‹ Vérité;Chapitre 10 sur 21 · II. i.,<i-,Gooj^lc · texte numérisé non relu

II. i.,<i-,Gooj^lc

S« LCS QUATRE ÉVANGILES

D'une étreinte éperdue, il l'avait attirée et prise, en une caresse de flamme.

— Ah ! chère femme, tant que tu m'aimeras, lu s«ras à moi, je ne craindrai rien des terribles menaces qui nous entourent !

Elle se donna, frémissante, emportée dans cette joie d'aimer dont elle avait le besoin. Ils eurent un instant de communion parfaite, ce fut la réconciliation irrésistible. La bonne entente d'un jeune ménui;e, s'aimant d'amour et se retrouvant au lit chaque soir, n'est sérieusement menacée que le jour où il y a querelle d'alcôve. Tant que les amants se désirent, les époux restent d'accord, au travers des pires contrariétés. Et qui veut les séparer, doit d'abord leur ôter le goût l'un de l'autre.

Dans un dernier baiser, avant de la laisser s'endormir, Marc crut devoir rassurer Geneviève.

— Je serai très prudent, dans toute celle histoire, je le le promets. An fond, je suis un homme modéré et raisonnable, tu le sais bien.

— Ahl fais comme tu voudras, dit-elle gentiment. Pourvu que tu me reviennes etque nous nous aimions, je n'en demande pas davantage.

Le lendemain, Marc se rendit à Beaumont, tout ragaillardi par cette tendresse si ardente de sa femme. Il y puisait un nouveau courage, et ce fut en souriant, d'un air de combat, qu'il entra chez Salvau, à l'Ecole normale.

Mais, après l'amicale poignée de main échangée, la première parole du directeur le surprit et l'embarrassa.

— Dites donc, mon brave, vous avez donc enfin découvert le fait nouveau, la preuve tant cherchée de l'innoccncG de noire pauvre Simon, qui va permettre de reviser son procès ?

Marc s'attendait à une explication immédiate, au sujet du crucifix. Et il resta un instant muet, ne sachant s'il

VÉlllTÉ M7

devait dire, même à Satvan, la vérité esMte, qu'il avait cachée à tous. Puis, lenlemenlj en cherchant ses mots ;

— Le fait nouveau... Non, je n'ai encore rien de décisif. Salvan ne remarqua pas son hésitation.

— C'est bien ce qne je pensais, car tous m'aoriez prévenu, n'esl-ce pas? Le bruit n'en court pas moins d'une trouvaille faite par vous, un document d'une importance capitale mis par le hasard entre vos mains, la foudre enfin qne, dès maintenant, vous tiendriez suspendue sur ta tête du vrai coupable et de ses complices, toute la cléricaîlle du pays.

Stupéfait, Marc écoulait toujours. Qui avait pu parler, comment l'aveu da petit Sébastien et la démarche de la mère, madame Alexandre, s'éfaient-ils ainsi répandus, e» se grossissant? Brusquement, il se décida, il jagea nécessaire de mettre au courant son ami, son conseiller, l'homme brave et sage en qni était toute sa confiance. Il lui conla les choses, et comment il savait qu'un modèle d'écriture venant de chez les Frères, semblable au modèle accusateur, avait existé, et comment ce modèle se trouvait détruit.

Très ému, Salvan se leva.

— C'était (a preuve ! cria-t-il . Mais vous avez raison de vons taire et de ne pas bouger, puisque nous ne tenons rien. Il faut attendre... Et je comprends, maintenant, d'où vient l'injiuiétude, la terreur sourde que je sens depuis quelques jours chez nos adversaires. Quelques mots auront échappé, vous savez l'inexplicable travail qui se fait parfois, une parole dite par hasard et des lors livrée aux quatre vents du ciel. Peut-être même n'a-t-on rien dit, une force mystérieuse livre les secrets à la circulation, en les dénaturant.. . Enfin, nne secousse vient de se produire, le coupable et ses complices ont certainement senti la terre trembler sons eux. Et ils s'effarent, c'est bien naturel, car ils ont à défendre leur crime.

t'.oo'ilc

su LES QUÂTItE ÉVANGILES

Pais, abordant le sujel qai avait motivé son pressant appel.

— J'ai Tonlu voas voir ponr causer avec vous de l'incident dont tout te monde s'occupe, de ce crucifix que vous avez décroché du mur de votre classe... Vous connaissez ma façon de penser, l'école doit être essentiellement laïque, et vous avez bien agi en y supprimant tout symbole religieux. Mais vous ne vous imaginez pas la tempête que vous allez soulever... Le pis est l'inlérét que les bons Frères et les Jésuites, leurs soutiens, ont maintenant à ruiner votre situation, à vous supprimer, dans la terreur où ils sont des armes qu'ils croient en vos mains. Et, du moment où vous prêtez le flanc, ils se ruent à l'attaque.

Marc comprit alors. Il eut un geste de bravoure, comme pour accepter la lutte.

— N'ai-je pas été prudent, selon vos bons conseils? n'ai-je pas attendu deux grandes années, avant d'enlever celte croix, pendue là après la condamnation et le départ de Simon, ainsi qu'une prise de possession de notre école communale par le cléricalisme triomphant? Je l'ai remise debout, prospère et libre, cette pauvre école, suspectée, frappée de discrédit, et n'esl-il pas bien légitime que mon premier acte de maitre accepté, aujourd'hui victorieux, soit de la libérer de tout emblème, de la rendre à la neutralité religieuse dont elle n'aurait pas dû sorlirî

Salvan l'interrompit,

— Encore une fois, je ne vous blàmé pas. Vous avez été plein de patience et de tolérance. Votre acte n'en tombe pas moins dans un terrible moment. El je tremble pour vous, et j'ai voulu précisément m'entendre avec vous, afin de faire face au danger, s'il est possible.

Ils s'assirent, il^ causèrent longuement. La situation politique du département continuait à être exécrable. De nouvelles élections venaient d'avoir lieu, et elles avaient indiqué un pas de pins dans la voie de ta réaction cléri-

cale. Un fait extraordinaire s'était produit : Lemarrois, le maire, l'ancien ami de Gambetla, le député intangible de Beaumont, s'était trouvé mis en ballollag^e par un candidat socialiste, l'avocat Delbos, «^ue sa plaidoirie dans l'affaire Simon avait désigné aux faubourgs révolutionnaires ; et, au second tour, il ne l'avait emporté que d'un millier de voix. Pendant ce temps, la réaction monarcbique et catholique conquérait un siège, le bel Hector de Sanglebœuf réussissait à faire passer un général de ses amis, grâce aux fêtes qu'il donnait à la Désirade, distribuant sans compter l'or juil de son beau-père, le baron Nathan. Et l'aimable Marcilly, l'espoir autrefois de la jeunesse lettrée, avait achevé adroitement, pour être réélu,,son évolution vers l'Eglise accueillante, toute désireuse de conclure un nouveau pacte avec la bourgeoisie, que terrifiaient les progrès du socialisme. Après avoir accepté l'égalité politiqne, la bourgeoisie ne voulait pas de l'égalité économique, car elle entendait garder le pouvoir usurpé, ne rien rendre de ce qu'elle possédait, résolue à s'allier plutôt avec ses anciens adversaires, pour résister à la poussée d'en bas. De voltairienne, elle devenait mystique, elle recommençait à trouver que la religion avait du bon, qu'elle était une police d'une utilité indispensable, une barrière nécessaire, seule capable d'arrêter encore les appétits grandissants du peuple. Et elle se pénétrait ainsi peu à peu de militarisme, de nationalisme, d'antisémitisme, de toutes les formes hypocrites sous lesquelles cheminait le cléricalisme envahisseur. L'armée était simplement l'affirmation de la force brutale, consacrant les vols séculaires, le mur inexpugnable da baïonnettes, derrrière lequel la propriété et le capital di- [ géraient en paix. La nation, la patrie était l'ensemble des ( abQS et des iniquités auquel on ne pouvait toucher sans crime, le monstrueux édilice social dont il était défendu de changer une simple poutre, dans la terreur d'un écrou-

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lement total. Les juifs, comme au mofeu âge, servaient de prétexte à réchauffer les croyances lièdes, monstrueuse exploitalion d'une haine ancestraJe, semence atroce de guerre civile. Et il n'y avait, au fond de ce raste mouvement de réaction, que le sourd travail de l'Eglise, profi- ■tantde l'heure historique pour lâcher de regagner le terrain perdu par elle jadis, dans la débâcle cfu vieux monde sous le souffle libérateur de la Révolution. Celait l'esprit de la Révolution qu'il fallait tuer, en reconquérant la bourgeoisie portée par elle au pouvoir, résolue maintenant à la trahir, alin de conserver ce pouvoir illégitime, dont elle avait à rendre compte au peuple. Avec la bourgeoisie rentrant dans le giron, le peuple lui-même serait reconquis, car la vaste entreprise était de reprendre l'homme par la femme, de reprendre surtout l'enfant sur le banc de l'école, en l'enfermant de nouveau dans l'obscurité du dogme. Si la France de Voltaire était en train de redevenir la France de Rome, c'était que les congrégations euseignantesavaient remis la main sur l'enfant. Et la campagne s'aggravait, l'Eglise criait déjà victoire, contre la démocratie, contre la science, toute gonflée de l'espoir d'empêcher l'inévitable, la Révolution complétée, achevée, le peuple venant rejoindre la bourgeoisie au pouvoir, la nation entière enfln libre.

— La situation empire donc de jour en jour, conclat Salvan. Vous savez quelle enragée campagne est menée contre notre enseignement primaire. L'autre dimanche, à Beaumont, un prêtre a osé dire en chaire que l'instituteur laïque était Satan converti en pédagogue ; et il a crié ; < Pères et mères, vous devez désirer la mort de vos enfants, plutôt que de les voir dans de tels enfers déperdition»... L'enseignement secondaire se trouve également en proie à la pire réaction cléricale. Je ne parle pas de la prospérité sans cesse croissante des établissements congréganistes, semblables au collège de Valmarie, on les

JëEuites achèvent d'empoisonner les Jils de la bourgeoisie, nos futurs oPTiciers, fonctionnaires el magislratE. Huis, dans nos lycées eux-mêmes, l'action du prêtre deiBenre toute-puissante. Ici, par eiiiHnpIe, le proviseur, le ■ dévot DepinviUiers, reçoit oavertement chei lui le père Craitot, qui confesse, je crois, sa femme et ses deux Nlles. Dernièrement, il s'est fait donner un aumônier de comtiat, méconlent d« l'ahbé Leriche, un brave homme très vieux, endormi dans sa fonction. Sans doute les exercices religieux sont facultatils; seulement, pour qu'un élève en soit dispensé, il faut une demande des parents; et, naturellement, l'élève est dès lors mal noté, mis à part, en butle à toutes sortes de petites persécotions... Après trente ans de République, malgré l'effort de plus d'un siècle de libre pensée, l'Eglise demeure donc chez nousl'instiluirice et l'éducatrice de nos enfants, la maîtresse souveraine qui entend garder la domination du monde, en fabriquant sur de vieux moules les hommes de sei-vage et d'erreur dont elle a besoin pour gouverner. Et tonte notre misère actuelle vient de là.

Mare savait ces choses. Il finit par demander :

— Eniin, mon ami, que me conseillez-vous? Fant-41 que je recule, après avoir agi ?

— Ah ! certes, non. Si vous m'aviez prévenu, je vous aurais peut-être prié d'attendre encore. Mais, puisque vous avez enlevé ce crucifix de votre classe, il faut défendre votre acte, en faire une victoire de la raison... Depuis que je vous ai écrit de venir causer, j'ai vu mon ami Le Barazer, l'inspecteur d'académie, et je suis un peu pins tranquille. Vous le connaissez, i! est assez difficile de savoir ce qu'il pense, il est l'homme des atermoiements,il use la volonté des autres pour imposer la sienne. Au fond, je le crois avec nous, je serais surpris s'il faisait le jeu de vos ennemis... Tout va dépendre de vous, de votre force de résistance, de la situation plus ou moins

solide que vous avez déjà su prendre à Mailtebois. J'y prërois une furieuse campagne des Frères, des Capucins, des Jésuites, car vous n'êtes pas seulement l'instituteur laïque, Satan, vous êtes surtout le défenseur de Simon, le porteur de torche, l'homme de vérité et de justice dont il faut sceller la bouclie. Enfin, soyez toujours sage et bon, et courage!

Salvan s'était levé et ii avait saisi les deux mains de Marc. Un moment, ils restèrent ainsi, les mains dans les mains, h se regarder avec un sourire, les yeux luisants de vaillance et de foi.

— Vous ne désespérez pas au moins, mon ami?

— Désespérer, mon enfant? ah! jamais! La victoire est cerlaine ; je ne sais quand, c'est vrai ; mais elle est certaine... El puis, il y a plus de lâches et d'égoïstes que de méchantes gens. Ainsi, dans l'Université, combien d'esprits ni bons ni mauvais, d'une moyenne plulût bonne. Ce sont des fonctionnaires, voilà la tare ; et ils fonctionnent, que voulez-vous? Ils fonctionnent pour et par la routine, ils fonctionnent aussi pour leur avancement, c'est bien naturel... Notre recteur, Forbes, est un homme doux, très lettré, désireux surtout de n'être pas dérangé dans ses études d'histoire ancienne. Je le soupçonne même d'avoir un sourd mépris de philosophe pour les abominables temps actuels, ce qui le fait se renfermer strictement dans son rôle de simple rouage administratif, entre le ministre et le personnel universitaire. Depînvilliers lui-méi|ie ne se met du côté de l'Eglise, que parce qu'il a deux filles laides à marier et qu'il compte sur le père Crabot pour lui trouver des épouseurs riches. Et quant au terrible Mauraisin, une vilaine âme celuî-ci, dont vous aurez raison de vous méfier, il voudrait bien avoir ma place, il serait demain avec vous, s'il vous croyait en état de la lui donner... Mais oui, raais oui, tous de pauvres hères, des affamés, ou encore des âmes faibles.

vERrrfi !53

qui passeront de notre côté et nous aideront, lorsque nous aurons vaincu.

Il riait d'un air de graude indulgence. Il ajouta, redevenu grave et ùmu :

— El, d'ailleurs, je fais de trop bonne besogne ici, pour désespérer. Vous le savez bien, mon enfanl, je lâche de me faire oublier dans mon coin; mais il n'est pas de joQr où, tout doucement, en silence, je ne m'efforce de préparer l'avenir. Nous l'avons répété vingt fois ensemble : l'école de demain vaudra ce que vaudra l'instituteur. C'est l'instituteur latque, l'instrumenl de vérité et de justice, qui seul peul sauver la nation, lui rendre son rang et son action dans le monde... £l ça marche, ça marche, je vous assure. Je suis très coulent de mes élèves. Sans doute, le recrutement se fait encore assez mal, tellement le métier apparaît ingrat, mal rélribué, méprisé, un destin de misère certaine. Cependant, il ; a eu davantage de concurrents, celte année. On espère que les Chambres, finiront par voter des traitements raisonnables, permettant aux plus humbles des înstiluleurs de vivre avec dignilé... Et vous verrez, vous verrez, lorsque, peu i peu, des maîtres sortiront d'ici, instruits pour être les apàlres de la raison el de l'équilé, vous les verrez se répandre dans les campagnes, dans les villes, portant ta bonne parole de délivrance, détruisant partout l'erreur et le mensonge, tels que des missionnaires de l'humanité nouvelle! Alors, l'Eglise sera vaincue, car elle ne peut vivre et triompbei; que sur l'ignorance, el toute la nation se mettra en marche, sans entraves désormais, vers la Cité future de solidarité et de paix. ,

— Ah ! mon vieil ami, cria Marc, c'est le grand espoir, c'est ce qui nous donne à tous la force et l'allégresse de faire notre œuvre... Merci de la foi dont vous m'animez, je vais tâcher d'être sage et brave.

Les deux hommes se serrèrent énergiquement la main,

3M LES QUATUtli: ËTANGILES

et Marc 1-evinl à Maillebois, où l'allendait la plus féroce

des lulles, une véritable guerre au couteau.

Le pis était que la situation politique s'f aggravait, comme à Beaumont. Les dernières élections municipales, ïla suite des élections législatives, avaient, elles aussi, donné des résultats désaslreui. Darras, dans le nouveau conseil municipal, s'était trouvé en minorité, et Phtiis, le conseiller clérical, le soutien de la réaction, venait d'être ^lu maire. Aussi Marc mulut-il avant tout voir Darras, pour savoir jusqu'à quel point celui-ci pourrait le soutenir encore.

I) le visita un soir, dan^ le salon confortable de la belle maison que l'entrepreneur enrichi s'était construite. Tout de suite, ce dernier, en l'apercevant, leva les bras au ciel.

