‹ Vérité;Chapitre 20 sur 21 · II. i.,<i-,Gooj^lc · texte numérisé non relu

II. i.,<i-,Gooj^lc

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C'était là, au fond, ce qui blessait le plus Savin, cette hospilalilé reçue chez son fils, celte fin heureuse chez un enfant qui avait réussi par un grand efTort personnel, déraenlanl de la sorte son éternelle récrimination, son regret de ne s'être pas donné aux curés, malgré la Laine dont il les poursuivait. Il se f^cha, il cria :

— En somme, vous pouvez bien loi bâtir one cathéilralc, à voire Simon. Je resterai chez moi, voilà tout.

Le triste Achille, torturé, venait d'avoir une plainte, <^ue lui arrachaient ses douleurs dans les jambes.

— ■ Ilélas ! moi aussi, je resterai chez moi. Mais, tout de même, si je n'étais pas cloué sur ce fauteuil, j'irais avec toi, mon bon Léon, car je sois de la génération qui n'a pas fait peut-être tout son devoir, mais qui ne l'a pas ignoré et qui est prête à le faire.

Ce fut sur cette parole que Marc et AiJrien s'en allèrent, ravis, certains du succès. Et, quand Marc se trouva seul, retournant chez sa fille Louise par les larges voies du quartier neuf, il revécut tout ce qu'il venait de voir et d'entendre, tandis qne les sonveairs d'autrefois lui servaient à mesurer le long chemin parcouru,. L'histoire entière de sa vie, de son effort, de son triomphe se déroulait. D'abord, il y avait quarante ans, c'était chei les Bongard, chez les Doloir, chez les Savin, l'ignorance première, brute chez le paysan, moins épaisse chez l'ouvrier, dégagée davantage chez le petit employé, mais hantant les trois d'égoisme aveugle, de sottise et de peur. Puis, une autre génération était venue, qui, grâce à ■ l'instruction rationnelle, avait gagné en raison et en courage, sans avoir encore la force de penser et d'agir sainement. Puis, les enfants des enfants, gagnant toujours en logique, en certitude, étaient sortis de l'école libérés du mensonge et de l'erreur, désormais assez forts pour tenter la grande œuvre de liberté humaine. Et les enfants de ceux-ci, en train de pousser, promettaient déjà d'en

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être les ouvriers de plus en plus énergiques et conscients. II avail donc, autrefois, la vision nette du moment, lorsqu'il disait, à propos de l'alTaire Simon, que si la France ne protestait pas, ne se levait pas tout entière, c'était qu'elle était en{,'agée encore dans trop d'ignorance, abêtie, empoisonnée par l'imbécillité religieuse, entretenue dans ses superstitions enfantines par des journaux de lucre et de chantage. De même, il avait eu la nette intuition du remède unique, l'instruction libératrice, tuant le mensonge, détruisant l'erreur, balayant les dogmes ineptes de l'Église, avec son enfer, son paradis, sa doctrine de mort sociale, faisant des citoyens solidaires, ayant la bravoure intelligente de la vie. Et il avait voulu cela, c'était son œuvre qui s'accomplissait, la délivrance d'un peuple par l'école primaire, tous les citoyens tirés de l'iniquité où Us croupissaient, en slupide troupeau, devenus enfin capables de vérité et de justice.

Mais, surtout, dans l'esprit de Marc, un grand apaisement se faisait. Il ne lui montait plus du cœur que beaucoup de pardon, de tolérance et de bonté. Jadis, il avait grandement soulTert, il s'était souvent emporté contre tes hommes, en les voyant si tèlus dans le mal, si stupidement cruels. Maintenant, les paroles de Fernand Bongard, celles aussi d'Achille Savin, ne lui sortaient plus de la mémoire. Ils avaient sans doute toléré rinjustîce; mais, comme ils le disaient à cette heure, c'était qu'ils ne savaient pas, qu'ils ne s'étaient pas senti la force de la combattre. On ne pouvait faire un crime de leur intelligence endormie encore aux déshérités de l'ignorance. Et il leur pardonnait bien volontiers & Itus, il n'avait même plus de rancune contre les obstinés dont la raison refusait de s'ouvrir, il aurait voulu que la f*e projetée, pour le retour de Simon, fût une vaste réconciliation, un baiser général où Maillebois entier redevint fraternel, travaillant désormais au seul bonheur de tous.

