‹ Vergniaud, le drame des GirondinsChapitre 22 sur 41 · rcA · texte numérisé non relu

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vu faire notamment dans la grande réplique à Robespierre, — en les numérotant, quand il passe de l'une à l'autre, dans le discours. C'est là aussi une habitude qui doit lui venir du séminaire, encore plus que du barreau. Elle n'était certes pas une fausse élégance, une affectation de rigueur dans la logique, mais un moyen de soulager l'attention, toujours fugace, d'un grand auditoire, en lui donnant de temps en temps la satisfaction de mesurer le chemin parcouru par l'orateur vers sa conclusion.

Mises en vedettes par leur place et fortement soulignées se succèdent, de paragraphe en paragraphe, les idées-mères, comme disait Mirabeau le père. Au-dessous de chacune d'elles s'étagent, disposées en colonne et par alinéas, les idées accessoires et moyennes, qui se succèdent à raison d'une idée par alinéa, et d'un alinéa par idée. L'arrangement des mots y est dans l'ordre que les grammairiens appellent pathétique ou inversif, celui que dictent l'imagination ou la sensibilité, au gré de leur émotion. Vergniaud n'y emploie que peu ou point de verbes ou même d'adverbes, presque pas d'adjectifs : c'est un chapelet de substantifs, reliés si fortement par le sens général que leur simple juxtaposition suffit à marquer leurs rapports. En revanche, il prend un soin particulier de traduire vite aux yeux le contenu de l'alinéa par un mot gros de sens qui en est la voyante étiquette, un « mot-tête » qui soit « courrier de l'idée », selon la jolie expression de Voltaire.

Cette disposition et cette rédaction des notes ne constituaient pas seulement pour lui un moyen de suivre, dans la chasse aux idées, le papillonnage naturel de l'esprit, avec l'agilité nécessaire, tout en fixant ces idées happées au vol : c'était surtout une charpente du discours à développer où tout se trouvait finalement disposé pour l'œil, ou plus exactement pour la mémoire oculaire. Vergniaud savait en effet que l'orateur doit éviter de recourir visiblement à ses notes et combien cette sorte de geste de détresse est glacial, surtout à la tribune. Aussi s'en

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abstenait-il pour donner entière cette impression d'improviser qui ajoute tint d'autorité à la parole, par le grand air de sincérité qu'elle lui prête. S'il rédigeait un canevas de son discours, comme le jour où il se préparait à répliquer à Robespierre, dans le temps même que celui-ci parlait. — et même s'il emportait cette rédaction à la tribune, — c'était moins pour en user couramment, que pour se rassurer ou se repérer, d'un coup d'œil à la dérobée. Il prévoyait prudemment le cas où une défaillance de cette mémoire spéciale que les anciens plaçaient en tête des qualités nécessaires à l'orateur, ou bien une émotion, ou encore le choc d'une interruption seraient venus rompre la chaîne de ses arguments. Mais cet accident ne paraît pas lui être jamais arrivé : les anneaux de cette chaîne étaient chez lui trop fortement aimantés par les idées pour ne pas se ressouder instantanément, en cas de rupture. Il mettait en pratique ce que Hérault de Séchelles mettra en théorie dans ce passage de ses notes posthumes sur la déclamation : « Je veux, par exemple, apprendre un discours : j'en médite l'idée principale, les idées accessoires, leur nombre, leur ordre, leur liaison, le plan de chaque partie, les divisions, les sous-divisions de chaque objet. J'ose affirmer qu'il est impossible alors de se tromper. Si l'on oubliait le discours, on serait en état de le refaire sur-le-champ; et combien d'ailleurs les phrases cadencées, un peu ornées, un peu brillantes, en un mot tout ce qui frappe l'amour-propre de celui qui doit parler, ne se gravent-elles pas dans la mémoire avec une extrême facilité ! »

Ce procédé de composition est d'ailleurs à peu près celui auquel aboutissent tous les orateurs dignes de ce nom, ceux qui ne récitent pas une rédaction, — en jouant cette comédie de l'inspiration instantanée dont si peu d'auditeurs sont dupes, en somme, surtout dans un parlement, — mais qui se piquent de faire, au gré des incidents du débat, sa juste part à l'improvisation dans l'élocution et dans la manœuvre des blocs d'arguments.

VERGSIAtD.

Le plan de défense de Vergniaud permet de mesurer combien était grande cette part laissée à l'improvisation dans ses discours les plus préparés. Si l'on se reporte au texte du manuscrit, — dont nous donnons, à cet effet, un échantillon, en fac-similé, — on y sent aussitôt, dans le galop des mots parfois inachevés, dans la fréquence des et cœtera, dans les bonds des phrases, courtes, elliptiques, disloquées, les secousses de la parole intérieure, impatiente de prendre son vol et qui frémit sous le joug de la plume trop lente pour son essor.

Quelques-uns de ses contemporains ont pourtant contesté cette aptitude de Vergniaud à l'improvisation, ou sa sincérité quand il en donnait l'impression. C'est faute de s'entendre sur le vrai sens de ce mot dans l'art oratoire.

Mme Roland dit : « Il n'improvise pas comme Guadet », et elle donne bien à entendre qu'à ses yeux il n'en était pas capable. Etienne Dumont, qui fait une remarque analogue, y ajoute du moins celle-ci qui explique l'autre : « Vergniaud ne se montrait que dans les grandes occasions ». Dans de telles occasions, en effet, on se doit à soi-même, quand on est un orateur réputé, — et on doit surtout au parti dont on est le porte-parole, — de ne rien laisser au hasard de l'improvisation de ce qu'on peut lui enlever par prévoyance, c'està-dire par un plan profondément médité, solidement construit, clairement suggestif. Ainsi faisait Vergniaud : rien de plus, mais rien de moins.

