V£RIT
flammes de l'enfer... 0 mon Dîeul ô mon Dieul vos desseins sont impénétrables et terribles.
Maintenant la foule était retombée à son silence de mort, sons l'angoisse affreuse qui étreignail toutes les poitrines plus rudement, à mesure que l'ignoble aveu se déroulait. On n'entendait plus un souffle, un elTroi immense s'élargissait sur les tëles immobiles, terrifiées de ce qu'elles sentaient venir. Et Marc, la face blanche, éperdu de voir enfin la vérité se dresser ainsi, après tant de versions mensongères, revivait la scène qu'il avait déjà reconstituée, regardait fixement le monstrueux coupable, repris de sa folie ancienne, s'emportant en gestes frénétiques, au milieu deâ sanglols qui l'étranglaient.
— 0 mon Dieu! vous aviez fait l'enfant si délicieux, avec sa tète blonde et frisée de petit ange. El il semblait n'avoir, comme les chérubins des peintures pieuses, que cette tête de chérubin, avec deux ailes, tant son pauvre petit corps d'infirme était délicat et fluet, sous sa petite chemise... Le tuer, à mon Dieu! est-ce que j'en avais l'atroce pensée 7 Dites-le, vous qui lisez dans mon cœur, il était si joli, je l'aimais tant, que je n'aurais pas arraché un seul cheveu de sa tète... El c'est vrai, le feu du péché était venu, la concupiscence me brûlait, et j'ai voulu le caresser, mais si doucement, avec des paroles hésitantes, avec des gestes qui osaient à peine... Je m'étais assis prés de la tahie, regardant les saintes images. Je l'ai attiré près de moi, je l'ai assis sur mes genoux, pour les voir ensemble. Et il s'est d'abord laissé faire, très docile, très câlin; puis, comme Satan m'emportait, m'aveuglait, il a pris peur, il a commencé de crier, de crier, de crier... 0 mon Dieu! ces cris, ces cris que j'entends toujours et qui me rendent fou I
C'était en eiïel, chez lui, comme une crise croissante embrasant ses joux dans sa face convulsée, tordant ses lèvres où un peu d'écume se monirail. Des secousses
spasmodiqnes agilaient son corps maigre et (ordu. Et une rage dernière l'emporta, il finit par hurler, en damné que )e diable retourne avec sa fourche sur le brasier infernal :
— Non, noD, ce n'est pas la vérité encore, c'est arrangé et embelli... Je veux tout dire, je veux tout dire, c'est à ce prix que je goûterai les éternelles délices du paradis.
Alors, ce fut immonde et d'une horreur sacrée. Il dit tout, en termes crus, abominables, avec des gestes qui évoquaient l'ignominie de l'atroce scène. Il dit comment, brûlé, lâché ainsi qu'une bêle en folie, il avait jeté le petit Zéphirin par terre, l'avait souillé, déchirant sa chemise, lâchant de lui en envelopper la lèle, pour qu'il ne criât plus, il dit l'acte, sans taire aucun détail, des détails sordides, féroces, où passait la démence des passions contre nature, grandies et perverties à l'ombre des cloîtres. H dit sa terreur lâche, en entendant les cris continuer toujoui's, son besoin de cacher son crime, pendant que sa tète se perdait ef que ses oreilles bourdonnantes croyaient saisir déjà le galop des gendarmes lancés à sa poursuite. Il dit son égarement, la recherche autour de lui d'un objet quelconque, ses poches fouillées, des papiers trouvés là, enfoncés dans la bouche gémissante de la victime, stupidement, sans prévision aucune, par unique désir de n'être plus torturé par les terribles cris. Et il dit enfin le meurtre, l'élranglement, les dix doigts de ses mains robustes, sèches et poilues, serrés comme des cordes de fer autour du cou délicat, j pénétrant, y laissant de profonds sillons noirs.
— 0 mon Dieu! je suis un porc, je suis une brute meui-trlère dont les membres sont tachés de boue et de sang... Et je me suis sauvé comme un misérable lâche, sans une idée dans la cervelle, gorgé et abruti, laissant la fenêtre ouverte, ce qui prouve bien ma bêtise, l'innocence où je serais resté, sans l'assaut imprévu et vielo-
rieui du diable... J'ai tout dit devant les hommes, 6 mon Dieu 1 et que voire bonté, touchée par ma pénitence, m'ouvre le ciel !
Mais, C6tte fois, lapalience épouvantée da la foule était à bout. Brusquement, à la stupeur qui la tenait glacée et muette, succéda un emportement 4'une violence irrésistible. Une longue clameur d'imprécations roula d'une extrémité de la place à l'aiilre, une vague énorme s'enfla, se précipita, menaça de venir écraser contre la grille, où il se cramponnait toujours, le misérable impudent, le pénitent monstrueux, qui, par démence religieuse, osait ainsi étaler son crime à la face du soleil. Des cris le souittetaient : A mort, le violateur! à mort, l'assassin! à mort, à mort, le souillcur et le tueur d'enfanis! Et Marc vit le terrible danger, la foule écharpant cet homme, dans son besoin simpliste de justice immédiate ; et toute la fâte de bonté, de solidarité, le triomphe de la vérité et de l'équité enfin conquises, aliail être endeuillée, salie, par l'exécution do coupable, dont les membres épars seraient jetés aux quatre vents, 11 se hâta, voulut arracher Gorgias de la grille j mais il dul lutter contre celui-ci, têtu, fréné" tique, ayant à parler encore. Enfin, aidé par des voisins aux bras vigoureux, il -l'enleva, réussit à le faire porter dans le jardin, dont la porte fut refermée, il était grand temps, la vague énorme de la foule, qui arrivait, se brisa contre la grille, neuve et solide, Gorgias se trouvait désormais à l'abri, dans l'asile de cette maison offerte à l'innocent, dont il avait fait la torture. Mais, dès que les bras qui le tenaient le lâchèrent, le croyant dompté, il se redressa, il courut de nouveau se pendre à la grille, de l'intérieur, et il recommença, protégé par les barreaux de fer que battait le flot furieux du peuple.
— 0 mmi Dieu! tu as vu ma première expiation, lorsque mes chefs, aussi bétes que lâches, m'ont abandonné, sur la route de l'exil. Tu as su les métiers inavouables "
TU LKS QUATRE ÉVANGILCS
auxquels ils m'ont réduit, les exécrables fautes nouvelles qu'ils m'ont fait commettre. Tu as su encore leur basse avarice, lemorceau de pain qu'ils m'ont refusé, qu'ils me refusent encore, après avoir été les conseillers et les complices de ma vie entière... Car, tu étais toujours présent, b man Dieu t ils araient lié partie avec moi, je n'ai fait que leur obéir depuis mon crime, je ne l'ai aggravé de nouveaux crimes que par eux et pour eux. Sans doute, il s'agissait de sauver ta sainte Église du scandale, el j'aurais donné mon sang, ma vie. Mais eux songeaient surtout à sauver leur peau, c'est ce qui m'a enragé el poussé à tout dire... El, maintenant, b mon Dieul que j'ai été ton justicier, la bouche de violence ouverte par toi, alîn de crier leurs fautes Ignorées, impunies, vois toi-même si lu dois leur pardonner ou les loudroyer de ta colère, devant ce peuple de pourceaux qui affecte d'oublier ton nom, et dont l'enfer ne sera jamais assez grand pour griller les chairs sacrilèges.
De formidables huées l'interrompaient à cbaque phrase, des pierres passaient de mains en mains et commençaient à voler autour de sa tète. Certainement, la grille n'aurait pas résisté davantage, une dernière poussée géante allait l'abattre, lorsque Marc el ses aides réussirent à saisir de nouveau Gorgias, à l'arracher, à l'emporter au bout du jardin, derrière la maison. 11 y avait là une porte de sortie donnabt sur une ruelle déserte ; et le misérable, au bout d'un instant, fut emmené, chassé au loin.
Mais ce qui calma soudain la foule toujours grondante et déchaînée, ce furent, dominant bientôt les cris de colère, des cris de joie et de glorification, dont les ondes gagnaient de proche en proche, du lointain ensoleillé de la nouvelle avenue. Simon, rcfu à la gare par la délégation du conseil municipal, arrivait dans un grand landau, lui et son frère David assis sur la banquette du fond, ayant en face d'eux l'avocat Delbos et le maire Léon
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Savin. Alors, sur le passage de la voiture, qui s'avançait lentement parmi les HoEs pressés du peuple, ce fut une ovation extraordinaire. Comme fouetté par l'abominable ■ scène dont tous frémissaient encore, l'enthousiasme débordait, on ne cessait d'acclamer et d'applaudir la victime, dont l'innocence, la torture, l'héroïsme prenaient un redoublement de gloire, à la suite de l'aveu public du coupable, immonde et fou dans sa sauvage grandeur. Des femmes pleuraient, soulevaient leurs enfants pour leur montrer le héros. Des hommes voulurent dételer les chevaux ; et ils les dételèrent, le landau fut traîné jusqu'à la maison votive par tous les hommes vaillants du pays. Sur tout le 'parcours, jonché de fleurs, dt:s fleurs encore étaient jetées des fenêtres, ou les mouchoirs s'agitaient ainsi que des drapeaux. Il y eut une jeune fille très belle qui monta sur le marchepied, qui resta là , comme la statue vivante de la jeunesse, apportant au triomphe du martyr le resplendissement de sa beauté. Des baisers volaient dans l'air, des paroles d'amour et de gloire venaient s'aballre dans la voiture, avec les bouquets qui pleilvaieni de partout. Jamais émotion si intense n'avait soulevé un peuple, venue de si loin, arrachée de toutes les entrailles par la pensée d'une telle iniquité, cherchant la compensalion impossible, la trouvant dans le don sans réserve, immense, du cœur de tous, de l'amour de tous. Gloire à t'innoceni qui a manqué périr par la faute du peuple et à qui le peuple ne donnera jamais assez de joie ! Gloire au martyr qui a tant souffert, pour la vérité méconnue, étranglée, et dont la victoire est enfin celle de l'esprit humain, se dégageani de l'erreur et du mensonge ! Gloire à l'instituteur frappé dans sa fonction, victime de son effort vers plus de lumière, d'autant plus exalté aujourd'hui qu'il aura payé d'une douleur chaque parcelle de vérité enseignée par lui aux ignorants et aux humbles.
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El Uarc, debout, d^faillanl de bonheur, ea regardant venir de loin ce triomphe, au travers d'une telle passion fraternelle et tendre, songeait à l'atroce arrestation de Simon, )e jour où ane voiture l'avait emmené de Haillebois, au moment même de l'enterrement du petit Zéphiriu. Une cohue furieuse se ruait, pour s'emparer da misérable, le rouler, le déclarer. Des clameurs atroces retentissaient : c A mort, à mort, l'assassin, le sacrilège ! à mort, le juif 1 » Et la cohue galopait derrière les roues, ne lâchait pas sa proie, tandis que Simon, très pâle, glacé, répondait par son continuel cri: ( Je suis innocent! je suis innocent! je suis innocent! > Et, aujourd'hui que cette innocence éclatait, après des années si longes, quelle transformation saisissante, cette population rajeunie /t comme transtîgurée, les enfants el les petits-enfants des iniulteurs aveuglés d'autrefois, peu à peu grandis dans la vérité, devenus des applaudisscurs enthousiastes, rachetant à force de sincérité et d'amour le crime de leurs pères!
