‹ Vérité;Chapitre 3 sur 21 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

La veille, le mercredi soir, Marc Froment, instituteur ^ à Jonville, accompagné de sa femme Geneviève et de sa ■-^ fillette Louise, était arrivé, comme il en avait l'habitude, V A Maillebois, où il passait un mois de ses vacances, chez J. la grand'raëre et la mcre de sa femme, madame Duparque - et madame Berthereau, ces dames, ainsi qu'on les nommait dans le pays. Maillebois, un chef-lieu de canton ^ de deux mille habilaols, n'était qu'à dix kilomètres du T village de Jonville, et à sii seulement de Beaumont, la '^ grande et vieille ville universitaire.

Ces premières journées d'août étaient accablantes. Le dimanche, pendant la distribution des prix, il y avait eu un orage épouvantable. Celte nuit encore, vers deux heures, une pluie diluvienne était tombée, sans avoir rafraîchi le ciel, qui restait nuageux, bas et jaune, d'une

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Eourdeur de plomb. Et ces dames, levées dès six heures,

pour assister à la messe de sept heures, se trouvaient

déjà dans la petite salle à manger du rez-de-chaussée,

attendant le jeune ménage, qui ne se bâtait point de

descendre.

Les quatre tasses étaient sur la toile cirée blanche, et Pélagie entra, la cafetière à la main. Petite, rousse, avec un grand nez et des lèvres minces, depuis vingt ans au service de madame Duparque, elle avait la parole libre.

— Ah bien ! dît-elle, le caré va être froid, et ce ne sera pas ma faute.

Quand elle fut retournée dans sa cuisine, en màcbant de sourds reproches, madame Duparque elle-même témoigna son mécontentement.

— C'est insupportable, on dirait que Marc s'amuse à nous faire manquer la messe, quand il est ici.

Mais madame Bcrthereau, indulgente, risqua doucement une excuse.

— L'orage les aura empêchés de dormir, et je viens de les entendre qui se dépêchaient, au-dessus de ma tât«.

Agée de aeixante-trois ans, très grande, très noire enooire de ehereai, le visage ftoid, coupé de profondes rides synarilriquea, avec des jenx de sévérité et un nez de demination, nadame Duparque avait longtemps tenu un magasin de nouveautés, < A l'Ange Gardien », sur la place Sainl-Haxenoe, en face de la calltédraile de Beaumottl. Et c'était après la nwrt brusque de son mari, causée, disait-on, pair l'elTondreinent d'une banque catholique, qu'elle avait eu la sagesse de liquider et da se retirer, avee une reat« d'ea»iion sis raiUe francs, i Maillebois, oiï «lU possédait une petite maison. Il j avait bientôt d»uje ans de cela, et sa fitle, madame Berthereau, était Ténue l'j rejoindre!, veuve elle aussi, amenant sa filietle Gemviàve» qui entrait dtiii& sa onsiëi»e aanée.

VËRITË S

C'fllail uoe amerlume nouvelle, cette mort brusque de son gendre, un employé des Finances à l'avenir duquel ell« avait eu le torl dfi croire, qui mourait pauvr«, en lui remetlaiit sur les bras sa feunnie et son enfant. Depuis celEe époque, les deux veuves avaient véeu là ensemble, dans la p^ite maison merne, d'une vie étroite, enfermée, peu à peu rétrécie par Jes pratiques religieuees les plus rigides. Mais, pourlaot, madame fiertbereua, que son mari avait adorée, gardait Nue doueeur tendre de est éveil i l'amour, à la vie; el, grande, bntae comme sa m^ére, «Ile .avait des traits meurtris et tristes, des yeux de fioumiBsim, une beiuebe lasse où passait parfais le Bocret 'désespoir du lieaheur penda.

Un >ami de Berthereau, un aœien inUiluteur de Beaumont, Salvan, alors inspeeteur primaire, et deveau depuis directeur de l'École normale, avait fait le mariage de Marc et de Geneviève, dont il était le subrogé-tuteur. Berthereau, esprit très libéré, ne pratiquait pas, maïs laissait sa feonme pratiquer ; et il avait même fini par l'aceompagser A la locase, par faiblesse tendre. Sdvan, d'intelligence plus affranchie encore, tout à l'unique certitude espérîmeatale, avait eu é^lemeat l'imprudence afieelueose de faire entrer Marc dans cette famille dévête, suie s'iaqniëter des conflits possibles. Les deux jeunes gens s'aimeient passioDntoienl, ils s'arrangeraient toujoura, £t, depuis trois ans qu'elle était mariée, Geneviàve, une des bonnes élèves de la Visilalton, de Beaamont, avait en effet négligé peu à peu ses devoirs religieux, jusqu'à ne plus dire ses prières, toute h son amour pour son mari. lAadame Dupârque s'en montrait profondément affligée, bien que la jeune femme, désireuse de lui ^tre agréable, quand elle passait près d'elle un mois des vacances à Maillebois, se fit un devoir de la suivre à l'église. Mais U terrible grand'mère, qui avaitlutté contre le mariage, gardait une noire rancune contre Marc,

qu'elle accusait de lui voler l'âme de sa petite-fîUe. — Sept heures moins un quart, murmura-l-elle, en entendant l'horloge de l'église voisine sonner les trois quarts. Jamais nous n'aurons fini.