..... ., C'.oo'ilc

Marc, de retour chez sa fille Louise, à l'école, où sa femme Geneviève l'avait attendu, et où tous deux devaient dîner avec leur (ils Clément, Charlotte et Lucienne, eut la joie d'y trouver Sébastien et Sarah, arrivés à l'instant de fieaumont, pour dîner alissi. Toute la famille était donc là, et il fallut mettre les rallonges à la table. Il j avait Marc et Geneviève, puis Clément et Charlotte, avec leur fillette Lucienne, âgée.dc sept ans déjà, puis Joseph Simon et Louise, puis Sébastien Milhomme et Sarah, puis François Simon et Thérèse Milhomme, le cousin et Ja cousine, par Joseph et par Sarah, qui s'étaient épousés et qui avaient déjà une petite personne de deux ans bientàl, Rose : en tous douze convives, pleins de santé ei d'appétit.

Dès le potage, lorsque Marc raconta son après-midi, le projet d'Adrien et la certitude où il était de le voir réussir, il y eut des acclamations. Et, comme Joseph émettait un doute, peu convaincu des bonnes dispositions du maire, Charlotte intervint.

— Vous vous trompez, mon oncle Léon est complètement avec nous. 11 est le seul qui se soit montré bon pour moi, dans la famille.

Lorsque sa mère Hortense avait disparu, emmenée par un amant, elle était restée à la charge de son grand-père Savin, son père ayant dû être interné dans un asile, pour alcoolisme furieux. Et elle avait alors beaucoup souffert, rudoyée, nemangeant même pas toujoursàsa faim. Savin, f\m ne semblait pas se souvenir du résultat déplorable des leçons de pieuse 'lypocrisie données par mademoiselle Rouzaire à sa fille Hortense, accusait sa petite-fille Charlotte d'être une athée, une révoltée, qui devait à l'enseignement de mademoiselle Mazeline les plus ft- ■cUeuses allures. Elle était délicieuse, cette Charlotte, JibéréR des pruderies mensongères, mais d'une honnêteté saine et forte, toute à la raison et à la tendresse. ¥.1 Clé-

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ment l'avait aimée, puis épousée malgré les obslaclea, heureux justement de trouver en elle la compagne vraie, n'appartenant plus qu'à son foyer; et ils vivaient depuis lors dans une étroite union, (rés heureux, aidant leur petite Lucienne à grandir encore en grfkce, en amour, en libre vérité.

D'ailleurs, Marc aussi dérendit Léon Savin, le maire, — Charlotte a raison, il eet avec nous... Et vous savez, cette maison, dont on projette de faire à Simon le cadeau fraternel, le plus beau est qu'elle aura, pour entrepreneurs, les deux Doloir, Auguste le ma^on, et Charles le serrurier, sans compter que, par les alliances, Fernand Bongard et Achille Savin vont s'y employer aussi... Hein? mon bon ami Sébastien, qin aur<<it dit cela, jadis, lorsque vous étiei avec ces gaillards sur les bancs de mon école? il s'égayait doucement, et Sébastien Milhomme se mil il rire. Mais il était encore sous le coup d'un deuil, d'une aventure tragique, dont il gardait la tristesse. Au printemps dernier, sa tante, madame Edouard, était morte brusquement, laissant la papeterie de la rue Courte à sa belle-sœur, madame Alexandre. Depuis la disparition de son fils Victor, elle dépérissait, elle ne s'occupait plus de ce petit commerce des fournitures classiques dont elle avait eu la passion, très dépaysée d'ailleurs, ne comprenant rien aux temps nouveaux. Restée seule, madame Alexandre le continuait dans le désir de n'être pas à charge à son fils Sébastien, bien que la situation de celui-ci devint fort belle. Mais, tout d'un coup, un soir, Victor reparut, ayant appris la mort de sa mère, sortant des bas-fonds où il s'était comme enlizé, en une crapuleuse existence; et, ravagé, sordide, il se montra féroce, il exigea la vente de la papeterie, liquida la très ancienne association, afm d'emporter sa part. Ce fut la fin de la petite boutique de la rue Courte, où des générations d'écoliers étaient venues acheter leurs cabicrs et leurs

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plumes. Un tnstaiK, dans les rues de Mailiebeis, on aperçut Victor mieux nippé, faisant la fête. On le revit, matin et soir, en compagnie de son ancien camarade d'escapade, Polydor Souquet, tombé à la boue ; et Marc, une nuit, les rencontra tous les deux, au fond d'un quartier mal famé, accompagnés d'une ombre noire, en laquelle il crut bien reconnaître le frère Gorgias. Puis it ï avait huit jours à peine, la police avait ramassé, devant une maison louche, le corps d'an homme, le crâne ouvert. C'était Victor, tout un drame ignoble et obscur, dont on étoutTail le scandale.

— Oui, oui, dit Sébastien, lentement, je les revois tous les camarades d'autrefois; et, à part quelques malheureui, ils n'ont pas mal tourné en somme... Mais il y a, dans la vie, des poisons impitoyables.