— Ëh bien ! mon cher instituteur, voilà la meute lâchée sur vos talons ! Et je vais être avec vous, comptez sur moi, maintenant qa^ je suis battu, réduit à un râle d'opposition... Quand j'étais maire, il m'était bien difficile de vous donner raison toujours ; car, vous le Savez, je n'avais guère qu'une majorité de deux voix, je me' trouvais souvent dans l'impossibilité d'agir. Souvent, je vous ai contrecarré, tout en vous donnant mille fois raison au fond... Mais, à cette heure, pous allous marcher, puisque je n'ai plus qu'à me battre, pour tâcher de démolir le Phiiis et lui reprendre la mairie. Vous avez bien fait de décrocher ce bon Dieu du mur, où il n'était pas autrefois, du temps de Simon, et où il n'aurait jamais dû être.

Marc se pcrmi

— Toutes les fois que je vous ai parlé de l'enlever, vous avez jeté les hauts cris, en prétextaht des nécessités de prudence, la crainte d'effrayer les parents, dé douner une arme à nos adversaires.

— Mais puisque je vous confesse l'embarras où j'étais t

TÉRITÉ »5

Âllet, il n'est pas commode d'adininislrer une ville comme Maillebois, où les forceB des pat'tiG se sont balancées jusqu'à ce jour, e( où l'on ne savait pas qui l'emporterait, des libres penseurs ou des curés... En ce moment, bous ne aommes pas brillants, c'est vrai. N'importe, il ne faut pas perdre courage, et nous finirons parleur allonger une bonne tripotée, qui nous rendra définitivement les maîtres du pays.

Celle belle vaillance de l'entrepreneur ambitieux, brave homme au fond, eoebanlaîl Marc.

— C'est certain, arfirma-l-il.

— D'autant plus, continua Oarras, que, si mes deux pauvres voix de majorité me rendaient timide, Pbilis ne va pouvoir de même rien oser de sérieux, avec les deux voix de majorité qu'il a aujourd'hui. Il est condamné à piétiner sur place, il vivra dans la crainte du moindre déplacement, qui le mettrait en minorité. Je connais ça.

Et il s'égaya brujareimenl, nourrissant contre Philis une haine de gros homme bien portant, estomac el cervean solides, que cha^niùent la petite taille maigre, le masque noir et dur, au néz aigu, k la bouche mince, du ' nouveau maire. Ancien fabricant de bâches, retiré du commercé depuis la mort de sa femme, riclie d'une dizaine de mille francs de rente dont la vraie source restait assex obscure, Pbilis vivait très retiré, servi par une seule bonne, une blonde énorme, e: la batisinoire >, «^mme la nommaient les méchantes langues, qui l'accusaient de bassiner chaque soir de ses rotondités opulentes le lit du maître, et d'y rester. Il avait une fille de douze ans, Oclavie, chez les dames de la Visitation, à Beaumont, «t un fils de dix ans, Raymond, iju!il avait mis pensionnaire chez les Jésuites, à Vaimarie, et qui se destinait à Saint-Cyr. Ainsi débarrassé de ses enfants, il menait la vie la plus fermée, la plus étroite, d'une dévotion méli-

S5d LES QUATRE ÉVANGILES

culeuse, sans cesse en conférence avec des robes noires,

véritable exécuteur des volontés de la congrégation. Et

son élection comme maire disait à quelle phase aiguë en

était arrivée la crise religieuse, dans ce M^iillebois

que ravageait la lutte entre la République laïque et

l'Ëglise.

— Alors, demanda Marc, je puis marcher, vous me soutiendrez, avec la minorité du Conseil ?

— Mais certainement, cria Darras. Pourtant, soyez raisonnable, ne nous mettez pas une trop grosse afTaire sur les bras.

Dès le lendemain, la lutte, à Maillebois, fut engagée. Et ce fut Savin, l'employé, le père d'Achille et de Philippe, qui sembla chargé de porter le premier coup. Serré àa^as sa mince redingote, maigre et chétif, il vint k l'école, le soir, après son bureau, chercher querelle à l'instituteur.

— Vous savez qui je suis, n'est-ce pas? monsieur Froment. Je suis un républicain radical, et ce n'est pas moi qu'on soupçonnera de pactiser avec les curés. Je n'en viens pas moins vous demander, au nom de tout un groupe de parents, de rependre au mur celte croix que vous en avez arrachée, parce que la religion est nécessaire aux entants, comme aux lemmes... Pas de prêtre à l'école, je le veux bien ; mais le Christ, le Christ, songez donc I c'est le premier des républicains et des révolutionnaires.

Marc voulut connaître les autres parents qu'il représentait.

— Si vous ne venez pas en votre nom seul, dilès-moi les familles qui vous ont délégué.

— Ob! qui m'ont délégué, ce n'est pas tout à fait exact. J'ai vu le maçon Doloir et le fermier Bongard, j'ai pu constater qu'ils vous blilmcnt comme moi. Seulemenl, n'est-ce pas ? c'est toujours compromettant de pro-

j tester, de donner sa signalure. Ainsi moi, je risque .beauconpen me mettant en av■anl,àcausedemesc^lefs... l Mais ma conscience de père de famille parle trop haut. ; Que voulez-vous que je fasse de mes deux garnements, Achille et Philippe, sournois et indisciplinés, si vous ne les effrayez pas un peu, avec le bon Dieu et son enfer? Voyeï ma grande fille Hortense, si gentille, dont la première communion, cette année, à émerveillé tout Maillehois. Mademoiselle Rouzaire, en la menant à l'église a su la rendre vraiment parfaite... Et je vous prie de comparer votre œuvre à celle de mademoiselle Rouzaire, mes deux garçons à ma fille. Ça jous juge, monsieur Proment.

De son air tranquille, Marc souriait. Cette aimable Horteiise, une jolie fille de treize ans, formée déjà, très précoce, une des préférées de mademoiselle Rouzaire enjambait parfois le mur mitoyen des deux cours de récréation, pour venir s'oublier avec les garçons de son ■ âge, dans les coins. Souvent, il l'avait faite, cette comparaison, entre ses élèves à lui, les petits hommes dont il obtenait peu à peu plus de raison, plus de vérité, et les' élèves de l'inslitulrice voisine, les fillettes nourries de la moelle cléricale, du mensonge et de l'hypocrisie, toutes confites en douceur, troublé'es lit secrètement gâtées par la perversion du mystère. Ah ! qu'il aurait voulu les avoir, avec les garçons, ces filles qu'on élevait, qu'on instruisait à pari, en leur cachant tout, en les échauffant de toutes les flammes mystiques ; elles n'auraient plus enjambé les mure, pour venir à ce qu'on leur disait être le péché, le fruit défendu de damnation et de délices ! Il n'y avait de sain et de fort tfue l'école mixîe, pour la libre, l'heureuse nation de demain.

Simplement, il finit par répondre :

— Mademoiselle Rouzaire fait son devoir comme elle l'enlcod ; et, de même, je fais le mien... Si les faipJRfi» .

«l'aidaient, la bonne besogne d'instruction et d'ëdncation

irail plus vite.

Du coup, le petit Savio se fâcha, redressé sur ses courtes jambes.

— Prétendez-vous que je donne de maavaiG exemples à mes enfants ?

— Oh ! certes, non. Seulement, tovt ce que je leur enseigne ici est ensuite démenti par ce qu'ils voient autour d'euï. La vérité devient une audace dangereuse, li raison est condamnée comme incapable de suffire à faire un honnête homme.

C'était le grand cbagrin de Marc, d'être contrecarré par les familles, lorsqu'il rêvait d'avoir en elles l'aide nécessaire pour h&ter l'émancipation des humbles. Si l'enfant, au sortir de chez lui, avait trouvé au fojer les'leçons réalisées, la mise en pratique des devoirs et des droits sociaux qu'il s'ciTorçait d'enseigner, combien serait devenue aisée et rapide la marche vers le mieux! Il y avait même là une collaboration indispensable, l'instituteur ne pouvait suffire à bien des enseignements, les plus délicals, les plus utiles, du moment que les familles ne complétaient pas sa besogne, eu la eontinuant dans le même esprit de délivrance. Il aurait fallu que l'instituteur et les parents marchassent, la main dans la main, au même hut de vérité et de justice. Et quelle tristesse, lorsqu'il les voyait, au lieu de l'aider, détruire le peu qu'il réalisait, inconscients presque toujours, cédant à l'incohérence de leurs idées et de leur vie !

— Bref, reprit Savin, vous allez raccrocher cette croix dans votre classe, monsieur Froment, si vous voulez nous faire plaisir à tous et vivre en bon accord avec nous, ce que nous désirons, car vous n'êtes pas un mauvais instituteur.

Marc se remit à sourire.

— Je vous remercie... Mais, dites-moi, pourquoi madame Savin ne vousa-t-elle pas accompagné ? Elle, an

VÉRITÉ a&a

moins, aurait 6té dans son râle, car elle pratique, je lu

— Elle a de la religion, comme toutes les honnéleg femmes doivent en avoir, répondit sËcliement remployé. J'aime mieux qu'elle aille à l'église que de prendre un amant.

Et il regardait Marc d'un àir soupçonneux, loujours travaillé de sa jalousie maladiv^ voyant dans chaque homme un rival possible. Pourquoi donc l'instituteur regrettait-il de ne pas voir sa femme avec lui? n'étaitelle pas venue deux fois d^jil le visiter, sous le prétexte de lui expliquer des ahstinces d'Achille et de Philippe? Il la forçait, depuis quelque temps, à se cojifesser une fois par semaine au père Théodose, le supérieur des Capucins, dans l'idée que la honte de l'aveu l'arrêterait au bord de la faute. Et. si d'abord elle n'avait pratiqué que pour avoir la paix dans son ménage, sans foi aucune, elle se rendait désonnais avec quelque empressement au tribunal de la pénitence, le père Théodose étant un lionimi! superbe et délicieux, dont rêvaient toutes les jeunes dévotes.

Marc eut la malice d'ajouter :

—^ Justement, j'ai eu le plaisir, jeudi, de rencontrer madame Savin qui sortait de la Chapelle, place des Capucins, et nous avons causé un instant. Et, comme elle n'a eu pour moi que des paroles de bonne grâce, c'est pourquoi j'ai exprimé le regret de ne pas la voir avec vous.

Le mari eut un geste de soulTrance. Dans son continuel et injurieux soupçon, lien était a reporter lui-même les petits travaux de perles qu'il lui laissait faire en cachette, afin d'ajouter à ses maigres appointements les quelques sous indispensables. C'était la misère cachée, et c'était l'enfer des ménages d'employés nécessiteux, chargés d'enfants, l'homme aigri, despote insupportable, la femme

donne et jolie, résignée jusqu'au jour où elle trouve une

consolation discrète.

— Ma femme n'a pas et ne doit pas avoir d'autre opinion que la mienne, finît par déclarer Savin. C'est en son nom, comme au mien, comme en celui de beaucoup d'autres parents, je vous le répète, que j'ai fait ma démarche auprès de vous... Hsîntenani, c'est â vous de voir si vous devez en tenir compte. Vous réfléchirez.

Redevenu grave, Mare répondit :

— J'ai réfléchi, monsieur Savin. Avant d'enlever cette croix, j'ai parfaitement su ce que j'allais faire; et, puisqu'elle n'est plus là, je ne l'y remettrai certainement pas .

Le lendemain, le bruit courait dans Maillebois qu'une délégation de parents, des pères, des mères, étaient allés trouver l'instituteur, et qu'il y avait eu toute une explication orageuse, un alTreux scandale. Mais Marc comprit surtout d'où partait le coup, quand un hasard lui apprit la traie cause de la démarche de Savin. La jolie madame Savin, si désintéressée dans l'affaire, toute à son unique désir personnel d'être plus heureuse, n'en avait pas moins servi d'instrument, aux mains du père Théodose ; car c'était, prévenu par elle, que son mari avait eu une entrevue secrète avec le capucin, qui l'avait décidé à se rendre chez l'inslitulcur, pour faire cesser un état de choses si préjudiciable aux bonnes mœurs, à lu bonne police dans le ménage et dans ta lamille. Plus de croix à l'école, u'élail-ce pas l'indiscipline chez les garçons, le déverçondage chez les filles et chez la mère? Et le petit et maigre Savin, le républicain, l'anticlérical, malade de sa misérable vie manquée et de son imbécile jalousie, avait marché pour la vertu, en autoritaire, en catholique à rebours, qui rêve le paradis humain comme une geôle où tout l'homme serait dompté, écrasé

Puis, derrière le père Thêodose, Marc devina aisément

^ VÉRITÉ 2ei

le frère Fiilgence, avec ses adjoînis, les frères Gnrgias et Isidore, enragés coiilre l'école laïque, depuis que

] celle-ci leur reprenait des élèves. Et, derrière ceux-ci,

: il y avait encore le père Pbilibin et le père Crabot, le préfet des études et le recteur du collège de Valniarie, les puissants personnages dont les mains adroites, invisibles, menaient la campagne, depuis la monstrueuse alfaire Simon. C'était tout le crime qui dormait là, dans l'ombre., et que les complices, l'obscure et sourde masse ignorée, soupçonnée, semblaîenl résolus à dérendre ;)ar d'autres crimes. Dès le premier jour, Marc avait bien deviné où devait se terrer la bande, du plus intime au plus haut. Mais comment les saisir et les convaincra? Si le père Crabot, aimable, mondain, continuait à se prodiguer parmi la belle société de Beaumont, tout à la direction de ses pénitentes et à la fortune rapide de ses anciens élèves, son sous-ordre, le père Pbilibin, semblait avoir totalement disparu, comme enfermé en son absorbante fonction de la surveillance efTective de Valmarie. Rien ne

. décelait le sourd travail poursuivi àprement dans l'ombre, sans qu'une minute fût perdue pour le triomphe de la bonne cause. Marc avait seulement pu constater l'espionnage dont il était l'objet : on le filait avec une discrétion ecclésiastique, de perpétuelles ombres noires rôdaient autour de lui. Pas une de ses visites cbez les Lebmann, pas un de ses entretiens avec David, ne devaient être ignorés. El, comme Salvan le disait, c'était bien le passionné de vérité, le justicier futur qu'on traquait en sa personne, le témoin aux mains duquel on devinait un commencement de preuves, et dans la gorge de qui on voulait rentrer le cri vengeur, en l'exterminant. La bande des frocs et des soutanes s'y employait avec une audace croissante, jusqu'à ce pauvre abbé Quandieu, désespéré de mettre la religion au service d'une telle œuvre d'iniqnilé, mais qui, résigné, obéissait à son évéque, le triste

us us QUATRE £VA!1GILES

monseii^ieiir Bergerot, dont i) «liait chaque semaine recevoir les ordres et consoler la défaite, au fond de son i palais épiscopal de Beaumont. Tous les deux, l'évéque et i le curé, jclaieni ie manteau de leur sacerdoce sur la plaie dévorante de l'Eglise, en enfants respecluetii, cachant leurs larmes et leurs crainles, ne pouvant avouer à quel danger mortel ils la voyaient tomber.

Un soir, i'^djoinl Higitot, qui revenait de la cour de récréation, dit furieusement à Marc :

— Vous Bavez, monsieur, c'est dégoûtant : j'ai encore surpris mademoiselle Rouzaire sur une échelle, en train dé nous moucharder.

£n effe!, quand elle croyait ne pas être vue, l'institutrice appuyait une échelle contre le mur mitoyen, afin de se renseigner sur ce qui se passait dans l'école dès garçons; el Mignol l'accusait d'envoyer ensuite, diaque semaine, des rapports secrets à Mauraisin, l'inspecteur primaire.

— Qu'elle moucharde! dît Mare gaiement. Elle a bien tort de se fatiguer les pieds sur une échelle. Je lui ouvrirai la porte toute grande, si elle veut.

