoit aux avenues et môme aux |)ortes de la salle. QaelquMuns même ont été insultés et frapités, et l'un d'eux a montré les
blessures qui lui avoient été faites. Sur quoi on a fait diverses propositions; celle qui portoit de mander sur-le-champ le Commandant à la barre a été adoptée.
Sortie de la Convention, son Président en tête, etc.. Elle a parcouru tous les rangs des troupes qui étoient postées tout autour du Palais national, tant sur la place du Carrousel que dans le jardin et sur la terrasse du bord de l'eau. Mais les troupes et les citoyens assistans ont accueilli la Convention avec des démonstrations d'honneur et de bienveillance, parmi cependant quelques propos inconsidérés.
Rentrée de la Convention, reprise de la discussion sur la mise en accusation des députés. Un membre de la Commission des Douze prend la parole...
On demande la lecture de la liste des députés dénoncés. Voici les noms.
Gensonné, Guadet, Brissot, Corsas, Petion, Vergniaux, Salle, Barbaroux, Chambon, Buzot, Birotteau Ducos, Lidon, Rabaud, La Source, Fonfrède, Lanthenas, Isnard, Lanjuinais, Dussaulx, Fauchet, Grangeneuve, Le Hardy, Le Sage.
On demande à retrancher Dussaulx, Ducos et Lanthenas, et à les remplacer par Valazé, Clavière et Lebrun. Adopté.
Suspension spontanée proposée par Isnard. Barbaroux s'y refuse, et le procès-verbal de Durand-Maillane porte :
Barbaroux a parlé le langage d'un vrai républicain K Lanthenas, Dussaulx ont parlé, en ce qui les concerne, le langage de vrais républicains.
Ces derniers ûiots ont été rayés et remplacés par ceux-ci : d'hommes dévoués également au bien de la patrie... Le procèsverbal continue ainsi :
La Convention nationale décrète que les députés, ses membres, dont les noms suivent, sont mis en état d'arrestation :
Gensonné, Guadet, Brissot, Corsas, Petion, Vergniaud, Salle,
1 Si mon sang étoit nécessaire à l'affermissement de la liberté, je demanderois qu'il fût versé ; si le sacrifice de mon honneur étoit nécessaire à la même cause, je dirois : enlevez-le moi, la postérité me jugera; enfin, si la Convention croit la suspension de mes pouvoirs nécessaire, j'obéirai à son décret; mais comment de moi-même déposer des pouvoirs dont j'ai été investi par le peuple? Comment puis-je croire que je suis aussi suspect, quand je reçois de mon département et de trente autres et de plus de cent sociétés populaires des témoignages de confiance, des témoignages consolateurs de l'amertume dont je suis abreuvé chaque jour ici? Non, n'attendez pas de moi aucune démission. J'ai juré de mourir à mon poste, je tiendrai mon serment.
{Journal des Débats et des Décrets, séance du 2 juin, n» 158.)
APPK>DICK. -409
Barbaroux, Cliambon, Buzot, Birotleau, Lidon, Rabaul Saint- Etienne, La Source, Lanjuinais, Grangeneuve, Le Hardy, Le Sage (d'Eure-et-Loir), Louvet (du Loiret), Valazé, Clavières, Ministre des Contributions publiques et Lebrun, Ministre des Affaires étrangères, auxquels noms il faut joindre ceux des membres de la Commission des Douze, à l'exception de ceux d'entre eux qui ont été d'un avis contraire aux mandats d'arrêt lancés par elle; les noms des premiers sont : Kerwelegan, Gardien, Uabaut Saint-Etienne, Boileau, Vigée (sic), MoUevaux, Henri Larivière, Gomaire, Bergoeing, les deux autres exceptés sont Fonfrèdc et Saint-Martin. Suivent quelques dispositions accessoires, notamment celle-ci : « Il a été aussi décidé que la Commune de Paris et le Département seront tenus de déposer au Comité de Salut public les actes et pièces qui peuvent appuyer leur dénonciation. »
Le décret a à peine été prononcéy qu'un grand nombre de députés sont venus au bureau réclamer contre et ont signé diverses déclarations pour qu'il conste qu'ils n'approuvent pas le décret et qu'ils n'ont point pris part à la délibération.