On n'insista pas, on lui demanda des nouvelles de sa mère, qu'il avait prise avec lui, à l'Ecole normale de Beaumont, et qui se portait fort bien, malgré son grand âge. Sa situation nouvelle de directeur l'occupait beaucoup, dans son désir de continuer l'œuvre de son maître vénéré Salvan, en préparant pour l'enseignement primaire, élargi toujours, des instituteurs capables de leur grande tâche,

— Ah! dit-il encore, ce sera une grande joie pour nous tous, celte réparation publique à Simon, cette glorification (l'un simple instituteur. Je veux que mes élèves la fêtent, je leur obtiendrai bien un jour de congé.

Marc, qui s'était réjoui de sa nomination de directeur comme d'un triomphe personnel, approuva beaucoup son idée.

— C'est cela, nous amènerons les anciens, et Salvan, et mademoiselle Mazeline, et Hignol. Nous évoquerons même le pauvre Férou, pour que sa mémoire soit présente... A ne compter que nous, qui sommes ici, nous faisons déjà un beau bataillon.

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On se mil à rire, il n'y avait ià, en elTel, que des înstt-

tuteurs et des institutrices. Clément et Charlotte diri-

: feaient toujours l'école de Jonville. Joseph et Louise

' avaient décidé qu'ils ne quitteraient jamais celle de

Maillebois.

Sébastien et Sarah, installés avec madame Alexandre dans l'ancien appartement de Salvan, comptaient bien n'en plus sortir, jusqu'au jour de la retraite. Et quant au jeune ménage, au cousin et à la cousine, Français et Thérèse, ils venaient d'être nommés à l'école de D herbe court, où avaient débuté autrefois leurs parents. François, en qui se retrouvaient les ressemblances fondues de Joseph et de Louise, tenait aussi beaucoup de son grand-père Marc, le front haut, les yeux clairs, mais luisant d'une llamme ou brûlait l'insatiable désir; tandis que, chez Thérèse, la grande beauté de sa mère Sarah était comme attendrie et apaisée par la finesse intelligente de Sébastien sou père; et leur ûllette Rose, la dernière née, adorée de toute la famille, semblait être l'avenir en fleur.

Le dîner fut d'une gaieté délicieuse. Quelle joie, pour Joseph et Sarah, les enfants de l'innocent torturé pendant de si longues années, que celte fêle réparatrice qui se préparait! Et, à celle glorification tardive assisteraient leurs enfants, leur petite-fille même, tout ce sang auquel s'était mêlé le sung de Marc, le plus héroïque défenseur du marlyr. Quatre générations se trouveraient là pour célébrer la vérité enfin conquise, et le cortège serait fait de tous les bons ouvriers qui avaient soulTerl pour elle et qui allaient triompher avec elle.

Il y eut des rires encore, et toujours des rires. C'était Geneviève, l'arrière-grand'mère, qui avait mis Rose près d'elle, pour la surveiller, et qui appelait à son secours Louise, la grand'mère, et Thérèse, la mère, parce que in fillette mettait ses menottes dans tous les desserts. -' H, .le

] — Arrivez, arrivez donc, je ne puis plus en venir à . bout. En voilà une gourmande !

Et ce fut sa pelile-fille Lucienne, la raisonnable per- , sonne de sept ans, qui l'aida, en veillant sagement sur sa petite-cousine, car elle faisait volontiers la ménagère, très maternelle déjà avec ses poupées. On but an retour prochain de Simon, et dix heures sonnaient, comme l'heureuse famille disait encore son allégresse, oubliant les trains qui devaient remmener les uns à Beaumont, les autres à Jonville.

Dés lors, les événements heureux marchèrent avec une rapidité inespérée. Le projet d'Adrien, soumis au conseil municipal, fut volé à l'unanimité des voix, ainsi que le désirait sagement Léon Savin, le maire. La belle et franche inscription, qui devait dire le vœu des donateurs, ne trouva même pas un opposant. Et il y eut, pour ce résultat, si prompt, si général, une aisance extraordinaire, sans que les promoteurs de l'idée eussent besoin des démarches, des plaidoyers, qu'ils avaient cru d'abord nécessaires. C'était que l'idée, formulée par eux, existait déjà en germe chez tous : un remords du passé, une inquiétude de l'iniquité encore saignante, un besoin invincible de guérir la plaie, pour l'honneur de la population. Tous sentaient maintenant l'impossibilité d'être heureux en dehors de la solidarité civique, car un peuple n'a du bonheur durable que lorsqu'il est juste. Aussi, les listes de souscription se couvrirent-elles en quelques semaines. Comme la somme demandée était relativement faible, une trentaine de mille francs, la municipalité ayant donné le terrain, on mit une coquetterie à souscrire par deux francs, trois francs et cinq francs au plus, afin d'avoir un plus grand nombre de souscripteurs. Le petit peuple, les ouvriers du faubourg, les paysans des environs, versèrent des dix sous et des vingt sous. Tout de suite, dés la fin de mars, les travaux commencèrent. On