Il faut bien s'entendre sur le vrai sens du terme d'improvisation, quand on parle de l'éloquence de la tribune. Un grand discours ne s'improvise jamais de toutes pièces, surtout en politique. La plupart des idées qu'on veut y exprimer sont déjà dans l'air, par la force même des circonstances qui amènent le débat ; elles flottent dans les couloirs ; elles frémissent, s'ébauchent et se formulent dans les conciliabules, où l'on en agite le pour et le contre ; elles ont même déjà pris corps, le plus souvent, dans des discours d'orateurs secondaires, envoyés par leur parti à la tribune, en

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éclaireurs. Il faut n'avoir jamais eu la confidence d'un véritable orateur, à défaut de la pratique personnelle, et posséder une certaine dose de naïveté, pour croire qu'il peut se produire, en matière oratoire, un chef-d'œuvre ou quelque chose qui y ressemble, en vertu d'un phénomène de génération spontanée. Un orateur, quelle que soit sa facilité d'élocution, n'improvise jamais les idées essentielles à son discours : il y faut un travail d'invention préalable, car, en fait d'idées générales, on ne saurait faire couler à flots du réservoir que ce qu'on y a versé d'abord goutte à goutte. Si entraîné qu'il soit, il n'improvise pas davantage tous les termes d'un discours bien fait ; cela est aussi impossible que pour les idées générales, sous peine de galimatias. Mais c'est être improvisateur, au plein et vrai sens du mot, que d'être capable, — tout en discourant selon un plan tracé d'avance, — d'accueillir une idée accessoire et moyenne qui vous vient en parlant et de l'exprimer instantanément, avec netteté. C'est être improvisateur que de pouvoir modifier, en face de l'adversaire, pour une meilleure tactique inspirée par les circonstances, l'arrangement des parties dans la composition primitive et que de savoir au besoin en utiliser des retailles, séance tenante. Enfin c'est être improvisateur que d'imaginer sans préparation des traits d'esprit, des images, des mouvements, la construction de ses phrases, la plupart des mots et surtout quelques développements d'assez longue haleine non prévus et que commandent les interruptions et les diverses péripéties des débats. En un mot, si longue, si minutieuse qu'ait été la préparation antérieure, c'est être improvisateur que de vivre son discours quand on le prononce et de puiser dans la fièvre de cet élan vital assez de force intuitive pour creuser droit devant soi un lit aux flots limpides de la parole. Or, c'est très évidemment ce que faisait Vergniaud.

Sa parole était au plan linéaire qu'il avait élaboré et qui se déroulait sur l'écran de sa mémoire oculaire, — comme une sorte de film cérébral, — ce que le chant est à la décla-

mation : « Il faut, dit ingénieusement Diderot, considérer la déclamation comme une ligne et le chant comme une autre ligne qui serpenterait sur la première ». Cette impression d'un chant savant, plein de force dans le rythme et de grâce dans le feston mélodique, est exactement celle que donne Vergniaud, quand on examine, dans la vingtaine de ses discours d'assez longue haleine, comment son éloquence serpente en cadence sur les lignes de leur trame. Voilà, croyons-nous, en quel sens un grand orateur peut être un improvisateur et comment Vergniaud le fut.

On a vu les « grandes circonstances » où il donna le spectacle et l'impression de ce tour de force oratoire, — par exemple, au lo mars, quand, sur une sommation de Thuriot d'avoir à déposer sur le bureau son discours tel qu'il l'avait prononcé, des députés se récrièrent : « Il n'est point écrit! » — Nous avons signalé des témoignages non équivoques, notamment chez Baudin des Ardennes, de l'admiration qu'il inspira par là et de la vivacité du souvenir qu'on en gardait. Les plus mémorables de ces circonstances furent l'appel au peuple, la conspiration du lomars, les deux appels au camp, surtout la fameuse réplique à Robespierre, qui se produisit dès que celui-ci eut fini son attaque.

Mais, même dans cette dernière circonstance et malgré les apparences, si vive et si légitime qu'ait été la surprise admirative de l'auditoire, Vergniaud n'improvisa pas, au sens naïf du mot. Il n'avait pas été pris tellement au dépourvu, qu'il ait été réduit à parler à Vitnprovisade, comme disait la rubrique du théâtre italien. Toutes les accusations portées à la tribune par Robespierre contre la Gironde, en général, et contre Vergniaud, en particulier, circulaient dans les propos ambiants — sans parler des feuilles et du club des Jacobins, — depuis près d'un mois. Elles avaient été déjà formulées ou insinuées dans divers articles et dans d'autres discours de Robespierre lui-même, notamment dans celui du 3 avril. Vergniaud et ses amis devaient donc être sur leurs gardes et s'étaient exercés sans doute

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à la riposte, dans les couloirs et dans leurs petits comités. Pétion. qui avait engagé la bataille, ne l'avait pas fait sans prendre jour avec les autres Girondins, si peu disciplinés qu'ils fussent, surtout avec leur plus grand orateur, celui dont ils étaient « si fiers 2>. Mais si ce dernier devait être préparé sur le fond, il ne pouvait pas l'être sur la forme. L'interv^ention de Robespierre n'était nullement prévue pour ce jour-là et, parmi ses arguments, il y en eut sûrement d'imprévus. Or Vergniaud répondit à la forme comme au fond de la diatribe de son agresseur. La fameuse tirade à répétition : « Nous sommes des modérés ! » fait évidemment partie de cette double improvisation de fond et de forme, et elle en est d'ailleurs la plus belle pièce. Ce fut donc, à tout prendre, un tour de force évident et dont aucun auditeur de bonne foi ne méconnut le prodigieux mérite.