— Âh! non, par exemple! cria l'adjoint. Chacun chez soi. Si elle recommence, j'irai la tirer par les pieds;

Peu à peu, Marc avait achevé de le conquérir, et c'était là comme le sauvetage d'une conscience, dont il se montrait très heureux. Avec Simon, autrefois, Mignot s'était toujours méfié, lils de paysans, simplement désireux d'échapper au labour, d'esprit et de caractère moyens, ne songe;int guère qu'à son intérêt immédiat, comme il y en a tant. Ce juif ne lui disait rien de bon, il jugeait prudent de se tenir à l'écart. Aussi, lors du procès, tout* en ayant la sourde honnêteté de ne pas aecablerl'innocent, il n'avait pas apporté le véridique et bon témoignage qui aurait pu le sauver. Puis, à l'égard de Mare, plus tard, il

VÈEtrrÉ Î63

s'élail remis sur ii dérensivc. Encore un btcc lequel il ne faliait p3s non plus fnir: cause commune, si l'on tenait à son avancemeni:! Pendant près d'une année, il avait donc montré son hostilité,' prenant pension au dehors, aidant à regi'et son chef, le blâmant par son attitude. Il fréquentait alors beaucoup mademoiselle Rouzaire, semblait prêt à se mettre aux ordres de la congrégation. Et Marc ne paraissait pas s'en émouvoir, très affectueux ponr son adjoint, avant l'air de vouloir lui donner le temps de réfléchir et de comprendre où était son véritable intérêt, avec la vérité et la justice. En somme, ce gros gai-con, si calme, sans autre passion que U pèche à la ligne, n'étaitil pas un champ d'expérience intéressante? Lâche devant les nécessités de l'avenir, un peu gâté par le milieu de féroce égoïsme, il n'avait rien de foncièrement mauvais, il devait devenir plutôt bon, s'il tombait en de bonnes mains. H était. du grand IroupeHu, de la moyenne des hommes, ni meilleurs ni pires, qui sont ce que les font les circ«n stances. D'une instruction suffisante, il avait en lui l'étoffe d'un excellent instituteur, et même d'un esprit droit, à la condition d'être soutenu, aidé par une volonté, une intelligence. Et c'était cette expérience, ce sauvetage qui avait tenté Han;, heureux de gagner pas i pas la confiance, puis l'affection de cet égaré, de se prouver ainsi celte vérité dans laquelle il mettait tout son grand espoir de délivrance future, qu'il n'est pas un homme, même en perdition, dont on ne puisse faire un ouvrier du progrès. Mignot avait fini par être pcquis à tant de gaieté active, h cette bienfaisante chaleur du juste et du vrai que Marc épandait autour de Iqi, telle qu'une émanation de sa personne. Maintenant, l'adjoint prenait ses repas chez le directeur, et il était comme de lu famille.

— Vous avez tort de ne pas vous méfier de mademoisetle Rouzaire, reprit-il. Vous ne vous doutez pas de ce

doDt elle est capable... Elle vous vendrait dix fois, poui

être bien notée par son Mauratsin.

Et, en veine de confidences, il raconta comment, h plusieurs reprises, l'institutrice l'avait poussé h écouter aux portes, pour savoir. 11 la connaissait, c'était une terrible femme, avec sa politesse exagérée, dure au fond et avare ; et, bien que pas belle, grande, osseuse, la face plate, tachée de rousseur, elle finissait par séduire tout le monde. Comme elle s'en vanlait elle-même, elle savait faire. Aux anticléricaux, qui se fâchaient en lui reprochant de trop conduire ses fillettes ù l'église,. elle répondait qu'elle était forcée d'obéir aux désirs des parents, sous peine de perdre ses élèves. Aux cléricaux, elle donnait les gages les plus solides, et elle penchait visiblement en leur faveur, convaincue d'être ainsi du cdlé des plus forts, de ceux dont dépendaient les belles situations, même dans l'enseignement laïque. Mais,, au fond, elle n'avait d'autre intérêt que le sien, simplement avec le bon Dieu pour qu'il s'occupât de ses affaires. Fille d'une fruitière de Beaumont, elle avait gardé l'&me du pelil commerce, les accommodements et le lucre. Elle ne s'était pas mariée, voulant mener sa vie à son gré, et si elle ne faisait pas ses farces avec les curés, comme le méchant bruit en courait, il semblait acquis qu'elle avait des complaisances pour te beau Hauraisin, dont le goût de petit homme allait volontiers aux femmes taillées en gendarmes. De même, elle ne se grisait pas, bien qu'elle adorât les liqueurs; et, quand elle était très rouge parfois, au début de sa classe de l'après-midi, cela venait de ce que, mangeant beaucoup, elle avait les digestions difficiles. f

Marc avait eu un geste d'indulgence. 1

— Elle ne tient pas mal son école, dil-îl. Je suis seulement désespéré de la direction étroitement religieuse qu'elle donne à son enseignement. Ce n'est pas un simple

mnF, ici, qui sépare les garçons des li]les : c'est un abîme. Et, quand ils se retrouveront, à leur sorlie, pour se marier, ils seront de deux mondes dilîérents... N'esl-cc pas, d'ailleurs, de tradition? et la lutte des sexes, en grande partie, vient de là.

Il ne disait pas sa grande rancune contre mademoi- i selle Itouzaire, la raison qui t'avait écarté d'elle, sans rapprochement possible, l'attitude abominable de cette femme dans l'affaire Simon. Il se la rappelait toujours, au procès de Beaumont, chargeant l'innocent de mensonges effrontés, l'accusant de donner aux élèves des leçons immorales et antipatriotiques, faisant le jeu de la congrégation avec une impudence tranquille. Aussi jamais les rapports entre elle et lui, après sa nomination à Maillebois, n'étaienl-ils allés au delà de la stricle politesse, nécessitée fis leur voisinage. Pourtant, depuis qu'il avait affermi solidement sa situation et qu'elle n'espérait plus le voir culbuter d'un jour à l'autre, elle avait tenté un rapprochement, car elle n'était pas femme à tenir rigueur aa\ victorieux, dans la pensée qu'il fallait toujours être avec les forts. Et, surtout, elle manœuvrait pour se faire bien venir de Geneviève, qui la tenait à distance, partageant sur elle l'opinion de son mari.

— Enlin, monsieur, conclut Migoot, méfiez-vous, je vous le répète. Si je l'avais écoutée, je vous aurais trahi vingt fois. Elle ne cessait de me' questionner sur votre compte, en me disant que j'étais une béte et que je n'arriverais jamais à rien... Vous avez été si bon pour moi, vous ne vous doutez pas des vilaines choses dont vous m'avezsauvé, car on les écoule aisément, ces coquines, qui vous promettent tous les succès. Et, puisque j'ose vous parler de cela, excusez-moi si je me permets de vous donuer un conseil. Vous devriez avertir madame Froment.

— Comment, avertir?

— Oui, oui, je n'ai pas mes jeux dans ma poche, je

360 LES QUATRE ËVAMGILES

vois depuis quelque temps U Rouzaire tourner autour de votre femme. Et ce sont des « chère madame > par-ci, des sourires et des caresses par-là, toutes sortes d'avances dont je tremblerais, à votre place.

Marc, élonné, affecta de rire.

— Oh! ma femme n'a rieh à craindre, elle est prévenue. Il lui est bien difGcile de se montrer impolie à l'égard d'une voisine, dont nous rapprochent des fonctions commune^.

Mignot n'insista pas. Mais il hochait la tête, i) semblait no pas vouloir tout dire, son existence près du ménage l'ayant mis au courant du drame secret qui s'j nouait lentement. Et Marc se tut, lui aussi, pris de celte crainte sourde, de cette faiblesse inavouée qui le paralysaient, chaque fois qu'une lutte possible, entre Geneviève et lui, venait à sa pensée.

Bnisquemeiit, l'attaque de la congrégation, qu'il attendait, depuis sa visite à Salvan, se produisit. La campagne débuta par un furieux rapport de Mauruisin, dans lequel il relatait le crucifix déciochë du mur, le scandale soulevé chez les parents par cet acte d'intolérance religieuse. La protestation de l'employé Savin y était mentionnée, les familles Doloir et Bon^ard s'y trouvaient citées également, comme ayant témoigné leur blâme. Un tel fait prenait une gravité exceptionnelle, dans une petite ville d'esprit clérical, lieu réputé et très fréquenté de nombreux pèlerinages, où l'école laïque avait besoin de se faire accepter grâce à beaucoup de concessions, si l'on ne voulait pas la faire battre par l'école congréganiste ; et Mauraisin concluait au déplacement de l'instituteur, un sectaire de la pire espèce, assez peu avisé pour compromettre ainsi l'Université. En outre, une foule de petits faits complétaient l'acte d'accusation, toute U moisson des espionnages quotidiens de mademoiselle Ronzaire, dont les fillettes si dociles, sans cesse à U messe.

aa catéchisme, anx processions, portant des bannières, étaient mises en parallèle avec les garçons de l'instituteur anarchiste, des paresseux, des révoltés, ne croyant ni i Dieu ni à diable.

Trois jours plus tard, Marc apprit que le comte Hector de Sanglehœuf, I« député catholique, accompagné de deux antres de ses collègues, avait fait une démaixhe décisive près du préfet Hennebiso. Il avait eu évidemment connaissance du rapport de Mauraisin, si lui-même et le père Crabot, familier de la Désirade, n'avaient pas aidé à le rédiger, et la tactique allait être de s'appuyer sur ce rapport pour exiger l'exécution de l'instituteur. Hennebise, dont l'unique politique était de vivre en paix avec tout le monde et qui répétait sans cesse à son personne) : « Oh ! surtout pas d'affaire ! » dut être très ennuyé de l'inoident, qu'il .sentait gros de complications désastreuses. Son cœur penchait vers Sangleb;Buf, mais . il j avait des dangers à épouser publiquement la réaction. Aussi, tout en sympathisant avec le fougueux député antisémite, gendre du baron Nathan, lui expliqua-t-il qu'il n'était pas le seul maître dans la question, car ta loi était formelle, il ne pouvait déplacer un instituteur, sans qû?~la proposition lui en fût faite par l'inspecteur d'académie. Le Barazer. C'était une gaP^ntie d'indépendance accordée au corps enseignant. Et, soulagé pour l'instant, il renvoya donc ces messieurs h l'inspecteur, auquel ils rendirent visite immédiatement, dans son cabinet, à la Préfecture même. Le Barazer, un ancien professeur agrégé devenu un prudent diplomate, les re(;ut, les écouta, d'un air de déférence attentive. La face large et colorée, à peiné grisonnant rpalgré la cinquantaine, il avait grandi dans la haine de l'Empire, il était un des républicains de la première heure, qui considéraient l'enseignement laïque comme le fondement même de la république. Par tous les moyens, il poursuivait l'écrasement des écoles congre-

208 LES QUATRi: ËVANGILE5

' gaiiisles, dont la France libre devait mourir. Mais l'expérience lui avait démontré le danger d'une action violente, il s'en tenait à un plan médité longuement et sagement exécuté, qui le faisait passer pour tiède aux yeux des ardents. Sans doute sa nature pondérée, sa volonté douce et tenace était-elle pour beaucoup dans son attitude. On citait de lui des victoires lentes et extraordinaires, dues à des années d'efforts cachés, irrésistibles. 0és les premiers roots, il pamt désapprouver l'acte de Marc, l'enlèvement du crucifix, une manifestation inutile, disait-il, tout en faisant remarquer que rien dans la loi ne forçait un instituteur à tolérer des emblèmes religieux, aux murs de sa classe. 11 y avait là simplement un usage, sur lequel il laissa même percer son opinioD, une condamnation discrète. Puis, comme Sanglebœuf s'emportait, parlait haut en défenseur de l'Eglise, traitant l'instituteur d'homme de scandale et de honte, qui ameutait tout Maillebois contre lui, l'inspecteur promit placidement d'étudier la question avec tout le soin qu'elle méritait, n'avait-il donc pas rcgn un rapport de son subordonné Mauraisin? ce rapport ne Suffisait-it donc pas à lui montrer la gravité du mai, un poison, une démoralisation dont il fallait nrrêler les effrayants progrès par un déplacement immédiat? Et, à cette question du député, Lefiarazeraffectala plus profonde surprise: quel rapport? ah, oui! le rapport trimestriel de l'inspecteur primaire! On le connaissait donc? Mais ces rapports, purement administratifs, ne sont que des éléments d'appréciation

^ pour l'inspecteur d'académie, dont le râle strict est de se renseigner par lui-même. El il renvoya ces messieurs, en leur promettant encore de tenir un grand compte de leur démarche.

Un mois se passa. Marc, qui, chaque jour, s'attendait à être appelé à la Préfecture, ne vit rien venir. Saus doute, Le Barazer suivait son liabituelle tactique, laissait

. VÉRITÉ se»

dormir l'afTaire, pour gagner du temps, user les volontés. Son sourd appui donné à l'instituteur n'était pas douteux, comme Salvan, son collaborateur et ami, en avait discrètement prévenu ce dernier. Mais il n'aurait pas fallu que l'affaire s'aggravât, que le scandale croissant l'obligeât d'intervenir; car, pour qui le connaissait, il ne défendrait pas Marc au delà du possible, il l'exécuterait certainement, s'il croyait opportun ce sacrifice, afin de sauver le reste de son action, plus lente et plus opportune, contre les écoles congréganistes. Tout héroïsme révolutionnaire lui était fermé, déplaisant même. Et le pis était que les clioses se gâtaient chaque jour à Maillebois. Sous une inspiration aisée à reconnaître, t le Petit Beaumontais s menait à présent une campagne atroce contre Marc. II avait commencé, comme toujours, par des noies brèves et vagues : des abominations se passaient dans une petite ville voisine, et il Unirait par préciser, si on l'y forçait. Puis, il avait carrément nommé l'instituteur Froment, ouvrant une rubrique presque quotidienne, sous ce litre : « le Scandale de Maillebois », y publiant d'extraordinaires commérages, une prétendue enquête auprès des élèves et de leurs familles, dans laquelle l'inslitùteur était convaincu des crimes les plus noirs. La population bouleversée se passionnait, les bons Frères, et les Capucins acbevaient de souffler la terreur, il n'était pas une dévote qui ne se signât en passant devant l'école communale, où se pratiquaient de telles abominations. Et Marc, dés lors, eut conscience d'être en grand péril. Mignot, bravement, faisait ses paquets, certain d'être emporté dans la débâcle de son directeur, pour lequel il avait pris parti. Mademoiselle ttouzaire aiïeclait déjà des airs de victoire, le dimanche, quand elle menait, en grand étalage, ses fillettes à la messe. Le père Théodose, dans sa Chapelle, et même le curé Quandieu, h son prône, dans sa chaire

-170 LES QUATRE ÉVANGILKS

paroissiale de Saiiit-Marlin, prometlaient le prochain rétablissement de Dieu chez les inlidëles, ee qui aiiiionçait qu'on raccrocherait solennellement Jésus crucifié au mur de l'école iaiqne. Et. comme dernier désastre, Marc, ayant rencontré Darras, le sentit très froid, résolu à l'abandonner, par crainte de perdre jusqu'à la minorité républicaine du conseil municipal.

— Que voulez-vous, mon cher ? vous êtes allé trop loin, nous ne pouvons vous suivre en ce moment... Ce cafard de Philis me guette et je resterais sur le carreau avec vous, ce qui est inutile.

Marc, désespéré, courut voir Salvan. C'était le dernier appui solide qui lui demeurât tidèle. Et il le trouva soucieux, assombri, presque gêné.

— Ça va très mal, mon enfant. Le Bara^er est muel, l'air préoccupé, et je crains qu'il ne finisse par vous lâcher, tant on mène autour de lui une furieuse campagne,., Vous avez peut-être. marché un peu trop vite.

Saisi de douleur, voyant dans ces paroles un abandon encore, Marc s'écria :

— Vous, TOUS anssi, mon maître !

Hais, déjà, très ému, Salvan lui avait saisi les mains.

— Pion, non, mon enfant, ne doutez pas de moi, je reste avec vous de tout mon eceur et de tout mon courage. Seulement, vous ne vous doutez pas des difficultés

-que voire acte si simple et si logique nous a créées -à tous. Ici, mon Ecole normale est suspectée, dénoncée -comme un. foyer d'irréligion. Le proviseur Dcpinvilliers «n profite pour exalter les services rendus par l'aumônier de son lycée à la cause de l'apaisement, de la récon- 'Ciliatîon des partis dans le giron de l'Eglise. Et il n'est pas jusqu'à notre recteur, le paisible Forbes, qui ne :s'agile, en tremblant de voir sa tranquillité Iroubiée... Le Barazer est bien adroit, mais aura-t-il une force de résistance suffisante?

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VÉRIT* Î7)

— Alors, que faire?

— Rien, attendre. Soyez simplement sage el brave, je vous le répète. Etnbrsssons-iious et comptons sur la force de la vérité et de la justice.