Mais le landau s'arréla devant la grille, el l'éniotion grandi! encore, lorsqu'on vit en descendre Simon, sontenu pur son frère David, resté plus alerte et plus vigoureux. Simon, maigri, réduit à un souffle, le visage adouci par la grande vieillesse, avait cependant gardé ses fins cheveux blancs d'un blanc de neige. Il eut un sourire pour remeicier David de son aide, et des acclamations frénéliques reprirent, devant ces deui frères unis par un si long et si prodigieux héroïsme, le frère douloureux qui n'avait jamais douté de l'immolation de son frère, le frère admirable qui s'était donné à son frère, pour l'honneur et pour la vie. Les acclamations continuèrent, quand Deibos descendit à son tour, avec le maire Léon Savin, le grand Deibos, comme on le nommait dans la foule, le béros de Beaumont et de Rozan qui n'avait pas craint d'affirmer la vérité, aux jours affreux
OÙ il ; avail un mortel périt à le faire, et qui, depuis, s'élait moDlré un puissant ouvrier de la juste société de demaii). Cependant, Marc ayant marché à la rencontre de Simon et de David, que Delbos avait rejoints, les quatre ttommes se trouvèrent un instant^ ensemble, au seuil même de U maison. Et ce fut alors un redoublement de passion heureuse, un véritable délire de cris et de gestes, à les vdir tous les quatre ainsi côte à cdte, aux bras les uns des autres, les trois défenseurs héroïques et l'innocent qu'ils avaient sauvé des pires tortures.
D'un grand élan, Simon se jeta au cou de Marc, qui lut rendit son étreinte. Tous les deux sanglotaient. Ils iie trouvèrent que quelques mots balbutiés, presque les mêmes que ceux bégayés autrefois, au moment de l'abominable séparation.
^ Merci, merci, mon camarade. Avec David, tu as été mon antre frère, lu as sauvé mon honneur et celui de mes enfants!
— Oui, mon camarade, j'ai simplement aidé David, el c'est la seule vérité qui a vaincu... Tiens! les voici, tes enfants, ils ont poussé d'eux-mêmes en force et en raison.
En effet, toute la famille était là, dans la verdure du jardin, les quatre générations attendant l'aïeul triomphant et vénérable, après tant d'années de souffrance, ftacbel, l'épouse, et Geneviiïve, la femme du grand ami, se tenaient côté à côté. Puis c'étaient les deux sangs mêlés, Joseph et Louise, Sarah et Sébastien, accompagnés de leur François et de leur Thérèse, suivis euxmêmes de la dernière-née, ta petite Rose. Clément cl Charlotte aussi étaient là, avec Lucienne. Et des larmes coulaient de tous les yeux, des baisers sans fin furent échangés.
Pourlaul, un chant très doux, très frais, s'éleva. C'étaient les enfants des deux écoles, les garr«ns et les
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niles, les élèves de Sébastien et de Louise, qui chantaient une bienvenue à l'ancien instituteur de Maillebois. Rien ne fut plus simple ni plus émouvant, une strophe cnTaufine, de la t'enliltc tendresse et un peu du souriant avenir, tout ce qu'it.pouvail ; avoir de délicat et de pur sur la plaie du vieux monde. Puis, un gamin se détacha, pour offrir à Simon un bouquet, au nom de l'école des garçons.
— Merci, mon petit ami. Hais comme tu es beau!... Qui es-tu donc?
— Je suis Edmond Doloir, le fils de Jules Doloir, instituteur. Mon papa est là-bas, tenez I avec monsieur Salvan .
Ensuite, ce fut une gamine, un bouquet également à la main, au nom de l'école des filles.
— Oh! la jolie petite mignonne! Merci, merci... Et qui es-tu, toi?
— Moi, je suis Georgctte Doloir, la fille d'Adrien Doloir et- de Claire Bongard, et vous les voyez lâ-lias, papa et maman, avec grand-père et grand'mère, les oncles et les tantes.
Mais il y avait un bouquet encore, *t ce fut Lucienne Froment qui le présenta, au nom de Rose Simon, la dernière-née, qu'elle tenait dans ses bras.
— Moi, je suis Lucienne Froment, la fille de Clément Froment et d'Hortense Savin... Et voici Rose Simon, la petite-fille de votre petit-fits François, la petite-fille de voire fils Simon, votre arriére-pelite-fille, comme elle est rarrière-pctite-fille de votre ami Marc Froment, par sa grand'mère Louise.
Simon avait pris, de ses deux mains tremblantes, la clicre et délicieuse créature, vagissante encore.
— Ah ! trésor adoré, chair de ma chair, lu es comme l'arche d'alliance', toute la réconciliation semble s'être réalisée en toi !... Que la vie a été bonne et vigoureuse, avec quelle bravoure infatigable elle a travaillé, pour
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faire pousser de nous tous tant d'êtres forls et charmants! El quel élargissement A chaque génération nouvelle, que de vérité, que de justice et que de paix,, la vie apporte dans son éternelle besogne!
lUaintenant, tousse pressaient autour de lui, tous se présentaient euï-mêmes, lui serraient les mains, l'embrassaient. C'étaient les Savin, Léon et son fils Robert, le maire qui avait travaillé si vivement à la réparation, qui venait de le saluer à la gare au nom de Maillebois entier. C'étaient les Doloir, Auguste qui avait bâti la maison, Adrien qui en avait fait le plan. Chartes qui s'était charrié de la serrurerie, et Idarcel de la charpente. C'étaient les Bongard, Fernand et sa femme Lucile, Claire leur fille, tous aujourd'hui mêlés, confondus par les alliances, ne faisant plus qu'une famille, parmi laquelle Simon avait grand'peine à se reconiiaitrc. Mais ses anciens élèves se nommaient, il retrouvait sur leurs faces vieillies les traits purs des enfants d'autrefois, et les embrassades continuaient, n'en finissaient point, au milieu de l'émotion croissante. Tout d'un coup il se trouva en présence du bon Salvan, si vieux, souriant toujours. Il se jeta dans ses bras.
— 0 mon maître, je vous dois tout, et c'est votre œuvre qui triomplie, grâce aux vaillants ouvriers de vérité que vous avez faits et envoyés par le monde.
Ensuite, ce fut mademoiselle Hazclinc, dont il baisa gaiement tes deux joues, et ce fut Mignol, qui se mit à pleurer, lorsqu'il l'eut embrassé aussi.
— Est-ce que vous m'avez pardonné, monsieur Simon?
^ Vous pardonner, mon vieux Hignot ! Vous avez été le plus vaillant et le plus noble des cœurs. Et quelle joie , de se retrouver ainsi !
Mais la cérémonie, si simple et si grande, allait finir. La maison votive, cette maison claire qui s'élevait sur Cookie
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l'enipUcemenl de l'ancienne masure douloureuse de la rue du Trou, riait gaiement au soleil, avec les guirlandes lie verdure el de fleurs donl elle était- décorëe. Et, brusquement, le voile qui cachait encore l'inscription, au- I dessus de la porte, fut enlevé, et la plaque de marbre apparut, avec les mots flamboyants, en lettres d'or : c La ville de Maillebûis, à l'instituteur Simon, pour la vérité et la justice, en réparatioa de ses tarlureft. ■» Puis la sigiialure 9iit*ait,plus haute et plus éclatante : t Les petitsfils de ses bourreaux. > Et, de la vasle place, de l'avenue voisine, des fenêtres et des toits, une inimense et dernière acclamation s'éleva, roula comme un tonnerre, dans laquelle s'unissaient enAn tous les cœurs du peuple, sans qu'une seule protestation désormais osât mécoaaallre la vérité et la justico triomphantes.
Le lendemain, il j eut, dans c le Petit Beaumontaîs >, un compte rendu enthousiaste de la cérémonie. Depuis longtemps, l'iminonde journal s'était transformé sous le souffle nouveau qui haussait le niveau moral el intetlecluel de ses lecteurs. Il avait fallu en balajer, en désinfecler tes bureaux comme des senlines, engorgées de tant de poisons depuis des années. La presse doit devenir le plus admirable instrument d'instruction, lorsqu'elle ne sera plus aux mains des bandits politiques et financiers, abêtissant et détroussant leur clientèle. Et t le Petit Beaumontais », renouvelé, rajeuni, commençait à rendre de grands service;, aidait chaque jour à faire plus de lumière, plus de raison et de bonté.
Puis, quelques jours plus tard, un terrible orage, un de ces oragûs de septembre qui brûle tout, détruisit U Chapelle des Capucins. Elle était la dernière ouverte, fréquentée encore par un assez grand nombre de dévotes. A Jonville, l'abbé Cognasse venaitd'étre trouvé mort dans. la sacristie, frappé de congestion cérébrale, à la suite d'un accès d'effroyable colère ; et l'église, vide de[Kiis long-
temps, ëlait définitivement fermée. A Haillebois, l'abbé Coqusrd ae faisait même plus ouvrir les portes de Sainl- Marlin, officiant seul à l'aolel, b« troavaal pas de clerc pour servir U messe. Et la Chapelle des Capucins, si étroite, suffisait donc aux quelques personnes qui pratiquaient toujours, gardant jusqu'au bout sa vogue de comptoir à miracles, avec sa grande statue de Saint-Antoine . de Padoue dorée et peialurlurée, debout parmi les fleurs artificielles et les cierges.
Ce jour-là, justement, on fêtait le Saini, une commémoration dont l'éelat avait attifé une centaine de fidèles. Cédant aux instances du père Théodose, le père Crabot, qai ne quittait plus la Désirade où il devait installer une fondation pieuse, s'était décidé à honorer la solennité de sa présence; et ils étaient là tons les deui, l'un oflicianl, l'autre assis sur un fauleui! de velours, au pied de la statue du grand saint, dont on sollicitait la toute-puissance miraculeuse, pour qu'il obtint de Dieu la grâce de quelque cataclysme, emportant d'un conp l'infâme et sacrilège société nouvelle. C'éldt alors que l'orage avait éclaté, une terrifiante nuée d'encre au-dessus de Haillebois, des éclairs qui semblaient ouvrir au paradis les fournaises infernales, des éclats de foudre pareils aux salves d'une artillerie géante, bombardant la terre. Le père Tliéodosc avait ordonné de sonner les cloches, un entêté carillon s'élevait de la Chapelle à toute volée, comme pour indiquer à Dieu sa maison, afin qu'il la protégeât. Et ce fut l'extermination, un effroyable coup de tonnerre frappa la cloche, suivit la corde, vint éclater dans la nef, avec un retentissement de ciel qui s'écroule. Le père Théodose, incendié à l'autel, flamba ainsi qu'une torche. Les vêlements sacerdotaux, les vases sacrés, le tabernacle lui-même, se trouvèrent fondus, réduits en miettes. Mais, surtout, le grand Saint-Antoine, brisé, mis en poussière, recouvrît le père Crabot foudroyé, dont il
ne restait qu'un squelette lordu et noirci sous toute celte cendre. El, comme si les deux ministres du Seigneur n'avaient pas sufG, cinq dévotes encore furent tuées, tandis que ies autres s'enruyaieni, en hurlant, pour ne pas être écrasées sous la voûte, qui craquait, et qui s'cfTondra, amas énorme de débris, où rien ne restait du culte.
Il y eut, dans tout Maillebois, une stupeur. Comment le Dieu des catholiques pouvait-il se tromper ainsi? C'était la question troublante, qui, jadis, revenait chaque Tois qu'une église était foudroyée, le clocher s'abimant sur le prêtre et sur les fidèles à genoux. Dieu voulait-il donc la fin de sa religion? Ou bien était-ce, plus raisonnablement, qu'il n'y avait pas de main divine conduisani la foudre, force naturelle qui sera la source du bonheur, lorsque l'homme l'aura domestiquée? Mais le frère Gorgias reparut à celle occasion, on le vit parcourir lu rue de Maillebois en criant que Dieu, celte fois, ne s'était pas trompé. Dieu l'avait écouté, s'était décidé à foudroyer ses supérieurs imbéciles et lâches, pour donner une leçon à toute son Eglise, qui ne pouvait refleurir que par le fer et par le feu. Et, un mois plus tard, Gorgias lui-même fut trouvé, la tête fendue, le corps souillé de traces immondes, devant la maison louche, où l'on avait déjà ramassé Victor Milhomme.