Et elle s'approcha de la fenêtre, jeta un coup d'oeil sur la place des Capucins. La petite maison se trouvait bàlie à l'angle de cette place et de la rue de l'Église. C'était une maison à un seul étage : en bas, à droite et à gauche du couloir central, la salle à manger et le salon, tandis qu'au fond étaient la cuisine et la buanderie, sur une cour moisie et sombre ; puis, au premier, deux pièces à droite pour madame Duparque, deux pièces à gauche pour madame Berthereau ; et, enfin, sous le toit, en face de la chambre de Pélagie et des greniers, deux petites pièces encore, qu'on avait meublées autrefois pour Geneviève, jeune fille, et où elle se Féinstallail avec de bons rires, quand elle et son mari venaient à Maillebois. Hais quelle ombre humide, quel silence lourd, une fraîcheur sépulcrale tombant des plafonds obscurs! La rue de l'Eglise, qui partait du chevet de l'église paroissiale de Saint-Martin, était si étroite, que les voilures n^y passaient pas, crépusculaire en plein midi, avec des façades lépreuses, un petit pavé moussu, empuanti par les eaux ménagères. Et la place des Capucins s'étendait au nord, sans un arbre, assombrie par la haute façade d'un ancien couvent, que s'étaient partagé des Capucins, desservant la grande et belle chapelle, et des Frères des Écoles chrétiennes, qui avaient installé une école très prospère dans les dépendances du couvent.

Un instant, madame Duparque regarda ce coin désert, d'une paix cléricale, où ne passaient que des ombres dévoles, égayé seulement par les élèves des Frères, à des : intervalles réguliers. Lentement, une cloche sonnait dans j l'air mort, et elle se retournait avec impatience, lorsque la porte s'ouvrit et que Geneviève entra.

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VÊRITfi S

— Enfin! dit la granilmère. Déjeunons vile, voilà le premier coup qui sonne.

Blonde, grande et fine, avec des cheveux ad et un visage de passion et de joie qu'elle tenai père, Geneviève riait de toutes ses dents I },'amine encore à vingt-deux ans. Mais, déjà qu'elle était seule, madame Duparque se récriail

— Comment, Marc n'est pas prêti

— Il me suit, grand'mère, il descend avec Lo Et, après avoir embrassé sa mère-, silencieuse

son amusement de se retrouver, mariée, da maison si calme de sa jeunesse. Ah! celle p, uapucins, elle en connaissait chaque pavé, elle en vieilles amies les moindres touiïesd'herbe! El, pour être aimable et gagner du temps, elle s devant la fenêtre, elle vit passer deux ombrei qu'elle reconnut.

— Tiens! le père Phitibin et le frère Fulg vont-ils donc de si bonne heure?

Deux religieux traversaient lentement la peli qu'ils semblaient emplir de l'ombre de leurs i sous le ciel bas et orageux. Le père Philibin, < paysanne, aux épaules carrées, à la face épaisse ( roux, avec de gros yeux, une bouche grandi mâchoires solides, était à quarante ans, préfet di au collège de Valmarie, le magnifique domaine Jésuites possédaient dans les environs. De mi mais petit, noir et chafouin, le frère Fulgence supérieur des trois autres frères qui tenaient l'Ecole chrétienne voisine. £t, fils naturel, disaitmédecin aliéniste mort dans une maison de fous servante, nerveux, irritable, cervelle brouillée et Ifuse, c'était lui qui parlait très haut, avec di gestes.

— Cette après-midi, expliqua madame Dupa

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donne les prix i l'Ecole. Et le père Philibin, qui aime beaucoup nos bons Frères, a bien voulu aceepter de présider la distribution. Alors, il doit arriver de Valinuric, et Je suppose qu'il accompagne le frère Fulgetice, pour régler certains détails.

-Miiis elle fut interrompue, Marc descendait enlin, et î! tenait dans ses bras sa fillette Louise, à peine àgie de deux ans, qui, pendue de ses deux menottes à son eou, jouait, rioit comme une bienheureuse.

— Houplàl houp là! cria-t-il en entrant. Nous arrivons en chemin de fer, bein I on ne peut pas arriver plus vite !

