‹ Vérité;Chapitre 11 sur 21 · II. i.,<i-,Gooj^lc · texte numérisé non relu

II. i.,<i-,Gooj^lc

Debout, Marc eut ud geste de furieuse protestation. Mais il trouva la force de retenir les paroles de suprême violence, qui auraient rendu la rupture immédiate. Que dire et que faire? Il reculait, comme toujours', devant l'affreuse tristesse de son foyer détruit, de son bonheur changé en une torture de chaque heure. Cette ftimme, qui se révélait bornée et surtout têtue, il l'aimait toujours, il avait toujours aux siennes le goût de ses lëvreB, et il ne pouvait abolir les jours heureux des premiers temps de leur ménage, tout ce qu'ils avaient alors noué entre eux de fort et d'indestructible, l'enfant où ils s'étaient comme fondus, cause aujourd'hui de leurs querelles. H y avait là une impasse où il se sentait acculé, garrotté, ainsi que tant d'autres avant lui. A moins de se conduire en brutal, d'arracher la fille à la mère, de recommencer chaque matin à désoler, à bouleverser la maison, il n'eiislait point de fa«on d'agir possible et pratique. Et, dans sa douceur, dans sa bmaté, il était incapable de l'énergie froide nécessaire pour une lutte où saignaient son cœur et celui des siens. Aussi, sur ce terrain, se trouvait-il vaincu à l'avance.

Jusqae-là., immobile, muette, Louise avait écouté son père et sa mère se disputer, sans se permettre d'intervenir. Depuis quelque temps, à les entendre ainsi n'être plus d'accord, ses grands yeui bruns allaient de l'un & l'autre, avec une expression attristée de surprise croissante.

— Mais, papa, dit-elle enfin au milieu du grand silence pénible qui s'était fait, pourquoi donc ne veui-tu pas que J'aille au catéchisme?

Elle était très grande pour son âge, et elle avait un visage doux et calme, où les ressemblances mêlées des Duparque el des Froment se retrouvaient. Si elle gardait la face un peu longue des premiers, leurs mâchoires obstinées et solides, elle avait de ceux-ci le haut front.

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la tour de raison el de volonté, saine. Ce n'élail encore qu'une enfant, mais elle montrait une vive intelligence, un goût de la vérité, dont l'aiguillon la faisait questionner son' père sans cesse. Et elle l'adorait, tout en aimant aussi beaucoup sa mère, qui s'occupait d'elle passionnë- . ment.

— Alors, papa, reprit-elle, lu croîs que, si on me dit, au catéchisme, des choses pas raisonnables, je vais les accepter?

Dans son émotion, Marc ne put s'empêcher de sourire.

— Raisonnables ou non, il faudra bien que tu les acceptes.

— Mais tu me les expliqueras?

— Non, mon enfant, elles sont et doivent rester inexplicables.

— Tu m'expliques bien tout ce que je te demande, quand je reviens de chez mademoiselle Rouzaire et que je n'ai pas compris... Même que c'est grâce à toi que je suis la première de la classe.

— Si tu revenais de chez l'abbé Quandieu, je n'aurais rien à t'expliquer, parce que les prétendues vérités du calécliisme ont pour essence de ne pas être accessibles à notre raison.

— Ah! c'est drôle!

Et Louise, un instant, fit silence, les yeux perdus, tombée en de grandes réflexions. Puis, d'une voix lente, l'air absorbé toujours, elle acheva de réfléchir à voix haute.

— C'est drôle, moi, quand on ne m'a pas expliqué et que je n'ai pas compris, je ne reliens rien, ça reste comme si ça n'existait pas. Je ferme les yeux, et je ne vois rien, c'est tout noir. Aussi, j'ai beau alors me donner de la peine, je suis dernière.

Elle élait charmante, avec sa petite mine sérieuse, en enfant déjà pondérée, allant d'instinct à tout ce qui était

bon, clair et sage. Lorsqu'on voulait lui faire entrer de force dans la tête des choses dont le sens lui échappait et qui lui Semblaient mauvaises, elle avait une fafon tranquille de sourire, pour ne pas désobliger les gens, mais formellement décidée au fond à passer outre.