DoliîsihyGoOgle
Des années, des années s'écoulèreni encore, et Marc,* à quatre-vingts ans passés, par un bienfait de la vie qui semblail vouloir le récompenser de l'avoir tant aimée, tant servie, en les gardant debout, lui et son adorée Geneviève, comme des spectateurs Iriomphanls, goûta la Joie suprême de voir son rËve se réaliser toujours davantage.
Les générations, les enfants des enfants continuaient i monter, eu un floi de plus en plus instruit, libéré, épuré. Autrefois, il y avait eu deux France, recevant chacune une instruction différente, comme cultivée à part, et dès lorss'ignorant, s'exécrant et se combaltant. Pour les masses profondes du peuple, pour l'immense majorité des campagnes l'enseignement primaire existait seul, à peine la lecture, l'écriture, un peu de calcul, le rudiment, ce qui sufiîsait à dégager l'homme de la brute. Pour la bourgeoisie, l'ijifime minorité élue, maîtresse par son rapt de l'argent et du pouvoir, s'ouvraient l'enseignement secondaire, l'enseignement supérieur, toutes lei facilités de savoir et de régner. L'affreuse iniquité soeiala se trouvait consacrée ainsi, une dalle pesante scellait les pauvres et les humbles dans leur ignorance, défense à eux d'apprendre, de connaître, de devenir les savants, les puissants, les maîtres. Parfois, il s'en échappait ui qui élevait au rang le plus haut. Mais c'était l'exceplioi
tolérée, donnée hypocrilement en exemple, tous les hommes, disait-on, étant égaux, pouvant grandir grâce i leur propre mérite. Et l'on commençait par refuser la plus grand nombre les leçons nécessaireB,le débroiiiilage d'inlulligence dd à tous les enfants de la nation, dans la terreur du grand mouvement de vérité et ile juslice qui devait en résulter^ balayant la monstrueuse erreur bourgeoise, reprenant aux ravisseurs la fortune nationale folëe, pour établir enfin par le juste travail la Cité de- •olidarilé et de paix.
. Maintenant, une France unique était en train de se constituer, il n'y aurait bîenlAt plus ceux d'en bas et ceux d'en haut, ceux qui savaient écrasant, exploitant ceux qui se savaient pas, dans une sourde guerre fratricide, exaspérée parfois, affolée jusqu'à rougir le pavé des rues. L'euseignemenl intégral pour tons fonctionnait déjà, tous les enfants de France devaient passer par l'école primaire laïque, gratuite et obligatoire, où le fait expérimental, et iHMi plus la règle grammaticale, était la base de l'inslruclion entière. En outre, apprendre à savoir ne suffisait pas, il fallait apprendre à aimer, la vérité ne pouvant être féconde que par l'amour. Puis, une sélection naturelle se faisait, selon les goûts, les aptitudes, les facultés des . élèves, qui, de l'école primaire, montaient à des écoles spéciales, échelonnées suivant le besoin, embrassant toutes les applications pratiques, allant jusqu'aux plus hautes spéculations de l'esprit. La loi était qu'il n'y avait pas de privilégiés dans un peuple, que chaque créature naissante devait être accueillie comme une force possible, dont l'intérêt national exigeait la culture. Ce n'était pas seulement égalité et équité, c'était encore un emploi sage du trésor commun, l'idée pratique de ne rien perdre de ce qui pouvait faire la puissance et la grandeur du pays. El quel réveil en elTel des énergies accumulées, endormies dansJ'immense réservoir des campagnes et
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des villes indusUiellesI Toute une floraison intellectuelle en sortait, toute une généralioQ neuve, capable de pensée et d'action, apportant et renouvelant la sève depuis si longtemps tnrie chez tes anciennes classes dirigeantes, épuisées par l'abus du pouvoir. Des génies sortaient journellement de cette fertile terre populaire enRn défrichée, une grande époque allait naître, comme une renaissance d'humanité. Cette instruction intégrale, si longtemps refusée par la bourgeoisie maîtresse, parce qu'elle la sentait destructive de l'ancien ordre social, était en effet en train de le détruire, mais pour mettre à sa place le p}as sage et le plus magnilique épanouissement de toutes les forces intellecluelles et morales qui doivent faire d« la France la libératrice, l'émancipatrice du inonde.
Ainsi disparaissait celte France coupée en deux, où il y avait deux classes, deux races ennemies, en continuelle guerre, élevées dans deux planètes dilférentes, comme si elles ne deïaient jamais se rencontrer et s'entendre. Les inEtiluteurs eux-mêmes n'étaient plus parqués en deux groupes presque hostiles, les uns humiliés, les autres méprisants, d'un côté les pauvres instituteurs primaires, peu éduqués, à peine décrottés souvent du champ nalal, et de l'autre cdté les professeurs de lycées et d'écoles spéciales reluisants de science et de littérature. Désormais, on donnait aux élèves des écoles primaires les mêmes maîtres qui plus tard les suivraient k tous les degrés de l'enseignement. On estimait qu'il fallait autant d'intelligence, autant de bonne éducation pour éveiller l'esprit de l'enfant, lui donner la méthode première, le mettre dans la voie droite, que pour l'y maintenir et l'y développer plus tard. Des roulements étaient établis, le personnel se répartissait à l'aise, facilement recruté et d'un dévouement parfait, depuis que la profession était devenue une des premières de la nation, bien rétribuée, honorée, gloriliée. La nation avait compris la nécessité
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de la gratuité de l'instruction inlûgrale, i taus les degrés, quelle que pût être l'énormité de la dépense, car ce n'était point là des milliards jetés stupidement au mensonge et au meurtre, c'étaient des milliards qui aidaient à pousser du sol les bons artisans de prospérité et de paix. Il n'y avait pas de moisson comparable, chaque sou dépensé faisait le peuple plus intelligent et plus fort, maître du lendemain. Et l'inanité du grand reproche adressé à cette iUlfusion générale de l'instruction, celui de jeter des déclassés, des révoltés, au travers des cadres étroits de l'ancienne société, apparaissait clairement, depuis que ces cadres avaient éclaté, pour donner naissance à ki société nouvelle. La bourgeoisie, comme elle le redoutait avec raison, devait être emportée, ainsi que l'Église, le jour où elle n'aurait plus le savoir à elle seule. Mais, si chaque fils de paysan ou d'ouvrier, monté d'un coup à l'intelligence, à la connaissance, sans argent et avec des ■ appétits décuplés, devenait autrefois un embairas, un danger pour elle, par son besoin de se classer, de conquérir sa part de jouissance sur celle des autres, ce danger avait totalement disparu, il ne pouvait plus y avoir maintenant de déclassés, puisqu'il n'y avait plus de classes, ni de révoltés, puisque l'étal normal était désormais dans la montée de tous vers le plus de culture, pour l'action civique la plus utile possible. L'instruction avait accompli sa lâche révolutionnaire et elle était désormais la force et l'ordre mêmes de la nation, le pouvoir qui en avait à la fois élargi et serré le lien fraternel, tous appelés à travailler au bonheur de tous, sans qu'une seule énergie put Être ignorée et perdue.
D'ailleurs, cette instruction totale, celle nation entière mise en culture, donnant toute sa magnifique moisson, n'était devenue possible que depuis le jour où l'Église avait été chassée de l'enseignement. Sans doute, la sépa- ' ration de l'Église et de l'État, puis la suppression du '
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budget des cultes, qui en était la conséquence, avaient libéré le pays et permis de mieux doter les écoles. Le prêtre cessait d'être un fonctionnaire, la foi catholique ne prenait plus la force d'une loi, allait à l'église qui voulait, comme au théâtre, en payant; et les égliseï s'étaient peu à peu vidées. Mais si elles se vidaient, c'était surtout qu'elles ne fabriquaient plus eties-mémes les fidèles, les pauvres élres abêtis dont elles avaient besoin pour peupler leurs nefs. 11 avait fallu de longues et terribles années, avant de pouvoir ainsi arracher l'enfant à l'Église éducalrice, l'empoisonneuse séculaire, régnant par le mensonge et la terreur. Depuis le premier jour, elle savait bien qu'elle devait tuer la vérité, si elle ne voulait pas Être tuée par elle; et quel furieux combat, quelle résistance acharnée, afin de retarder l'inévitable défaite, le resplendissant éclat de la lumière, cnlln libre! On allait être réduit à la traiter comme une de cei louches marchandes de poisons dont on envoie un commissaire de police fermer la boutique. Elle, la dogmatique, l'autortlaire, procédant par coups de foudre, i l'exemple de son Dieu, elle osait invoquer la liberté, afm de continuer en paix son œuvre abominable de servage. Alors, des lois de protection sociale étaient devenues nécessaires, on avait dû la réduire légalement à l'impuissance, refuser à ses membres, moines ou prêtres, le droit d'enseigner. Et quels cris encore, quelles tentatives de déchaîner la gueri-e civile, les parents ameutés, les ordres religieux expulsés parla porle,rentrant par la fenêtre, avee celte obstination de gens qui comptent sur l'éternelle crédulité qu'ils croient avoir semée dans l'homme! N'étaienlils pas l'erreur, la superstition, la misérable lâcheté humaine, et n'avaient-ils pas dés lors l'éternité à eux? Seulement, il leur fallait pour cela garder l'enfant, continuer à obscurcir demain, et peu à peu demain leur échappait avec l'enfant, le temps était venu où l'Église
ns LES QUATRE ÉVANGILES
falholique agonisait sous l'écroulemeot de son dogme imbocile, lézardé, détruit par la science. La vérité avait vaincu, l'école à tous el pour tous faisait des hommes ^ui savaient et qui voulaient.
Aussi n'élait-il plus de jour où Marc ne constatât ane conrjiïële heureuse, un élargissement de raison et de bien-élre. Lui seul restait debout de sa génération vaillanle, qui avait tant combattu, tant souiïert. Le bon Salvan s'en était allé le premier, puis mademoiselle Ma* leline et Hignot l'avaient suivi. Hais, de toutes ces morts, les plus douloureuses pour Marc venaient d'être celles de Simon et de David, les deux frères^ emportés à quelques jours de distance, comme dans le lien étroit de leur fraternité héroïque, lladame Simon les avait précédés, tous les acteurs de la monstrueuse aiïaire étaient maintenant sous la terre paisible, couchés c&Ie à côte, les bons et lus méchants, les héros et les criminels, en l'éternel silence. Beaucoup même des enfants, des pettls-enfants, disparaissaient avant les pères, car la mort faisait sans repos son œuvre ignorée, fauchait des hommes comme pour fertiliser le champ où d'autres hommes pousseraient. Et Marc, abandonnant Jonville, était venu avec Geneviève occuper i. Mailtebois le premier étage de la maison votive, passée auK mains de Joseph et de Sarab, le fils et la fille de Simon. Sarah et son mari Sébastien habitaient toujours Beaumont, où ce dernier continuait à diriger l'École normale. Mais Joseph, les jambes prises, presque infirme, avait dû se résigner à la retraite; et, sa femme Louise ayant quille avec lui l'école de Maillebois, tous deux s'étaient instailés au second étage de la maison, que la famille se partageait ainsi, heureuse de cette réunion dernière aux heures finissantes el douces de la. vieillesse. D'ailleurs, ils semblaient jne s'être pas retirés tout à fait de l'enseignement, ils avaient la joie d'; poursuivre la bonne besogne par leur descendance, car
vËRtTfi m
François el Thérèse venaient d'être nommés institutew et insUtirtrice de cette école de Haillebois, dans laquelle trois générations s'étaient succédé de la sorte, les petilsenl'anls après les pères et les mères, les grands-pères ei les grand' m ères.