Ce passage caractéristique que Durand-Maillane a pris soin de reproduire dans ses Mémoires *, n'a point été retranché du procès-verbal révisé et se trouve vol. XIII, p. 30.
Ce procès-verbal se termine par cette mention :
La séance a été levée à dix heures du soir.
Signé : Mallarmk. Pyruiilmt, Durand-Maillane, Ducos, Méaulle, Claud< I i ! IMiprat, Poulain-Grandpray, secrétaires.
Non-seulement les procès-verbaux des 31 Mai et 2 Juin ont été conservés, mais les pièces annexes, rédigées au fur et à mesure des séances n'ont pas été détruites; elles sont pourtant bien autrement compromettantes que les plumitifs des secrétaires; c'est que les violences de ces néfastes journées ont été commises de haute lutte ; ce qui les caract('«.rise, c'est l'audace des agresseurs, et là où l'attaque se fait au
» « Le (UcTol i\ pein<» prononn^i, un prrand nombre de dépatét loiil venus à mon bun*Hii in'a ' ' >..... >,, pfooèft-verMlt
des rcclaiijutioiis et «l.'h i •• exercée daiM
r.-Ue Assemblée et ro:.ii . uh, parce quilf
n'avaient pas été libre:*... » (Uuraud Maillaue, c. V I, p. 127.)
grand jour, il n'y a pas place pour la clandestinité; ceux qui avaient braqué des canons contre l'A^ssemblée et dicté le décret de proscription les armes à la main, ne songeaient guère à anéantir les traces écrites de ce qu'ils considéraient comme une Révolution glorieuse.
Voici quelques-uns des bulletins qui retracent les divers épisodes du 2 Juin. Ils sont écrits sur des petits carrés de papier distincts du procès-verbal et restés annexés à sa suite.
2 Juin. — C. II, 495, 72.
Une députation se présente au nom du Conseil général de la Commune, demande que, sur-le-champ, on mette en état d'arrestation des membres de la Convention, et annonce que c'est pour la dernière fois.
La Convention renvoie cette pétition au Comité de Salut Public.
Sur la proposition que le Comité de Salut Public fasse son rapport séance tenante, l'Assemblée passe à l'ordre du jour motivé sur le décret qui donne trois jours au Comité pour faire son rapport. (Ceci est de la main de Fauchet.)
Sur cette dernière partie, on a passé à l'ordre du jour motivé sur le décret rendu cette nuit sur le même sujet.
Sur la proposition d'un membre, il a été décidé par la Convention nationale que les deux sentinelles consignées par ledit membre député, seront mandées sur-le-champ à la barre, ainsi que leur officier.
Bon à expédier :
Signé : Durand-Maillane.
Un des officiers s'est plaint que les sentinelles l'avoient empêché de sortir, ce qui l'a mis dans le cas de faire venir sou commandant qui, étant arrivé, a demandé à ses sentinelles de qui ils avaient reçu l'ordre d'empêcher les officiers de la garde de sortir. Ils n'ont su que répondre et les obstacles ont été levés.
APPEXDICE. 411
Deserres a fait consigner deux sentinelles qui ont dit avoir ordre de leur capitaine, sans savoir quel était ce capitaine.
Sur la proposition d'un membre, il a été décrète^ par la Convention nationale que la consigne par laquelle il est interdit aux dépotés de sortir et d'entrer librement dans la salle sera levée, et que le présent décret sera notifié à l'instant par un huissier de l'Assemblée aux commandans des postes.
Bon à expédier :
Durand-Maillane.
C'est dans le courant de cette séance, vers la fin, que Lanjuinais prononça une parole restée célèbre. On pressait les députés proscrits de donner leur démission. Barbaroux résistait et avait parlé, suivant l'expression de Durand-Maillane en vrai républicain. Lanjuinais se prononce dans le même sens ; on l'interrompt; c'est alors qu'il se serait écrié * ;
« Je dis à mes interrupteurs et surtout à Chabot, qui vient d'injurier Barbaroux; on a vu orner les victimes de fleurs et de bandelettes, mais le prêtre qui les immolait ne les insultait pas... » {Œuvres de Lanjuinaù, t. I, p. 200.)