Pendant les deux mois qui suivirent, Marc fut admirable de sérénité viiillante, au travers des outrages dont on l'abreuvait, chaque jour. Il avait l'air d'ignorer l'immonde flot boueux, battant sa porte. Il continuait à faire sa classe, avec une gaieté, une honnêteté racrveillenses. Jamais il n'accomplit une plus hrge ni plus utile besogne, se donnant tout à ses élèves, leur enseignant par la parole et par l'exemple la nécessité du travail, la passion dn vrai et du juste, au milieu des pires événements. Tuut ce que ses concitoyens lui jetaient de salissant et d'amer, il le rendait en douceur, en bonté, en sacrifice. Il s'efforçait tendrement de faire les enfants meilleurs que les pères, il ensemençait l'exécrable présent de l'heureux avenir, rachetant le crime des autres au prix de son propre bonheur. Entouré' des petites intelligences dont il avait la charge, il retournait à leur candeur, à leur pureté, à la soif qu'elles avaient de découvrir le monde; et il le redécouvrait, dans sa beauté, dans l'espoir que l'homme ; serait fraternel et joyeux, loi'squ'il en saurait assez pour y vivre de certitude, de sagesse et d'amour, ;!près avoir conquis les forces naturelles. C'était ce pL'lit peuple à sauver un peu chaque jour de l'erreuf et du mensonge, qui faisait son calme, sa force d'innocence. Et il attendait avec son tranquille sourire le coup qui devait le frapper, en homme content et certain, chaque soir, de sa besogne accomplie.

Un malin, ( le Petit Beaumontais ï annonça que la révocation de « l'ignoble empoisonneur de Maillehois », comme il nommait l'instituteur, était signée. La veille, Marc avait appris une nouvelle démarche du comte de Sanglebœuf à la Préfecture, et il n'eut plus d'espoir, sa

tlî LES QUATKE ËVANCILES

perle allait être consommée. La soirée fut rude. Au sortir (le sa classe, lorsque les petites têtes rieuses, blondes ou lirunes, n'étaient plus là pour lui parler du meilleur avenir, il tombait à des tristesses, luttant afin de retrouver tout son courage, le lendemain. Aussi, cette soirée-là fut-elle particulièrement amére. Il songeait à son œuvre brutalement interrompue, h ces enfants aimés qu'il avait peiit-ètre enseignés pour la dernière fois, dont on ne lui permettrait pas d'achever le salut. On les lui reprenait, on les rendrait à quelque déformaleur d'intelligences et de caractères; et c'étiiit tout son apostolat détruit qui saignait en lui. Il se coucha si sombre, que Geneviève, doucement, en silence, le prit dans ses bras, comme elle le faisait parfois encore, par tendresse d'épouse.

— Tu as de la peine, mon pauvre chéri?

Il ne répondit pas d'abord. Il la savait de moins en moins dans ses idées et il évitait toujours des explications pénibles, malgré son remords secret de la laisser ainsi s'écarter, sans rien tenter pour la faire complètement sienne. Bien que, de nouveau, il cessât d'aller voir ces dames, la grand'mère et la mère, il ne trouvait pas le courage d'interdire à sa femme cette petite maison froide, où il devinait un si grand danger pour leur bonheur. Chaqtie fois que Geneviève en revenait, il la sentait un peu moins à lui. Surtout dans ces derniers temps, lorsque toute la mente cléricale se ruait à ses talons, il avait appris que ces dames le reniaient partout, rougissaient de lui comme d'une honte imméritée souillant leur famille.

— Pourquoi ne me réponds-tu pas, mon chéri? croistu donc que ton chagrin ne soit pas le mien?

Il fut touché, il lui rendit son étreinte, en disant :

— Oui, j'ai de la peine. Mais ce sont des afTaires que tune sens pas comme moi, et je ne veux pas même t'en

faire un reproche. Alors, à quoi bon le les confier?... Je crains bien que, très prochainement, nous ne soyons plus

— Comment ça? '

— Je tais être sûrement déplacé, sinon révoqué. Tout est fini... Et nous serons forcés de partir, je ne sais où.

Elle eut un cri de contentement.

— Ah! mon chéri, tant mieux! c'est ce qui peut nous aiTiver de, meilleur. ■

Etontié, il ne comprit pas d'abord, et il la questionna. Elle parut un peu gênée, elle tâcha de rattraper sa phrase,

— Mon Dieu! je dis ça, parce que ca me serait bien égal de m'en aller, avec toi et avec notre Louise, naturellement. On est heureux partout.

Et, comme il la pressait davantage :

— Puis, vraiment, nous n'aurions pas ailleurs toutes «es vilaines histoires d'ici, qui finiraient peut-élre par nous fâcher ensemble. Je serais si heureuse de nous retrouver seulsj au fond d'un tron perdu où personne ne se mettrait entre nous deux, où rien du dehors ne nous séparerait... Oh! mon chéri, partons demain !

Déjà, plusieurs fois, aux heures de tendre abandon, il lui avait vu cette crainte de la rupture, ce désir et ce besoin de rester à lui. Elle semblait lui dire : e Garde-moi sur Ion cœur, contre ta chair. Emporte-moi, pour qu'on ne m'arrache pas de les bras. Je sens bien qu'on m'en détache un peu chaque jour, je tremble de ce grand froid qui m'envahit, dès que tu ne me possèdes plus. » El rien ne le bouleversait davantage, dans la terreur de ce qui devait être l'inévitable.

— Partir, mon cher amour, il ne suffi [ pas de partir. Mais quelle joie tu me causes, et combien je te remercie de ce grand réconfort!

Des journées encore s'écoulèrent, la terrible lettre at-

m LES QUATRE ËVA?IGILES

lendae de la Préreclnre lardait toujours à venir. Celait sans doute que tout un événement nouveau, qui passionnait le pays, détournait l'attention de ce qui se passait à . l'école laïque de Maiilebois. Depuis quelque temps, le curé de Jonville, l'abbé Cognasse, dont le triomphe était complet, méditait de frapper un grand coup, en décidant le maire Martineau à lui laisser consacrer la commune au Sacré-Cœur de Jésus. L'idée ne devait pas être de lui, on l'avait vu pendant un mois se rendre chaque jeudi matin au collège de Valmarie, où il avait de longes conférences avec le père Crabol. Et un mot de Férou, l'institutenr du Moreux, courait, indignant lesunset faisant plaisanter les autres.

— Si ces sales Jésuites apportent ici leur cœur de bœuf évenlré, j'irai leur cracher à la ligure.

Désormais, le culte du Sacré-Cœur absorbait toute la religion du Clirist, finissait par être comme une seconde incarnation de Jésus, un nouveau catholicisme. Cette vision maladive d'une pauvre hystérique, l'ardente et triste Marie Alacoque, ce cœur réel et sanglant, à demi arraché ■d'une poitrine ouverte, devenait le symbole d'une foi plus grùssièro, rabaissée à des besoins de satisfaction charnelle. Il semblait que l'ancien culte épuré d'un Jésus immatériel, envolé dans la nue prés du Père, fût trop délicat pour des âmes modernes, désireuses de jouissances terrestres ; et c'était la chair même de Jésus, son cœur de -chair, mis à l'étal de la boucherie divine, qu'on avait résolu de servir aux peuples dévots, pour leur pâture quotidienne de superstition et d'abêtissement. On aurait dit la préméditation d'un attentat contre la raison humaine, un avilissement voulu de la religion d'autrefois, déjà si obscure, pour que les masses profondes des fidèles en devinssent plus écrasées par le mensonge, plus stupides et plus serviles. Sous le culte du Sacré-Creur, il n'y avait plus que des tribus d'idolâtres, de fétichistes, adorant un

VBRITÉ 115

débris d'abaltoîr, le porlant au boni d'un« pique, comme un drapeau. El tout le génie des Jésuites se retrouvait là, la religion humanisée, Dieu venant à l'homme, du moment quedes siècles d'efforlsn'aïaieal pu amener l'homme à Dieu. ïl fallait bien donner à ce peuple ignorant le seul Dieu qu'il comprenait, fait à son ima^e, saignant et douloureux comme lui, une idole violemment enluminée dont la matérialité brutale achevât de changer ses fidèles en un troupeau de bétes |;rasses, bonnes à tuer. Toute conquête sur la raison est une conquête sur laliberté.etildevenaitnécessairederabaisserlaFranceàce cuite sauvage du Sacré-Cœur, si l'Eglise voulait la faire rentrer en soumission sous l'imbécillité de ses dogmes. Et, dès le lendemain de la défaite, dans la douleur des deux provinces perdues, ou avait vu la tentative se produire, l'Eglise profiter du désarroi public pour essayer de consacrer au Sacré-Cœur la France repentante de ses fautes, châtiée si rudement par la main de Dieu. Sur le sommet le plus haut du grand Paris révolutionnaire, elle avait dressé ce Sacré-Cœur pantelant et rouge, tel qu'on en voit de pendus aux crocs des bouchers. De là, il saignaitsurle pays entier, jusqu'au fond des campagnes reculées; et, s'il provoquait, fà-hau(, à Montmartre, des adorations de dames et de messieurs, appartenant h l'administration, i la magistrature, à l'armée, de quelle émotion ne devait-il pas troubler les êtres simples, lesignorants et les croyants des villages?!! devenait Temblème national du repentir et de l'abandon complet aux mains de l'Eglise, on le brodait au milieu du drapeau tricolore, dont les trois couleurs n'étaient plus que l'azur du ciel, les lis de la Vierge, le sang des martyrs. Et il apparaissait de la sorte, énorme, gonflé et ruisselant de sang, pendu ainsi que le Dieu nouveau du catholicisme dégénéré, ofl'ert à la basse superstition de la France asservie.

Le père Ci'abot avait dâ d'abord avoir l'idée de Iriom-

...oonlc

i76 LES QUATRE ËVAMGILES

pher à Mâillehois même, au chef-lieu de canton, en y ■■ faisant consacrer la commune uu Sacié-Cœur. Mais il s'était ensuite méfié, il y avait là tout un faubourg industriel, les quelques centaines d'ouvriers qui envoyaient dessocialislesau conseit municipal; et, m:iIgrélesFrères, malgré les Capucins, la crainte lui était venue de quelque échec retentissant. Aussi avait-il préféré agir à Jonvitle, où le teiTain semblait admirablement préparé, quitte une autre fois, si l'on y réussissait, à recommencer ailleurs, sur un théâtre plus large. Désormais, l'abbé Cognasse régnait à Jonville, que l'instiluleur Jauffrc avait achevé de lui livrer, en lui abandonnant peu à peu les gens et les choses, tout le pouvoir si bravement conquis par Marc autrefois. La lliéorie de JaufTre était simple : il fallait élre bien avec les parents, le maire, le curé surtout. Puisque le cléricalisme soufllail dans le pays, pourquoi ne pas se laisser porter par le cléricalisme? N'était-ce pas le plus court chemin pour obtenir, à Beaumont, la direction d'une école importante? Et gras, riche des quelques 'sous que lui avait apportés sa femme, il vouait décidément, après avoir poussé celle-ci à se rapprocher du curé, de se donner également tout entier, sonnant la messe, chantant aux offices, conduisant ses élèves chaque dimanche à l'église. Le maire Marlineau, autrefois aniiclérical avec Marc, s'était d'abord ému des agissements du nouvel instituteur. Mais que dire à un instituteur qui n'était pas un pauvre, qui trouvait les meilleures raisons du monde pour expliquer qu'on avait toujours tort d'être contre les prêtres? Martineau, ébranlé, avait commencé par laisser faire j puis, la belle madame Martineau aidant, il s'était mis à. déclarer en plein conseil que, tout de même, il y aurait intérêt à vivre d'accord avec le curé. Et un an avait dès lors suffi pour que l'abbé Cognasse devînt le maître absolu de la commune, son iniluence n'étant plus contre-

VËRITË sn

balancée par celle de l'instiluteur, qui marchail volontairement derrière lui, en homme ceriniii de tirer un beau bénéfice de sa soumission.

Cependant, .quand l'idée naquît de consacrer Jonville au Sacré-Cœur, il y eut quelque effarement et quelque résistance. Cette idée venait on ne savait d'où, personne n'aurait pu dire qui en avait parlé le premier. Mais immédiatement l'abbé Cognasse, avec sa nature âpre et combative, en avait fait une affaire à lui, mettant une grande t'Idre personnelle à être le premier curé de la contrée qui conquerrait ainsi toute une commune à Dieu. 11 décliaînauii tel bruit, que monseigneur Bergcrot le fit mander à Beaumont, mécontent, désespéré de cette menace d'une superstition nouvelle, dont la basse idolâtrie le navrait secrètement; et la scène fut lamentable et terrible, disait-on, l'ëvéque dut céder une fois île plus. A Jonville, il y eut deux séances du conseil municipal tumultueuses, des membres voulaient savoir ce que ça leur rapporterait. Un instant, on put croire l'affaire condamnée, enterrée. Alors, JaulTre, qui, lui aussi, alla un jour à Beaumont, sans qu'on put deviner exactement avec quel personnage il s'y était rencorilré, reprit en douceur les pourparici's entre le curé et le conseil municipal. Il s'agissait d'établir ce que gagnerait la commune à se consacrer ainsi au Sacré- Cœur; et, d'abord, il aimouca des cadeaux promis par des dames de Beaumont, un calice d'argent, une nappe d'autel, avec des vases de fleurs el une grande statue de Jésus, à l'énorme cœur flambant et saignant, peint sur la poitrine. Ensuite, on parlait de donner cinq cents francs de dot à la fille de la Vierge la plus méritoire, lorsqu'elle se marierait. Et ce qui parut surtout décider le conseil, ce fut la promesse d'établir dans le pays une succui'sale du Bon-Pasteur, où deux cents ouvrières travailleraient à de la lingerie fine, chemises, jupons et pantalons de femme, pour les grands magasins de Paris. Déjà les paysans

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voyaient leurs filles toutes placées chez les bonnes Sœurs, sans compter l'argent qu'un établissement pareil devait faire affluer dans la commune. >

Enfin, la cérémonie fut fixée au 10 juin, un dimanche, et jamais grande Tète, comme le fit remarquer l'abbé Cognasse, ne se trouva favorisée d'un soleil plus éclatant. Depuis trois joui's, sa servante, la terrible Paimyre, aidée de madame JauO're et de la belle madame Martineau, ornait l'église de plantes vertes et de tentures prêtées par tous les habitants. Les dames de Beaumont, la présidente Gragnon, la générale Jarrousse, la préfète Hennebise, et même, disait-on, madame Lemarrois, la femme du maire, député radical, avaient fait présent d'un super^te drapean tricolore, où le Sacré-Cœur était brodé, avec les mots: Dieu et patrie. Et c'était JaufTre lui-même qui devait porter ce drapeau, à la droite du maire de Jonville. Un extraordinaire concours de personnages importants ne cessait d'arriver depuis le matin : les notabilités de Beaumont, avec les dames qui avaient fait les cadeaux ; le maire de Maillebois, Philis, accompagné de la majorité cléricale de son conseil; puis, une nuée de soutanes et de frocs, un grand vicaire, délégué de monseigneur, le père Tbéodose et des capucins, le frère Fulgence et ses frères adjoints, le père-Philibin, enfin le père Grabot en personne, très entourés et salués très bas. On remarqua l'absence de l'abbê Quandîeu, pris au dernier moment d'une attaque de goutte violente.

Âloi-s, ù trois heures, sur la place de l'Eglise, une musique, venue du chef-lieu, attaqua une marche héroïque. C'était le conseil municipal qui arrivait, ajant à sa tête le maire Martineau, tous en écharpe ; tandis que l'instituteur JaufTre tenait à deux mains le drapeau du Sacré-Cœur. Il y eut une halle, jusqu'à ce que le morceau de musique fût fini. Une foule énorme, des familles paysannes endimanchées, des dames en toilette, se pressaient, atten-

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daient. Puis, tout d'un coup, la grande porle de l'église s'ouvrit à deux batlanis, et l'on vit paaaitre le curé Cognasse, en riuhes vêtements sacerdotaux, suivi d'un clergé nombreux, de la queue des prêtres accourus des environs. Des chants éclatèrent, l'assistance se prosterna dévotement, pendant la bénédiction solennelle du drapeau. El ce fut ensuite le moment pathétique, le maire Martineause mit à genoux, ainsi que tout le conseil municipal, sous les plis de l'étendard symbolique, dont JaulTre penchait la hampe, pour en mieux dérouler les trois couleurs au cœur saignant. Et, à 1res haute voix, le maire prononça l'acte de la consécration officielle de la commune 4e Jonïille an Sacré-Cœur.