Tout le talent de Vergniaud n'y aurait pas suffi, s'il n'avait pas été dressé par cette longue habitude des répliques de plaidoirie — que nous avons signalée, en étudiant en lui l'avocat — et s'il ne s'était pas aidé de notes habilement piquées, séance tenante, et restant présentes à la mémoire, sinon aux 3'eux. Nous n'avons pas celles qu'il prit, le 10 avril, sous le vent même de la parole de Robespierre : mais nous pouvons facilement en deviner la contexture et jusqu'à l'aspect, par analogie avec celles de sa défense.

Il importe peu, après de telles prouesses oratoires, de savoir si leur auteur était aussi capable que Guadet de faire des improvisations de toutes pièces. Au reste, nous remarquerons, puisque la critique de Mme Roland nous y invite, que Guadet n'a jamais été entendu improvisant de grands discours. Il avait eudeux jours pour préparer la plus remarquable de toutes ses interventions de tribune, sa réponse à Robespierre du 12 avril. Sa plus probable improvisation, puisqu'il descendit du fauteuil pour s'y livrer, et la plus triomphante, celle du 14 janvier 1792, pour la Constitution ou la mort, si elle est fort éloquente, est aussi fort

courte, occupant à peine plus d'une colonne du compte rendu.

Or, Vergniaud a aussi improvisé à l'occasion, tout « comme Guadet », à n'en pas douter. Avec plus d'éloquence encore que ce dernier, il donnait cours, si besoin était, à « cette abondance d'improvisation » qui, au témoignage de l'historien Tissot, — un connaisseur et qui l'avait entendu, — était « un des plus beaux privilèges de son talent ». Nous en rappellerons pour preuves les deux appels au camp qui soulevèrent l'enthousiasme de l'Assemblée et l'admiration des Débats; ou encore les discours du i6 mai et du 23 août 1792, à propos des mesures contre le clergé réfractaire; ou enfin ses interventions si vigilantes et si vibrantes, pendant les diverses phases du 31 mai et du I" juin, et qui se renouvelèrent infatigablement, tant qu'on le laissa parler.

Mais s'il préparait l'éclosion de ses chefs-d'œuvre, en les travaillant d'abord « de mémoire », comme le rapporte son neveu, sa rhétorique savante faisait succéder à cette invention^ plus ou moins parlée et agie, une disposition écrite, rédigée avec la discipline classique qui est en évidence dans le canevas de sa défense. Il résulte aussi de ce canevas et avec la même évidence, qu'il se donnait toute liberté pour son élocution : — nous avons vu d'ailleurs qu'il ne reculait même pas devant des néologismes, quoi qu'on en ait dit, risquant, par exemple, tantaliser, des maximes éversives. Il fallait bien d'ailleurs qu'il se sentît en possession de la parfaite maîtrise de sa parole, pour ne pas rédiger davantage un discours dont il savait, dont il calculait que le succès en serait pour lui une question de vie ou de mort.

La conscience de cette maîtrise était sans doute son motif — que sa modestie tenait secret — pour résister à ses amis, quand ceux-ci, dans la prison commune, lui reprochaient, avec Ghampagneux, de ne pas s'occuper assez d'écrire sa défense et l'accusaient, de manquer de « persévérance », parce que « souvent la plume lui tombait des mains ». Il savait mieux qu'eux, ce grand artiste de la parole, combien nuit à la vie

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et à la fraîcheur du verbe une rédaction trop limée, dont on ne veut rien perdre, qui vous fait prisonnier d'elle, à la tribune, et paralyse l'effort de l'invention par celui qu'elle impose à la mémoire. Ses grands discours sont là pour prouver combien il avait raison de se fier à sa puissance verbale, à son inspiration géniale.

Nous n'avons pas à rappeler ici leurs beautés, ayant eu à les examiner tous, puisqu'ils étaient tous des actes, et que sa vie, depuis son élection jusqu'à son arrestation, n'avait pas d'autre histoire que la leur.

A l'effet de ces beautés sur l'auditoire, l'action oratoire de Vergniaud devait ajouter grandement. C'est ce que donnent à penser plusieurs témoignages, — s'ils ne nous en suggèrent pas une idée aussi complète que le voudrait la curiosité de notre admiration.

Ils sont unanimes sur un point : quand Vergniaud prenait la parole, il se produisait en sa personne, à vue d'œil, une métamorphose qui frappait vivement par son contraste avec l'insignifiance ordinaire de sa physionomie, et avec l'air languissant qu'il avait hors de la barre ou de la tribune : car, il ne se piquait pas, comme Mirabeau, d'être « toujours sur le trépied ». Mais quand il y était il se transfigurait. Le roi de la tribune eût reconnu alors, dans son successeur et qui nous apparaît son égal, — comme aux connaisseurs contemporains, — la présence de cette « divinité » qu'il ne voyait pas en Barnave. Vergniaud devenait en effet « divin à entendre », selon l'expression d'un de ses auditeurs. Sa pose était alors majestueuse et sa stature robuste, à l'image de sa parole, en augmentait l'autorité. Sa physionomie prenait une mobilité extrême et ses traits accusés en rendaient les différences d'expressions visibles de loin. Sous les arcs tendus de ses gros sourcils, ses yeux décochaient à l'adversaire des regards vifs et pénétrants, soudain dévoilés, — n'en déplaise à Mme Roland, qui les trouvait « voilés ».

