‹ Vérité;Chapitre 4 sur 21 · I . Cookie · texte numérisé non relu

I . Cookie

— Lepctîl Zéphirin, le neveu de ce Simon, de cet instituteur juif, un enfant infirme, mais si joli ; el il était catholique, lui, il allait chez les Frères, il devait être à la cérémonie d'hier soir, car il venait de faire sa première communion... Que voulez-vous ? il ; a des familles maudites.

Marc avait écouté, glacé, révolté. Ëtil cria, sans ménagements cette fois :

— Simon, je le connaisSimoa! Il était à l'Ecole normale avec moi, il n'est mon aine que de deux ans. Je ne sais pas de raison plus solide, de cœur plus tendre. Ce pauvre enfant, ce neveu catholique, il l'avait recueilli, il le laissait chez les Frères, par un rare scrupule de conscience... C'est affreux, lemalheur qui le frappe!

Et Marc s'était levé, frissonnant, et il ajouta:

— Je vais le trouver... Je veux savoir, je veux être là pour le soutenir dans son chagrin.

Madame Duparque n'entendait plus, poussuit dehors .madame Berthereau et Geneviève, en leur laissant à peine . le temps de mettre leur chapeau. La sonnerie du dernier coup venait de s'éteindre, ces damés se hâtèrent vers l'église, dans le lourd silence orageux du quartier désert. Et, après avoir confié la petite Louise à Pélagie, Marc sortit à son tour.

L'Ecole primaire de Maillebois, toute neuve, et qui se composait de deux pavillons, l'un pour les garçons, l'autre pour les filles, se trouvait sur la place de la République, en face de la Mairie, également neuve et de même slyle; et la Grand'Rue, la route de fieaumont à Jonvîlle, traversant la place, séparait seule les deux monuments, d'une blancheur de craie, dont le pays se montrait fier. Cette Grand'Rue, la rue marchande, sur laquelle se dressait aussi, plus bas, la façade de l'église paroissiale de SaînI-Martin, était populeuse, animée d'un continuel va-el-vicnt de niétons el de voitures. Hais,

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derrière l'Ecole, le déscrl, le silence se faisaient, l'herbe poussait enlre les petits pavés. Une rue, la rue Courte, où il n'y avait que le presbytère el la papeterie tenue par les dames Milhomme, reliait ce bout ensommeilU de la place de lu République à la place des Capucins. 0e sorte que Marc n'avait que trois pas à faire.

Les deux cours de réoréalion donDaient sur ta rue Courte, séparées parles deux étroits jardins, qu'on avait ménagés, l'uQ pour l' instituteur, l'autre pour l'institutrice. Et, c'était au rez-de-chaussée du pavillon d«s garçons, à l'angle de la cour, que Simon avait pu donner une étroite pièce au petit Zépbirin, lorsqu'il l'avait recueilli. L'entant était un neveu de sa femme, Rachel Lehmann, un petit-fils des Lehuiann, de pauvres tsilleurs juifs, qui occupaient une maison noire de k rue du Trou, la rue la plue misérable de MaUlebeis. Le père, Daniel Lehtnann, de quinze ans plus jeune que son frère le tailleur, mécanicien de sdd étal, avait épousé par amour une srpbelioe catholique, Marie Prunier, élevée chez les Soeurs, et couturière. Le ménage s'était adoré, et quand le petit Zéphirin naquit, on ne le baptisa pas, il ne fut d'aucune religion, le père et la mère n'ayant pas voulu se faire mutuellemant le chagrin dé le donner à son Dieu. Mais, six ans plus tard, la foudre tomba, Dauiel mourut d'une mort épouvantable, happé, broyé par un engrenage, devant sa femme qui lui apportait son déjeuner, i l'usine. Et Marie, lerrifiée, reconquise à la religion de sa jeunesse, voyant U un cbàtiment du ciel qui la punissait d'avoir aimé un juif, fit baptiser son fils, le mit ensuite à l'école chez les Frères. Le pis était que l'enfant se courbait, devenait bossu, sous quelque tare héréditaire, dans laquelle la mère crut sentir l'implacable vengeajice céleste, s'acbarnant, parce qu'elle n'arrivait pas à s'arracher du cœur ta mûmnire adorée de sou mari. Cette