— Je' reconnais les droits souverains de Jésus-Christ sur tous les citoyens dont je suis le mandataire, sur leurs personnes, leurs familles et leurs biens. Jésus-Christ sera leur premier, leur unique maître, et désormais il inspirera les actes de notre administration municipale pour notre salut et pour sa gloire. i

Des femmes pleuraient, des hommes applaudirent. Un vent de folie heureuse monta dans le clair soleil, au bruit des cuivres et des tambours, qui avaient repris la marche triomphale. Et le cortège entra dans l'église, le clergé, le maire et le conseil municipal, toujours accompagnés de l'instituteur et du drapeau. Il y eut une bénédiction du S^inl-Sacrement, luisant comme un astre sur l'autel, entouré de cierges, et devant lequel la municipalité s'agenouilla encore, très dévotement. Puis, l'abbé Cognasse parla, d'une éloquence enflammée, exultant de voir ainsi l'autorité civile, abritée sous le drapeau national du Sacré-Coeur de Jésus, prosternée devant le Saint-Sacrement, abdiquant tout orgueil et tonte révolte aux mains de Dieu, s'en remettant désormais à lui pour gouverner et pour sauver la France. N'étaif'ce pas la fin de l'impiété, l'Eglise maîtresse des

&mesetdes corps, seule représenlante de la force et de l'autorité sur la terre ? Elle ne tarderait pas à refaire le bonheur de sa bieu-aimée Fille aînée, enfin repentante de ses erreurs, soumise et uniquement désireuse de son salut. Toutes les communes allaient suivre l'exemple de Jonville, la patrie entière se donnerait bientôt au Divin Cceur, la France retrouverait son empire sur le monde, parle culte du drapeau national devenu le drapeau de Jésus. 11 y eut des cris de sainte ivresse, et la magnifique cérémonie se termina dans la sacristie, où défila de nouveau le conseil municipal, le maire en tête, pour signer l'acte officiel et authentique, sur parchemin, où il était écrit que la commune de Jonville se consacrait tout entière et pour toujours au Divin Cœur, en un pieuK renoncement du pouvoir civil devant le pouvoir religieux.

Mais, à la sortie, un scandale éclata. Pérou, l'inslituleur du Moreu.t, était parmi la foule, plus ravagé et plus ardent,* vËtu d'une redingote lamentable. Il avait glissé aux pires tortures de la dette, traqué pou;' des pièces de dix et de vingt sous, ne trouvant même plus le crédit des six livres de pain dont il avait besoin chaque jour pour nourrir sa femme, épuisée de gros travaux, et ses trois maigres filles, toujours souffrantes. Ses misérables cent francs par mois tombaient à l'avance au fond <le ce goulfre sans cesse élargi, et ses petits appointements de secrétaire de Ta mairie se ti'ouvaienl frappés, de continuelles oppositions. Aussi cetlemisère croissante, inguérissable, avail-elle achevé de le faire tomber dans le mépris des paysans de la commune, tous à leur aise, mis en défiance contre la science qui ne nourrissait pas même l'homme chargé de l'enseigner. Et Pérou, le seul intelligent, le seul cultivé, dans ce milieu d'épaisse ignorance, s'exaspérait chaque jour davantage d'être le pauvre, lui qui savait, lorsque les ignorants étaient les

VÉRITÉ t8I

riches, enGévré de celte iniquité sociule, affolé par les souITrances des siens, poussé à rèver- la deslruction violente de cet itbominable monde, afin de rebùlir sur les ruines la Cité de vérité et de jugtice. Il aperçut Saleur, le maire du Horeux, venu en belle -' redingote neuve, désireux d'être agréable à l'abbé Cognasse, depuis que ce dernier triomphait. Au Moreux, la paix régnait maintenant entre la commune el l'abbé, malgré l'exécrable humeur de celui-ci, grondant toujours d'avoir h faire quatre kilomètres pour des paroissiens qui auraient bien pu se donner le luxe d'un curé. Toute l'estime qui s'était retirée de l'instituteur, maigre, h&vc, mal pajë, sans un sou de bien au soleil et rongé de dettes, était allée au prêtre, solide etflorissant, beaucoup mieux rente, ayant pour lui les baptêmes, les mariages, les enterrements. El, dans ce duel inégal, l'instituteur, fatalement battu, enrageait.

— Eh bien! monsieur Saleur, en voilà un carnaval! çu ne vous fait pas honte de vous prêter à des ignominies pareilles?

Saleur, tout on n'étant pas au fond avec les prêtres, fui vexa. Il vit Uune attaque contre sa situation honrgeoise d'ancien marchand de bœufs enrichi, vivant de ses renies dans la jolie maison qu'il s'était fait arranger, rajeunie et peinte à l'huile. Aussi cherclia-t-il une parole digne,

— Vous feriez mieux de vous taire, monsieur Pérou. La honte est pour ceux qui ne savent pis réussir dans la vie à être des gens propres.

Férou allait répondre, irrité de trouver là toute la basse morale dont il souffrait, lorsque JaulTre parut â son tour, ce qui détourna sa colère.

— Ah ! c'est vous, mon collègue, qui portez leur drapeau de mensonge et d'imbécillité! Belle action pour un éducateur des petits et des humbles de notre démocratie ! Vous

m LES QUATRE ËVjINGILES

le savez biea pourlant, ce que gagne le curé, l'instituteur

le pRrd.

Mais .lauffre, en homme qui avait des rentes, et très content d'ailleurs de son acte, se montra écrasant de pilojalHc dédain.

— Mon pauvre camarade, avant de juger les autres, vous devriez bien avoir de quoi mettre des chemises aox derrières de vos filles.

Alors, Férou perdit toute mesure. Hérissé, sauvage, il agita ses grands bras, il cria :

— Tas de calotins ! tas de jésuites ! promenez-le donc, adorez-le donc, votre cœur de bœuf éventré, et mangez-le tout ci'u, et soyez-en, s'il est possible, plus inhumains et plus stupides encore!

On s'était attroupé autour du blasphémateur, il y eut des huées, des menaces, et les choses allaient mal tourner pour lui, si Saleur, en maire prudent, inquiet pour le bon renom de sa commune, ne l'avait dégagé de la foule hostile et emmené à son bras.

Le lendemain, l'incident fut grossi, on parla partout d'un exécrable sacrilège. « Le Petit Beaumontais » raconta que l'insliluleur du Horeux avait craché sur le drapeau national du Sacré-Cœur, au moment où le digne abbé Cognasse bénissait ce divin emblème de la France repentante et sauvée. Puis, dans le numéro suivant, il annonça comme certaine la révocation de l'inslituteur Férou.

Si la nouvelle était vraie, cette révocaion devait avoir pour celui-ci une grave conséquence, la nécessité de faire immédialement ses trois ans de service militaire, car son engagement décennal n'était pas rempli, il lui restait à servir dans l'Université pendant trois années encore, avant d'être complètement exempté. Et, pendant qu'il serait à la caserne, que deviendraient sa femme et ses trois filles, les misérables créatures dont il n'assurait

VERITt 383

déjà pas l'existence, et qui, lui parti, achèveraient de mourir de faim?

Lorsque Marc apprit l'événement, il courut voir Salvan, ' àBeaumont. Cette fois, « le Petit Beaumonlais» n'avait pas menti, la révocation allait être signée, Le Barazer se montrait intraitable. El, comme Marc suppliait son vieil imi de tenter une démarche encore, celui-ci trislement refusa.

— Non, non, c'est inutile, je me heurterais à une volonté formelle. Le Barazer ne peuE pas faire autrement que d'agir; du moins, il en a la conviclion, toute sa politique d'opportuniste trouve là un moyen de se déban'asser des difficultés présentes... Et ne vous plaignez pas trop : s'il frappe Pérou, c'est pour vous épargner.

Marc se récria, dit son trouble et sa douleur ^'un tel dénouement.

— Vous n'en êtes pas responsable, mon cher enfant. 11 jette aux cléricaux cette proie, puisqu'il leur en faut une, et il espère sauver ainsi le bon ouvrier que vous êtes. €'est une solution très distinguée, comme quelqu'un me l'expliquait hier... Ah! oui, que de larmes, que de sang, pour réaliser le moindre progrès, et combien de pauvres morts doivent combler le fossé, afin que les héros passent !

Ce que Salvan avait ajmoncé se réalisa de point en point. Pérou fut révoqué deux jours plus tard; et, plutôt que de se résigner à faire son service militaire, il déserta, Il se réfugia en Belgique, dans l'exaspération du déni de justice dont il était la victime. Son espoir était de trouver j à Bruxelles une petite situation, qui lui permettrait d'; appeler près de lui sa femme et ses filles, de façon à reconstituer au loin le foyer détruit. Il se disait même soula};é d'échapper ainsi au bagne universitaire, il respirait à pleins poumons, en homme entln libre de penser et d'agir. En attendant, sa femme était venue, avec les

S84 LES QUATRE ËVANGILES

trois fillettes, s'installer à Maillebois, dans deux petites chambres sordides, où elle s'était mise tout de suite à faire courageusement He la coulure, sans pouvoir gagner le pain quotidien. Marc la visita, la soutint, le cœur crevé de ce coin de pitoyable misère. Et il en gardait un remords, car l'.iiïaire du crucifix fju'il avait décroché du mur de sa classe, semblait oubliée, au milieu de la grosse émotion soulevée par le sacrilège de Jonvillc et par la révocation qui s'en était ensuivie, c Le Petit Beaumontais » avait triomphé bruyamment, le comte de Sanglebœuf se promenait à Beaumont avec des altitudes de vainqueur, comme si les Frères, les Capucins, les Jésuites, et le frère Fulgence, et le père Philibin, et le père Crabot, fussent devenus du coup les maîtres absolus du département. Et la vie recommença, la lutte allait reprendre, inexorable, sur un autre terrain. Un dimanche, Marc fut surpris de voir sa femme rentrer, tenant à la main un livre de messe.

— Comment, tu vas à l'église? demanda-t-il.

— Oui, répondit-elle simplement. Je viens de communier.

Il la regarda, pâlissant, envahi d'un froid brusque, d'un petit frisson qu'il s'etTorcait de cacher.

— Tu pratiques maintenant, et tu ne m'as pas prévenu?

Elle aiïecla de l'étonnement à son tour, très calme d'ailleurs, très douce, selon son habitude.

— Teprévenir, pourquoi? C'est affaire de conscience... Je te laisse agir selon les idées, je pense que je puis agir selon les miennes.

— Sans doute, mais tout de même, pour notre bonne entente, j'aurais voulu savoir.

— Eh bien! tu sais à présent. Je ne me cache pas, tu le vois... Nous n'en resterons pas moins de grands amis, j'espère.

vi;niTÉ S85

El elle n'ajoula rien, et il n'eut pas ta force de dire tout ce qui grondail en lai, de provoquer t'explicalion dont il senlail l'impérieux besoin. Mais la journée fut lourde de silence, quelque cliose venait, celle fois, de se briser, entre eux.

DoiiîHihvGoogle

Des mois se passèrent, et Marc sentît chaque jour grandir et se poser la question redoutable : pourquoi avail-il épousé une femme dont la foi n'était pas la sienne? n'allaicnl-ils pas tous les deux souffrir affreusement de ce désaccord, du gouffre qui séparnil les deux mondes ennemis au?:qucis ils appartenaient? Déjà, dans son esprit, ia certitude inflexible était que, pour la bonne santé d'un ménage, comme on commençait à vouloir établir un examen physiologique, un certificat constatant l'absence de toute lare physique, il aurait fallu constater aussi le bon fonctionnement de ta raison, le cœur et l'esprit indemnes de toute imbécillité héréditaire ou acquise. Deux êtres qui s'ignorent totalement, venus de deux patries différentes, avec des conceptions contradictoires et hostiles, l'un en marche vers la vérité, l'autre immobilisé dans l'erreur, ne peuvent que se heurter, se torturer et s'anéantir. Mais que d'excuses, au début, sous l'impérieux aveuglement de i'amour, et combien les réponses décisives étaient difficiles, lorsqu'on en venait aux cas particuliers, aux plus charmants et aux plus tendres !

D'ailleurs, Marc devait faire la part de l'exception où il se trouvait. Il n'accusait point encore Geneviève, il redoutait simplement de la voir devenir une arme mortelle aux mains de ces prêtres et de ces moines, contre lesquels il

menait campagne. Puisque l'Eglise, en agissant auprès de ses chefs, n'avait pu le ruiner et l'abattre, elle derait songer maintenant à l'atteindre dans son bonheur domestique, à le frapper au cœur. C'était là une besogne esseotiellemenl jésuitique, l'éternelle manœuvre du moine eoDfesseur, directeur de consciences, qui reprend soarnoisement l'œuvre de la domination catholique, en boa psychologue mondain, rompu aux passions, leur faisant leur part immense, les utilisant pour le triomphe du Christ sur la bêle humaine, caressée et gorgée, étranglée dans son assouvissement. Se glisser au sein d'un ménage, se mettre entre les deux épous, et reprendre la femme par son éducatînn, ses traditions pieuses, et désespérer, détruire ainsi l'homme dont oa veut se débarrasser : il n'est pasde tactique plus indiquée, plus commode, d'usage plus courant, dans le monde noir et chuchotant des coo^ fessionnaui. Tout de suite, derrière la soutane de l'abbé Quandieu, derrière les robes du père Théodose et du frère Fulgence, Marc avait vu passer le profil aimable et fuyant du père Crabot.

Depuis te premier jour, l'Eglise a pris et a gardé la femme, comme l'aide la plus puissante de son œuvre de propagande et d'asservissement. Mais, dès l'abord, nii obstacle se dressait. La femme n'étail-elle pas la honte et la perdition, une créature de dégoût, de péché et de terreur, devant laquelle tremblent les saints? En elle, J'immonde nature a mis son piège, elle est la source charnelle de la vie, elle est la vie elle-même, dont le catholicisme enseigne le mépris. Aussi l'Eglise a-l-clle un instant refusé une âme à la bète de fornication, que les hommes purs fuyaient au désert, dans la eurlitude do succomber, si le vent du soir leur apportait la seule odeur de sa chevelure. Toute beauté et toute volupté étant mises hors de ce monde, elle n'était plus, sur ia terre, que la beauté et la volupté ctHidamaées, tenues

ta LES QUATIIE ÉVANGILES

pour diaboliques, dénoncées comme des ruses de Satan, contre lesquelles on recommandait la prière, les mortifications, surtout l'abstention totale de l'acte. El il s'agissait d'écraser le sexe dans la femme, la femme idéale i était désexuée, la vierge trànait en reine des cieux, grâce >' au miracle imbécile d'avoir enfanté sans avoir cessé d'âlre vierge. Puis, voilà que l'Eglise avait compris l'irrésistible toute-puissance sexuelle de la femme sur l'homme, et malgré sa répugnance et sa terreur du sexe, elle avait Oui par se servir du sexe pour agir sur l'homme, le reconquérir et l'enchaîner. C'était toute une armée, ce troupeau de femmes, alTaiblies par une éducation déprimante, terrorisées par la peur de l'enfe^. devenues des serves sous la haine et la dureté du prêtre ; et, puisque l'homme ne croyait plus, s'écartait de l'autel, on pouvait tenter de l'y ramener, en employant à celle besogne le charme satanique et toujours victorieux de la femme : elle n'avait qu'à se refuser, il la suivrait jusqu'au pied de la croix. Sans doute, l'obstacle d'immorale inconséquence était vif, mais le catholicisme n'avait-il pas perdu de sa primitive rudesse et les Jésuites n'étnient-ils pas nés pour lutter sur ce nouveau terrain de la casuistique et des accommodements avec le monde? Dès ce moment, l'Eglise avait manié la femme d'une main plus douce, plus adroite. Si elle la repoussait toujours à titre d'épouse, dans son dégoût peureux du plaisir condamné, elle employait ce plaisir à son propre triomphe. Sa politique êlaîE d'abord de garder la femme toute à elle, en continuant à l'hëbéler, en la maintenant à l'étal d'éternelle enfance. Elle en faisait ensuite une arme de guerre, certaine de vaincre l'homme incroyant par la femme pieuse. Elle avait par elle un continuel témoin au foyer domestique, elle agissait même jusque dans l'alcôve, quand il (allait réduire l'homme aux pires angoisses. Et la femme, ainsi, était toujours la béte de luxure, dont

VËRITfi 189

le prêtre simplement se servait aujourd'hui pour assurer le régne de Dieu.