Geneviève intervint, mécontente, la voix un pen nerveuse.

— Si ton père ne peut l'expliquer le catéchisme, je le l'expliquerai, moi.

Et Louise nlla tout de suite embrasser sa mère, très tendrement, comme si elle craignait de l'avoir blessée.

— C'est ca, maman, tu m^ feras répéter mes leçons. Tu sais que je ne mets aucune mauvaise volonté à comprendre.

Puis, se tournant vers son père, d'une voix gaie :

— Va, papa, tu peux me laisser aller au catéchisme, et tu verras, je saurai en faire mon profit, puisque tu dis toimême qu'il faut tout apprendre, pour mieux savoir et pour choisir.

De nouveau, Marc céda, n'ayant ni la force, ni le moyen d'agir autrement. Il s'accusait de sa faiblesse, sans pouvoir cesser d'aimer et d'être faible, à son foyer dévasté, où il sentait chaque jour la lutte devenir plus douloureuse. Un peu d'espoir encore lui venait de sa Louise si raisonnable, si tendre, si désireuse d'éviter les querelles à son père et à sa mère. Mais lallait-il compter sur les paroles d'une enfant, trop jeune pour bien peser ce qu'elle disait? N'allait-on pas finir par la lui prendre, comme on en prenait tant d'autres? Et il s'inquiétiùt, se torturait, fâché contre lui surtout, dans la terreur de l'avenir.

Un dernier événement devait bientAl achever la rupture. Les années avaient marché, et la classe de Marc se renouvelait. Son élève favori, Sébastien Mîlhomme, âgé de quinze ans déjà, se préparait, sur son conseil, à

entrer à l'Ecole normale de Beaumont, après avoit' oblena son certificat d'éludé, dès sa douiième année. Quatre autres de ses élèves étaient aussi sortis avec ce c%rlificat, les deux Doloir, Auguste et Charles, et les deux Savin, les jumeaux, Achille et Philippe. Auguste avait pris le métier de maçon, comme son père, tandis que Charles était entré en apprentissage chez un serrurier. Quant à Savin, il n'avait jamais voulu écouter Marc rjuî lui conseillait de faire de ses fils des instituteurs, ne tenant pas, criait-il, à les voir mourir de faim, dans| un métier ingrat, déshonoré, méprisé detousj et il s'étiùl montré très fier de placer Achille chez un huissier, en attendant de découvrir un antre petit emploi pour Philippe. De son cûté, Fernand Bongard venait tranquillement de reprendre le labour, dans la ferme de son père, n'ayant pu décrocher le certificat, léte dure, un peu affiné et d'esprit pourtant plus ouvert que sei parents. Il en était de même pour les filles, sorties de chez mademoiselle Rouzaire : Angèle Bongard, mieux douée que son frère, avait rapporté à la ferme son certificat, en petite personne ambitieuse et maline, très oapahlede tenir les comptes, ter Tant d'améliorer son sort; et Hortense Savin, sans certificat encore, à seize ans passés, était une jolie brune, très dévote, très sournoise, restée demoiselle de la Vierge^ pour qui son père rêvait un beau mariage, mais sur laquelle courait une mystérieuse histoire de séduction, même d'une grossesse de jorur en jour plus difficile à cacher. Et de nouveaux élèves étaient déjà veous chez Mare remplacer les atnës, dans le continuel flot moalanl des . générations, un petit Savin, Léon,. dont il avait vu l'adorable madame Savin enceinte, au moment de l'affaire Simon, et un petit Doleir, Jules, né après l'affaire, et qui allait avoir sept ans. Plus tard, les enfants de ces enfants, instruits par lui, viendraient à leur tour, et ce serait peut-être toujours lui, si oii le laissait à son poste, qui

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les iastruirail, qui ferait ainsi TraDcliir un pas encore, vers plus de savoir, à l'iiuinanité en marche.