Son action devait être « très noble » par les gestes, comme cette dernière constate qu'elle l'était par « le débit ». L'histo-

rien du barreau de Bordeaux rapporte qu'à la barre son geste était « calme, réservé au début, toujours large et noble ». Tel il devait être resté à la tribune. Cette noblesse de geste ne l'aurait pourtant pas empêché d'y porter un tic, à en croire Nodier, celui de jouer souvent de la main droite, en parlant, avec la breloque de sa montre.

Les intonations de sa voix formaient un si parfait accord avec sa mimique qu'une impression d'eurythmie s'en dégageait, qui donnait à l'auditoire l'illusion de la beauté physique de l'orateur. Il devait y avoir alors, entre Vergniaud à son banc et Vergniaud à la tribune, la même différence qu'entre sa tête d'après nature dans le buste réaliste que nous avons retrouvé et celle que, d'après ce même buste, idéalisa Cartellier, en modelant sa parlante statue qui se voit au musée de Versailles.

Mais la fée de ce miracle oratoire, c'était la voix. Elle était admirable, à en juger par l'émotion avec laquelle en parleront, longtemps après, ceux qui l'avaient entendue. François Alluaud dit qu'elle était « puissante et flexible » et Riouffe y notait aussi « cette flexibilité qui va remuer toutes les âmes ». Elle était d'un timbre grave d'après certains témoignages : Lamartine veut même qu'au banquet suprême et qui est de sa façon, elle ait eu un « accent souterrain », — du moins au rapport du vague témoin qu'il invoque. Mais les voix graves ne sont-elles pas précisément celles qui ont le plus de prise sur l'auditoire? Cette voix de Vergniaud contribuait à donner à sa parole, même dans un salon, « un accent de persuasion irrésistible ». A la tribune, cet accent était tel qu'il ajoutait prodigieusement à la portée de son éloquence : « Le son de sa voix, dit son collègue Harmand de la Meuse^ d'une rondeur pleine, sonore et mélodieuse, saisissait l'oreille et allait à l'âme ». Il paraît, d'après le même témoin, qu'elle produisait le miracle de faire taire les bavards en les forçant de céder à son « ascendant magique ». De l'éloquence prestigieuse de Vergniaud sa voix était en effet la magicienne, — cette voix presque toujours

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messagère de vérité, de beauté et de bonté, si redoutée de ses « persécuteurs » qu'après lavoir bâillonnée devant les juges, et quels juges! ils l'étoufferont jusque sur l'échafaud, sous des roulements de tambour.

Tels étaient au témoignage des contemporains, les moyens physiques dont il disposait pour obtenir, à la tribune, que le corps parlât au corps, — ce qui, malgré le dédain professé là-dessus par l'auteur du Discours sur le style, est bien devant des assemblées nombreuses, comme l'étaient la Législative et la Convention, une bonne part du tident de l'orateur qui y triomphe.

On voudrait assister en idée à une des séances où on entendit Vergniaud, pour se donner le spectacle des impressions que faisait sur l'auditoire une éloquence ainsi méditée, en son fond, ayant pour ressort de ses élans une tension si savante des idées, avec une armature de logique si ferme et si souple à la fois, si brillamment improvisée en sa forme, d'un ton si chaleureux et soutenue d'une telle action. Mais, sur ce point encore, les documents sont trop peu descriptifs pour suggérer pleinement cette vision.

Ce ne sont pas les rubriques des comptes rendus sur l'attitude de l'Assemblée pendant qu'il parlait qui peuvent y suffire. Elles fournissent pourtant de précieuses indications, que nous avons relevées au passage : par exemple, quand elles signalent que tel mouvement d'éloquence a été transportant au point de provoquer des acclamations, de mettre la salle entière debout. Nous y avons soigneusement noté les deux cas où elles sortirent de leur banalité stéréotypée : d'abord pour noter que telle tirade sur la guerre arracha à un collègue ce cri admiratif : « Voilà la véritable éloquence ! » puis que telle pause de l'orateur, dans le discours sur l'appel au peuple, fut marquée par « un mouvement d'admiration silencieuse ». Nous avons en vain cherché dans les comptes rendus des journaux du temps quelques descriptions plus détaillées des mouvements de séance, quand le grand orateur des Girondins donnait cours à son éloquence.

Ils ne nous renseignent guère plus là-dessus que les rubriques du Moniteur. Heureusement les mémoires des contemporains sont un peu plus explicites.