Cette joie de vivre cAle à cAie, en grande affection, durait depuis deux années, lorsque tout un drame désola la famille. François, dans toute la force de ses trentequatre ans, jusque-là si tendre pour sa femme Thérèse, s'éprit d'une jolie ftlle, un de ces désirs fous qui dévastent un homme; Colette Roudille, qui avait vingt-huit ans déjà, élail la fille d'une veuve très dévote, morte récemment;, et on la disait née des œuvres du përa Théodose, l'ancien directeur de sa mère, dont elle avait la ressemblance, une tête admirable, une bouche de sang et des yeux de flammes. La veuve vivait d'one rente que son lîls aîné, Faustin, de douze ans plus âgé que sa sœur, avait entamée fortement, laissant tout juste à celle-ci de quoi manger dn pain. Aussi le petit groupe qui restait de l'ancienne et puissante faction cléricale, maîtresse aulrefois du pays, s'était-it intéressé à lui. 0» avait fini par lui trouver une situation, il était depuis quelques mois gardien du domaine de la Désirade. mangé de procès, à la suite de la mort du père Crabot, et que les communes voisines allaient acheter pour en faire nne Maison du peuple, un parc de convalescence et de repos, sur le modèle de Valmarie, l'ancien collège des jésuites, traosLormé déjà en un délicieux asile où les ouvrières du pays se remettraient des couches trop laborieuses. Et Colette vivait donc seule à Maillebois, presque en face de l'école, très libre d'allure, et il élail certain que la flamme de ses beaux yeux, tes rires de ses lèvres rouges avaient beaucoup aida au coup de passion qui affolait François.
Une première fois, Thérèse le surprit. Une colère dou-
Ittureuse ta soulevait, car elle n'élait pas la seule frappée; cette démence du père n'allait-clle pas âlre un désastre pour leur fille Rose, qui aurait bienlAt douze ans? Un instant, elle voulut Taire appel à son përo et k sa mère, Sébastien et Sarah, afin qu'ils fussent juges des décisions qu'elle avait à prendre. Elle parla de séparation, elle préférait rendre libre ce marJ qui ne l'aimait plus et lui mentait. Mais elle était très calme, très ferme, d'une raison pniTaitc, et elle comprit, pour cette fois, la sage nécessité de pardonner. De leur cOté, Marc et Geneviève, désespérés de cette désunion, avaient sermonné longuement leur fils François. Il montrait un grand chagrin, il reconnaissait tous ses torts, acrcplaît les plus violents reproches; et, dans cet aveu de ses fautes, le pis était son effarement, son air douloureux, son évidente crainte d'êlre repris et de céder encore. Jamais Marc n'avait senti si cruellement la fragilité du bonheur humain. Il ne suffisait donc pas d'instruire les hommes, de les mener a la juslice pur le chemin de la vérité; il .follail encore que la passion ne les déctiirâl pas, ne tes jetât pas les uns contre les autres, comme de pauvres fous. Pendant toute une vie, il avait lutté pour qu'un peu de lumière tirât les enfants de la geôle obscure ou les pères avaient gémi, et il croyait ainsi avoir donné plus de bonheur auic siens en en donnant aux autres ; et voila qu'au foyer de son petit-fils, si libéré de l'erreur, l'air si raisonnable, une autre souffrance recommençait, l'éternelle félicité et l'éternelle torture de l'amour! Il ae fallait pas être orgueilleux de son savoir ni mettre toute sa force en lui. Il fallait encore être prêt à souffrir de son cœur, le rendre vaillant conlre l'arrachement loujourf possible, ne pas croire qu'il suffit de faire le bien pour être à l'abri des blessures du mat. Et Marc avait beau se dire ces choses, se faire modeste devant sa Iftche accomplie, il n'en était pas moins profondément
VÉBITC 7W
triste deToir cette dolente humanité laisser volontairement de sa chair k toutes les ronces du chemin, s'&ttardanl, reftisant d'arriïer à la Cité heureuse.
Les vacances arrivèrent, et tout d'un coup François disparut. Il sembla avoir attendu d'être débarrassé de sa classe, il était parti avec Colette, dont les feuétres, sur la Grand'Rue, restaient closes. La famille voulut étouffer le scandale, elle raconta que François, un peu soufTrant, était allé avec un ami taire une cure de grand air, i l'étranger. Il y eut une entente tacite dans Maillebois, on feignit d'accepter cette eiplication, par égard pour Thérèse, la femme abandonnée, l'institutrice qui était très aimée ; mais personne n'ignorait la vraie cause du départ de son mari. Elle fat admirable en cette douloureuse circonstance, sans une colère, sans un éclat, cachant ses larmes, restant debout k son poste, avec une parfaite dignité. Et surtout elle se montra d'une grande tendresse consolatrice avec sa Aile Bose, à qui elle ne put malheureusement rien cacher, mais qu'elle l&cha d'aimer pour deux et qu'elle entretint dans le respect de son père, malgré la faute.
Un mois se passa, et Marc désespéré, très attristé, lai rendait visite chaque jour, lorsqu'un soir le drame éclata. Rose étant ailée passer l'après-midi chez une amie du voisinage, il avait trouvé Thérèse seule, sanglotant loin de tous les yeux. Longuement, il s'était efforcé de lui donner quelque espoir. Puis, à la tombée de la nuit, une nuit alourdie par la menace d'un orage, il dut la quitter sans avoir vu Rose, attardée chez sa pelile camarade. Et, comme, dans sa haie de retourner près de Geneviève, i) traversait, derrière l'école, l'étroite place noire sur laquelle s'ouvrait la fenêtre de l'ancienne chambre de Zéphirin, il entendit un sourd tumulte, des pas et des cris. — Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? demanda-l-îl, en s'avançant.
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n LtS QUAYlie ËTANCILES i
Son sang s'était glacé, sans qu'il sût pourquoi. Une («rreur passait, venue de loin. Et il finit par apercevoir, debout dans l'ombre, un homme qu'il reconaul pour-ébre nn Dommé Harsonllier, nefen pauvre de l'ancien maire PhiUs, et qui était bedeau à l'église Saint-Martin, où un groupe de fidèles enlrelenait encore un curé.
— Qu'est-ce donc? répéta-t-il, surpris de le voir gesticuler et parler seul.
Marsoullier le reconnut à son tour.
— Hais je ne sais pas, monsieur Froment, b4gaya-t-il, l'air terrifié lui-même, le passais, je venais de la place des Capucins, lorsque j'ai entendu des cris d'enfant, étranglés par la peur; et, comme je me hâtais d'accoarir, j'ai entrevu un homme qui se sauvait au galop, taudis que, par terre, gisait ce petit corps... Alors, j'ai crié aussi.
En effet, Harc distinguait maintenant par terre une fanne pâle, sans mouvement. Un soupçon lui vint, n'était-ce pas ce Marsoullier qui avait voulu violenter cet enfant? d'autant plus qu'il lui voyait à la main un objet blanc, un mouchoir.
— Et ce mouchoir que vous tenez là? demsnda-t-il encore.
— Ça, c'est ua mouchoir que je viens de ramasser près de la victime. Sans doute l'homme a voulu étouffer ses cris, et il aura perdu ça en se sauvant.
Marc n'écoulait plus. Il s'était vivement penché sar le petit corps; el, brusquement, une eiclamalion d'affreuse douleur lui échappa.
^- Rose! notre petite Rosel
La victime était la délicieuse fillette, qui, aux bras de sa cousine Lucienne, avait ofi'ert nn bouquet à Simon triomphant, il ; avait dis ans déjà. Elle avait grandi en beauté, en charme, d'un clair visage troué de fossettes, toujours souriant, dans un envoleroent de fins cheveux
VËRITB 1S3
blonds. Le crime se reconstituait aisément : le retour de l'enfaol à la nuit tombante, par cette place déserte; quelque bandit qui la gneltail et qui, surpris, saisi de peur, l'avait jeiée là, après l'avoir brutalisée. Evanouie, comme morte, elle ne bougeait toujours pas, dans sa petite robe blanche à fleurettes roses, une robs de ffite que sa mère lui avait permis de mettre pour aller voir son amie.
— Rose, Rose! appelait Uarc, aiïolé. Pourquoi ne me réponds-tu pas, ma mignotme? Un mot, dis-moi un mot
£t i! la louchait avec douceur, de crainte de la ^re crier, n'osanl pas encore la soulever du sol. Et i) se parlait i lui-même.
— Elle n'est qu'évanouie, je l'entends qui respire. Mais je crois bien qu'elle a quelque cfaose de cassé... Ah! le malheur s'acharne, nous voilà retombés dans l'atroce souffrance.
Un effroi indtciblQ l'avail envahi, comme si tout le terrible passé renaissait. Loi, sous cette fenêtre tragique, prësde celte chambre où te misérable Gorgias avait souillé et tué le petit Zéphirin, voici qu'il trouvait son arrièrepetite-lille, sa Rose bien-aimée, une adorable petite femme de douze ans, violentée elle aussi, blessée, n'ayant dû son salut qu'à l'arrivée fortuite d'un passant. Qui donc avait voulu ce recommencement effroyable? et quelle nouvelle et longue série d'angoisses annonçait un pareil crime? Comme en un fulgurant éclair, à cette minute horrible, il vît se dérouler sa vie. il revécut toutes ses luttes et toutes ses souffrances.
Cependant, Marsoullier était resté là, le mouchoir i la main. Il finit par le mettre dans sa poche, l'air très gêné, en homme qui ne disait pas tout et qui aurait bien voulu, ce soir-là, n'avoir pas traversé celte place.
— 11 vaudraitmieux ne pas la laisser là, monsieur Fro-
(Dent, dit-il enfin. Vons n'Êtes pas assez forl, vous. Mais, si vous le voulez, je vais la prendre sur mes bras, et je la porterai chez sa maman, qui est à deux pas.
Marc dnt accepter. Il suivit le bedeau qui, les reins et les bras solides, avait doucement soulevé Rose, sans la tirer de son évanouissement. On arriva ainsi chez la pauvre mÈre, et quelle afîreuse secousse, cette enfant bien-aimée, sa seule joie désormais, qu'on lui rapportait sans connaissance, toute pâle, d^ns sa robe claire, avec ses beaux cheveux dénoués. La robe était en morceaux, des cheveux arrachés restaient pris à ta dentelle de la collerette. La lutte devait avoir été terrible, car les mains ttrdues portaient des traces de meurtrissures, et le bras droit pendait, comme cassé.
Thérèse, éperdue, répétait en un continael crî, étranglé par les larmes :
— Rose, ma petite Rose! on m'a tué ma petite Rose.
Vainement, Marc lui faisait remarquer qu'elle respirait, qu'elle n'avait pas sur elle une goutte de sang. Marsoullier avait monté la ftllelte pour la poser sar un lit. Et, tout d'un coup, elle ouvrît les yeux, elle regarla antour d'elle, avec nne teiTeur indicible. Puis, elle bégaya, grelottante :
— Oh! maman, oh! maman, prends-moi, cache-moi, j'ai peur!
Saisie de la voir ressusciter, Thérèse était tombée assise sur le lit, l'enveloppant de ses bras, la gardant contre sa poitrine, brisée par l'émotion, au point de ne plus trouver «ne parole. Mais, après avoir prié l'adjointe, qui se trouvait là, de courir chercher un médecin. Mare, bouleversé devant tant d'inconnu, voulut savoir tout de suite.
— Ma chérie, que t'esl-il donc arrivé, peux-tu nous dire?
Rose le regarda un instant, comme pour le reconnaître.
VKRITÈ et ses jeux hagards se remirent à fouille d'ombre de la chambre.
— J'ai penr, j'ai peur, grand-:përel Doucement, il commença l'interrogatoire, 9
rassurée.
— Personne ne t'a donc accompagnée, pou chez ton amie?
— C'est moi qui n'ai pas voulu. La maii prés, je n'avais qu'un saut à faire, et nous juué, je craignais qu'on ne me retardât encor
— Alors, ma chérie, tu revenais en cours quelqu'un s'est jeté sur loi. C'est bien ça, n'ei
Mais l'enfant s'était remise à trembler, t répondant plus. Il fallut répéter la question.
— Quelqu'un s'est jeté sur loi?