Harc rélabiissaitsanspeineles conditions dans lesquelles avait grandi Geneviève. C'était, au premier âge, l'aimable couvent des sœurs de la Visitation, avec toutes sortes de douceurs dévotes : la prière du soir, à genoux dans lé petit lit blanc; le bon Pieu qui s'occupe paternellement desenfants dociles ; la cbapelle étincelante, où monsieur le curé racontait des histoires admirables de chrétiens sauvés des lions, d'anges gardiens veillant sur des berceaux, emmenant au cie) les pures âmes aimées du Seigneur. Puis, venait la première communion, et il y fallait des années de préparations savantes; les eitraordinaires mystères du catéchisme enseignés au fond de ténèbres redoutables, troublant à jamais la raison, allumant la Hèvre perverse des curiosités mystiques. Dés lors, à l'heure, trouble de la puberté, la jeuoe fille naissante, ravie de sa robe blanche, la première robe de mariée, était fiancée h Jésus, s'unissait à l'amant divin, dont pour toujours elle acceplaît le doux esclavage ; et l'homme pouvait venir ensuite, il la trouvait déjà possédée, déflorée par cet amant qui renaîtrait et la lui disputerait, avec toute la force obsédante du souvenir. Sans cesse, au cours de sa vie, la femme reverrait les cierges luire, sentirait l'encens la pénétrer de langueur, retomberait à cet éveil de ses sens, parmi les chuchotements du confessionnal et les pâmoisons de la sainte table. Elle achevait ensuite de grandir, au milieu des pires préjugés, nourrie des erreurs et des mensonges séculaires, enfermée étroitement surtout, afin que rien du monde réel ne pût parvenir jusqu'à elle. Et, quand elle quittait les bonnes sœurs de la Visitation, la grande ûlle de seize ans était ainsi un miracle de perversion et d'abêtissement, la femme obscurcie, déviée de son rAle, ignorante des autres et d'elle-même, n'apportant dans sa beauté, pour son action d'amante et d'épouse, que le

poison religieux, ferment mauvais de tous les désordres •et de toutes les souffrances.

Plus tard, Marc voyait Geneviève dans la petite maison dévote de la place des Capucins. C'était là qu'il l'avait connue, entre sa grand'mèie, madame Duparque, et sa mère,' madame .Berthereau, dont la tendresse vigilante s'exerçait surtout à parfaire l'œuvre du couvent, en écartant de la jeune fille tout ce qui aurait pu en faire une créature de vérité et de raison. Pourvu qu'elle pratiquât en paroissienne obéissante, on lui demandait simplement de se désin téresser du reste des ciioses, on la préparait à vivre dans. un aveuglement complet de la vie. El il fallait à Marc un certain eCTort déjà, pour se la rappeler telle qu'il l'avait aimée^ dès tes premières entrevues, délicieusement blonde, le visage doux et Cm, si désirable, avec son éclat Ab jeunesse, son odeur pénétrante de belle amoureuse, qu'il ne se souvenait plus très bien du reste, de l'intelligence et du bon sens qu'elle montrait alors. Il y avait en entre eux le coup de passion, la flamme de désir qui soulève le monde, et dont il favait sentie brûler comme lui, car elle tenait de son père ce besoin d'amour, sous stn éducation glacée. Sans doute elle n'était point ane sotte, il devait la juger pareille aux autres jeunes filles, desquelles on ne sait rien; et, certainement, il s'était promis de voir ça plus tard, au lendemain du mariage, quand elle serait tout entière à ■lui. Mais, à cette heure, s'il évoquait leurs premières années de Jonville, il s'apercevait de son peu d'efforts pour la mieux connaître et pour la faire sienne davantage. Ces années, Us les avaient passées tous deux dans un ravissement mutuel, dans une telle ivresse de leurs baisers de chaque soir, qu'ils n'avaient pas mSrae conscience des différences morales qui pouvaient les séparer. Elle était vraiment intelligente, el il ne la chicanait pas trop sur les singuliers trous qu'il découvrait parfois dans son en-

tendement. Comme elle avait cessé de pratiquer, il croyait l'avoir acquise à ses idées- de pensée libre, sans même s'être donné la peine de l'en instruire. Au fond, il soupçonnait bien un peu de lâcheté de sa part, l'ennui d'une éducation à refaire, la ^eur aussi de se heurter à des obstacles, de gâter leur adorable paix d'amour. Mais, puisque leurvie marchait heureusement ainsi, pourquoi courir ce risque de querelles, dans la cerlitude où il était que leur grande tendresse safiïrail toujours à maintenir leurbonnc entente?

Et voilà que la crise était venue, menaçante. Lorsque Salvan, autrefois, s'était occupé du mariage, il n'avait pas caché à Marc son inquiétude de l'avenir, pour deux époux si mal appareillés. Aussi, désireux de se tranquilliser un peu, avait-il simplement conclu, avec Marc, que l'homme fait la femme, dans un ménage qui s'adore. - Tout mari, auquel on confie unejeune fille ignorante, n'est-il pas le maître de la refaire à sa volonté, h son image, lorsque celte jeune fille l'aime ? Il est le dieu; il peut la recréer, par la toute-puissance de l'amour. Mais nneiangueur, un aveuglement l'emahissent lui-même, et Marc n'avait constaté que plus tard la réelle ignorance où il était demeuré du cerveau de sa Geneviève, tout un cerveau de femme inconnue, ennemie, dont le réveil lent se produisait, au choc des circonstances. C'était le bas&g;e, la jeunesse qui renaissaient, la fillette agenouillée dans son petit lit blanc, sous l'aile de son ange gardien, la première communiante, fiancée de Jésus, en belle robe blanche, la jeune fille pâmée en un coin de chapelle, ' à l'ombre du confessionnal, la tête encore bourdonnante de l'aveu de ses fautes. Le bain tiède de religiosité où elle avait grandi était indélébile, l'Eglise imprégnait à jamais l'enfant de sa flamme et de son odeur, et tout repoussait plus tard, le bercement des orgues, le troublant éelat des cérémonies, la poésie des cloches. La

femme vieillie retournait à l'enfance, se rendormait dans les heureuses croyances du catéchisme, absurdes et puériles. Celte GeneviÈïC adorée que Marc croyait à lui entièrement, se révélait comme possédée par un autre, emplie d'un passé indestructible dont il n'était pas, dont il ne pourrait être. Avec stupeur, il commeni;ait à s'apercevoir qu'ils n'avaient rien de commun, qu'il avait pu passer en elle sans rien modifier de l'être intérieur, pélri dès le berceau par des mains savantes. Et qnei regret alors de n'avoir pas, dès les premiers jours du mariage, pendant les heures d'abandon complet, essayé de pénétrerjusqu'à l'intelligence, d'aller conquérir l'esprit, au delà de ce charmant visage qu'il couvrait de ses baisers l 11 aurait dû ne pas s'endormir dans son bonheur, recommencer l'instruction de la grande enfant si tendrement pendue à son cou. Puisqu'il se proposait de la faire sienne, pourquoi n'y avait-il pas travaillé en homme prudent et sage, dont la joie d'amour ne trouble pas la raison ? S'il souffrait maintenant, c'était de son illusion vaniteuse, de sa' paresse et de son égoïsme à ne pas agir, par crainte lâche, an fond, de gâter sa Félicité d'amant.

Mais, désormais, le péril devenait si grave, qu'il était résolu à lutter. Une dernière excuse lui restait, pour ne pas intervenir rudement : le respect de la liberté d'autrui, la tolérance de toute foi sincère, chez la créature dont on a fait sa compagne. De même qu'autrefois il avait consenti à se marier à l'église, et qu'il ne s'était pas plus tard opposé au baptême de sa fille Louise, par une faiblesse d'homme amoureux, il ne trouvait pas la force intolérante de faire défense i sa femme de pratiquer, de se confesser et de communier, si telle était sa foi. Pourtant, les époques avaient changé, il aurait pu plaider l'indifférence où il était encore, au moment des noces et de la naissance de sa fille, tandis qu'il s'était libéré et affirmé de plus en plus, en acceptant la mission d'enseigner

vËKir£ sas

la vérité aux petits de ce monde. Cela lui créait un de- ?oir, celui de donner l'exemple, de ne pas permettre à son foyer ce qu'il condamnai! au fbyer des autres. Ke lui rcprocherail-on pas, à lui l'inslituleur laïque, si nettement hostile à toute ingérence du prêtre dans l'instruction de l'enfant, de laisser sa femme se rendre assidûment chaque dimanche à la messe el ; conduire leur petite Louise, dont les sept ans précoces bégayaient déjà de longues prières? Et, cependant, il continuait à ne pas se trouver le droit d'empêcher ces choses, tellement il avait en lui ce respect inné de la liberté de conscience, dont il réclamait la pleine jouissance pour lui-même. S'il sentait donc l'impérieuse nécessité de défendre son bonheur, il ne voyait d'autres armes possibles, surtout à son foyer domestique, que la discussion, la persuasion, la leçon quotidienne de la vie, dans ce qu'elle a de sain el de logique. Et ce qu'il aurait dû faire, dès le premier jour, afin de conquérir sa Geneviève, il voulut désormais le tenter, et non seulement pour la ramener à la saine vérité humaine, mais encore pour empêcher leur chère Louise de la suivre dans la mortelle erreur catholique.

Toutefois, le cas de Louise était moins grave. Marc se trouvait Torcé d'attendre, malgré la conviction où il était que, chez l'enfant, les impressions premières sont les plus vives et les plus tenaces. Il avait dû laisser entrer sa fillette à l'école voisine, chez mademoiselle Rouzaiie, ou, déjà, celle-ci la gorgeait d'histoire sainte. Il y avait aussi la prière avant et après la classe, les offices du dimanche, les bénédictions et les processions. L'institutrice s'étuil bien inclinée, avec an mince sourire, lorsqu'il avait exigé d'elle la promesse que sa fille ne serait astreinte i suivre aucun exercice religieux. Mais l'enfant était si jeune encore, il semblait ridicule de la préserver ainsi, et il n'était point toujours là pour s'assurer si elle disait

OU ne disail pas la prière avec les autres. Ce qui le répugnail, chez mademoiselle Rouzaire, c'était moins ce zèle clérical, dont elle semblait brûler, que son hypocrisie eerluine, l'âpre intérêt personnel qui dirigeait chacun de ses actes. Et ce manque de foi véritable, cette simple exploilalion de U sentimentalité pieuse, apparaissait si nellement, que Geneviève elle-même s'en trouvait blessée, dans sa droiture encnre intacte. Aussi ce que Mignot redoutait ne s'était-il pas produit, Geneviève avait repoussé les avances de mademoiselle Rouzaire, prise d'une soudaine amitié pour sa voisine, désireuse de se glisser dans ce ménage, où elle flairait le drame possible. Quelle joie mauvaise et quelle gloire, si elle avait pu travailler aussi là pour l'Eglise, rendre ce service à la congrégation de séparer la femme du mari, de montrer le doigt de Dieu s'appesantissant sur l'instituteur laïque, le foudroyant à son foyer ! Elle essayait bien, très aimable, très insinuante, sans cesse aox aguets derrière le mur mitoyen, dans l'attente d'une occasion qui lui permettrait d'intervenir, de consoler la pauvre petite femme persécutée ; et elle risquait parfois des allusions, des sympathies, des conseils : c'était si triste de n'avoir pas les mêmes croyances dans un ménage, on ne pouvait pourtant perdre son âme, le mieux était alors de résister avec douceur. Elle avait eu la joie, à deux reprises, de voir pleurer Geneviève. Puis, celle-ci s'était écartée, envahie de malaise, évitant toutes confidences nouvelles. Cette femme, si doucereuse, avec sa taille de gendarme, son goût pour l'anisetle et sa façon de parler des prêtres, des hommes comtife les autres après tout, dont on avait bien tort de dire du mal, lui causait une répulsion invincible. Et mademoiselle Rouzaire, blessée, avait exécré un peu plus le ménage voisin, ne gardant d'autre action pour lui être désagréable quo son autorité d'institutrice sur la petite Louise, cette élève intelligente dont elle s'entètail à

soigner j 'instruction reli^ease, malgréJa défense formelle du père.

Mais, si le cas de sa fillette ne préoccupait pas escore Marc sérieusement, il comprenait la nécessité 'pressante d'agir, pour qae la mère, sa Geneviève adorée, ne lui fiil pas reprise, arrachée bientôt tout entière. Il en avait eu déjà la nette sensation, et maintenant l'évidence s'imposait ; c'était chez madame Duparque, la grand'mère, dans la petite maison dévote de la place des Capucins, que Geneviève avait senti repousser en elle sa longue hérédité catholique, les ferments pieux de son enfance el de sa jeunesse. 11 existait là comme un foyer de contagion' mystique, où devait se rallumer une foi mal éteinte, simplement en sommeil sous les joies premières de l'amour hamain. S'ils étaient restés à Jonville, Marc se rendait bien compte qu'il aurait pu safiîre à d'inquiète .passion de Geneviève, dans leur solitude tendre. Â Maillebois, des éléments étrangers étaient intervenus, cette ' terrible affaire Simon surtout qni avait comme déterminé la cassure, puis les conséquences sans cesse aggravées, laiutte entre (ui et la congrégation,'la mission libâratrice d«Dt il s'était chargé. Et ils n'avaient plus été seuls, le flot des gens et des choses s'était peu à peu -élargi entre eux, de sorte qu'ils sentaient venir le jour où ils se retrouveraieiit complètemeivl étrangers l'un à l'autre; Maintenant^ chez madame Duparque, Geneviève rencontrait les adversaires les plus acharnés de Marc. Celui-ci finit par apprendre que la terrible grand'mère^ si rude et si têtue, .avait obteuH, après des années d'humbles sollicitations, la. faveur insigne d'avoir potïr directeur le père Crabot., D'ordinaire, le recteur de Valmerie se réservait aux dames de ta belle société de Bcaumont, et il lui avait fallu certainement des raisons puissantes, avanlde se résoudre à .confesser cetto très vaille boui^eoise; de.si peu d'importanee. Et non seulement il la reeevait, dans la chapelle de Valmarie, ft

236 US QUATRE ËViNCILES

ses jours de confessionnal, mais encore il lai faisait l'honneur de la visiter place des Capucins, lorsqu'un accès de goutte la clouait sur un fauteuil. Il se rencontrait là avec des personnages discrets, un chois de prêtres et de religieux, l'abbé Quandieu, le père Théodose, le frère Fulgence, heureux de ce coin dévot d'ombre et de silence, de cette petite maison fermée, où leurs conciliabules passaient inaperçus. Des rumeurs couraient bien, on disait que la faction cléricale avait là son siège secret, l'officine cachée, de laquelle partaient les graves résolutions prises en commun. Mais comment soupçonner cette si modeste demeure des deux vieilles dames, qui avalent certes le droit de recevoir chez elles des amis, dont on vojait à peine se glisser les ombres? Pélagie, la servante, refermait la porte doucement, aucun visage ne paraissait aux fenêtres, pas un souffle ne sortait de l'étroite façade endormie. Et cela était très digne, une grande déférence entourait ce" logis respectable.

Alors, Marc regretta de n'être pas allé plus souvent chez ces dames. Sa grande foule n'ëlait-elle pas de leur avoir abandonné Geneviève, pendant les longues journées qu'elle passait près d'elles, avec là petite Louise? Sa seule présence aurait combattu la contagion du milieu, on se serait contenu devant lui, dans la sourde attaque Qu'il sentait dirigée contre ses idées et sa personne. Geneviève, comme si elle avait eu encore conscience du danger dont on menaçait la paix de son mé'nage, résistait parfois, luttait pour ne pas entrer en guerre avec son mari, qu'elle aimait toujours. C'était ainsi que, le jour où elle s'était remise à pratiquer, elle avait voulu pour confesseur l'abbé Quandieu, au lieu du père Théodose, dont madame Duparque cherchait à lui imposer la direction. Elle sentait hien l'àpreté belliqueuse du capucin, ions la beauté arrangée de la grande barbe noire, de l'admirable visage aux yeuxde flamme, qui faisaient rêver

les dévotes; tandis que l'abbé était un homme doux et sage, QH directeur paternel, aux longs silences de tristesse, et dans lequel elle devinait confusément un ami, soulTrant des luttes fratricides, souhaitant la paix de tous les travailleurs de bonne volonté. Elle se trouvait encore à cette minute de tendresse, où sa raison s'inquiiitait, tout en s'obscurcissant peu à peu, avant de sombrer dans la passion mystique. Et, chaque jour, elle subissait des assauts plus graves, elle se laissait reprendre et posséder davantage, par l'entourage troublant de ces dames, un lent engourdissement de gestes onctueux et de paroles caressantes, qui achevaient de l'assoupir. Vainement Marc retourna plus souvent place des Capucins, il ne put empêcher le poison de faire son œuvre.

D'ailleurs, rien encore d'autoritaire ni de brutal n'apparaissait. On attirail simplement Geneviève, on la flattait, on la cajolait, avec des mains de douceur. Et aucune parole violente n'était prononcée contre son mari, c'était au contraire un homme bien à plaindre, un pécheur dont on voulait, le salut. Le malheureux ignorait l'incalculable mal qu'il faisait à la patrie, toutes ces âmes d'enfants qu'il perdait, qu'il envoyait en enfer, dans son abominable obstination de révolte et d'orgueil. Puis, on en vint à exprimer devant elle le vœu, d'abord à peine formulé, de plus en plus net ensuite, de la voir se consacrer à une œuvre admirable, la conversion du pécheur, le rachat divin de l'homme coupable qu'elle avait la faiblesse d'aimer toujours. Quelle joie et quelle gloire pour elle, si elle le ramenait à Dieu, si elle arrêtait ainsi sa rage de destruction, en le sauvant et en sauvant par là même ses victimes innocentes de la damnation éternelle! Pendant plusieurs mois, avec un art infini, elle fut de la sorte préparée, travaillée pour la besogne qu'on attendait d'elle, dans l'espoir évident de déterminer la rupture conjugale, en heurtant les deux principes inconciliables,

!38 LES QDATRE ÉVANGILES

la femme du passé, toute pleine de l'erreur séculaire, conlre l'homme de pensée libre, en marche vers l'avenir. El les événements voulus, inévitables, se produisirent.