Un juge rendu difficile par sa collaboration avec Mirabeau, Etienne Dumont, écrit : « Vergniaud était un homme indolent, qui parlait peu, et qu'il fallait exciter; mais quand il était animé, son éloquence était vraie, forte, pénétrante; elle partait du cœur.... Vergniaud, qui ne se montrait que dans les grandes occasions, sortait de son indolence habituelle par des mouvements passionnés, d'une éloquence brûlante, terrible. » Un autre juge non moins difficile en l'espèce, à cause de son manque de sympathie pour lui, Mme Roland, après avoir constaté qu'il fut « peut-être l'orateur le plus éloquent de l'Assemblée », — ce qui veut dire, et sans peut-être^ de la Convention comme de la Législative, puisque ce passage est écrit en août 1793, — ajoute : « Ses discours préparés, forts de logique, brûlants de chaleur, pleins de choses, étincelants de beautés, soutenus par un très noble débit, se faisaient lire encore avec un grand plaisir ». Paganel note avec un peu plus de précision, l'influence exercée par la parole de Vergniaud sur ses auditeurs. Il nous dit qu'elle « exalta les prétentions d'influence et de suprématie que les Girondins affectèrent durant l'une et l'autre session », non sans remarquer que Vergniaud appartenait moins à cette Gironde, — « si fière de le posséder », — « par sa propre ambition et par ses opinions politiques, que par les sentiments de l'honneur, que par une sorte de fraternité d'armes ». Il ajoute que quand on avait trouvé le moyen de le prendre par là et de le faire parler, « ces nobles sentiments qu'embrasait encore sa haine pour une faction qui, du haut de la tribune, commandait l'expoliation et le massacre, éclataient par intervalles; et la foudre de Mirabeau se rallumait dans les mains de Vergniaud. »

Moins grandiloquent, Harmand de la Meuse est aussi celui qui nous renseigne le mieux, sur l'ascendant qu'exerçait matériellement la parole de Vergniaud. Le passage de

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ses Anecdotes où il nous peint l'accueil réservé à cet orateur par l'Assemblée, offre un intérêt qui rachète la médisance de l'autre anecdote sur sa prétendue versatilité, dont nous avons vu d'ailleurs la fausseté manifeste. Les affaires d'intérêt local, la lecture des adresses et autres broutilles courantes du petit ordre du jour s'expédiant pendant la première partie de la séance, Vergniaud n'arrivait généralement à l'Assemblée que vers midi, heure à laquelle, d'après le règlement, commençait « l'ordre du jour indiqué la veille », le grand ordre du jour. « Il paraissait, nous dit l'auteur des Anecdotes, et sa présence seule semblait compléter l'Assemblée, il était attendu; c'est surtout lorsqu'on prévoyait quelque scène orageuse, ou qu'il éclatait quelques discussions de parti, que les yeux le cherchaient partout, et qu'on se demandait mutuellement si on l'avait vu, s'il était arrivé : eh bien, ces témoignages d'une confiance extraordinaire émouvaient à peine son abnégatif égoïsme ; on le grondait comme un enfant et, deux minutes après, cet enfant était un géant, sans qu'il eût l'air d'y penser.... Lorsque Vergniaud montait à la tribune, l'attention était universelle, tous les partis écoutaient, et les causeurs les plus intrépides étaient forcés de céder à l'ascendant magique de sa voix : il amenait la persuasion par le sentiment ; sa logique était celle du cœur et la conviction suivait la plus juste confiance. »

Nous avons vu que Mme Roland prenait « un grand plaisir » à lire Vergniaud. Ce plaisir peut être goûté encore aujourd'hui et vivement, mais à deux conditions qui sont essentielles. Nous avons le devoir de les bien définir, pour fortifier, par une admiration plus réfléchie de l'œuvre, la sympathie de plus en plus vague qui s'attache à l'homme — et que nous avons tâché d'ailleurs de raviver en projetant plus de lumière sur le drame de sa vie et sur la beauté de son caractère.

Étant déjà loin des faits qui sont la trame de ses discours et un peu aussi des passions qui en sont l'âme, le lecteur de nos jours est moins indulgent que ne furent ses auditeurs aux défauts de son éloquence. Il s'impatiente parfois d'en

subir la redondance cicéronienne d'où ne surgit pas assez vite la seule expression qui soit la bonne. Parmi tant d'images si heureuses, les meilleurs fruits de l'imagination créatrice de Vergniaud, qui, par leur justesse et leur éclat, sont la qualité la plus caractéristique de son style, la lumière de sa parole, suivant le mot des anciens, il en rencontre quelquesunes dont il se prend à sourire, qui sont médiocrement venues, peu originales, trop visiblement calquées sur le poncif classique, vagues et subtiles, outrées même et se ressentant encore de la préciosité et de l'emphase du barreau du temps. Il se choque outre mesure de cet excès d'art — que nous avons entendu Marat traiter grossièrement de « vain batelage », — et aussi de la monotonie de certains procédés oratoires, notamment de celui de la répétition, malgré les beautés de l'effet presque toujours neuf et puissant qu'en tire l'ingéniosité dialectique de l'orateur. Aussi adresseronsnous deux avis aux lecteurs de Vergniaud, lequel mérite d'en avoir encore et toujours. L'un de ces avis porte sur la forme, l'autre sur le fond; l'un et l'autre nous paraissent de nature à diminuer aussi la sévérité de certaines critiques dont le plaisir facile risque d oter celui d'être vivement touché de fort belles choses, de ressentir, comme on le doit, tous les mérites d'une éloquence qui contribua tant à inspirer aux bons ouvriers de la Révolution la conscience et la tierté de leur mission historique.