— Oui, oui, quelqu'un, balbulia-t-elle enfi Uu instant, Marc la laissa se calmer, ca
doigts ses cheveux, la baisant au front.
— Tu comprends, il faut que tu nous dises, lement tu as crié, et tu t'es débattue. L'bon te fermer la bouche, puis il t'a jetée par terre - — Ohl grand-père, ca s'est passé si vite! pris les bras, il me les tordait. Sans douti m'étourdir, pour m'emporter sur son dos. de mal, que j'ai cru être morte, et je suis to ne sais plus.
Marc éprouva un grand soulagement, con l'entant n'avait pu être souillée, puisque disait être accouru aux cris. Aussi posa-t-il u question.
— Et tu le reconnaîtrais, l'bomme?
Un frisson encore secoua Rose, égara ses yi si une terrible vision se dressait devant elle, : souvenir. Puis, elle couvrit son visage de ses <: elle retomba dans un obstiné silence. Comme
T!6 LES QUitTRE ËVAnGILES
s'élaît (né sur Marsoullier, el qu'elle n'avait pas eu un cri, Harc en liruil au moins la certitude de s'être trompé, en soupçonnant un instant celui-ci. Mais il voulut pourtant l'interroger à son tour, car s'il disait la vérité, s'il passait simplement et s'il était accouru, il pouvait ne pas dire tout ce qu'il savait.
— Vous avez vu l'homme fuir, vous. Peut-être vous serait-il possible de le reconnaître?
— Oh ! monsieur Froment, je ne pense pas. Il a passé devant moi, mais il faisait déjà noir. Et puis, j'élaissi troublé !
Cependant, le bedeau, mal remis, s'abandonna un peu.
— Je crois bien qu'en passant il adit quelque chose... < Imbécile! i
— Comment? t Tmbécilel > demanda Mare, très surpris. Pourquoi vous aurait-il dit cela?
Mais, désespéré d'avoir donné ce détail, comprenant la gravité possible du plus léger aveu, Marsonllîer se bâtait de rattraper le mot.
— Je ne suis sûr de rien, il n'a euqu!un grognement... Non, non! je ne le reconnaîtrais sûrement pas.
Ensuite, comme Marc lui réclamait le mouchoir, il le lira de sa poche avec quelque ennui, il le posa sur une table. C'était un mouchoir fort ordinaire, un de ces mouchoirs brodés mécaniquement à la grosse de grandes initiales en fil rouge. Celui-ci avait pour initiale un F majuscule, et le renseignement était mince, si l'on instruisait l'affaire surcelle pièce unique, car les pareilles circul'iient par douzaines, vendues dans tous les magasins.
Thérèse avait repris Rose d'une étreinte légère, où elle mettait toute In caresse de son cœur.
— Le médi'cin va venir, mon trésor, je ne veux pas le toucher tant qu'il ne sera pas là... Ce ne sera rien. Tu ne soulTres pas trop, dis-moiî
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— NoQ, pas trop, mère... Le bras seulement me brûle, et il pèse très lourd h mon èpaale.
 demi-voix, Thérèse continua, essayant à son lourde confesser sa fille, dans l'inquiétiide anxieuse où la laissait le mystère de l'attentat. Cet homme, qu'avait-il voulu, qa'avatt-il fait, pourquoi s'élait-il jeté sur cette enflant? Mais, à chaque quttsiion, Rose s'afTolait de nouveau, fermant tes yeux maintenant, s'enfonçanl la léte dans l'oreiller, comme désireuse de ne plus voir et de ne plus entendre. Elle frissonnait surtout, lorsque sa mère insistait, la suppliait de lui dire si elle ne connaissait pas l'homme, si elle ne le reconnaîtrait pas. Et, tout d'un coup, elle éclata en gros sanglots, éperdue, délirante, et elle Ini conQa tout, d'une voix haute et déchirée, croyant peut-être lui parler à l'oreille, pour elle seule.
— Oh! mère, mère, j'ai tant de chagrin!... Je l'ai bien reconnu, c'est père qui m'attendait là et qui s'est jeté sur moi.
Frappée de stupeur, Thérèse se releva.
— Ton père! que dis-(u là, malheureuse enfant? Haro, frémissant, avait entendu, ainsi que Marsoullier
d'ailleurs. Et i) s'était rapproché, avec un geste de vielente incrédulité.
— Ton p*re! c'est impossible... Voyons, voyons, ma fihérie, tu as rêvé cela.
— Non, non, père m'attendait derrière l'école, je l'ai bien reconnu, è cause de sa barbe et de son chapean... Il a tenté de me prendre, et comme je n'ai pas voulu nae laisser emporter, il m'a jetée par terre, après m'avoir tordu les bras.
Et elle s'entêta dans ce récit, malgré la fragilité des preuves. L'homme n'avait pas prononcé une parole, elle ne parlait toujours que de la barbe et du chapeau^ car elle ne se souvenait de tien autre, pas même du visage, caché dans l'ombre. Mais c'était son père, elle semblait
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banlée de ce canchemar, peut-être Dé des soufTrances où elle voyait sa mère, depuis le départ dii mari infidèle.
— C'est impossible, c'est fout répéta Marc, dans un cri où protestait toute sa raison. Si François avait voulu reprendre cette enfant, il as l'aurait pas violentée, presque tuée.
Thérèse montrait, elle aussi, une certitude tranquille, absolue.
— François est incapable d'un tel acte. Il a pu me (aire beaucoup de peine, je le connais et je le défendrai, s'il le faut... Tu t'es trompée, ma pauvre Rose. .
Cependant, elle alla prendre efexaminer le mouchoir, resté sur ta table. Et elle ne put réprimer un tressaillement douloureux : elle reconnaissait ce mouchoir, ellemême en avait acheté unedouzaine, avec l'initiale, l'F majuscule, chez les sœurs Landois, le maj^asin de la Grand'Rue. Elle ouvrit tout de suite un tiroir de ta commode, dis mouchoirs pareils se trouvaient encore là, François avait bien pu en emporter deux dans sa fuite. Hais elle surmonta le malaise qui venait de la glacer, et elle se montra aussi ferme, aussi affirmative.
— En effet, le mouchoir pourrait être à lui... N'importe ! ce n'est pas lui, jamais je ne le croirai coupable.
Cette scène semblait avoir slupëlié Marsoullier. Resté à l'écart, ayant l'air de ne savoir comment quitter ces gens dans la peine, it ouvrait de grands yeux, depuis le singulier récit de l'enfant; et l'incident du mouchoir reconnu achevait évidemment de l'ahurir. Puis, comme le médecin arrivait enfin, amené par l'adjointe, il en profita pour disparaître. Marc passa dans la salle à manger, pour attendre le résultat de t'examen du médecin. Rose avait bien le bras droit cassé; mais la fracture n'offrait aucune complication inquiétante ; et, en dehors des poignets meurtris et de quelques contusions, elle ne
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portail la trace d'aucune autre violence. En somme, la secousse nerveuse, si violente chez une fillette de cet âge, Était surtout à craindre. Et le médecin ne ia quitta qu'une heure plus tard, après avoir fait la réduction de la traclure, et quand il la vit comme terrassée, endormie d'un profond sommeil.
Marc, cependant, avait envoyé prévenir sa femme et sa fille, Geneviève et Louise, dans la crainte de les in<juiéler en ne rentrant pas. Elles accoururent, elles furent terrifiées, désespérées de cette affreuse histoire, qui réveillait, chez elles aussi, l'ancienne et abominable affaire. El, Thérèse étant venue les rejoindre, il y eut là comme un conseil de lamille, tandis que toutes trois, l'oreille tendue, écoutaient, par la porte laissée ouverte, si la petite blessée ne se réveillait pas. Marc, fiévreux, parla longtemps. Pourquoi François aurait-il commis un pareil attentai? Il avait pu céder à un accès de folie passionnelle, en disparaissant avec Colette, mais il s'était toujours montré ua père très tendre, sa femme ne se plaignait marne pas de son attitude vis-à-vis d'elle, très digne, presque déférente. Alors, quel motit l'aurait poQEsé? On ne le voyait pas, dans la retraite ignorée où .il se cachait avec une maltresse, pris du subit désir de ravoir sa fille, dont il n'aurait su que faire. Et, en admettant même l'hypothèse d'une cruauté à l'égard de sa femme, le besoin pervers de la frapper encore, par ce rapt qui la laisserait seule, sans une consolation, il restait inadmissible que ce père, au lieu d'enlever simplement la fillette, l'ait violentée et blessée, puis laissée là, évanouie ! Non, non I malgré l'affirmation de Rose, malgré le mouchoir reconnu, François n'était pas le coupable, il y avait là des impossibilités morales, des raisonnements plus forts que des preuves. Hais, devant ce nouveau problème si ardu, devant la vérité à chercher de nouveau, à proclamer, lorsqu'on l'aurait dégagée
du mystère, Marc ne cachait pas son trouble, son anxiété, car il a'attendait bien i ce que Haillebois entier, dès te, lendemain malin, s'occupât passionnément du drame, grâce aux indiscrétions de Harsoullier, acteur et témoin. Tous les faits semblaient' accuser François, l'opinion publique allail-elle se ruer contre lui, comme autrefois contre sou grand-père, Simon, le juif? Et, dans ce cas, de quelle façon le défendre, et que faire, pour empêcher le recommencement de la monstrueuse iniquité d'autrefois ?
— Ce qui me tranquillise, finit-il par dire, c'est que' les temps sont changés. Nous allons être en face d'un peuple nouTeau, instruit, libéré, et je serais bien surpris, si tous ne nous aidaient pas iu faire la vérité.
Il ï eut un silence. Thérèse, malgré le petit tremblement qui l'agitait encore, reprit avec force :
— Vous avez raison, grand-père, il faut avant tout établir l'innocence de François, dont je ne douterais pas, même devant de pires accusations... J'oublie qu'il m'a fait soiifTrir affreusement, et comptei sur moi, je vous aiderai it fo'it mon pouvoir.
Geneviève et Louise approuvaient du geste.
— Ah ! le malheureux entant! murmura la dernière. A sept ans, il se jetait à mon cou, il me criait : « Petite mère, je l'aime bien ! > C'est un tendro, un passionné, auquel il faut pardonner beaucoup.
— Ma fille, dit à son tour Geneviève, il 7 a toujours de la ressource, avec ceux qui aiment. S'ils font de grandes fautes, l'amour les aide à les réparer.
Le lendemain, comme Itfarc l'avait prévu, tout Haillebois fut en rumeur, on ne causa que de la tentative de tapi, la fillelle blessée qui accusait son^père, le mouchoir ramassé par un passant et que la mère avait reconnu. Marsoullier racontait l'histoire à qui voulait l'entendre, brodant même un peu, ayant tout vu, tout fait. Ce n'était
pas un méchant homme, ce Marsoullier, simplement vaDileux «t poliroD, Iris flatté de deveoir ainsi un personnage, avec la sourde crainte des circonstances fâcheuses, si l'allaire touruail mal. fleveu du dérot Philis, il vivait de sa place de bedeau, très mal rétribuée depuis qu'un groupe de plus en plus rare de fidèles eutre^tenail seul l'église Saint- Martin ; et on le disait incroyant, de pensée 1res libre, mangeant ce pain d'hypocrisie p^rce qu'U ne savait pas en gaj;ner un autre. Mais les derniers fidèles qui le payaient, les catholiques ulcérés de leur déraite, de la solitude où tombait l'Église, s'emparèrent tout de suite de son histoire, voulurent le faire marcher, pour exploiter ce scandale si opportun, envoyé sûrement par Dieu. Jamais ils n'auraient espéré une telle occasion de reprendre la lutte, il s'agissait d'utiliser ce cadeau de la Providence, dans un suprême effort. Aussi vit-on de nouveau des jupes noires se glisser le long des rues, de vieilles dames colporter des contes extraordinaires. Une personne, restée inconnue, disait avair rencontré François le soir du crime, avec deux autres hommes masqués, des francsmaçons sûremenl. La franc-maçonnerie, pour sa messe noire, comme tout te monde le savait, avait besoin du sang d'une jeune fille, et François venait d'être obligé par le sort de donner le sang de la sienne. Cela n'expHquait'il pas tout, la violence sauvage du. sectaire, le meartre contre nature? Seulement, les inventeurs de ce conte inepte ne trouvèrent pas un journal pour l'imprimer, et ils durent le répandre eux-mêmes parmi le petit peuple. Le soir même, il avait fait le tour de la ville, on le retrouvait jusqu'à Jonville, au Horeux, dans toutes les communes voisines. Et le mensonge était semé, il n'y avait plus qu'à attendre la moisson empoisonnée de l'ignorance populaire.