Mais un nouvel élève que Marc avait tenu i prendre dans sa classe, lui causait surtout des ennuis. Celait le petit Joseph, le (ils de Simon, qui achevait sa onzième année. Longtemps Marc n'avait point osé l'exposer aux mauvaises paroles el aux coups des autres enfants. Puis, avec l'espoir que les passions se calmaient enfin, it s'éLait risqué, insistaixt près de madame Simon et des Lehmann, leur promettant de veiller sur le cher petit. El, depuis près de trois ans, il le gardait, il finissait par l'imposer à la bonne camaraderie de ses condisciples, après avoir dû le défendre contre toutes sortes de veiatiùns. Même il s'était servi de lui comme d'un vivant exemple, pour enseigner la tolérance, la dignité, la bonté. Joseph était un très bel enfant, chez lequel la grande beauté de la mère s'alliait à l'intelligence solide du père, et qui se trouvait comme mûri avant l'âge, l'air grave et réservé, par l'histoire affreuse dont il avait îaUii l'instruire. 11 travaillait avec une ardeur sombre, il semblait tenir k être toujours le premier de sa classe, afin d'avoir au moins ce triomphe, de se hausser ainsi au-dessus de l'outrage. Son rêve, son désir formel, que Marc encourageait, était de devenir instituteur, mettant dans cette volonté d'eafaot une sorte de revanche et de rébabililatton. Et, sans doute, ce fut cette ferveur secrète de Joseph, cette gravité passionnée d'un enfant si intelligent et si beau, qui toucha beaucoup la petite Louise. Il avait juste trois ans de ^lus qu'elle, et elle devint sa grande amie, tous deux riaient d'aise à se retrouver ensemble. Parfois, Marc le retenait après la classe, et parfois aussi sa soeur Sarah le venait chercher, lorsque Sébastien Milhomme, resté là également, consentait à être de la partie. Alors, c'était un charme, les quatre enfants jouaient sans se querellw jamais, tellement ils se sentai^t d'accord en toutes

choses. Pendant des heures, les deux pelils couples se lisaient des histoires, découpaient des images, galopaient en chevreaux échappés. A dix ans, Sarah, que sa mère gardait près d'elle, n'osant la risquer comme son garçon, était une délicieuse fillette, très douce et très bonne; et Sébastien, son aîné de cinq ans la traitait en grand frère attendri, riant aui éclats, quand elle lui sautait brusquement sur le dos, pour qu'il fit le cheval. Seule,' Geneviève finissait par se montrer violente, les jours où les quatre enfants se rencontraient chez elle. Elle y puisait une nouvelle raison de colère contre son mari. Pourquoi introduisait-il ainsi toute cette juiverie à leur foyer? Sa fille n'avait pas besoin de se compromettre avec les enfants de l'immonde criminel qui était au bagne. Et ce fut là une cause encore de querelles dans le ménage. La catastrophe enfin se produisit. Justemeilt, un soir que les quatre enfants jouaient après la classe, Sébastien fut pris d'un subît malaise, Marc dut le reconduire à sa mère, chancelant, l'air ivre. Le lendemain, il resta couché, et une terrible fièvre typhoïde se déclara, qui, pendant trois semaines, menaça de l'emporter. Sa mère, madame Alexandre, traversa des heures affreuses, immobilisée auprès du lit de son cher malade, ne descendant plus à la papeterie. D'ailleurs, depuis l'affaire Simon, elle s'en était retirée comme pas à pas, laissant i madame Edouard, sa belle-sœur, le soin de conduire leurs affaires communes, au mieux de leurs intérêts. Celle-ci, qui était l'homme dans l'association, se trouvait en outre la directrice toute désignée, depuis le triomphe . des cléricaux. Si la présence, derrière elle, de madame Alexandre, avec son fils Sébastien, qui se préparait à l'Ecole normale, assurait suffisamment à la papeterie la clientèle de l'école laïque, elle entendait élargir victorieusement la vente parmi l'autre clientèle, la majorité dévole, grâce à elle et à son fils Victor, qui venait de sortir