Ou suivant le Moniteur :
Sachez qu'une victime, ornée de fleurs et qu'on traîne à l'autel» n'est pas insultée par le prêtre qui l'immole.
(Tome XVI, p. 553 de la réimpression.)
Le mot a fait fortune ; il est pu-fnnf . dans tous les recueils.
' Le Journal rlc.t Déhatt rt des Drm'i^-^ w )8 p. 51 :
•< J'observn à mon interruptour qin» j'ai vu «le» victime» ornéeii d«
Meurs que l'on conduisoit j\ l'.iuffl; lo prêtre les inimoloii, mai» ne
les insultoit pas. m
(Voy. notamment Cormenin, le Lm^e des Orateurs, p. 259, édit. de 1844.) Mais, sous une forme ou sous une autre, nous n'avions jamais pu le comprendre. Lorsqu'on parle de sacrifices, on se représente toujours une immolation d'animaux, le sang des boucs ou des génisses, coulant sous le couteau sacerdotal, et dès lors on se demande ce qu'aurait voulu dire Lanjuinais en parlant d'insultes épargnées à la victime? Quelle injure est possible contre une brebis ou un taureau, et que faisaient à une bête insensible les couronnes de fleurs? Nous nous inclinions cependant devant une admiration reçue sans conteste et sans réclamation. Mais ayant trouvé dans le Républicain français, un journal qui était resté le dernier sur la brèche de la presse libre, même après le 2 Juin, et qui donnait des comptes-rendus aussi étendus et plus indépendans que ceux du Moniteur, nous y avons eu recours comme en maintes autres circonstances. Nos doutes se sont trouvés justifiés et tout à la fois dissipés de la manière la plus inattendue et la plus simple. La réponse de Lanjuinais n'avait pas été rendue complètement. La voici dans son intégrité.
Lanjuinais. — N'attendez de moi ni suspension, ni démission. [De violens murmures l'interrompent.)
On a vu quelquefois, dans des contrées barbares, des peuples conduire au bûcher des victimes humaines, après les avoir couronnées de fleurs, mais jamais on n'a vu les prêtres qui les égorgeaient insulter encore à leur malheur.
On me parle du sacrifice de mes pouvoirs. Des sacrifices! Quel abus de mots ! Les sacrifices doivent être libres et vous ne Têtes point; la Convention est assiégée, des canons sont braqués contre le palais; il nous est défendu de sortir et de se mettre à la croisée; les armes des assiégeants sont chargées. Je vous déclare donc que je ne puis émettre aucune opinion en ce moment et je me tais. {Voy. n« 202, du 5 juin 1793, p. 818.)
Victimes humaines! tout s'expHque. Ce mot éclaire la phrase et la /'end aussi lumineuse qu'elle était obscure. L'orateur compare la situation faite aux proscrits à celle de
malheureux immolés, sur les autels du paganisme antique. On entrevoit l'image d'Iphigénie à Aulis, ou à'Oreste et Pylade, en Tauride.
Si on les conduisait à la mort, du moins c'était en les couvrant de fleurs, en leur épargnant toute insulte. Ici, au contraire, on exigeait de certains députés le sacrifice de leur honneur, et en même temps on leur prodiguait le mépris et l'outrage. La figure est belle, mais pour la rendre intelligible, il faut supposer la victime consciente de l'injure qu'on lui adresse. Autrement la comparaison serait fausse et aboutirait à un non-sens. La version du Républicain français a donc l'avantage de restituer au noble caractère de Lanjuinais une de ses inspirations les plus heureuses : à la tribune parlementaire, un de ses épisodes les plus saisissants. Cette réplique soudaine, si mal rendue jusqu'ici, elle s'échappe de la tempête déchaînée dans la Convention, elle domine les hurlements de la plèbe des tribunes, elle brave les canons d'Hanriot, elle est donc bien sortie des entrailles de la Révolution, et cependant elle est empreinte des souvenirs classiques; l'antiquité embellit encore, suivant le goût du temps, une scène qui appartient à l'histoire des temps modernes.