voulait être prfil, les dernières boiseries posées, les peintures sèches, pour le milieu de septembre, date à îaquelle Simon avait fini par (ixer son retour. Et ce fui ainsi que, sur le plan de leur fi)s et neveu Adrien, le maçon Auguste, le serrurier Charles, aidés du charpentier Marcel, tous des Doloir alliés à des Bongard, construisirent la maison votive, offerte en cadeau à l'instituteur Simon, sous la surveillance amicale du maire Léon, un Savin.

En septembre, la simple et riante maison se dressait au milieu de son jardin, qu'une grille fermait du cAlé du square. L'hdie, affectueusement attendu, pouvait venir l'occuper. Rien n'y manquait. Soûle, au-dessus de la porte, la plaque de marbre qui portait l'inscription, se trouvait couverte d'un voile, comme inachevée. Mais c'était la surprise, qu'on devait découvrir au dernier moment. Adrien s'était rendu dans les Pyrénées, auprès de Simon et de David, afin de tout régler à l'avance. Il était entendu que madame Simon, vivante encore, quoique bien affaiblie, presque impotente, viendrait s'installer la première, avec l'aide de ses enfants, Joseph et Sarab. Pois, au jour eonvenu, Simon arriverait en compagnie de son frère David, serait reçuofikiellement à la gare, puis conduit à sa demeure glorieuse, don de «es concitoyens, où sa femme et ses enfants l'attendraient. Kt ce fut le vingt septembre, un dimanche, par une journée de ndieux soleil, d'air tiède et pur, que la solennité se déroula. Los rues de Haillebois étaient pavoisées, on avait effeuillé les dernières fleurs de la saison sur le parcours du cortège. Le train ne devait arriver qu'à trois heures, et la population, depuis le malin, vivait dehors, au milieu de chants et de rires, toute une foute heureuse et parée, qu'augmentait sans cesse le flot des curieux, accourus des communes voi- -sines. Dés midi, on ne pouvait plus circuler devant la

maison, sur la grande place neuve, où s'ouvrait le square. Les familles ouvrières du quartier avaient envahi ce square. Toutes les fenêtres voisines étaient occupées, la chaussée elle-mâme se trouvait envahie, barrée par la houle montante des spectateurs passionnés, désireux de voir et de crier leur fièvre de justice. Et rien n'était plus émouvant ni plus grand.

De bon matin, Marc et Geneviève élaient venus de Jonville, accompagnés de leur tlls Clément, de Charlotte et de la petite Lucienne. Tous devaient attendre Simon dans lé jardin, groupés autour de madume Simon, de ses enfants Joseph et Sarah,de ses petits-enfants François et Thérèse, de son arrièie-pelite-riile Rose. Louise se trouverait naturellement au côté de son mari Joseph, et Sébastien au côté de sa femme Sarah. C'étaient les quatre générations, tout ce qui avait poussé du sang de l'innocent mêlé au sang des justiciers. Puis, on avait réservé des places auï survivants des temps héroïques, aux premiers défenseurs, Salvan, mademoiselle Mazeline et tlignot, ainsi qu'aux ouvriers fervents de la réparation, aux membres aujourd'hui conquis, enthousiastes, des familles Oongard, Duloir et Savin. Le bruit courait que Delbos, l'ancien avocat, le héros des deux procès, qui venait d'être ministre de l'Intérieur pendant quatre ans, était allé à la rencontre de Simon et de David pour arriver avec eux. Seul, le maire, avec une délégation du conseil municipal, devait recevoir les deux frères à la gare, puis les amener à la maison ornée de guirlandes et de bannières, où toute la solennité aurait lieu. Et Marc, se conformant à Déprogramme, allcndail donc là, avec la famille, malgré sa hStc joyeuse d'embrasser le triomphateur.