Le premier de ces avis au lecteur a trait à une révolution du goût qui tend à proscrire l'admiration de certaines beautés pourtant durables. Les délicats sont malheureux qui marchandent aujourd'hui à Vergniaud les applaudissements, en lui reprochant l'abus, aux plus beaux endroits, de la mythologie et des Vies des Hommes illMstres d'après Plutarque ou Cornélius Népos. Dans le discours sur l'émigration, par exemple, qui fut son début à la tribune, ils s'arrêtent à relever avec une ironie, qui veut être légère, certains traits dont l'usage est devenu suranné, tels que l'évocation de « quelques milliers de Grecs combattant pour

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la liberté ». qui « triomphèrent d'un million de Perses », celle de Cicéron dénonçant la conjuration de Catilina. ou celle de Brutus immolant <r, des entants criminels à la patrie ». Mais c'est là la rouille du temps : empêche-t-cUe le reste de briller? Ne doit-on pas avoir le goût plus éclectique, plus hospitalier, surtout en pareille matière, et écouter les orateurs, sans trop regarder au costume de leur époque ? Est-ce la faute de Vergniaud, si celui des Grecs et des Romains était alors de rigueur, à la tribune, et s'il dut le porter, comme tous les orateurs de son temps. Danton excepté? Il s'en parait d'ailleurs avec une modestie relative, en comptant soigneusement, pour ainsi dire, les plis que faisait sur lui la toge dont il se drapait, à l'occasion. On a même calculé qu'il réduisait à quatre ou cinq par discours, en moyenne, ses réminiscences classiques et ses ornements d'après l'antique. N'oublions pas que Vergniaud, comme tous les orateurs de la Révolution, y compris Danton, aurait pu répéter la profession de foi de Camille Desmoulins sur l'éducation donnée par les collèges où on les avait élevés <': dans la fierté de la République », — ou celle-ci, moins connue, et qui est de l'héroïque Buzot : -r, La tête et le cœur remplis démon histoire grecque et romaine et des grands personnages qui, dans les anciennes républiques , honorèrent le plus l'espèce humaine, je professai , dès mon plus jeune âge, leurs maximes, je me nourris de l'étude de leurs vertus. » Voilà pourquoi, à l'aide des légendes héroïques ou mythologiques par lesquelles l'éducation classique avait fait battre leur cœur ou charmé leur imagination, les hommes de la Révolution aimèrent tant à prendre le passé à témoin du présent. Cette juxtaposition perpétuelle des grands événements de l'antiquité et de ceux qu'ils vivaient avec une exaltation continue, était faite par eux, en de véritables parallèles à la Plutarque, avec une sincérité, une affinité naturelle, qui les rendaient contemporains de cette antiquité que nous ne révérons plus de même. Mais l'anachronisme ne commence, en pareil cas, que là où la sincérité cesse. C'est nous qui en commettons un, quand

notre goût se refuse à comprendre celui de nos pères pour ces oripeaux de collège, pour cette friperie mythologique et historique où ils cherchaient à se draper, tout naturellement, puisqu'ils faisaient après tout des gestes dignes de ces Grecs et de ces Romains sur lesquels ils prenaient mesure.

Il ne faudrait pas perdre de vue que ces légendes plus ou moins historiques, notamment celles de Plutarque et du De viris, son succédané de collège, virilisèrent les âmes et suscitèrent des héroïsmes, de la tribune où les portait Vergniaud aux « Thermopyles de la France » où les faisaient revivre les soldats de la République. Ceux-ci n'en tireront-ils pas toute une morale en action, même jusqu'au bout des aventures de l'épopée napoléonienne, dont le héros avait visé à être « grand comme les anciens », et après lesquelles il venait s'asseoir au foyer de l'ennemi vainqueur, « comme Thémistocle »? Quand l'orateur des Girondins poussait le fameux cri, si pathétique : «Jetez-nous dans le gouffre et sauvez la patrie! » c'est qu'il se souvenait certainement d'Aristide aux prises avec Thémistocle et criant aux Athéniens qu'ils n'auraient la paix qu'après les avoir jetés l'un et l'autre dans le Barathre.

Quant à ces mythes, ils suggérèrent aussi nombre de traits éloquents aux orateurs du temps, surtout à lui. Avec quel bonheur il usait de ceux-là même qui avaient le plus servi ; — par exemple quand Brissot ayant déjà dit : « le despotisme est l'image de Saturne; il se dévore lui-même, après avoir dévoré ses peuples », Vergniaud tira de cette même fable l'image saisissante, inoubliable, delà Révolution comparée à Saturne dévorant ses enfants !

Le second de nos avis aux lecteurs, et aussi aux critiques de Vergniaud, ne s'adresse pas à leur goût, mais à leur diligence. Il leur demande un autre effort d'adaptation. Celui-ci est une condition encore plus essentielle de l'intérêt vif qu'ils prendront ensuite à la lecture de l'orateur, dans lequel Mme de Staël voyait « le plus éloquent peut-être qui se soit fait entendre à la tribune française ».

VERGNIAUD ORATEUR

Les discours politiques, même les plus applaudis, vieillissent vite. Les faits qui en sont la matière, si considérables qu'ils aient été, perdent beaucoup de leur intérêt en peu de temps. Les allusions aux détails de ces faits, le plus souvent rapides, mais qui étaient facilement saisies au passage par l'auditoire de l'orateur, deviennent bientôt obscures pour la plupart de ses lecteurs et même pour certains de ses critiques. Ces derniers ont alors beau jeu pour lui reprocher des banalités et des déclamations. Cependant, si l'on prend la peine de se reporter aux circonstances, on s'aperçoit souvent que telle image qui nous paraît banale ou vague, à première vue, fut alors l'illustration saisissante et suggestive d'un fait devenu maintenant imperceptible au sein de l'ample histoire, mais qui avait été gros d'émotion pour les contemporains. On reconnaît aussi que si certains mouvements de l'orateur nous paraissent aujourd'hui chaleureux à froid et entachés de déclamation, c'est par l'effet de cette sorte de cristallisation historique des événements, — même les plus tragiques, comme ceux de la période révolutionnaire, — qui nous empêche de ressentir assez la chaleur du cratère d'où coula cette lave, alors brûlante et brillante, et ne nous en laisse plus voir que les scories figées et ternes.