Mais, ainsi que Marc l'avait dit, les temps étaient changés. Partout, le m^me haussement d'épaules accueil-
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lait l'invention stiipide et passionnante. C'était bon autrefois, lorsque les hommes restaient comme des petits eofanls, avides d'invraisemblances. Aujourd'hui, on UTait trop, de choses, on n'acceptait pas ^ne pareille histoire sans raisonner. D'abord, ^on sut tout de suite que Pran(ois n'était justement pas franc-raafon. Puis, pas un témoin ne l'avait vu, il semblait prouvé qu'il était au loin, dans quelque nid d'amour, ' avec cette Colette disparue de Maillebois en même temps que lui. Toutes sortes de raisons, d'ailleurs, militaient en faveur de son innocence, et le pays entier le jugeait comme sa famille : un passionné qui avait pu céder à une folle de désir, mais un père tendre qui était incapable d'un attentat contre sa fille. Des témoignages excellents arrivaient de partout, les parents de ses élèves disaient sa douceur, les gens du voisinage racontaient son afTection pour sa femme, même dans SCS égarements. Et, cependant, l'opinion se trouvait en présence de l'accusation formelle de Rose, de la preuve troublante du mouchoir, de la scène racontée (anl de lois par Marsouliier, mystère irritant, question poignante qui se posait à l'esprit de tous, capable désormais d'examiner et de juger. Si François, maigréles apparences accablantes, n'était pas le vrai coupable, un autre était donc ce coupable, et qui pouvait-il être, comment le découvrir? -
Alors, pendant que la justice faisait son œuvre, roeDail son enquête, on vit ce spectacle nouveau, de simples citoyens apporter leur contribution, s'eiïorcer de dire (oui ce qu'ils savaient, tout ce qu'ils avaient vu, senti et compris. C'était, dans les intelligences cultivées, comme un besoin général de justice, une crainte qu'une erreur put être commise. Un Bongard vint de lui-même déposer que, le soir de l'attentat, il avait aperçu, devant la mairie, un homme effaré, qui semblait accourir de la place des Capucins; et ce n'était certainement pas Français. Un
Doloir apporta un briquet de fumeur, ramassé entre deux pavés, derrière l'école, en faisant rei que ce briquet pouvait être tombé de la poche d seur et que François ne fumait pas. Un Savin rép conversation, entre deux vieilles dames, d',où conclu qu'il fallait chercher le coupable parmi I naissances de Marsoultier, celui-ci ayant eu la trop longue, devant certaines dévotes ses intime: surtout, les sœurs Landois, qui tenaient le ma^ nouveautés de la Grand'Rue, se monirèreni très gentes et très actives. Elles étaient d'anciennes é mademoiselle Mazeline, comme, d'ailleurs, ti passionnés de vérité, témoins volontaires, sorlai mains des instituteurs laïques, Marc, JouUc ou Les sœurs Landois avaient eu l'idée de rechen leurs livres les noms des personnes auxquell avaient vendu des mouchoirs, pareils à cel l'homme s'était vainement eiforcé de faire un Elles retrouvèrent parfaitement celui de Franco!: au-dessous, à deux jours d'intervalle, elles rel celui de Fauslin Roudille, le frère de cette Cole laquelle François était pirti. Et ce fut le petit in première lueur d'où la lumière décisive devait na Ce Faustin, justement, depuis quinze jours, se sans place. Maillebois, après s'être entendu avec I munes environnantes, venait enfin d'acheter le fique domaine de la Désirade, pour y installer u du peuple, une maison de repos et de joie, i immense de promenade, ouverts à tous les trav des environs, les petits et les humbles. Au liei congrégation installée, selon le rêve du père Cri ces lieux de délices, sous ces ombrages royaux, ps eaux ruisselantes et ces marbres éclatants, c'éta fiancés dupeuple, les jeunes mères avec leurs i sons, les vieillards désireux de repos, qui se trout
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chez eux, qui jouissaient enfin de la douceur et de la splendeur des choses. L'ancien gardien, Faustin, créature des derniers cléricaux, afail donc quitté le domaine, et on le voyait r6der au travers de Uaillcbois, très amer, très agressil, affectant surtout une gronde colère contre sa sœur Colelte, dont l'escapade, dis^it-il, le dtJshonorait. On s'étonnaiE un peu de cette brusque sévérité, car personne n'ignorait l'entente pariaite ju.sqae-là de la sœur et du frère, les emprunts constants de celui-ci & celle-là, lorsqu'il la savait en fonds. Fallait-il croire à une brouille, à une esaspàralion de Faustin, furieux de voir Colette disparaître, 'juste an moment de sa mise à pied? Ou bien jouait-il une comédie, toujours d'accord avec sa sœur, n'ignorant pas le lieu de sa retraite, travaillant dans l'ombre pour elle? Ces points restaient en pleine nuit, mais la découverte des sœurs Landois, en attirant l'attention sur Faustin, ne venait pas moins de le jeter au grand jour, sous les yeux de tous, avec ses actes, ses paroles. Une semaine suffit, l'enquête fil des progrès considérables.
D'abord, le témoignage de Bongard se trouvait confirmé, plusieurs personnes maintenant se souvenaient de l'avoir rencontré, dans la Grand'Rue, l'air agité, se retournant, comme s'il avait voulu savoir ce qui se passait du c6té de l'école ; et c'était bien lui, elles le reconnaissaient formellement. Ensuite, le briquet trouvé par Doloir semblait lui appartenir, des gens disaient le lui avoir vu entre les mains. Enfin, la conversation <que Savin avait entendue, cette hypothèse d'un lien entre l'homme et MarsouUier se serait réalisée, dans le cas où Faustin et l'homme n'ani'aient fait qu'un, car le bedeau et l'ancien gardien de la Désirade se connaissaient intimement. Et c'était là le fait décisif, la piste à suivre, dans la certitude qu'el|e devait mener à la pleine lumière. Marc, qui suivait l'enquête avec une attention passionnée, le
comprit tout de suite. Aussi se chargea-l-i) de confesser lui-même Marsoullier, très frappé maiutennnt de l'attitude de oeluî-ci, au moment où' il. l'avait trouvé près ir. la victime, après la fuite de l'homme. H le revojaît gêné, inquiet, ennuyé de lui remettre le ntouelioir; il le revoyait surtout stupéfait, lorsqae Roae avait accusé son père, et que Thérèse était allée tirer de la commode dos mouchoirs pareils- Puis, surtout, un mot lui revenait, ce motd' < Imbécile I » lancé à la face du bedeau, et que ce dernier avait répété dans son trouble. Il s'éclairait brusquement, il élatl Tinjure d'un ami à un ami malencontreui, dont l'arrivée inopportune allait tout perdre. Et Marc se rendit chez Afarsoullier.
— Vous savez, mon garçon, les obarges les plus graves s'accumulent contre Faustin, on l'arrêtera sûrement ce soir. Ne crai^nez-vons pas d'êlrt compromis ?
Silencieux, la tête basse, le bedeau l'écoùta énumérer toutes les preuves.
— Voyons, avouez que vous l'avCE reconnu ?
— Co'mment l'aurais-je reconnu, monsieur Froment ? il n'a pas de barbo, il porte ut)c casquette, et l'homme, très barbu, avait un petit chapeau rond.
C'étaient, en effet, les constatations faites par Rose elle-même, inexpliquées encore.
— Oh ! il pouvait s'être mis une fausse barbe et avoir pris un chapeau. D'ailleurs, il a parlé, c'est vous qui me l'avez dit. Vous l'avez sûrement reeonha à la voix, quand il voua a crié : < Imbécile ! » "
Marsoullier levait déjà la main, pour se démentir, eh jurant que l'homme n'avait paa prononcé un mot. Mais !a force lui en manqua devant le clair regard de Marc, lîié sur le sien. Et le brave homme qu'il était réellement au fond commença d» se troubler, de ne plus oser commettre une vilaine action, par vanité stupide.
— Naturellement, reprit Marc, je me suis renseigné
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sur VOS rapports avec lui, je sais qu'il vousvojait souvent et qu'il vous jetait volontiers ce mol d'imbécile à la face, quand vos scrupules lui faisaient hausser les épaules. ,' — Ça, c'est vrai, concéda Harsouliier, il m'appelait ' imbécile, ce qui finissait par n'être guère gentil.
Et, pressé davantage, supplié de soulager sa conscience, dans son intérêt même, s'il ne voulait pas que la justice crut à sa complicité, il 6nit par céder autant à la crainte qu'à son besoin de vérité.
— Ëh bieol oui, monsieur Froment, je l'ai reconnu... Il n'y a que lui, pour m'avoir crié : f Imbécile >, avec cette voix-là. Vous comprenez, je ne peux pas me tromper, il m'a répété ça trop de Tois... Et il avait pour sûr une fausse barbe, qu'il aura retirée en courant et mise dans sa poche, puisque les personnes qui l'ont rencontré ensuite, au coin de la Grand'Rue, l'ont bien vu avec le chapeau, mais tel qu'il est réellement, sans barbe.
Une grande joie égaya Mare, car le témoignage allait être décisif, et il donna une poignée de main à Marsoullier.
— Allons, je le savais bien, vous êtes un brave homme.
— Un brave homme, certainement... Voyez-vous, monsieur Froment, je suis un ancien élève de monsieur Joulic, moi ; et ca ne s'en va jamais, quand un maître vous a enseigné comment on doit aimer la vérité. On a beau vouloir mentir, tout l'être se soulève et proteste. Et puis, dès qu'on sait se servir un peu de sa raison, ça devient impossible d'accepter les bêtises qui circulent... Aussi étais-je très tracassé, tout à fait malheureux au fond, depuis cette déplorable histoire. Mais, n'est-ce pas? je suis un malheureux, je n'ai que ma place de bedeau pour vivre, ma situation me forçait k dire comme les anciens amis de mon oncle Philis. Il s'interrompit, arec un geste de désespoir, tandis que deux grosses larmes lui troublaient les yeux.
— Mainlecanl, je suis bien fichu, on va me '^ la porle, el je crèverai de faim sur le pavé.
Marc le rassura, en promettant formellen trouver une situation. Puis, il se hâta de le q il désirait annoncer à Thérèse le résultat de sa ce témoignage concluant, qui achevait de metli hors de cause. Depuis quinze jours, Thérèse ■ au chevel de Rose, toujours ferme dans sa coi l'innocence de son mari, mais le cœur serré d< aucune nouvelle, malgré le retentissement de raconté par tous les journaux; et, depuis i\ allait bien, se levant déjà, avec son bras en bo guérison, elle semblait prise d'une tristesse muette, accablée à son foyer désert. Tout d'i soir-là, comme Marc achevait de lui raconter g conversation avec Harsoullier, elle eut u secousse, elle vil enti'er François. Et ce fut poignante, dans ta simplicité des paroles échangées.
— Tu ne m'as pas cru coupable, Thérèse ?
— Non, François, je te le jure.
— Ce matin, j'ignorais tout encore, dans la triste ou j'étais, el c'est un ancien journal qu hasard tombé sous les yeux... Alors, je sui Comment va Rose?
