‹ Vergniaud, le drame des GirondinsChapitre 21 sur 41 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

VERGNIAUD ORATEUR

SES GRANDS DISCOURS ET LEUR GENÈSE : LE <-' VERBO-MOTEUR » ET l'invention PARLÉE |1 SA TECHNIQUE : CANEVAS, IMPROVI- SATION, ÉLOCUTION, ACTION 11 MAGIE DE SA VOIX H EFFETS SUR SON AUDITOIRE \\ DEUX AVIS A SES LECTEURS |1 LES CHEFS- D'ŒUVRE !1 UN RÔLE IDÉAL DE SON GÉNIE.

SANS compter ses courtes inten'entions de tribune, qui furent au nombre d'une dizaine par mois, pendant les vingt que durèrent ses deux mandats, Vergniaud a prononcé une vingtaine de discours proprement dits : à la Législative, six de grande étendue (contre V Émigration ; pour la Guerre; contre de Lessart; pour Y Amnistie d'Avignon; sur le Serment des prêtres; sur la Situation de la France) et cinq de moyenne étendue (sur VEtat civil; le premier Appel an camp; pour le Licenciement de la garde du roi; sur V Affectation de la Madeleine à la Convention] contre la Commune): — à la Convention, quatre de grande étendue (pour V Appel au peuple; sur la Conspiration du lo mars; la grande Réplique à Robespierre; sur la Constitution), et cinq de moyenne étendue (contre Marat; le second Appel au Camp; contre la Pétition des sections; le bloc de ses six interventions, au ^i mai; la protestation du /"jtiin].

Le manuscrit de sa défense nous renseigne précieusement sur la genèse de ces discours. En l'examinant, on y voit à nu ses procédés oratoires : ceux-ci sautent aux yeux, pour ainsi dire, à l'aspect même des pages. Nous sommes invité

par là à pénétrer plus avant dans le secret de cette éloquence, après en avoir considéré les chefs-d'œuvre, en leur place historique, et après les avoir commentés, par les circonstances qui les firent naître, par les effets qu'ils produisirent et aussi par l'analyse des beautés qui méritent encore d'arrêter les regards de la postérité.

Vergniaud ne composait pas ses discours, la plume à la main. Avant d'écrire ses idées, il les parlait, soit à l'aide de la parole intérieure, soit à haute voix. Nous avons là-dessus des témoignages précis : « Vergniaud, nous dit son neveu, aimait peu écrire et n'écrivait que lorsqu'il y était en quelque sorte obligé. Il travaillait de mémoire et ne prenait la plume que lorsque ses idées étaient parfaitement arrêtées. Au lieu de s'accouder sur une table, il s'asseyait alors sur une chaise basse, croisait les jambes et écrivait sur ses genoux, en se servant ordinairement de petits carrés de papier. S'il s'agissait d'un mémoire ou d'un discours destiné à l'impression, il envoyait à l'imprimerie ses petites feuilles volantes, à mesure qu'il les avait écrites, et à peine avait-il achevé, que son travail se trouvait imprimé. » Nous avons vu comment son beau-frère devina sa vocation, en l'entendant un beau matin improviser à pleine voix dans sa chambre. Plus tard il restera fidèle à cette habitude de composition orale, familière à la plupart des orateurs et qui avait été, par exemple, celle de Cazalès, au témoignage de Montlosier. Suivatit un conseil de Montaigne, il promènera ses idées. Il ira les parler dans le monde, pour en essayer les effets sur des cercles d'amis, selon le procédé cher aux auteurs dramatiques et dont Molière leur a donné l'exemple. Ainsi faisait-il, au fort même de sa lutte contre la Montagne, pendant l'hiver de 1792-93, au milieu des Girondins qui fréquentaient alors le salon de miss Williams : « Quelquefois, écrit-elle dans ses Souvenirs^ Vergniaud nous donnait, en un langage pur et brillant, comme le prélude des discours admirables qu'il dirigeait, de la tribune, sur les Jacobins. Il me parut qu'il parlait avec un accent de persuasion

VERGNIAUD ORATEUR

irrésistible; ses périodes étaient sonores et mélodieuses. » Ces préludes étaient sa manière de se rendre compte du son que faisait dans les têtes d'un auditoire le déroulement de ses périodes, en vue de les retoucher ensuite, d'après cette expérience, dans le fond et dans la forme, cadence comprise, pour leur plus grand effet. Il prenait ainsi conseil de la parole pour la parole. Chez lui, comme chez tous les orateurs nés, — Bamave ou Cazalès, ou encore l'abbé Maury, parmi ses contemporains, sans en excepter Mirabeau qui, s'il improvisait rarement, parlait du moins 'r, avec fécondité» les notes forgées par d'autres dans « son atelier », — les mots articulés mettaient les idées en mouvement. C'était évidemment un verbo-moteur, pour employer la dénomination expressive de Charcot. Mais il n'était rien moins qu'un de ces hommes qui ne pensent qu'en parlant, comme le symbolique Numa Roumestan. Un travail de méditation intense avait précédé le moment où il montait à la tribune. Il avait même chargé sa plume de fixer l'amorce des tirades ou le fort des arguments élaborés par sa parole solitaire ou essayés sur des auditoires d'amis. C'est ce dont témoigne curieusement le cahier de son projet de défense.

Il est formé de ces ^< petites feuilles » dont parle son neveu, que leur faible dimension permet de tenir d'une seule main, en laissant l'autre libre pour les gestes. Chaque page n'est écrite que sur les deux tiers de sa largeur, le tiers à gauche étant réser^'épour des notes supplémentaires et pour la plupart des renvois, — lesquels sont tous d'ailleurs d'une exactitude rigoureuse. Cette disposition permet de saisir sur le vif la technique oratoire de l'auteur, comme si on le regardait par-dessus son épaule composer son discours.

La fermeté de cette composition apparaît d'abord, en plein relief. La division par points, où viennent s'articuler les arguments, est rigoureuse et tranchée, à la manière des sermonnaires. Vergniaud ne prend d'ailleurs aucun soin de dissimuler ces di\'isions à son auditoire : il a même la coquetterie contraire ; et il les énumère volontiers, — comme nous l'avons

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