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de l'école des Frères. La boutique restait de la sorte ouverte à toutes tes opinions, avec ses livres classiques, ses tableaux scolaires, ses paroissiens, ses images et ses journaux. A dix-sept ans, n'ayant pu obtenir son certificat d'étude, Victor était un gros garçon carré, avec une tête forte, à la face dure, aux yeux violents. Il s'était toujours , montré un exécrable élève, il rêvait de s'engager et do ' devenir général, comme aux jours de son enfaDce, lors- , qu'il jouait au soldat et prenait d'assaut son cousin Sébastien, sur lequel il lapait passionnément. Et, en attendant d'avoir l'âge, il ne faisait rien, il échappait à la surveillance de sa mère, plein de dégoût pour la vente du papier et des plumes, vagabondant au travers de Maillebois, en compagnie d'un autre élève des bons Frères, Polydor, fils du cantonnier Souquet et neveu de Pélagie, la vieille servante de madame Duparque. Celui-ci, blême et sournois, d'une extraordinaire paresse, se destinait au métier d'ignorantin, pour flatter sa lante, dont il tirait des douceurs. Au fond, il j voyait le moyen fie ne pas aller casser des cailloux le long des roules, comme son père, et surtout d'échapper à la caserne, qui lui faisait horreur. Victor et Polydor, de goùls si différents, s'entendaient sur leur commune joie à flâner du matin au soir, les mains dans les poches, sans parler des pclites gourgandines des fabriques, avec lesquelles ils culbutaient, parmi les hautes herbes de la Verpille. Et, depuis que. Sébastien était si dangereusement malade, sa mère, madame Alexandre, ne descendait même plus à la papeterie, où madame Edouard, toujours seule, ignorant où pouvait se trouver son Hls Victor, s'empressait à la vente, très occupée, heureuse des belles recettes.

Tous les soirs, Marc vint prendre des nouvelles de son élève le plus cher, et il assista ainsi, jour par jour, à un drame poignant, l'atroce douleur de cette mère qui voyait, d'heure en heure, la mort lui prendre son enfant.

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Celte douce madame Alexandre, avec son p&le visage blond, el qui avait passionnément aimé son mari, s'était comme cloîtrée depuis son veuvage, en reportant toute sa passion contenue snr cet enfant blond comme elle, doux comme elle. Et Sébastien, caressé et gâté par elle, l'aimait de son c6té, d'une sorte d'idolâldc filiale, ainsi qu'une mère divine h laquelle il ne pourrait jamais rendre les délicieux bifinfaits qu'il en avait reçus. Il y avait là tout un lien puissant et fort d'adorable tendresse, un de ces amours infinis où deux êtres se confondent, à ce point que l'un d'eux ne saurait quitter l'autre, sans lui arracher le cœur. Lorsque Marc arrivait dans l'étroite pièce de l'entresol, au-dessus de la boutique, une pièce sombre et chaude, il trouvait madame Alexandre éperdue, contenant ses larmes, s' efforçant de sourire & son fils, amaigri déjà, brûlant de fièvre.

— Eh bien ! mon bon Sébastien, ça va mieux, aujourd'hui?

— Oh I non, monsieur Froment, ça ne va pas bien, pas bien du tout.

Il pouvait i peine parler, la voix basse et courte. Mais ]amère,lesyeuxbriilës, frissonnante, s'écriait gaiement:

— Nel'écoutezpas, monsieur Froment, il est beaucoup mieux, nous le tirerons de là.

Et, quand elle Eiccompagnait l'instituteur jusque sur le palier, elle s'effondrait, la porte close.

— Ah ! men Dieu! il est perdu, mon pauvre enfant est perdu I N'est-ce pas abominable, un garçon si beau, si fort? Et le voir si changé, avec son pauvre visage réduit à rien, où il n'y a plus que des yeux!... Mon Dieu ! mon Dieu! je me sens mourir avec lui!

Elle étouffait ses cris, elle essuyait rudement ses larmes, puis elle rentrait avec son sourire dans la chambre d'agonie, où elle passait les heures, sans sommeil, sans aide, à lutter contre la mort.