— Elle va bien, elle est là, dans la chambn François n'avait point osé embrasser Thérës
se tenait devant lui, toute droite, sévère daai tion profonde. Alors, Marc, qui s'était levé, sais mains de son petit-fils, devinant tout un drame à à son visage ravagé de larmes.
— Allons, dis-moi tout, mon pauvre garçon, Et François, très loyalement, conta sa folie, e
phrases tremblantes. Son brusque départ de aux bras de celte Colette qui le rendait fou. Le
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à BeaumoDl, dans on quartier perdu, une chambre dont ils sortaient àpeine. Quinze jours de vie cloUrée, traversée de flirieui ara{;es, d«s caprices extravagants de oelte behémienne du cœur,, des reproches, des larmes, des Cftupsmâme. Puis, brusquement, sa fuite, sa disparition, après Que dernière scène, où elle lui avait Jeté les maubLes à. la télé. Il j avait tcoie semaines de oela, el il l'avait d'abord attendue, &I il s'était ensuite comme enseveli dans cette chambre ignorée, pris de désespoir et de remords, ne sacbant,plus comment renli-er à Maillebois, près de sa femme, qu'il disait n'avoir pas cessé d'aimer, au milieu de sa folie.
Pendant qu'il parlait^ Thérèse avait détourné la tête, toujours immobile; el, quand il se lut :
— Je n'ai pas à. savoir ces choses^.. Je comprends simplement que tu sois revenu pour répondre aux aocu- Sations qui pèsent sur toi.
— Ob ! Ût remarquer Marc doucement, ces accusations n'existent plus à cette heure.
— Je suis revenu poar voir Rose, déclara François, et je répète que j'aurais été là le lendemain, si je n'avais pas tout ignoré. <
— C'est bien, reprit Thérèse. Je ne l'empëehe pas de voir ton enfant, elle est là, tu peux entrer.
Et alors, it se passa une scène singulière, que Marc suivit avec un intérél passionné, ftose éiail assise, le bras en écharpe, dans un fauteuil, en train de lire. Au bruit de la porte, elle leva la tête, et elle eut un cri frémissant oA ii y avait comme de la. crainte et de la joie.
— Oh I papa !
Elle s'étuil mise debout. Puis, brusquement, elle parut saisie d'une stupeur.
- M^iis ce n'était pas toi, dis? papa, l'autre soir... L'homme était plus petit et avait une autre barbe.
DiDS son effarement, elle continuait à dévisager son
père, comme si elle le retrouvait difTérenl de ce qu'elle se l'imaginait, depuis qu'il était parlii et qu'elle voyait sa mère pleurer d'abandon. L'avait-elle donc cru méchant, avec une taille âpaissie et un mauvais visage d'ogre? Maintenant, elle retrouvait le papa au bon sourire qu'elle adornit ; et, s'il revenait, c'était sûrement pom qu'on ne pleur&t plus dans la maison. Puis, elle se mit à trembler, les conséquences de son erreur lui apparaissaient, terribles.
— El moi, qui t'ai accusé, mon papa, moi qui ai soutenu, comme une entêtée, que l'homme, c'était loi!... Non, non I ce n'est pas toi, je suie une menteuse, je le crierai aux gendarmes s'ils viennent te prendre !
Elle retomba dans le fauteuil, en proie à une violente crise de larmes, et il fallut tjue son père la prit sur ses genoux, la baisât tendrement, en lui jurant que le malheur allait Unir. Lui-mâme bégayait d'émotion. 11 avait donc été bien atroce, pour que son image se fût ainsi déformée dans l'esprit de sa fille, et qu'elle eût pu le croire capable d'une violeNce sur elle?
Thérèse avait écouté, en s'efforçant de rester impassible. Elle n'eut d'ailleurs pas un mot. Anxieux, François la regardait, comme pour savoir si elle l'acceptait de nouveau à ce foyer domeetique qu'il avait détruit. Et Marc, la voyant si sévère, si peu disposée encore au pardon, préféra emmener son petit-fils, pour l'hébei^er chez lui, en attendant une heure plus douce.
Le soir même, la justice se présenta au domicile de Faustin, accusé de tentative de rapt et de violences sur la personne de la petite Rose. Mais elle ne le trouva pas, le logis était clos, l'homme envolé ; et toutes les recherches échouèrent, jamais on ne lu prit, on Unit par le croir^! passé en Amérique. Sa sœur Colelle, vaim-menl recherchée, elle aussi, devait l'avoir accompagné, car on ne la revit plus, ni ft Beaumont, ni à Miiillcbois. El l'ailaire
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resta obscure, on en fui toujours réduit à des suppositions. Le Trére e( la sœur élaient-ils complices? Colette avait-elle eiécuté quelque complot en emmenant François, ou bien Faustin s'éiait-il simplement ingénié à tirer parti de la situation créée par cette TaiteTniais surtout avait-il derrière lui un supérieur, une intelligence et une volonté, ayant tout conçu, tout préparé, pour donner un suprême assaut à l'tcole laïque, en recommençant l'afTaire Simon? Ces diverses hypothèses étaient permises, tes faits seuls demeuraient, et personne ne douta, en fin de compte, qu'il y avait eu entente mystérieuse et guet-apens.
Aussi quel soulagement pour Marc, lorsqu'il vit l'affaire classée, percée à jour, désormais inoffensive I Ce recammencement des abominations anciennes, celle tentative dernière de salir l'école laïque, l'avait d'abord empli d'inquiétude. Et il n'en revenait pas, de la rapidité avec laquelle la saine raison publique avait fait son œuvre, en mettant la vérité debout, éclatante. Les charges contre François étaient autrement graves que les charges d'autrelois contre Simon. Sa fille l'accusait, et elle aurait eu beau se rétracter, on aurait dit qu'elle cédait alors à la pression de la famille. Antrefois, pas un témoin, ni un Bongard, ni un Doloir, ni un Savin, ne se serait risqué à dire ce qu'il avait vu ou entendu, dans la terreur de se compromettre. Autrefois, jamais Marsoullier n'aurait soulagé sa conscience, d'abord parce qu'il n'en aurait pas senti le besoin, ensuite parce que toute une faction puissante se serait levée altn de le soutenir et de glorifier son mensonge. La congrégation était là, qui empoisonnait . tout, qui faisait de l'erreur un dogme, un culte. Pour la bataille de Rome contre la libre pensée, elle utilisait ' sauvagement les partis politiques, les affolait, les jetait les uns contre les autres, dans l'espoir de quelque guerre civile, qui, en coupant la nation en deux, la
VÉRITÉ m
rendrait maîtresse du plus grand nombre, les pauvres et les ignorants. Et, maintenant que Rome était vaincue, que la congrégation allait disparaître, que plus un jésuite bientôt ne pourrait obscurcir les pensées, pervertir les actes, la raison humaine agissait, consciente et de plus en plus libérée. L'explication de tant de bon sens et de logique n'était pas ailleurs, et c'était simplement que le peuple, instruit enfin, délivré de l'erreur séculaire, devenait capable de vérité et de justice.
Hais un souci restait au cœur de Marc, malgré la joie de la viotoire, la désunion entre François et Thérèse, cette question du bonheur de l'homme et de la femme, qui ne saurait être que dans leur entente parfaite. Hélas, il n'avait point l'espoir fou de tuer les passions, d'empêcher la pauvre humanité de saigner, sous le fouet du désir ; et toujours il j aurait des cœurs brisés, des chairs torturées et jalouses. Seulement, ne ponvaîl-on espérer que la femme affranchie, haussée à l'égal de l'homme, rendrait moins Acre la lutte sexuelle, y apporterait un peu de calme dignité. Déjà, dans le récent scandale, au sujet du rapt de Rose, on venait de voir combien les femmes s'étaient faites les amies de la , vérité en aidant de toutes leurs forces à la découvrir! Elles étaient émancipées de l'Église, plus de supersti> lions basses, plus de terreur de l'enfer, plus de fausse humilité aux mains du prêtre, la servante qui se prosterne, le sexe qui semble avouer son abjection et qui se venge en pourrissant, en désorganisant tout. Désormais, elles avaient cessé d'être le terrible piège de volupté où, sur le conseil discret des directeurs de consciences, elles tâchaient de prendre les hommes, pour l'indigne triomphe de la religion. Et elles étaient devenues normalement des épouses et des mères, depuis qu'on les avait arrachées au mensonge morbide de l'époux divin, ce Jésus qui a fait tant de pauvres détraquées. N'était-ce pas à
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Uî LES QnàTRE ËVANGELES
elles d'achever l'œuvre, en mollant dans leurs droits reconquis, dans celle culture, qui faisait d'elles des personnes libres, beaucoup de sagesse et de bonté?
Alors, Harc eut l'idée de réunir toute la famille à l'iicole, dans, celte grande salle des classes où lui-même avait enseigné, où Joseph et François avaient enseigné après lui. Et celte réunion n'alla pas sans une certaine solennité, une après-midi de la fm de septembre, pnr un clair soleil qui baignait de doux rnyons le bureau dn maître, les b.incs des élèves, les tableaux et les images accrochés au mur. Sébastien et Sarah vinrent de Beaumont. Clément et Charlotte arrivérenl de Jooville, avec leur fille Lucienne. El, averti depuis quelques jours, Joseph était rentré de vojage la veille, très alTccté de tout ce qui s'était plissé pendant son absence. Enfm, Marc luimême et Gentïviève se rendirent au rendez-vous, avee Louise et Joseph, en amenant François, que sa femme Thérèse et sa frlle Rose attendaient dans la classe. On était douze, et il y eut d'abord un grand silence.
— Ma chère Thérèse, dit Marc, nous ne voulons pas peser sur tes sentiments, et nous ne sommes ici que pour causer en famille... Sans doute, tu souiïres dans ton cœur. Hais tu n'as point connu le grand déchirement, lorsque l'épqux et l'épouse semblaient venir de deux mondes différents ets'apercevaientun jour qu'un abîme les séparait, comme si jamais Us ne devaient sa rejoindre. Aux mains de l'Église, la femme,, serve encore, était resiée un instramenl de torture pour l'homme, libéré déjà. Que de larmes ontélé répandues, que de foyers^ se sont trouvés détruits!
Le silence recommença, puis Geneviève, très émue, dil à son tour :
— Oui, mon bon Marc, je t'ai bien méconnu, bien torturé autrefois, et tu as raison de rappeler ces années mauvaises, je ne puis en élre blessée aujourd'hui.
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puisque j'ai eu la force d'échapper à rcinpoisonilemenl. Mais que de femmes sont restées au fond de l'aolique geOle, agonisantes, el que de ' ménages ont succombé dans ia douleur! Moi-raéme, je n'ai jnmais été bien.jjuérie, j'ai toujours tremblé d'être Teprise, tellement je sentais en moi la longue hérédité, la perversion et la démence de l'éducation première; et c'est grâce à loi, à ta raison solide, à Ion active tendresse, que j'ai pu me tenir debout... Je le remercie, mon bon Harc.
Des larmes heureuses lui étaient venues aux yeux, elle continua, au milieu d'une émotion croissante.
— Ah! ma pauvre grand'mère, ma pauvre mère!... Oui, je les plains, je les ai vues si misérables, travaillées de tels ferments deslrueteurs, comme jetées hors de leur sexe, dans leur martyre volontaire. Elle était terrible, la pauvre grand'mère, mais elle n'avait connu aucune joie, elle vivait dans un perpétuel néant, pourquoi n'aurait-elle pas rêvé de plier les autres à son renoncement douloureux? Elt ma pauvre mère, quelle longn" agonie a été la sienne d'avoir goûté la douceur d'être aimée, et d'être retombée sans lin à cette religion de mensonge et de mort, qui nie toutes les forces et toutes les joies de la vie!