Deux heures sonnèrent, encore toute une heure à patienter. La foule grossissait toujours. Marc était sorti du jardin pour se mêler aux groupes, désireux d'entendre les paroles échangées, volant dans le clair soleil. Oo

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causait noiquement de l'exlraordinaire histoire qui surgissait du passé obscur,celIe condamnation d'un innocent, devenue abominable, inexplicable aux yeux des générations nouvelles; et c'était, chez les jeunes, un long cri de stupeur indignée, tandis que les vieux, les témoÎDS de l'iniquité, essayaient de se défendre avec des gestes vagues, des explications honteuses. Maintenant que I» vérité éclatait dans la splendeur du jour, avec une force de certitude invincible, les enfants, les petits-enfants Q-arrivaient pas à comprendre comment les pères et les grands-péres avaient pu pousser l'aveuglement stupide, l'égolsme méchant, Jusqu'à ne pas voir clair en une affaire d'une simplicité pareille. S<ins doute, beaucoup de ceux-ci partageaient aujourd'hui leur élonnement, ne s'exptiquant plus eux-mêmes l'état de crédulité où ils étaient tombés. Et c'Ëtait leur meilleure réponse, il avait fallu vivre dans ces temps-là pour se rendre compte de la puissance du mensonge sur l'ignorance. Un vieillard faisait amende honorable, un autre racontait comment il avait hué Simon, le Jour de son arrestation, et comment il l'attendait là depuis deux heures, pour l'acclamer, ne voulant pas mourir, avec sa vilenie sur la conscience; et un jeune gargon, son petit-fils, lui sautait au cou, l'embrassait avec de grands rires, ému jusqu'aux larmes. Harc, délicieusement touché, continuait à se promener à petits pas, regardant et écoutant toujours.

Mais, tout d'un coup, il s'arrêta. Il venait de reconnaître Polydor, vêtu de loques, la face ravagée, ivre encore d'une nuit crapuleuse; et il resta saisi, en apercevant à son côté le frère Gorgias, vêtu de noir comme toujours, une vieille redingote graisseuse qu'il portail sans linge, collée à sa peau noire. Hais lui, muet, farouche, n'était pas ivre, redressé dans sa maigreur tragique, promenant sur la foule des yeux de flamme. Et Marc entendit que Polydor, avec an entêtement stupide d'ivrogne, le plaisantait sur

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l'affaire, dont tout le monde causait autour d'eux. Il bavait, il bégayait :

— Dis donc, vieux frère, le modèled'écrilure... Hein ? lo modèle d'écriture... C'était moi qui l'avais cbipé, je l'avais sur moi, et j'ai eu la bêtise de te le rendre, quand tu m'as reconduit... Ah! ce ficlm njodële d'écriture!

Un éclair brusque venait d'illuminer Marc. Maintenant, il possédait toute lu vérité. L'unique lacune dont il avait encore parfois le tourment, venait de se combler. C'était ce modèle, repris le soir même à Polydor, que Gorgias avait dans la poche, et qui s'était trouvé mêlé à un numéro du t Petit Beaumontais », lorsque, bouleversé, terrifié par les cris de sa victime, il avait cherché un mouchoir, un tampon quelconque, pour en faire un bâillon.

— Mais, tu sais, vieux frère, bégaya encore Polydor, on s'aimait bien, on ne disait ses affaires à personne... Hein ! tout de même, si j'avais bavardé! Ah! lu vois la tête delà tante Pélagie!

Et il ricanait, hébété, ignoble, sans avoir même conscience des gens qui l'entouraient, tandis que Gorgias se tournait à peine, pour lui jeter des regards de mépris, où demeurait comme une caresse d'amour tendre. Mais il dut comprendre que Marc avait entendu l'aveu involontaire de l'ivrogne, et il fit taire celui-ci, d'une voix basse et rude.

— Tais-loi, sac ii vin ! tais-toi, pourriture! Tu sues ton péché et le mien, lu m'as encore damné, dans ton ignominie de tout à l'heure? Tais-toi, immonde chair, et c'est moi qui parlerai, oui! je crierai ma faute, pour que Dieu me pardonne !

Puis, s'adressant à Marc, qui écoutait toujours, saisi cl silencieux :

— Vous avez entendu, n'est-ce pas? monsieur Froment, et il faut que tous entendent. Voilà assez longtemps que je suis brûlé par le besoin de me confesser aux

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hommes, comme je me suis déjà confessé à Dieu, dans la pensée de rendre mon salut plus glorieus encore. D'ail- ^ leurs, cette foule m'exaspère, elle ne sait rien ni des gens ni des choses, elle répèle mon nom avec exécration, comme si j'étais le seul coupable; et elle verra bien que non, je vais tout lui dire !