, Un soir, Marc la trouva seule toujours, tombée à genoux devant le lit, et sanglotante, la face contre le drap. Son fils ne pouvait plus l'entendre, pris de délire depuis la veille^ terrassé par le mal, désormais sans oreilles et sans jeux. Et elle s'abandonnait, elle criait son uITroyable douleur.

— Mon enfant, mon enfant !... Qn'ai-je donc lail, pour qu'on me vole mon enfant?... Un entant si bon, un enfant qui était mon cœur, comme j'étais son cœur..^ Qu'ai-je donc fait? qu'aî-je donc fail? ^

Elle se releva, elle saisit les deux mains de Marc, elle les serra éperdument.

— Dites-moi, monsieur, vous qui êtes un juste... N'est-ce pas? il est impossible qu'on souffre tant, qu'on soil ainsi frappé, si l'on est exempt de toute faute... Ce serait monstrueux d'être puni, quand on n'a rien fait de mal... N'est-ce pas, n'est-ce pas? ça ne peut être qu'une expiation, et si c'était vrai, mon Dieu I si je savais, si je savais 1 .

Et elle paraissait en proie au plus horrible des combats. Depuis quelques jours, une conlinuelle angoisse l'agitait. Pourtant, elle ne parla pas encore ce jour-là, et ce fut seulement le lendemain qu'elle courut à larencontre de Marc, comme «mportée par la hâle d'en finir. Dans le lit, Sébastien gisait, presque sans souffle.

— Ëcoutczi monsieur Framenl, il faut <{ue je me confesse. Le médecin sort d'ici, mon enfant va mourir, un prodige seul peut le sauver... Et, alors, ma faute m'ëtouffe. Je finis par croire que c'est moi qui lue mon enfant, moi qui suis punie par sa mort de l'avoir fait mentir autrefois et de m'étre plus tard entêtée dans ce mensonge, pour avoir la paix, lorsqu'un autre, un innocent, souffrait les pires tortures... Ahl toute cette lulle, tout ce débat dont je suis déchirée depuis tant de jours!

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Harc l'écoutait, frappé de surprise, n'osani comprendre , encore.

— Vous savez, monsieur Froment, ce malheureux Simon, l'instituteur, qu'on a condamné pour le viol et le meurtre du petit Zéphirin... Voilà plus de huit ans qu'il est au bagne, et vous m'avez dit souvent ce qu'il souffrait là-bas, des atrocités qui me rendaient malade... J'aurais voulu parler, onï I je vous le jure, à plusieurs reprises, j'ai été sur le point de soulager ma conscience, tant le remords me hantait. Puis, j'étais lâche, je pensais à la paix de mon enfant, à tous les ennuis que j'allais lui causer... Hein? étais-je assez stupide,je me taisais pour son bonheur, et voilà que la mort me le prend, c'est bien certain, parce que j'ai commis la faute de me taire !

Et elle eut un geste de folle, comme si rëlernelle justice tombait sur elle, en coup de foudre.

— Alors, monsieur Froment, il faut que je me soulage, voyez-vous. Il est peut-être temps encore, peut-être la justice me prendra-l-elle en pitié, si je répare mafaute... Vous vous souvenez, le modèle d'écriture dont on a tant cherché un autre exemplaire. Au lendemain du crime, Sébastien vous avait dit qu'il en avait vu un entre les mains de son cousin Victor, qui venait de l'apporter de chez les Frères, malgré la défense ; et c'était vrai. Mais, le jour même, on nous effraya tellement, que ma bellesœur força mon fils à mentir, en disant qu'il s'était trompé... Puis, longtemps après, je reti-ouvai ce modèle, oublié dans un vieux cahier, et ce fat à cette époque que Sébastien, tourmenté par son mensonge, vous le confessa. Quand il revint m'apprendre cet aveu, je fus saisie de crainte, je mentis à mon tour, je ui mentis à lui-même, en lui affirmant, pour calmer ses scrupules, que le papier n'existait plus, que je l'avais détruit. Et c'est sûrement là lu faute dont je suis punie, le papier existe toujours, car je n'ai jamais osé le réduire en cendre, par un reste d'Iion-

néleté... Tenez, tenez ! monsieur Froment, le voici ! débarrassez- moi de ce papier abominable, c'est lui qui attire le malheur et la mort dans la maison!