Ce double et inévitable phénomène de refroidissement de l'éloquence politique est aggravé pour Vergniaud par sa manière oratoire.

Celle-ci ne comporte pas le détail des événements qui sont le support de ses développements. Il a hâte de faire jaillir des faits, en faveur de sa thèse, les arguments qui saisissent et entraînent. Il s'empresse de les généraliser, pour en tirer des effets d'éloquence et une morale pathétique. Il a laissé à d'autres, — après lesquels il parle, presque toujours, — le soin d'exposer ces faits dans leur réalité matérielle. Nous avons vu que dans les grandes circonstances, c'est d'ordinaire Brissot qui se chargeait d'accommoder ceux-ci à la sauce plus ou moins piquante, à force d'ingrédients historiques ou statistiques et pour

le meilleur intérêt du parti. On gardait Vergniaud pour la fin. Cicéron raconte que, dans les gros procès où les avocats se mettaient à plusieurs pour plaider une même cause, on lui réservait la péroraison : les Girondins en faisaient autant avec « le Cicéron bordelais »; ils attendaient de lui la péroraison du débat, tombant de haut, pour achever l'adversaire en l'écrasant.

En vertu de cette manière de procéder par voie d'allusion, il lui arrivait bien parfois de ne pas assez parler « le langage des faits », — ainsi qu'il se l'entendit reprocher un jour, à propos de ce projet d'adresse à la France où nous avons signalé une emphase qui motivait en effet le reproche. Cependant, en général, il n'en résultait aucun inconvénient pour son auditoire qui était averti, et c'était tout profit pour son éloquence, ainsi armée à la légère : mais il n'en va pas de même pour nous.

Ses discours, — qui attendent encore une édition critique avec les éclaircissements nécessaires, — fourmillent d'allusions à des événements dont beaucoup, étant restés en marge de la grande histoire, sont ignorés de la plupart de ceux qui veulent encore lire Vergniaud, sur la foi de sa célébrité. Ces lecteurs se trouvent alors dans la situation d'esprit de ces curieux mondains qui, attirés par la réputation d'un orateur politique, se sont rendus, pour l'entendre, à une séance du parlement et y arrivent juste au moment où il va prendre la parole. N'ayant pas assisté à la discussion qui a précédé leur arrivée, ignorant la plupart des faits dont le commentaire tendancieux met en jeu l'art de l'orateur et dont le bloc est le piédestal même de son éloquence, ne pouvant se rendre compte des nécessités tactiques qui commandent ses gestes de parade ou d'attaque et en constituent la beauté ou la force, non plus que des passions qui font le mouvement, la chaleur et le coloris de sa parole, ils sont de mauvais juges du tout. Ils restent alors tout étonnés de ne pas se sentir saisis de plus d'admiration et sont enclins à trouver que ce foudre d'éloquence a une réputation surfaite.

STATUE DE VERGN'IAUD, PAR CARTELLIER

(Musée de Versailles.) D'après le buste authentique reproduit au frontispice.

Teegsiaud

Pi. s, page îii,.

VERGNIAUD ORATEUR

Tel est à peu près le cas de qui lit aujourd'hui les discours de Verguiaud, dans le texte tout nu des annales parlementiiires, ou leur anthologie dans la sèche et d'ailleurs unique édition de Vermorel. Aussi avons-nous dû prendre soin d'encadrer les citations et appréciations que nous avions à en faire — pour écrire la biographie de leur auteur dont ils font partie intégrante — de commentaires historiques, propres à mettre leur lecteur en un état d'esprit voisin de celui où étaient leurs auditeurs. Ces commentaires visaient à donner tout leur prix à ces citations ; et réciproquement celles-ci devaient faire tout l'intérêt de ceux-là. Sans doute cette nécessité supérieure d'en dire assez, risquait de paraître ralentir trop l'allure du développement : c'est là le péril des sujets où on doit mettre dans tout son jour un orateur politique de jadis ou même d'hier. Mais il faut, en pareil cas, sacrifier certaines vanités d'auteur au devoir de biographe, pour produire une lumière dont le reflet éclaire la lointaine tribune. Il n'est pas d'autre moyen de rendre leur vrai sens et leur vie réelle aux paroles qui y retentissaient et méritèrent de ne pas mourir tout entières : or, il en est beaucoup de telles chez Vergniaud, on l'a vu.

Quel est celui de ses discours où il y en a le plus? Les avis sont curieusement partagés là-dessus.

Pour l'écrivain royaliste qui a exercé sa critique passionnée sur la Légende des Girondins, c'est le discours de l'appel au peuple qui est le chef-d'œuvre de Vergniaud. Pour l'auteur indigné de l'Histoire de la Terreur, c'est celui contre la conspiration terroriste du lo mars. Pour l'orateur qui a éloquemment collaboré à l'Histoire socialiste, c'est celui sur la Constitution, où est esquissé un plan de la cité future. Pour le sagace critique et diligent historien de l'Eloquence parlementaire pendant la Révolution française, — que la pente de son sujet porte à multiplier le mérite des discours par leur effet dans les débats, et à couronner le vainqueur réel des tournois de tribune, — la triomphante réplique à Robespierre surpasse tous les autres discours de

Vergniaud, de sorte que son talent se trouverait avoir suivi constamment une marche ascendante vers la perfection. Ainsi en jugeait d'ailleurs Baudin des Ardennes, nous l'avons vu, quand il évoquait, devant les revenants de la Gironde^ les titres de gloire de leur grand orateur, prenant à témoin ceux-là mêmes qui les lui avaient décernés par leurs applaudissements.