Malgré ses soixante-dix ans passés, il monta d'un saut sur le mur bas où était scellée la grille de la maison votive au seuil de laquelle Simon, l'innocent, allait triompher. Puis, se tenant d'un bras à celle grille, il se retourna, il fit face à l'immense audiloire. Depuis une heure qu'il se promenait au travers des groupes, il venaiten effet d'entendre son nom sortir de toutes les lèvres, maudit, devenu infâme. Et une fièvre sombre peu à peu l'exaltait, celte bravoure du beau bandit qui ne renie aucun de ses actes, qui voudrait les jeter à la face des hommes, dans une folie d'orgueil d'avoir osé les commettre. Mais, surtout, ce dont il souffrait, c'élail de s'entendre nommer seul, de porter tout le poids de l'exécration publique, lorsque les autres, les complices, semblaient oubliés déjà. La veille encore, à bout de ressources, il avait voulu forcer la porte du père Crabot, enfermé dans son domaine de la Désirade, et il s'était fait jeter dehors, en emportant une pièce de vingt francs, la dernière, lui avait-on dit. Personne ne criait le nom du père Crabot, au milieu des outrages. Pourquoi donc, lorsque lui-même était prêt à expier ses fautes, le père Crabot n'aurait-il pas expié les siennes? Sans doute, tout dire ne lui ferait pas tirer de ce lâche vingt francs de plus; mais il tenait au fond davantage à sa haine qu'à l'argent, et ce serait bien de jeter son ennemi aux flammes de l'enfer, tout en gagnant les délices du paradis, par l'humiliation de cette confession publique dont l'idée depuis quelque temps le hantait.

Alors, une chose inattendue, extraordinaire, commença. D'un gest« violemment élargi, Gorgias sembla

vouloir rassembler, ramener à lui l'altenlion de la foule innombrable. Et, d'une voix aiguë, puissante encore :

— Ecoutez-moi, écoutez-moi, je veux tout vous dire ! Mais on ne l'entendit pas, on ue l'écouta pas d'abord.

Il dut jeter le même cri, à denx, à Irois, à dix reprises, avec une énergie croissante, inlassable. De proche en proche enfin, on le remarqua, on s'inquiéta; et, lorsque des anciens l'eurent reconnu, lorsque son nom eut circulé de bouche ea bouche, dans un frisson d'horreur, un silence de mort finit par s'établir d'un bout à l'autre de la vaste place.

-~ Ecoutez-moi, écoutei-moi, je veux tout vous dire !

Sous le grand soleil, accroché d'une main à cette grille, dominant les tètes, il continuait à faire de l'autre main des gestes véhéments, comme s'il eiit coupé l'air à coups de sabre. Et, serré dans sa redingote usée, l'air desséché, tordu, avec sa face noire au grand nez d'oiseau de proie, il apparaissait terrible, comme un revenant du passé, dont les yeux se rallumaient des feux abominables de jadis.

— Vous parlez de vérité et do justice, et vous ne ' savez rien, el vous n'êtes pas des justus... Vous m'accablez tous, vous Faites de moi l'unique coupable, lorsque d'autres ont péché davantage. J'ai pu être un criminel, d'autres ont voulu mon crime, l'ont couvert et continué... El, tout à l'heure, vous verrez bien si je n'avoue pas bravement mon péché, comme au tribunal sacré de la pénitence. Mais pourquoi donc suis-je te seul ici prêt à me confesser de la sorte? pourquoi donc l'autre, mon muitre, mon chef, le tout-puissant père Crabot, n'esl-il pas là, prêt lui aussi à s'humilier el à tout dire? Qu'il vienne, qu'on aille-le chercher dans la retraite prudente où il se cache, et qu'il se confesse devant les hommes, et qu'il fasse pénitence avec moi!-.. Autrement, je parlerai, je crierai son crime avec te mien, car Dieu est en moi, le

pins humble, le plus misérable des pécheurs, et c'est

Dieu qui veut ici mon expiation et la sienne !