Moins grand que ses trois frères, Halhieu, Luc et Jean, le visage plus allongé et plus maigre, Harc Fraoïenl avait, très prononcé, le haut front, le front en forme d« tour de la famille. Mais ce qai le caractérisai! surtout, c'étaient les yeux et la voix de charme, des yeux clairs, très d»ux, qui pénétraient jusqu'au fond des âmes, une voix prenante, conquérante, qui s'emparait des inlellî- . geaces et des cœurs. Des moustaches et une barbe légère laissaii^nt voir la bouche, un peu forte, ferme et bonne. Comme lous les fils de Pierre et de Marie Froment, il avait appris un métier ntanuel, celui de lithographe; et, bachelier à dix-sept ans, il était venu à Beauraont terminer son apprentissage chez les Papon-Laroche, la grande maison qui fournissait de cartes géographiques et de tableaux scolaires presque toutes les Écoles de France. Ce fut là que sa passion de l'enseignement se déclara, au point de lui faire passer l'examen du brevet élémentaire, de façon à pouvoir entrer à l'Ecole normale de Beaumont, d'où il était sorti instituteur-adjoint, à vingt ans, avec son brevet supérieur. Titularisé plus tard, ayant obtenu son cerliûcat d'aptitude pédagogique, il allait, à vingtsept ans, être nommé instituteur à Jonville, lorsqu'il épousa Geneviève, grâce à son grand ami Salvan, qui

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l'aTaîl introduit chez ces daines et que l'amaur ddlicieux des deux jeunes gens attendrissait. El, depuis trois ans, Marc et Geneviève, peu riches, ayant toutes sortes d'enbairas d'ai^ent et de tracas administratifs, menaient une adorable vie d'ameur, dans leor village de huit cents habitants à peine.

Mécontente, madame Duparque ne s'égaya pas des bons rires du père et de la Itlletle.

— Voilà un chemin de fer, dit-elle, qui ne Tant pas les pataches de ma jeunesse... Allons, déjeunons vite, nous n'ari'iverons jamais.

Elle s'était assise et elle versait déjà le lait dons les tasses. Pendant que Geneviève plaçait la hante chaise de la petite Louise entre elle et sa mère, pour surveiller l'enfant, Harc, d'humeur conciliante, voalut obtenir son pardon,

— Gni, n'est-ce pas? je vous ai mises en retard... C'est votre faute, grand'raaman, on dort trop bien chez vous, on y est si tranquille !

Madame Daparque, pressée, le nez dans aa tasse, ne daigna pas répondre. Mais madame Bertherean, qui regardait longuement sa fille Geneviève, l'air si heureux entre son mari et son enfant, ent un pile sonrire. Et, de sa voii basse, comme involontaire, elle murmura, avec nn lent coup d'œil autour d'elle :

— Ohl oui, tranquille, si tranquille, qn'on ne s'y sent pas même vivre. -

— Pourtant, reprit Marc, il y » eu du bmit sur la place, à dix heures. Geneviève n'en revenait pas. Du taps^e nocturne, sur la place des Capucins!

Il jouait de malheur, .dans sa bonne volonté à faire rire le monde. La grand'mëre répondit cette fois, l'air blessé.

— C'était la sortie de la Chapelle des Capucins. Il y a euj hier soir, à neuf heures, adoration du Saint-Sacre-

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ment. Les Frères ; ont conduit ceux de leurs élèves qui ont fait leur première communion celle annëe, et ces enfants se sont un peu émancipés à causer et à rire, en passant sur la place... Cela vaut mieux que les jeux abominables des enfants sans morale et sans religion.

Du coup, le silence se fit, profond et gênant. On n'entendit plus que le bruil des cuillers dans les lasses. Celait pour l'école de Marc, pour son enseignement laïque, cette accusation de jeux abominables. Et, comme Geneviève lui jetait un petit regard suppliant, il ne se fâcha pas, il reprit bient6t la conversation, il causa de leur vie à Jonville, avec madame Berlhereau, il parla même de ses élèves, en instituteur qui les aimait, qui lirait d'eux des satisfactions et des joies. Trois d'entre eux venaient d'obtenir leur certificat d'études.

A ce moment, au-dessus du quartier morne et désert, la sonnerie de la cloche reprit, des coups ralentis qui semblaient pleurer dans l'air lourd.

— Le dernier coup! s'écria madame Duparque. Je le disais bien que nous n'arriverions pas!

Et elle se levait, elle bousculait sa fjlle et sa petitefille, en train d'achever leur tasse, lorsque Pélagie reparut, tremblante, boufeversée, < le Petit Beaumontaisi à la main.

— Ah! madame, ah ! madame, quelle horreur!.,. Le gamin qui apporte le journal vient de m'apprendre...

— Quoi donc? Jépêchez-vous !

La Sf '■vante sufluquait.

— On vient de trouver assassiné le petit Zéphirin. le neveu du maiire d'école, là, tout près, dans sa chambre.

— Gomment ! assassiné?

— Oui, madame, étranglé, et pendant qu'il était en chemise, et après toutes sortes d'abominations!

Un effroyable frisson passa, madame Duparque ellemême frémissait.

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