On voit, en résumé, à quoi se réduisent les altérations qu'ont subies les procès-verbaux des 31 Mai et 2 Juin. Nous les avons notées soigneusement; elles sont réelles, mais moins importantes qu'on ne Ta dit et qu'on n'eût pu le craindre! elles sont surtout faciles à réparer, et c'est parle compte-rendu des journaux qu'il faut corriger l'œuvre du Comité des Décrets.
YIII
A côté des pièces officielles qui constatent les faits, il y a les récits des contemporains qui les racontent; nous avons réuni les documents authentiques sur le 2 Juin, à l'usage de ceux qui peuvent avoir besoin de les connaître avec précision. Maintenant nous laissons la parole aux Mémoires de ceux qui furent acteurs dans cette journée et qui l'ont décrite avec leurs impressions de témoins oculaires. Le rôle de Vergniaud s'en déduira de lui-même.
Meh^lan. — Me voilà parvenu à la journée du 2 Juin...
Plusieurs des proscrits s'étaient réfugiés chez moi.
Je logeais dans un hôtel vaste et presque inhabité, à la portée de la Convention et dans un quartier où les bons citoyens conservaient encore de l'influence ^.
Le 2, au matin, on vint nous dire que tout Paris était en armes, par ordre du commandant général Hanriot... Peu de temps après nous apprîmes que dans la Convention on demandait avec arrogance un décret d'accusation contre trente-quatre députés, les vingt-deux antérieurement proscrits et les douze membres de la Commission. A cette nouvelle, Bazot s'élance; il voulait aller périr à la tribune. Nous le retînmes de force. Barbaroux trouva le moyen de nous échapper. Petion, Brissot, Guadet, Salle, Gensonné et quelques autres cédèrent enfin à nos instances et consentirent à attendre dans cet asyle le résultat de la séance, de laquelle nous leur promîmes de leur porter des nouvelles d'heure en heure. Cette disposition prise, je me rendis à l'Assemblée. J'en sortis à midi pour leur apprendre qu'on faisait des préparatifs hostiles contre la Convention, qu'il était à craindre qu'elle ne fût contrainte de céder; que dans cette incertitude il était prudent de pourvoira leur sûreté. Corsas, qui m'avait précédé, leur faisait à l'instant le même rapport. Nous nous embrassâmes, ils se dispersèrent et je retournai à mon poste.
{Mémoires de Meillan, p. 53.)
* Meillan demeurait rue des Moulins.
GoRSAS. — Je connoissois tous leurs projets et le dimanche, à cinq heures du malin, je me rendis chez l'un de mes estimables collègues (mon ami Grangeneuve). Je lui rendis compte des événemens qui se préparoient. Je l'invitai à se réunir au plus grand nombre des proscrits qu'il pourroit rencontrer... Le lieu de la réunion indiqué, je le quittai *.
Il rend compte de la séance, puis il ajoute :
Le sort de mes autres collègues m'occupa uniquement alors. Il falloit les instruire, il n'y avoit pas un moment à perdre. J'arrive rue des Moulins à linstant même où mes collègues alloientse rendre en masse à la Convention. Je leur fais jjart de ce qui se passe ; je les somme, au nom de la patrie, de n'aller pas impunément se livrer au fer des assassins. Je leur démontre qu'ils seroient inévitablement sacrifiés sans que leur sacrifice pût ôtre utile à la chose publique; je me retire le dernier, et lorsque je suis sûr qu'ils sont tous sinon en sûreté, du moins en position d'y pourvoir. (Corsas, Précis rapide des événements qui ont eu lieu à Paris dans les journées des 30 em Mai, \"et2 Juin 1793, p. 23 et 24.)
Petion. {Mémoires manuscrits de la Bibliothèque nationale, édition
Dauban, p. 109.) — Le 1'''' juin, je fus dîner chez , où j)lusieurs
de mes collègues et moi nous nous étions donné rendez-vous. Nous arrêtâmes d'y passer toute la nuit étendus sur des chaises et de ne pas nous quitter. Nous convînmes de réunir le lendemain, dès le matin, les trente-deux proscrits et les douze membres de la Commission extraordinaire, afin de prendre une mesure commune.