Apremenl, il continua, il accusa tous ses supérieurs, le père Crabot en têle, d'être des catholiques dégénérés, des jouisseurs et des polirons. L'Eglise mourait de leur lâcheté, de leurs accommodements avec les molJesseË ei les vanités du monde. C'était sa thèse favorite que le véritable esprit religieux avait déserté ces moines, ces prêtres, ces évêques, qui auraient dû faire régner Jésus par le fer et le feu. La terre et les hommes apparlenaient à Dieu seul, et Dieu les avait donnés à son Eglise, déléguée souveraine de son pouvoir. Elle devait avoir par là même la possession de tout, puissance totale sur toutes les choses et sur tou^ les êtres. Elle disposait des richesses, il ne pouvait exister de riches que par sa permission. Elle disposait de la vie elle-même, chaque homme vivant était son sujet, qu'elle laissait vivre ou qu'elle supprimait, selon l'inlérël du ciel. Telle était la doctrine dont les vrais saints ne s'étaient jamais écartés. Lui, dans son humilité de simple ignorantin, l'avail toujours pratiquée, exallée, et ses supérieurs, malgré leurs autres torts à son égard, lui reconnaissaient encore le mérite devenu rare d'avoir l'esprit religieux absolu; tandis qu'eux-mêmes, les Crabot, les Philibin, les Fuigcnce avaient perdu la religion par leurs compromis, en voulant ruser avec les libres penseurs, les juifs, les protestants et les francs-mafons. Peu à peu, en opportunistes désireux de plaire, ils abandonnaient des dogmes, ils dissimulaient la rudesse de la doctrine, lorsqu'ils auraient dii combattre l'impiété à visage découvert, égorger, brûler les hérétiques. Et lui-même rêvait d'un bûcher immense, dressé en plein Paris, où iJ aurait jelé toute la nation coupable, pour que la flamme et l'odeur de ces millions de corps pussent monter jusqu'au ciel rouge, en une gerbe immense, réjouir et apaiser Dieu.

VÉRlTt «n

Et il criail :

— Dès que le pécheur avoue et fait pénitence, il n'est plus coupable, il rentre en grâce auprès de son souverain Maître I... Quel est donc l'homme qui ne pèche pas? Toute chair est faillible, le religieux que la béte fait tomber au crime, à la seule obligation de s'en confesser, comme un simple laïque ; et, s'il reçoit l'absolution, s'il eipie avec un ferme repentir, il se rachète, il est tout blanc, digne d'entrer au ciel, parmi les roses et les lis de Marie... J'avais confessé mon crime au père Théodose, qui m'avait absous, et je ne devais plus rien à personne, puisque Dieu, voulant tout, sachant tout, venait db me pardonner, par le sacrement d'un de ses ministres. El, de même, à partir de ce Jour-là, chaque fois que j'ai menti, chaque fois que mes chefs m'ont forcé à mentir, je suis retourné au confessionnal, j'ai lavé mon ftme de toutes les impuretés dont la fragilité humaine la salissait... Hélas! J'ai beaucoup, j'ai souvent péché, car Dieu, pour m'iiprouver sans doute, a laissé le diable me brûler de tous les feuï dé son enfer Mais j'ai usé ma poitrine à la battre de mes deux poings, j'ai fait saigner mes genoux sur les dalles des chapelles. J'ai payé, je répète que je ne dois rien, un vol d'archanges m'emporterait au paradis, si je mourais tout à l'heure, avant d'avoir eu le temps de succomber de nouveau à la boue première dont je viens... Et, surtout, je ne dois rien aux hommes, je ne leur ai jamais rien dû, mon crime ne peut être qu'entre moi et Dieu, dont je suis le serviteur. Il m'a pardonné, et si Je parle aujourd'hui, c'est que Je le veux bien, c'est que je veux Joindre à la miséricorde divine le martyre d'une humiliation dernière, afin d'entrer au paradis en triomphateur, céleste joie que je goûterai, malgré mon abjection, grâce â la pénitence, et que vous ne connaîtrez jamais, race d'incroyants et de blasphémateurs, destinés tousâ l'enfer I

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Gorgias raillait encore, dans sa fureur sombre, dans cet lilan de Toi sauvage qui le dressait, seul et impudent, eu face du peuple. Et il eut son habituel retroussemenl de lèvres qui découvrait, à gauche, un peu de ses dents, en un rictus involontaire, où il y avait de la goguenardise et de la cruauté. Poljdor, effaré un instant, le regardant de ses jeux ronds, envahis d'ombre par l'ivresse, venait de se laisser tomber au pied de la grille, comme fondroyé de sommeil, ronilant déjà. La foule, patiente, dans l'attente épouvantée de l'aveu promis, avait gardé jusquelà son grand silence de mort. Mais elle commençait à se lasser de tant de paroles, oà elle sentait l'orgueil indomptable, l'insolence et l'outrage de l'homme d'Eglise, qni se croit souverain et iuviolable en son Dieu. Qne voulaitil dire? pourquoi ne contait-il pas simplement les ' choses? à quoi bon lant de préparations, puisque dix mois auraient suffi ? Et un grondement s'élevait, une poussée allait le balayer, lorsque Marc, attentif, très maître de lui, malgré le frémissement où il était de la confession attendue,' se montra, calma du geste ce (lot montant d'impatience et de colère. Imperturbable, d'ailleurs, Gorgias continuait, au milieu des interruptions, â répéter de la même voix aiguË qu'il était le seul brave, te seul vraiment avec Dieu, mais qne les autres, tes Iftches, allaient payer eux aussi, parce que Dieu le suscitait pour que la confession de tous les pécheui's fût faite publiquement, en une expiation suprême, d'où l'Eglise, compromise par des chefs indignes, allait sortir rajeunie et à jamais victorieuse.