Elle courut à une armoire, elle prit sons un paquet de linge un ancien cahier d'écriture à Victor, dans lequel se trouvait le modèle, qui dormait là depuis huit ans. Saisi, Marc le regardait. Enfin, c'était donc le document qu'il avait cru détruit, c'était le Jait nouveau tant cherché ! 11 tenait un exemplaire, exactement pareil à celui qui avait figuré au procès, avec les mots : t Aimez-vous les uns les autres >, accompagnés du paraphe illisible, où les experts avaient voulu voir les initiales de Simon j et il deveuail dilïicile de soutenir que ce modèle ne sortait pas de chez les Frères, car il était reproduit sur toute une page du cahier de Victor, de la main mâme de l'enfant. Mais, tout d'un coup, Marc eut comme un éblouissement : dans le coin de gauche, en haut, le coin qui manquait à la pièce du. procès, se trouvait, très net et intact, le cachet dont les Frères timbraient les objets appar^nant à leur école. L'alTaire s'éclairait d'une brusque lueur, quelqu'un avait déchiré le coin du modèle trouvé cheis Zéphirin, pour supprjmer le cachet et dépister les recherches de Injustice.

PrémissanI, Marc prit les deux mains de madame Alexandre, dans un élan de gratitude et de sympathie.

— Ah! madame, vous faites là une belle et grande action, et que la mort ait pitié, qu'elle vous rende votre fils!

A ce moment, ils s'aperçurent que Sébastien, qui n'avait point donné signe de connaissance depuis la veille, venait d'ouvrir les jeux et les regardait. Ils en lurent bouleversés. Le malade reconnut Harc, mais il avait du délire encore, il balbutia d'une voix très basse :

— Monsieur Froment, quel beau soleil ! je vais me le-

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ver, el vous m'emmèaecez, pour que je vous aide à faire votre classe.

Eperdue, sa mère l'embrassa.

— Oii! guéris, guécis, mon eaiaiit ! et jamais, plus il ne faudra mentir, toujours il faudra être boD et juste.

Lorsque Harc quitta la chambre, il s'aperçut que madame Edouard était montée au bruit, et qu'elle venait d'.'issister à toute la scène.. Elle l'avait vu mettre dans, la pocbe intérieure de son veston le cahier d'écriture de son ûls et te modèle. Silencieusement, elle redescendit avec lui. Puis, elle l'arrêta dans la boutique.

— Je suis désespérée, monsieur Froment. Vous auriez tort de nous mal juger, nous ne sommes que deux pauvres femmes seules qui avons grsud'peinje à gagner une petite aisance pour nos vieux jours... Je ne vous demande pas de me rendre ce papier. Vous alluz en faire usage, et je ne puis m'y opposer, je le comprends bien. Seulement, c'est une vraie catastrophe qui nous tombe là sur la tèle... Et, je vous en prie encore, ne me croyez pas une mauvaise femme, si je songe à sauvegarder notre commei-ce.

Elle n'était pas mauvaise en effet, sans autre foi ni passion que la prospéiilé de l'humble papeterie. Déjà elle s'était dit que, si l'école laïque l'emportait, elle en serait quitte pour passer au second plan, taudis que madami.' Alexandre tiendrait la boutique, recevrait la clientèle. , Mais cela, pourtant, coûtait à son génie des affaires, à son besoin de domination. Et elle cherchait à conjurer aulanl que possible la catastrophe.

— Vous pourriez vous contenter d'utiliser le modèle, sans produire le cahier de mon fils... Je songe aussi à uni' chose. Si vous vouliez bien arranger l'histoire, dire par exemple que c'est moi qui ai retrouvé le modèle et qui vous l'ai donné, cela nous ferait jouer un beau r6le... Atot's, nous passerions de votre côté, avec éclat, dans la certitude de votre triomphe.

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