Maintenant, l'intimité de Marc et de Geneviève s'allristaif de jour en jour, cette intimité autrefois si tendre et si gaie, de continuels baisers au milieu de grands rires. Ils n'en étaient pas encore aux querelles; mais, dès iju'ils restaient seuls, inoccupés, sans la distraction des gens et des choses, ils éprouvaient une sorte de gène, comme s'ils avaient craint d'en venir aux mauvaises paroles, à la moindre contrariété. Ils sentaient grandir entre eux tout un inconnu qu'ils taisaient et qui de plus en plus les glafaît, les rendait ennemis. Pour lui, c'était la sensation croissante d'avoir là, mêlée à son existence de chaque heure, et jusque dans ses bras, an lit, une étrangère dont il condamnait les idées et les sentiments ; et, pour elle, c'était une sensation pareille, l'exaspérante certitude d'être jugée en enfant ignorante et déraisonnable, adorée encore, mais d'un amour où il entrait beaucoup de douloureuse pitié. Les premières blessures étaient prochaines.

Un soir, au lit, dans les tièdes ténèbres, comme il la tenait en une muette étreinte, ainsi qu'une enfant boudeuse, elle fmit par éclater en gros sanglots.

— Ah! tu ne m'aimes plus!

— Comment, je ne t'aime plus, ma chérie! Pourquoi me dis-tu cela?

— Est-ce que, si tu m'aimais, lu me laisserais dans l'arfreux chagrin oùje suis?... Chaque jour, tu te détaches un peu de moi. Tu me traites en pauvre tète, comme si j'étais une malade et une folle. Rien de ce que je dis ne semble plus compter, et lu commences à en hausser les épaules... Va, je le sens bien, tu t'impatientes, je deviens un souci et une gêne.

Il ne l'inlerrompait pas, le cœur serré, voulant savoir jusqu'au bout. );

— Oui, je vois clair, mallieureusement. Le moindre de tes élèves t'intéresse plus que moi. Tant que lu es en bas, avec eux, dans ta classe, oh! tu te passionnes, tu te donnes de toute ton âme, te surmenant pour leur expliquer les moindres choses, riant et jouant comme un grand Trère, comme un gamin. Et puis, dès que tu remontes ici, tu deviens sombre, tu ne trouves plus rien à me dire, l'air mal à l'aise, en homme que sa femme inquiète et fatigue... Mon Dieu! que je suis malheureuse!

Et, de nouveau, elle éclata en larmes. Alors, doucement, il se décida.

— Ma pauvre chérie, je n'osais point te dire la cause de ma tristesse; mais, justement, si je souffre, c'est de trouver en toi tout ce que tu me reproches. Jamais plus tu n'es avec moi. Tu passes dehors les journées entières, et quand tu rentres, c'est pour m'apporter un air de déraison et de mort, dont notre pauvre logis est ravagé. C'est toi qui ne m'adresses plus la parole, l'esprit toujours absent, perdu au fond de quelque rêve trouble, lorsque ton corps est ici, les mains occupées à coudre, à servir la soupe, même à soigner notre Louise. C'est toi qui me traites avec une pitié indulgente, en homme coupable, peut-être inconscient de son crime, et c'est toi qui bientôt ne m'aimer^^ plus, si tes jeux ne s'ouvrent pas à un peu de simple vérité raisonnable. ;

Elle se récriait, coupait chaque phrase d'une protestation stupéfaite, véhémente.

— Moi! moi! c'est moi que tu accuses de ces choses! tu ne m'aimes plus, et c'est moi qui vais ne plus t'aimerl

Puis, s'abandonnanl, livrant le fond de sa hantise quotidienne :

— Ah! qu'elles sont heureuses les femmes dont les

300 LES QDATRE ÉVANGILES

maris parlagenl la foi ! J'en vois à l'église que leurs maris accompagnent, et combien cela doit être suave de se ^remettre ensemble aux mains de Dieu! Ces ménages bénis n'ont vraiment qu'une âme, U n'est pas de félicites dont le ciel ne les comble.

Marc ne put s'empicher d'avoir nn léger rire, très doux et très navré.

— Ma pauvre femme, voilà que tu vas tenter de me convertir.

— Mais où serait te mal? répliqua-t-elle vivement, Crois-In que je ne t'aime pas assez pour resseiilir une douleur affreuse du péril mortel où tu es? Sans doute, tu ne crois pas aux châliments futurs, tu braves la colère divine. Moi, il n'est pas de jour où je ne supplie le ciel de t' éclairer, et je donnerais dix ans de ma vie, oh! de grand cœur, pour l'ouvrir les yeux et t'arracher aux effroyables catastrophes qui te menacent... Âhl si tu m'aimais, et si tu m'écoutais, et si tu me suivais au pays des délices éternollcs! '

Elle tremblait toute dans ses bras, elle s'embrasait d'une telle fièvre de désir surhumain, qu'il en restait saisi, n'ayant pas cru jusque-là le mal si profond. C'était elle qui le catéchisait à présent, et il en éprouvait une honte, car ne faisait-elle pas là ce qu'il aurait dû faire, dès le premier jour, en lâchant de l'amener à sa foi? Il pensa tout haut, il eut le tort de dire :

— Ce n'est pas toi qui parles, on l'a chargée là d'une mission bien dangereuse pour notre bonheur à tous deux.

Alors, elle commença de s'irriter.

-— Pourquoi me blesses-tu, en me croyant incapable d'agir de ma propre initiative, par conviction et par tendresse? Suts-je donc sans intelligence, stupide et docile au point de n'être qu'un instrument? Et, si des personnes infiniment respectueuses, dont tu méconnais le caractère sacré, s'intéressent à toi, me parlent de toi en des termes

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fraternels qui le surprendraient, ne devrais-tu pas t'en attendrir, te rendre à tant de bonté divine?... Dieu, qui pourrait le foudroyer, te tend les bras, et quand il se sert de moi, de mon amour, pour te ramener à lui, tu plaisantes, tu me traites en petite fille imbécile répétant une leçon !.., Nous ne pouvons plus nous entendre , c'est ce qui me fait tant de peine.

A mesure qu'elle parlait, il sentait grandir sa crainte désolée.

— C'est vrai, rëpëta-t-il lentement, nous ne pouvons plus nous entendre. Les mots n'ont plus la même signification pour nous, et tout ce que je te reproche, tu me le reproches. Lequel de nous deux va rompre?lequel aimet-il l'autre, travaille-t-il au bonheur de l'autre?... Âh! c'est moi le coupable, et il est trop tard, je le crains, pour réparer ma faute. J'aurais dû l'apprendre où sont la vérité et la justice.

Elle acheva de se révolter devant cette affirmation de maître.

— Oui, toujours l'élËve sotte, qui ne sait rien et dont il faut ouvrir les yeui... C'est moi qui sais 06 sont la vérité et la justice. Tu n'as pas le droit de prononcer ces mots-là.

— Je n'ai pas le droit?

— Non, tu t'es engagé dans cette monstrueuse erreur, celte ignoble affaire Simon, où ta haine de l'Eglise t'aveugle et te jette h la pire iniquité. Quand un homme comme toi en arrive au mépris de toute vérité, de toute Justice, pour atteindre et salir les ministres de Dieu, il vaut mieux croire qu'il a perdu la tête.

Cette fois, Marc toucha le fond de la querelle que lui cherchait Geneviève. L'affaire Simon était là, au principe de tout le travail savant et discret dont il voyait le résultat. Si, chez ces dames, on lui reprenait sa femme, si on se servait d'elle comme d'une arme pour le frapper morss Cookie

30i LES QUATRE ÉVANGILES

tellement, c'était surtout AÛa d'atteindre ea lui l'artisan de vérité, le justicier possible. Il fallait le supprimer, sa destruction assurait seule l'impunité desvrais coupables. Une grande douleur fit trembler sa voix.

— Ah! Geneviève, ceci est plus grave, ce serait la fin de notre ménage, si nous ne pouvions même plus nous entendre sur une question si claire et si simple... N'es-tu donc plus avec moi, dans cette douloureuse affaire?

— Certes, non!

— Et tu crois ee malheureux Simon coupable?

— Hais ça ne fait pas un doute! Toutes vos raisons pour l'innocenter ne reposent sur rien. Je voudrais que lu entendisses causer les personnes dont tu oses soupçonner la vie pure. Et, lorsque tu te trompes si grossièrement sur un cas évident, juge sans appel, comment veux— tu que j'aie la moindre foi en tes autres idées, ta société chimérique,où tu commences par tuer Dieu?

Il l'avait reprise dans ses bras, il la serrait fortement. C'était bien cela, leur lente rupture partait de leur divergence sur ce point précis, cette question de vérité et de justice, où l'on avait réussi à lui empoisonner l'entendement, pour les briser l'un contre l'autre.

— Ecoute, Geneviève, il n'y a qu'une vérité, il n'y a qu'une justice. Il faut que tu m'entendes et que notre accord fasse notre paix.

— Non, non! ^

— Geneviève, il n'est pas possible que tu restes dans de telles ténèbres, lorsque moi je suis dans la lumière certaine. Ce serait notre séparation à jamais.

— Non, non! laisse-moi. Tu me fatigues, je ne t'écouterais même pas.

Et elle s'arracha de son étreinte, elle éloigna son corps du sien, en lui tournant le dos. Vainement, il essaya de la reprendre entre ses bras, avec de douces paroles et dw

baisers. EUe se refusait, elle ne répondait même plus. Il sembla qne le lit d'amour se fût glacé brusquement. Et la chambre était toute noire, toute douloureo&ement morte du malheur à venir.

Dès lors, l'altitude de Geneviève se fit plus nerveuse et plus fïlchée. Chez ces dames, on ménageait moins son mari, on osait l'attaquer devant elle, par une gradation savante, en voyant diminuer sa tendresse pour lui. Il devenait peu à peu un malfaiteur public, un damné, un tueur du Dieu qu'elle adorait. Et le contre-coup de chacune des révoltes où elle était ainsi poussée, se faisait sentir dans son ménage, par des paroles plus âpres, une aggravation de malaise et de troideur. De loin en loin, leur querelle recommençait, presque toujours le soir, au lit ; car, dans la journée, ils ne se voyaient guère, lui très pris par sa classe, elle sans cesse dehors, chez sa grand'mère ou 1 l'église. Leur tendresse achevait d'en étr& g&tée, elle se montrait très agressive, tandis que lui, si tolérant, cédait aussi è. des impatiences.

— Ma chérie, j'aurai besoin de toi, demain, l'aprêamidi, pendant la classe.

— Demain, je ne peux pas, l'abbé Quandîeu m'attend. El puis. De compte -plus sur moi, pour n'importe quel travail.

— Tu ne veux plus m'aiderî

— Non, je réprouve tout ce que tu fais. Damne-toi, si cela t'amuse. Moi, je songe à mon salut.

— Alors, autant aUer chacun de son cété 1

— Comme il te plaira.

— Oh 1 chérie, chérie, est-ce toi qui parles? Après avoir obscurci ton esprit, on va donc aussi te changer le cœur I... Te voilà complètement avec les corrupteurs, les empoisonneurs 1

— Tais-loi, tais-toi, malheureux t.. . C'est ton œuvre qui n'est que mensonge et que poison. Tu blasphèmes.

304 LES QUATRE SVANGIIES

avec la vérité, ta justice immondes, et c'est le diable, oui ! le diable qui fait la classe, en bas, à ces misérables enfants, que je finis même par ne plus plaindre, tant ils sont stupides de rester là.

— Ha pauvre chérie, tu étais si intelligente, comment peux-tu dice des bêtises pareilles?

— Eh bien ! quand les femmes sonl bêtes, on les laisse. El, s'irritant h son tour, il la laissait en elTet, ne tâchait

pas de la ramener, dans une bonne caresse, comme autrefois. Souvent, ils ne pouvaient plus s'endormir, ils restaient l'un et l'autre les jeux grands ouverts sur les ténèbres de la chambre. Et ils savaient très bien qu'ils ne dormaient pas, et ils veillaient ainsi, muets, immobiles dans le noir, comme si l'étroit espace qui les séparait, entre les draps, fût devenu un gouffre sans fond.

Ce qui désespérait Marc surtout, c'était celte sorte de haine croissante que Geneviève témoignait contre son école, les chers enfants dont l'instruction le passionnait. A chaque explication, elle disait son amertume, elle semblait devenir jalouse de ces petits êtres, en le vojani si tendre pour eux, si zélé à faire d'eux des hommes de raison et de paix. Même, au fond, leur querelle n'avait pas d'autre cause, carelle n'était qu'un de ces enfants, un de ces esprits à instruire et à libérer, qui se révoltait, s'obslinant dans l'erreur séculaire. Toute la tendresse humaine qu'il leur donnait, ne la lui volail-il pas, à elle? Tant qu'il s'occuperait si paternellement d'eux, elle ne le reprendrait pas, ne l'emmènerait pas avec elle dans cet abêtissement divin, sî doux, où elle aurait voulu l'endormir, entre ses bras. La lutte unissait par être uniquement là, et elle ne passait plus devant ta classe sans avoir envie de se signer, bouleversée de l'œuvre diabolique qui s'y accomplissait, irritée de ne pouvoir arracher & sa besogne impie l'homme dont elle partageait encore la couche.

Des mois et des aniiées coulèrenl, la lutte empira eiilre Marc et Geneviève. Chez ces dames, on ne compromeltait rien par une hâte inutile, l'Eglise a toujours eu l'éternité pour vaincre. Sans parler dufrèreFulgence, vaniteux et brouillon, le père Théodose, et surtout le père Crabot, étaient des manieurs d'àmes trop avisés, pour n'avoir pas compris la nécessité d'avancer lentement, avec une femme de chair passionnée, d'intelligence droite, quand elle n'était pas obscurcie, sous la perversion des crises mystiques. Tant qu'elle aimerait son mari, tant qu'il n'y aurait pas rupture charnelle entre elle et lui, l'œuvre de séparation totale ne serait pas accomplie, la femme ne serait pas complètement à eux, l'homme ue se trouverait pas réduit à l'état de misère, de ruine où ils voulaient l'amener. Et tout ce grand amourhumainà détruire, dans un cœur et une chair de femme, jusqu'aux racines profondes, sans qu'il puisse j repousser jamais, demandait beaucoup de temps. Aussi, laissaient-ils Geneviève entre les mains de l'abbé Quandieu, afin de l'y endormir en douceur, avant d'agir sur elle avec plus d'énergie ; et ils se contentaient de la surveiller. Ce fut un long chefd'œuvre d'envoûtement délicat et sûr.

Un événement vint encore troubler le ménage. Marc s'intéressait beaucoup à madame Férou, la femme de l'ancien instituteur du Moreux, révoqué à la suite de son altitude scandaleuse, lors de la consécration de la commune de Jonville au Sacré-Cœur. Il s'était expatrié en Belgique', pour échapper aux deux ans de service militaire qu'on exigeait de lui, et sa misérable femme, mourant de faim avec ses trois filles, avait dû venir s'installer à HaiUebois, dans un taudis, où elle s'efforçait de trouver des travaux de couture, en attendant que son mari pdt l'appeler à Bruxelles, dès qu'il y aurait découvert un em ploi. Mais les jours passaient, lui-même ne parvenait pas i y vivre, s'épuisait en vaines recherches. Et, torturé de

SOe LES QUATRE ÉVANGILES

la sâparation, exaspéré par l'amertume de son exil, à bout de force, il avait perdu la tète, il était reveau un soir à Maillebois, sans se cacher, en une bravade d'homme que la misère traque et qui n'a plus de malheur à connaître. Dénoncé le lendemain, il était tombé aux mains des autorités militaires, comme déserteur, et.il avait fallu des démarches actives de Salvan, pour qu'on ne l'envoyât pas tout de suite dans une compagnie de discipline. Maintenant, il se trouvait en garnison à l'autre bout de la France, dans une petite ville des Alpes,, tandis que sa femme et ses filies continuaient, presque sans toit et sans vêlements, à n'avoir pas même du pain tous les jours- Marc s'étaitj lui aussi, employé pour Férou, lors de son arrestation. Il l'avait vu quelques instants, et il ne pouvait plus oublier ce grand diable hagard, hérissé, qui demeurait dans son esprit comme la victime de toute l'abomination sociale. Cei'lainement, il s'était rendu impossible, ainsi que disait Mauraisin; mais que d'excuses^ le fils de berger devenu instituteur, affamé plus tard, méprisé pour sa pauvreté, jeté aux idées extrêmes, lui l'inr ielligent, le savant, qui n'avait ni biens ni joies, lorsque les brutes ignorantes, autour de lui, possédaient et jouissaient! Et cette longue iniquité aboutissait à cet encasernement brutal, loin des siens, étranglés de misère.