Puis, tout d'un coup, il prit une voix de détresse et de larmes, il se frappa la poitrine violemment, des deux poings, comme sous l'accès du plus furieux remords.

— 0 mon Dieu, j'ai péché! à mon Dieu, pardonnezmoil ô mon Dieu, arrachez-moi des grilTes du diable, pour que je bénisse encore votre saint nom!... Ces! mon

Dieu qui le Teul! écoutez-moi, écoutez-moi, je vais loui vouB dire !

Et il se mit i nu devant le peuple assemblé, il dît sans riea taire ses appétits énormes, gros mangeur, gros buveur, hanté dès l'eurancc d'immonde lubricité. Enfant, malgré sa vive intelligence, il ne travaillait pas, toujours en escapade, en maraude, culbutant déjà les petites paysannes dans les foins. Son père, Jean Plumet, étail un ancien braconnier, dont la comtesse de Quédeville avait fait un garde-ehasse. Lui, Geoi^es Plumet, avait eu pour mère une Wtdeuse, engrossée par le braconnier au fond d'un fossé, disparue plus lard en laissant l'enfant. Et il revoyait son père mort, rapporté sur une civière dans In grande cour de Valmarie, la poitrine trouée par les deux balles d'un braconnier, un ancien camarade. Ensuite, il avait grandi avec le pelit-llls de la comtesse, Gaston, un gamin indomptable, qui, lui aussi, préférait à l'étude, les fillelles errantes dont on retrousse les jupes, les nids de pies qu'on dénicbe en haut des peupliers, les écrevisses qu'on va, tout nu, chercher dans les trous, au fond de la rivière. C'était alors qu'il avait connu le pcie Philibin, précepteur de Gaston, et le père Crabot, superbe, en pleine force et en plein éclat, adoré de la comtesse de Quédeville, maître déjà du domaine de Valmarie. Et il conta brusquement, brutalement, la mort de Gaston, le petil-fils, l'iiéritier, celle mort à laquelle il avait assisté de loin, dont il gardait depuis tant d'années le secret terrible, l'enfant poussé à la rivière, noyé comme par accident, pendant une promenade, ce qui, quelques mois plus tard, devait amener la j^omlessc à faire au père Crabot le don légal et définitif du vaste domEune.

Gorgias se battit la poitrine avec un redoublement de fureur, la voix brisée de sanglots, éperdu de contrition.

— J'ai péché, j'ai péché, ô mon Dient... Et mes chefs onl péché, plus aB'reiisement encore, & mon Dieul en me donnant le mauvais exemple... Mais, à mon Dieu! puisque j'eipie ici pour eux el pour moi, en disant tout, vous leur pardonnerez, dans voire infinie bonté, A mon Dieu ! comme vous me pardonnerez à moi-même.

Il y eut dans la foule une houle profonde de révolte indignée. Des poings se levèrent, des voix crièrent vengeance, tandis que Gorgias poursuivait son récit, disait comment le père Crabot et le père Pbiiiliin ne l'ayaienl plus abandonné, liés ù lui désormais par un lien de sang, comptant sur lui comme il comptait sur eux. C'était le pacte ancien que Marc avait soupçonné, Gorgias donné à l'Eglise, devenu l'ignoranlin, l'enfant terrible de Dieu qui épouvantait et qui ravissait ses chefs par le magnifique esprit religieux qui brûlait dans sa cbair coupable. Il eut un grand sanglot, il en arriva soudainement à son crime immonde.

— 0 mon Dieu! le petit ange était là... C'est bien la vérité, je venais de reconduire l'autre élève, et je retraversais la place toute noire, quand j'ai aperçu le petit ange parla fenêtre ouverte, dans la chambre éclairée... Vous qui regardiez alors en moi, à mon Dieu ! vous savez bien que je me suis approché sans intentions impures, simplement curieux et paternel, pour gronder l'enfant délaisser ainsi ouverte sa fenêtre. Et vous ne t'ignorez pas non plus, j'ai causé là un instant en bon ami, demandant à voir les images pieuses qui étaient sur la table, de belles

. images très saintes et très douces, encore embaumées de l'encens de la première communion... Hais pourquoi donc, ô mon Dieu! avez-vous permis alors au diable de me tenter, pourquoi m'avez-vous abandonné au tentateur, qui m'a fait enjamber l'appui de la fenêtre, sous le prétexte de voir de plus près les saintes images, le cœur déjà palpitant, le sang peu à peu incendié de toutes le&

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