Ces divergences dans l'admiration prouvent simplement qu'avec Vergniaud on a l'embarras du choix. Pour nous, si nous avions à en faire un, il différerait encore des précédents et porterait sur un cinquième discours.

Certes nous avons de l'admiration, — et nous l'avons exprimée tout entière, — pour l'accent de plus en plus sobre et original, le pathétique poignant des harangues défensives ou offensives de Vergniaud, dans sa longue lutte contre la Montagne, surtout dans la fameuse réplique à Robespierre. Nous préférerions pourtant à ce dernier discours celui du 3 juillet, sur la situation générale de la France, comme donnant l'idée la plus complète de l'éloquence de son auteur. Nous y trouvons un intérêt plus général et plus haut que dans les autres, la réunion de ses principaux thèmes oratoires autour de leur idée centrale qui est la défense de la patrie contre ses ennemis du dehors et du dedans. Nous l'y voyons mettre au service de cette idée, sa principale inspiratrice, toutes ses qualités maîtresses, avec une discipline admirable, en sa souplesse comme en sa force : ordonnance lumineuse du plan; ingéniosité, liant et piquant de la dialectique; mouvement souple et rythmique, cadence berceuse et entraînante des périodes; tenue classique du style; éclat surprenant et séduisant des images ; véhémence oratoire animant le tout et emportant la conviction vers l'admiration. C'est, à nos yeux, le triomphe du grand art de Vergniaud.

Mais s'il avait pu prononcer sa défense, si nous en avions seulement un canevas plus développé, l'admiration de personne n'hésiterait sur l'objet de son choix; car c'eût été là, sans doute, le chef-d'œuvre de ses chefs-d'œuvre, dont

VERGNIAUD ORATEUR

l'absence est bien, selon le mot de Champagneux, « une immense perte ».

On le tuait au moment où l'avocat cédait toute la place au « sublime orateur » — l'épithète est de Sainte-Beuve — qui dépouillait ainsi ses défauts, où la conquête dramatique de sa personnalité s'achevait en lui, libérant toute son originalité, où les grandes pensées affluaient plus que jamais de son cœur à sa tête, si humaines, si françaises : c'était un crime envers l'art et l'humanité, comme envers la patrie et la république.

En formulant ces pensées, — qui avaient une majorité dans la Convention, ne l'oublions pas, — son génie oratoire eût peut-être réussi à orienter la Révolution vers un idéal durable, conforme à ses origines, celui dont il avait rappelé la beauté en poussant contre la doctrine de la Terreur ce grand cri du cœur, le plus éloquent qui soit sorti de sa bouche : « J'aurais voulu consommer la Révolution par l'amour ». Oui, la palingénésic sociale par l'amour, tel avait été son rêve; et on allait la chercher dans le sang, par la politique de l'échafaud, selon la formule même de Marat! Mais, si décevant, si poignant qu'ait été le réveil, nous avons vu qu'il n'avait été suivi chez lui ni de désespoir ni de remords. Le grand orateur dont nous venons de retracer la vie et l'œuvre, — l'émule et l'égal de Mirabeau, pour qui l'a bien lu, comme pour la plupart de ceux qui les avaient entendus l'un et l'autre, — savait que ce vœu d'apaisement, refrain pathétique de ses péroraisons, n'était pas chimérique. Ne traduisait-il pas clairement le troisième terme, dernier venu et aussitôt obscurci, du trinôme de la devise républicaine, celui dont notre démocratie travaille enfin à tenir les promesses, de toutes ses forces? Au lieu de la fraternité on lui donna la mort; la haine acheva le supplice de l'idéaliste qui avait tant espéré de l'amour.

BIBLIOGRAPHIE

ous avons toujours consulté et collationné, avant d'en prendre texte, les livres ou manuscrits visés ou cités dans l'ouvrage qui a pour titre : <c Vergniaud, manuscrits, lettres et papiers, pièces poïir la plupart inédites, classées et annotées par C. Vatel, Paris, Dumoulin, 1873, a vol. » L'exactitude de son auteur nous est apparue scrupuleuse, à peu près impeccable, et bien rares sont les corrections que nous avons eu à apporter, d'après les originaux, aux citations qui nous sont communes avec lui. Mais nous ne reproduirons pas ici l'énorme liste des documents accumulés par ses recherches. Après l'avoir dressée, au bout de chacun de nos chapitres, nous avons constaté qu'elle enflerait notre bibliographie bien au delà de l'espace qui nous est mesuré, dans le cadre de cette collection, et d'ailleurs sans profit réel pour les chercheurs et les curieux. Nous nous bornons donc à y énumérer le plus souvent les sources principales où nous avons puisé, en dehors de celles qu'on trouvera déjà désignées par C. Vatel, — p. LII-LXXXIX et un peu partout, dans le cours sinueux de son étude documentaire.

Les sources générales sont classées ici d'après l'ordre de leur importance, par rapport à notre sujet. Les citations des sources spéciales suivent, autant que possible, le cours de notre texte, par chapitres.

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