Deus ombres venaient de passer, les ligures disparues de madame Duparque et de madame Berthereau, les dévotes inquiétantes et pitoyables d'un autre âge, l'une toute à la féroce Église exterminatrice d'autrelois, l'autre adoucie déjà, mourant désespérée de n'avoir pas tenté de rompre sa chaîne. Du regard, Geneviève sembla les suivre, elle la petite-fille, la fille, en qui le rude combat s'était livré, toujours meurtrie de la lutte, mais si heureuse de s'être un jour sentie libre, retournée à la vie, à la santé. Et ses yeux, ensuite, se posèrent sur Louise, sa fille, lui lui souriait tendrement, et qui se pencha pour l'embrasser, • ■
— Hère, tu as été la plus méritoire, la plus brare, car c'est toi qui as combattu et qui as souITerl. Nous te devons la victoire, pajëe de tant de larmes... Je me souviens. En venant après toi, je n'ai pas eu grand mérite à me dégager tout à fait du passé, et si j'ai été très calme, très raisonnable, si jamais le frisson de l'erreur ne m'a troublée, c'est que j'ai profité de la terrible Icfon dont nous avons saigné tous, dans noire pauvre maison en deuil.
— Tais-toi, flatteuse! dit GeneviËve, riani et l'embrassant à son tour. C'est loi qui as été l'enfant sauveur, la petite raison, solide et adroite, dont l'intervention tendre a triomphé de tous les obstacles. Nous te devons noire paix, tu as été la première petite femme libérée, une intelligence et une volonté, résolue à mettre le bonheur en ce monde.
Alors, Marc reprit la parole, en se tournant vers Thérèse.
— Ma chère enfant, tu n'étais pas née, et tu ignores ces choses. Toi qui es venue après Louise, qui es encore plus affranchie, exemple de tout bapléme, de toute confession et de toute communion, (u trouves très simple de vivre librement, en personne qui a son existence propre, sans autres liens que sa raison et sa conscience, dégagées des mensonges religieux et des préjugés sociaux. Mais, pour que tu en arrives là, les mères, les grand'mères ont passé par des crises affreuses, les pires folies et les pires tourments... Comme pour toutes les questions sociales, la solution unique était dans l'enseignement. Il a fallu instruire la femme, alin de lui donner près de l'homme sa place légitime d'égale et de compagne. Et c'était là une nécessité première, la condition du bonheur humain, car la femme libérée pouvait seule libérer l'homme. Tant qu'elle a été la servante, la complice du prêtre, un instrument de réaction, d'espionnage et de querelle dans le ménage, l'homme se trouvait
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eDchalD6 lui-même, incapable d'une action virile el décisive. La force du meilleur avenir est dans l'entenle absolue du couple... Et comprends natre tristesse, ma chère enfani, lorsque nous voyons le malheur rentrer ici de nouveau. Toi et François, vous n'avez plus énire vous un abîme, des croyances différentes. Vous êtes du même^ monde, de la même instruction. Il n'est plus ton maître par les lois el par les mœurs, el tu n'es plus sa servante menteuse, toujours prâte à te venger. Tu as les marnes droits, tu es une personnalité disposant de ta vie à ton gré. Votre paix n'est plus faite que de raison, de logique, de la vie qui veut le couple, pour être vécue pleinement, sainement. Et voilà celte pais perdue encore par l'éternelle fragilité humaine, si la bouté ne vous aide pas i la reconquérir !
Thérèse avait écouté, très calme, très digne, avec un air de grande déférence.
— Je sais toutes ces choses, grand-père, et vous avez tort de croire que je les oublie... Mais pourquoi François est-il allé loger chez vous, depuis quelques jours? Il n'avait qu'à rester ici. Il y a deux logements, celui de l'instituteur et celui de l'institutrice, et je ne l'empêche pas de s'installer dans le premier, tandis que j'occuperai le second. De cette façon, il reprendra son œuvre, dans quelques jours, lorsque la rentrée aura lieu... Comme vous le dites, nous sommes libres, j'entends rester libre.
Son père et sa mère, Sébastien et Sarah, voulurent intervenir, tendrement; et Geneviève, et Louise, el Charlotte, toutes les femmes qui étaient là, lui souriaient, la priaient du regard. Elle ne voulut rien entendre, elle refusa d'un geste résolu, sans colère.
— François m'a blessée cruellement, j'ai cru ne plus l'aimer, et je vous mentirais à tous si je vousdiïais que je suis certaine en ce moment de l'aimer encore... Vous
ne voulez pas que je menle, que je reprenne une vie . commane qui sérail une làchelâ et une ordure.
Jusque-là, François était resté silencieux, dans nne anxiélé visible. Un cri lui échappa.
— Mais moi, Thérèse, je t'aime toujours, je t'aime comme jamais je ne t'ai aimée, et si tu as soulTerl, je crois bien que je souffre davantage encore !
Elle se tourna vers inî, elle lui parla avec beaucoup de douceur, '
— Tu dis la vérité, je le crois... Que tu aimes, malgré ta folie, c'est bien possible, car ce pauvre cœur humain, bêlas' dans notre besoin de raison, restera l'élemelle démence. El si lu souffres tant, cela Tait que nous souffrons affreusement lODS les deux... Mais je ne peux pas me remettre avec loi, si je ne l'aime plus, si je ne te veux plus. Cela serait indigne de nous deux, notre mal en serait empoisonné, au lieu de guérir. Le mieux, vois-tu, est de vivre en bons voisins, en bons amis, redevenus libres et l'atsanl chacun son œqvre.
— Mais moi, maman! cria la petîle Rose, tes yeux pleins de larmes,
— Toi, ma chérie, tu nous aimeras demain tous les deux, comme tu nous aimais hier... Et ne t'inquiète pas, ce sont des qneslions que les entants ne comprennent que plus tard.
D'un geste caressant, Marc avait appelé Rose, et il la prit sur ses genoux, il allait se remettre à plaider la oeuse de François, lorsrjue Thérèse le prévint vivement.
— Non, grand-père, je vous en supplie, n'insistez pas. C'est votre tendresse qui parle en ce moment, ce n'est pas votre raison. Si vous me faisiez céder, vous pourriez vous en repentir. Laissez-moi donc être sage et forte... Je sais bien, vous voulez nous épargner la souffrance. Ahlla souffrance, avouons qu'elle sera élernelle. Elle est en nous, sans doute pour une des besognes ignorées
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de U vie. Toujours nos pauvres cœurs saigneront, toujours nous les déchirerons dans des heures de passion exaspérée, malgré (ouïe la santé et tout le bon sens que nous aurons pu conquérir. Et cela est pent-éb'e l'aiguillon néceseaire du bonheur.
Un petit frisson froid avait canune pâli le clair soleil, touB sentirent passer en eux la grandeur triste de cet aveu de la douleur.
— Mais qu'importe! continua-t-elle. N'ayez aucune crainte, grand-père, nous serons dignes et vaillants. Souffrir n'est rien, il faut seulement que la souifrance ne nous rende ni aveugles ni mëchanis. Personne ne saura que nous souffrons, et nous tâcherons même d'en être meilleurs, plus doux am autres, plus désireux de diminuer sans cesse les causes de douleur qui existent par le monde... Et puis, grand-père, n'ayez aucun regret, ditesvous que vous avez fait votre possible, une tâche admirable qui iious donnera du bonheur humain tout ce que la raison peut en attendre. Le reste, la vie sentimental», c'est l'amour de chacun qui le réglera pour son cas personnel, même parmi les larmes. Laissez-nous, Frangois et moi, vivre, même souffrir à notre guise, car cela ne regarde que nous. Il suffit que vous nous ayez libérés tous les deux, que vous ayez fait de nous les personnes con-' scientesd'un monde du plus de vérité et du plus de justice possible... Et, puisque vous nous avez réunis, grand-pêre, ce ne sera pas pour empêcher une rupture dont le couple est le seul juge, ce sera pour nous donner à tous l'occasion de vous acclamer, de vous crier notre adoration, notre reconnaissance, en cemerciemenl de votre œuvre.
Alors, toute la famille hallit des mains, soulevée d'allégresse, comme si le soleil avait repris sa splendeur, glissant en nappes d'or par les hautes baies vitrées. Oui, ouil c'était le triuraphe du grand-père, dans celte classe où il avait tant lutté, où il avait donné an peuple de de-
main le meilleur de son cœur ei de son intelligence. Tons étaient U ses élèves, enfants, petits-enfants, arriérepetits-enfants, et tous l'enlourërent comme un patriarche très vénérable, très puissant, de qui était né l'heureux avenir. Il avait gardé sur ses genoux la petite Rose, la qnatrième génération en fleur,qui ]ui avait passé les bras autour du cou et qui le baisait à pleine bouche. Sa petite fille Lucienne, par derrière lui faisait aussi un collier de ses bras frais de jeune fille. Sa allé Louise, son fils Clément s'étaient mis à ses cAlés, avec Joseph et Charlotte. Sébastien et Sarah lui souriaient, lui tendaient leurs mains unies, tandis que Thérèse et François, comme rapprochés par leur mutuelle tendresse pour l'aïeul auguste, se trouvaient assis à ses pieds. Et Harc, très attendri, étouffé sons les caresses, voulut plaisanter, avec un joli rire.
— Mes enfants, mes enfants, il ne luul pas faire de moi an dieu. Vous savez qu'on ferme les églises... Je ne suis qu'on ouvrier laborieux qui a fait sa journée. Et puis, je ne veux pas triompher sans ma bonne Geneviève,
Il l'attira, la prit à son bras, et tous l'embrassèrent, elle aussi, pour que ce fût le couple réconcilié, maître désormais du bonheur possible, qui fût de la sorte glorifié, dans cette salle de l'instruction primaire, parmi ces humbles bancs où devaient s'asseoir encore les enfants des enfants, les générations en marche vers la Cité heureuse.
El ce fut la récompense de Harc, de tant d'années de courage et de lutte. Il voyait son œuvre. Rome avait perdu la bataille, la France était sauvée du grand danger de mort, la poussière de ruine où disparaissent les unes après les autres les nations catholiques. On l'avait débarrassée de la faction cléricale qui se battait chez elle, ravageait ses champs, empoisonnait son peuple, lâchait de refaire des ténèbres oour s'assurer de nouveau la demi-
nalîon du monde. La France n'était plus menacée d'âlre ensevelie sous la cendre d'une religion morte, elle était rederenue maîtresse d'elle-même, elle pouvait marcher à ses destinées de libératrice et de justiciëre. El elle n'avait vaincu que par cet enseignement primaire, tirant les bumbles, les petits des campagnes, de leur ignorance d'esclaves, de l'imbécillité meurtrière où le catholicisme les maintenait depuis des siècles. Une parole exécrable avait osé dire : t Heureux les pauvres d'esprit! > et la misère de deux mille ans était née de celte mortelle erreur. La légende des bienfaits de l'ignorance apparaissait maintenant comme un long crime social. Pauvreté, saleté, iniquité, superstition, mensonge, tjrannie, la femme exploitée et méprisée, l'homme hébété et dompté, tous les maux physiques et moraux étaient les fruits de cette ignorance voulue, érigée en système de politique gouvernementale et de police divine. La connaissance seule devait tuer les dogmes menteurs, disperser ceux qui en vivaient, être la source des grandes richesses, aussi bien des moissons débordantes de la terre que de la floraison générale des esprits. Non I le bonheur n'avait jamais été dans l'ignorance, il était dans la connaissance, qui allait changer l'affreux champ de la misère matérielle et morale en une vaste terre féconde, dont la culture,, d'année en année, décuplerait les richesses.
Ainsi Marc, chargé d'ans et de gloire, avait eu la grande récompense de vivre assez pour voir son œuvre. Il n'est de justice qae dans la vérité, il n'est de bonheur i;|ue dans la justice. Et, après la Famille enfantée, après la Cité fondée, la Nation se trouvait constituée, du jour où, par l'instruction intégrale de tous les citoyens, elle était devenue capable de vérité et de justice.
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