— N'est-ce pas à tout culbuter? avait-il crié,àHare, en agitant ses grands bras maigres, les yeux flamlioyants. J'ai signé l'engagement décennal, c'est vrai,. qui m'exemptait de la caserne, si je donnais dix années de ma vie à l'enseignement. Et, c'est vrai encore, je n'ai donné que huit ans, puisqu'on m'a révoqué, pour avoir dit tout haut ce que je pensais de leur dégoûtante idolâtrie. Mais est-oe moi qui ai voulu, manquer à mon engagement? et, après m'avoir jeté sur le pavé, brutalement, sans un moyen d'existence, n'est-ce pas monstrueux de me reprendre, d'exiger le payement de la dette ancienne, de sorte que

Toilà ma Teinme et mes enTanls sans un soutienj sans un homme qui gagne leur vie? Mes huit ans de ce bagne uni^' versitaire, où les hommes de vérité ne peuvent ni parler ni agir, ne leur suffisent pas : ils oui besoin de me voler deux années encore, dans leur geûte de fer et de sang, toute celle obéissance passive nécessaire au savant appren- Ussage de la destruction et du massacre, dont la pensée seule ra'exaspôre.Ah! non, c'est trop! j'ai donné assez de moi, et ils finiront par me rendre enragé, à me demander davantage I

Très inquiet de le voir dans une exallatioa pareille, Marc s'était efforcé de le calmer en lui promettant de s'occuper de sa femme et de. ses filles. Dans deux ans, il reviendrait, on lui trouverait une situation, il pourrait recommencer sa vie. Mais il restait sombre, il mâchonnait des paroles de colère.

— Non, non! je suis un homme fichu, jamais je ne ferai ces deux années tranquillement. Ils le savent bien, et c'est, pour me tuer comme un chien enragé, qu'ils m'euvoieut lârbas.

Puis, Férou avait vouLa savoir qui le remplaçait au Moreuz. Et, en entendant le nom de Chagnat, un ancien adjoinl.de Brévannes, grosse commune voisine, il s'était mis à rire amèrement. Chagnat, petit homme noîr, avec 80» front bas, sa f nche rentrée et son menton fuyant, était le parfait bedeau, pas même le Jauffre hypocrite, utilisant le bon Dieu pour son avancement, mais le croyant stupide, abêti au point d!accepter du curé les pires niaiseries. Sa femme, une rousse énorme, était encore plus bête que lui. Et.l'amère gaΣté de Pérou avait augmenté, en; apprenant l'abdication complète du maire Saleur, eatre les mains de cet îmbëoile Chagnat, dont l'abbé Cognasse usait comme d'un sacristain dévoué, chargé par lui I d'administrer le pays.

.— Quand je vous disais autreibis que toute cette sale

303 LES QUATHE ÉVANGILES

clique, les curés, les bons Frères, les bonnes Sœurs, nous avaleraient d'une bouchée et régneraient ici, vous ne vouliez pas me croire, vous m'accusiez d'avoir le cerveau malade... Eh bien! vous y êtes, les voilà vos maîtres, vous verrez à quel ignoble gâchis ils vous mèneront. C'est à dégoùjer d'être un homme, les chiens qui passent sont moins à plaindre... Non, noni j'en ai assez, j'en finirai, si l'on m'embête!

Férou était parti ^u régiment, trois mois encore s'étaient écoulés, et la misère, chez la triste madame Féroo, avait grandi. Elle, si blonde, si agréable, avec sa tace ronde, fraîche et gaie, semblait avoir le double de son âge, vieillie par les besognes trop rudes, les yeux brûlés par ses longues heures de couture. Elle ne trouvait pas toujours du travail, elle resta tout un mois d'hiver sans feu et presque sans pain. Pour comble de malheur, une 4^ ses filles, l'aînée, venait de tomber malade, d'une fièvre typhoïde, el elle agonisait, dans la mansarde glacée, où te vent soufflait par les trous de la fenêtre el de la porte. Et ce fut alors que R'irc, en dehors des aumônes discrètes qu'il avait déjà portées, pria sa femme de confier quelque travail à la malheureuse.

Geneviève s'était attendrie au récit de tant d'infortune, bien qu'elle parlât de Férou, comme on en parlait chez ces dames, avec une irritation vengeresse. Il avait outragé le Sacré-Cœur, il n'était qu'un sacrilège.

— Oui, promil-elle à Marc, Louise a besoin d'une robe, j'ai l'étoffe et je la porterai à cette femme.

— Merci pour elle, je l'accompagnerai, répondit-il. Le lendemain, ils se rendirent ensemble chez madame

Férou, dans le logement sordide dont le propriétaire menaçait de l'eipulser, faute de payement. Sa fille ainôe était mourante. Ils trouvèrent la mère sanglotant, aa milieu d'un affreux désordre, tandis que ses deui plus jeunes filles, en loques, pleuraient, elles aussi, à fendre

l'âme. Et, un inslanl, ils restèrent debout, saisis, ne pouvant comprendre.

— Vous ne savez pas, vous ne savez pas? cria-t-elle enfin, eh bien! c'est fait, ils vont me le tuer. Âh! il le sentait, il le disait, que ces bandi[s-là achèveraient d'avoir sa peau !

Et, comme elle continuait à gémir, avec des paroles entrecoupées, Marc finit par lui arracher la navrante histoire. Au régiment, Pérou s'était fatalement montré un très mauvais soldat. Et, mal noté par ses chefs, traité en esprit révolutionnaire, il en élait venu, dans une querelle avec son caporal, à tomber sur lui à coups de pied et à coups de poing. Après l'avoir jugé pour ce fait, on allait l'expédier en Algérie, dans un bagne militaire, une de ces compagnies de discipline où persistent les tortures abominables d'autrefois.

— II n'en reviendra pas, ils l'assassineront, reprit-elle furieusement. Il m'a écrit pour me dire adieu, il sait bien qu'il va mourir... Et qu'est-ce que je vais faire, moi? qu'est-ce que vont devenir mes pauvres enfants? Ah ! les bandits, les bandits I

Pendant que Marc écoutait, navré, sans pouvoir trouver une parole de consolation, Geneviève commençait à donner des signes d'impatience.

— Mais, ma chère madame Férou, pourquoi voulezvous qu'on vous tue votre mari î Les officiers, dans l'armée, n'ont pas l'habitude de tuer leurs hommes... Vous aggravez votre peine, en vous montrant injuste.

— Ce sont des bandits ! répéta la malheureuse avec un redoublement de violence. Comment! voilà mon pauvre Férou qui a crevé de faim pendant huit ans, à faire la plus ingrate des besognes; et on le reprend pour deux ans, on le traite en bêle, parce qu'il a parlé en homme de bon sens ; et,. maintenant qu'il arrive ce qui nécessairement devait arriver, on l'envoie au bagne, on achève de

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l'assassiner, après l'avoir miné d'agonie en agonie!... Non, non! je ne veux pas, j'irai leur dire que ce sont tous des bandits, des bandits!

Marc essaya de la calmer. Tout son être de bonté et de justice se soulevait, devant cet eicès d'iniquité sociale. Mais que pouvaient les victimes dernières, la femme et les enfants, sous cette meule du sort tragique qui les écrasait ?

— Soyez raisonnable, nous tâcherons d'agir, nous ne vous abandonnerons pas.

Geneviève semblait s'être glacée, aucune pitié ne lui venait plus du logement misérable, où la mère se tordait les bras, où les filles, si chëtives, continuaient à se lamenter. Elle ne voyait même plus, dans son lambeau de couverture, l'aînée si malade, avec ses grands jeux vides, qui regardait fixement la scène, sans avoir la force de trouïer une larme. Et, debout, rigide, elle tenait toujours à la main le petit paquet, la robe de Louise qu'elle voulait donner à faire.

— Il faut vous remettre entre les mains de Dieu, ditelle lentement. Ne continuez pas à l'ofTenser, il vous punirait davantage.

Madame Fùrou eut nn rire terrible.

— Oh ! le bon Dieu, il a trop à faire avec les riches, il ne s'occupe pas des pauvres... C'est en son nom qu'on nous a réduits à notre malheur et qu'on va tuer mon pauvre homme.

Une brusque colère emporta Geneviève.

— Vous blasphémez, vous ne méritez pas qu'on vienne à votre aide. Si vous aviez quelque religion, je connais des personnes qui vous auraient déjà secourue.

— Mais, madame, je ne vous demande rien... Oui, je sais, on m'a refusé un secours, parce que je ne vais pas i confesse ; et l'abbé Quandieu lui-même, si charitable, n'ose pas m'avoir parmi ses pauvres... Je ne suis pas

une hypocrite, je t&che simplement de ga^er notre pain, en travaillant.

— Eh bien 1 demandez donc du travail aùi misérables fous qui traitent les prêtres et les orûcîers de bandits.

Et GeBeviève, hors d'elle, s'en alla, remportant la robe à faire. Harc fut obligé de la suivre. ïtais lui-même était frémissant, secoué d'indignation. Et, dans l'escalier, il ne put se contenir.

— Tu viens de commettre une action mauvaise.

— Pourquoi?

— S'il y avait un Dieu de bonté, il serait charitable h tous. Ton Dieu de colère et de châtiment n'est qu'une imagination monstrueuse... Pour être secouru, il n'est pas besoin de s'humilier, il suffit de souffrir.

— Non, non! ceux qui ont péché méritent leur souffrance. Qu'ils seuffrent, s'ils s'entêtent dans l'impiété I Mon devoir est de ne rien faire pour eux.

Le soir, au lit, dans l'inlimitë conjugale, la querelle recommença; et, pour la première fois, Harc fut violent à son tour, ne pouvant trouver de pardon à ce manque de charité, qui le boaleversail. Jusqu'à ce moment, l'esprit seul de Geneviève lui avait paru menacé : est-ce que le cceur, lui aussi, allait être gJtté par la contagion ? El, ce soir-là, des paroles irréparables furent dites, les époux s'aperçurent de l'abtme sans cesse creusé entre eux par des mains invisibles. Ensuite, ils tombèrent l'un et l'autre à an grand silence, dans la chambre noire et douloureuse, et ils ne se parlèrent pas de teate la journée du lendemain.

Hais une cause décisive de continuelle discussion venait de naître, qur devait par la suile consommer la rupture. Les années avaient marché, Louise allait avoir dix ans, et il était question de l'envoyer au catéchisme de l'abbé Quandieu, pour qu'elle se préparât à la première cornmaniou. Marc, qui avait prié mademoiselle Houzaire

3li LES QUATRE EVANGILES

d'eiempler sa fille de lous les eiercices religieux, s'était bien aperçu de la façon tranquille avec laquelle l'institutrice passait outre, en bourraDt l'enfant de prières et de canliques, comme ses autres élèves; et il avdt dû fermer les yeux, car il sentait celle-ci toujours sur le point d'en appeler à la mère, ravie de lui susciter des ennuis de mén^ige, s'il s'entêtait. Cependant, quand se posa celte question du catéchisme, il voulut agir enfin avec fermeté, il attendit l'occasion d'avoir avec Geneviève une explication formelle. Et cette occasion se présenta naturellement, le jour où Louise, au retour de la classe, dit, en sa présence :

— Maman, mademoiselle Rouzaire m'a avertie que tu dois aller voir monsieur l'abbé Quandieu, pour me faire inscrire au catéchisme.

— C'est bon, mon enfant, j'irai demain. Harc, qui lisait, avait vivement levé la tète.

— Pardon, ma chérie, tu n'iras pas voir l'abbé Quandieu.

— Comment ça?

— C'est bien simple, je ne veux pas que Louise suive le catéchisme, parce que je ne veux pas qu'elle fasse sa première communion.

Sans se Ùtcher encore, Geneviève eut un rire de pitié ironique.

— Tu es fou, mon ami. Une fille qui ne ferait pas sa première communion I comment la marierais-tu ? quelle situation de déclassée, de dévergondée, lui créerais-tu dans la vie?... Et puis, n'est-ce pas ? lu l'as fait baptiser, tu lui as laissé apprendre son histoire sainte et se» prières. Alors, il est simplement illogique que tu lui défendes de suivre le catéchisme et de faire sa première communion.

Lui, non plus, ne se fâchait pas encore.

— Tu as raison, j'ai été faible, et voilà bien pourquoi fe suis décidé à ne pas l'être davantage. J'ai pu me mon-

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trer tolérant pour tes croyances, tant que l'enfanl, très jeune, ne quittait pas tes jupes. Oa veut que la fille surtout appartienne à la mère, etj'y consens, mais seulement jusqu'au jour où se pose la question de l'existence morale, de tout l'avenir de l'enfant... Le père alors, j'imagine, a bien le droit d'intervenir.

Elle eut un geste d'impatience, et sa voix se mil à trembler.

— Moi, je veux que Louise suive le catéchisme. Toi, tu ne le veux pas. Et, si nous avons, l'un autant que l'autre, des droits sur la petite, nous pouvons nous disputer longtemps, sans jamais arriver à une solution. Comment vastu arranger cela? Ce que je veux, te semble idiot, et ce que tu veux, me semble abominable.

— Oh ! ce que je veux, ce que je veux 1 Je veux simplement qu'on n'empêche pas ma fille de vouloir un jour... On veut profiler de son jeune âge, lui déformer l'esprit et le cœur, l'empoisonner des pires mensonges, la rendre & jamais incapable de raison et d'h^imanité. Et cela, je ne veux pas qu'on le fasse... Mais ce n'est pas ma volonté à moi que je veux lui imposer, c'est sa volonté à elle que je veux sauvegarder pour plus tard.

— Alors, encore un coup, comment arranges-tu cela ? que faut-il faire de cette grande fille î

— La laisser grandir, bonnement. L'instruire, lui ouvrir les yeux sur toutes les vérités. Et, quand elle aura vingt ans, elle décidera elle-même qui a raison de toi ou de moi, elle reviendra au catéchisme et elle fera sa première communion , si elle juge cet acte sage et logique.

Brusquement, Geneviève éclata.

— Tu es fou, décidément. Tu dis devant celte enfunt des choses dont j'ai honte pour toi, tellement elles sont absurdes.

Marc, à son tour, perdait patience.

— Absurdes, ma pauvre femme, ce sont les croyances

su LES QDATRE £VANG1LES

qui sont absurdes. Et, justement, je m'oppose à ce qu'on pervertisse l'intelligence de mou enfant avec des absurdités pareilles.

— Tais-toi, tais-toi ! cria-t-elle. Tu ne sais pas tout ce que tu arraches de moi, en me parlant ainsi. Oui, tout mon amour pour toi, tout notre bonheur que je voudrais sauver encore I... De quelle fagon nous entendre, si nous ne donnons plus aux mots le même sens, si ce que tu déclares l'absurde est â mes yeux le divin, l'éternel?... Et la belle logique ■ n'est-elle pas en défaut? Comment Louise pourra-t-elle choisir entre tes idées et les miennes, si tu m'empêches de la faire dés aujourd'hui instruire comme je l'entends?... Je ne t'empêche pas de la renseigner à ton gré, mais j'entends Être fibre de la conduire au catéchisme.

Déjà Marc faiblissait.

— Je con'nais la théorie : l'enfant au pire et à la mère, en réservant à l'enfant le droit de choisir plus tard. Seulement, le lui laisse-t-on bien intact, ce droit, du moment où toute une éducation religieuse, aggravant sa longue hérédité catholique, lui enlève jusqu'à la force de penser librement et d'agir? -C'est une duperie pour le père, si mal armé, partant vérité el raison à une petite créature dont ou trouble les sens et le cœur ; et, quand clic a grandi dans les pompes de l'Eglise, au milieu des mystères terrifiants et des folies mystiques, il est trop tard pour revenir à nn peu de bon sens, son esprit est à jamais faussé.

— Si tu as ton droit de père, répéta-t-elle violemment, j'ai mon droit de mère, n'est-ce pas? Tu ne Tas pas me prendre ma fille, à dix ans, lorsqu'elle a besoin de moi encore. Ce serait simplement monstrueux, je suis une honnête femme et j'entends faire de Louise une femme honnête... Elle ira au catéchisme. S'il le taut, c'est moimême qui l'y conduirai.

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