La générale battit, le tocsin sonna une partie de la nuit. Malgré toutes nos démarches, nous ne pûmes rassembler qu'une vingtaine de membres. Les principaux étaient Brissot, Vebgniaud, Geosonné, Guadet, Buzot.
La discussion s'engageait et on paraissait incliner pour se rendre à l'Assemblée.
Nous étions en môme ttimps si convaincas que le péril était imminent, que nous choisîmes deux d'entre nous pour rédiger une déclaration au j)euple Français, expositive do nos principes, qui mît notre mémoire «\ couvert, éclainlt lu nation sur les malhears qui la menaçaient et réchauffât en elle l'amour sacré de la liberté.
Au moment même où les commissaires s'occultaient de cette
1 « Elle eut lieu rae des Sioulius..... »
rédaction, le frère de Rabaut Saint-Étienne entra et nous dit avec l'accent d'un homme hors de lui : « Il n'y a point de Convention, on fait irruption dans la salle, on s'empare des députés. Sauve qui peut ! Sauve qui peut ! »
Nous n'eûmes que le temps de nous dire : Cherchons vite des retraites, et chacun se retira.
{Mémoires de Pet ion, p. 110.)
Nous ne voulons pas raconter les péripéties du 2 Juin. Il nous suffit de constater la présence de Vergniaud au dernier rendez-vous qui réunit les Girondins.
Petion nous apprend un détail resté inconnu jusqu'ici, nous voulons parler de ce projet d'adresse au peuple Français, projet que Petion etBuzot réalisèrent plus tard. (V. Charlotte de Corday et la Gironde^ P" vol., p. 351.) Quels étaient les rédacteurs de cette déclaration? Petion ne nous le dit pas.
Les Girondins auraient-ils dû se rendre à la Convention, conformément à leur première pensée et à l'opinion de Buzot, de Barbaroux et de Lanjuinais? M..Michelet regrette qu'ils n'aient pas persisté dans cette résolution magnanime :
S'ils restaient, dit-il, ils devaient rester par devant la foule, se
montrer, aller s'asseoir sur leurs bancs pour vivre ou mourir
Suivant Petion, c'était la mort certaine :
Je ne doute pas, dit-il, que si Brissot, Guadet, Gensonné, Vergniaud, Louvet, Buzot, Gorsas et moi nous nous étions trouvés dans la salle, le massacre avait lieu.
{Mémoires, p. 117.)
Oui, sans doute, s'ils avaient pu pénétrer dans le sein de la Convention, et s'ils avaient été sûrs de recevoir la mort sur leurs bancs, le parti indiqué par l'illustre historien eût été préférable, mais ils étaient loin d'avoir cette certitude. Ils pouvaient craindre d'être arrêtés, jetés en prison et massacrés comme les victimes du 2 Septembre. Un an ne s'était pas écoulé depuis ces terribles journées, et leur souvenir planait toujours sur Paris. A chaque grand événement le peuple se
portait aux prisons, ou du moins le bruit en courait. Des hommes aussi résolus que Guadet, Buzot, Salle, Louvet, ne craignaient certainement pas d'affronter la mort, une mort publique, et au grand jour, mais ils pouvaient reculer devant un égorgement d'abattoir et de guet-apens. Madame Roland dit :
0 Danton, c'est ainsi que tu aiguises tes couteaux... contre les
victimes... Aussi cruel que Marius, plus affreux que Catilina...,
l'histoire vomira ton nom dans le récit des boucheries de Septembre
et de la dissolution du corps social à la suite des événements du
2 Juin.
(Édit. Faugère, t. I, p. 211.)
Louvet s'exprime ainsi, p. 20 de ses Notices, etc. :
Dans la nuit du 20 au 21 Mai, on devoit arrêter chacun des vingt-deux au moment où il rentreroit chez lui, le conduire dans une maison isolée du faubourg Montmartre, où tout étoit disposé pour les forfaits médités. Là, chaque victime parvenue à une pièce du fond, trouvoit des Jacobins qui les septembrisoient et on les enterroit toutes dans une fosse déjà creusée dans un jardin dépendant de cette maison. Le lendemain, on annonçoit leur «émigration et on publioit leur prétendue correspondance avec Cobourg... La Commission des Vingt-et-Un avoit la preuve de toutes ces abominations.
Les mêmes détails se trouvent dans les Mémoires de Meillan, p. 40. Il écrivait comme Louvet pendant la Terreur et n'avait avec lui aucune communication, pourtant leurs déclarations concordent ensemble. On s'arrêta à ce plan, dit Meillan :
Prendre une maison assez écartée, dans laquelle il y avoit une onfllade de trois pièces au rez-de-chaussée, avec une petite cour sur le derrière ; faire enlever les vingt-deux proscrits dans la même nuit, les traduire dans cette maison, les forcer de i)énètrpr jusqu'à la dernière pièce où les massacreurs les attendroient, les égorgeroient et jetteroient leurs cadavres dans la cour; là, une fos§e profonde qu'on combleroit avec de la chaux vive, devoit ensevelir à jamais la mémoire du crime et les restes des victimes.
Do fausses correspondances étoient déjà imprimées : elles de-
voient être distribuées le lendemain, porter des preuves de trahison et colorer par cette imposture le bruit qu'on devoit répandre de l'émigration subite et combinée des malheureux qu'on auroit fait disparoître.
On lit encore dans les Mélanges historiques dont M. Ménétrier possède le manuscrit, p. 260 :
La Section de la Fraternité, cy-devant de l'isle Saint-Louis, a rompu la glace la première. Elle a dénoncé ces assemblées et a dit qu'il avoit été question de renouveller le 10 Août et le 2 Septembre, d'égorger les vingt-deux députés et de dire qu'ils avoient émigré... Les membres de la Commission des Douze confirment une partie de ces faits. Fonfrède ajoute à cela qu'il savoit que quelques individus avoient dans leur portefeuille une correspondance de Pitt et Cobourg avec les députés dont le massacre a été projette. Après l'exécution du complot, cette correspondance devoit être imprimée et envoyée aux départements pour justifier les complots
Au 27 mai, la section du Théâtre Français propose de faire mettre une pièce de canon servie par huit canonniers à chaque prison, pour préserver Hébert, alors détenu à l'Abbaye, d'un massacre possible (registres de la Commune).
Lanjuinais. — Il ne peut y avoir un décret d'impunité pour ceux qui veulent renouveller les scènes de septembre et emprisonner les membres de la Convention proscrits par les anarchistes. (Séance du 28 Mai 1793, Républ. fr., n« 196.)
Le même bruit court, le 13 juillet, après la mort de Marat. Enfin Valazé joint sa voix à celle de ses collègues, il dit :
Le projet de massacre (de certains députés) fut repris et abandonné diverses fois dans le même mois. Le 13, le président donna lecture à la Convention d'une lettre dans laquelle on le prévenoit qu'une troupe devoit défiler dans le sein de l'Assemblée et y égorger plusieurs députés. Le génie qui préside à la France les sauva cette fois commetant d'autres. {Projet de défense de Valazé, p. 1 1; Arch. nat., W,292, 3"^ partie de l'affaire des Girondins.)
Nous avons déjà vu que c'était là l'arrière-pensée de Brissot. (V. Mém.y t. I, p. 11.) Ce qui ferait présumer que telle était la croyance des Girondins, c'est que leurs ressen-
timents se sont exhalés principalement contre Danton et Marat, sur lesquels retombait la responsabilité du 2 Septembre.
Petion, qui croyait, lui, à un massacre en pleine Convention, avoue cependant qu'il reçut la nouvelle d'une arrestation à domicile, comme une espèce de faveur, comme un acte d'humanité, tant les prisons inspiraient d'épouvante.
Les préoccupations du moment étaient en ce sens : on craignait un acte de surprise, plus qu'un coup de main do vive force.
Déclaration du citoyen GENSONNÉ,