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angoisse, cet obscur combal, joint à son iravail obstiné de couture, finit par la tuer, comme le petit Zéphirin, âgé de onze ans, allai! faire sa première communion. Et ce fut alors que Simon, bien pauvre lui-même, l« prit chez lui, pour qu'il ne retombftl pas à la charge des parents ie sa femme, très bon, très tolérant, se contentant de l'héberger et de le nourrir, le laissant coinninnier et achever ses études à l'Ecole voisine des Frères.

La chambre où eouohatl Zéphirin, une petite pièce de débarras, aménagée très proprement pour lui, avait donc une fenêtre qui s'ouvrait presque an ras du pavé, derrière l'Ecole, sur 1« coin le plus solitaire de la pla«e. Et, «e matin-l&, comme le jeune infstrluteui^djolnt Hignot, logé an premier, sortait dès sept heures, il remarqua que la renôtre se trouvai! grande ouverte. Hignot, profi!ant des premiers jours de vacances, pécheur passionné, partait en chapeau de paille et en veste d« coutil, sa canne à l'épaule, pour pécherdffns la Verpilte, la mince rivière qui traverse le quartier industriel de Rfaillefaois. FîIë de pa^aan, entré 1 i'Qeole normale de Beaumoni comme il serait entré au séminaire, afin d'échapper au dur travail des champs, il é-lait biond, les cheveux ras, de figure massive et grêlée, ee ijni lui donnait un air dur, sans qu'il fût mauvais au fond, bon plti!M, simplement désireux de ne pas nuire A son avunoement. A vingt-cinq ans, il ne se hâtait pas de se marier, en afttente comme pour le reste, destiné k dire ce que les eireonatances voudraient qu'il fdt. Bt la fenêtre de Zéphirin, gfande ouverte ce matin-li, le frappa lellemeRt, qu'il s'approcha et jeta un conp d'oeil dans la ehunbre, bien que le fait n'eût en luimême tien d'anormiU, car d'habitude le petit se levait de très bonne heure.

Hais la stnpenr cleua Hignot, l'horretir lui arracha des «rii.

H LES QUATRE ÉVAHCILES

— Mon Dieu! le pauvre eiifanl!... Mon Dieu! moi» Dieu ! qu'est-ce donc, quel affreux malheur !

L'étroite chambre, au papier clair, gardai! son calme, son air d'enfance heureuse. Sur la table, il j avait une statuette coloriée de la Vierge, quelques livres, des images de sainteté, rangées, classées avec soin. Le petit lit blanc n'était pas même défait, l'enfant ne s'était pas couché. Et, parterre, ne traînait qu'une chaise abattue. Et là, sur la descente de lit, le pauvre petit corps de Zéphirin gisait, en chemise, étranglé, la face livide, le cou nu, portant les marques des abominables doigts de l'assassin. La chemise souillée, arrachée, à demi fendue, laissait voir les maigres jambes écartées violemment, dans une posture qui ne permettait aucun doute sur l'Immonde attentat ; et l'échiné déviée apparaissait, elle aussi, la pauvre bosse que le bras gauche, rejeté par-dessus la tête, faisait saillir. Mais cette tête, malgré sa pâleur bleuie, gardait son charme délicieux, une tète d'ange blond et frisé, un visage délicat de fille, aux yeux bleus, au nez un, à la bouche petite et charmante, avec d'adorables fossettes dans les joues, lorsque l'enfant riait tendrement.

Mignot, éperdu, ne cessait de crier son épouvante.

— Ah, mon Dieu ! ah, mon Dieu ! l'horrible chose !.., Ah, mon Dieu t au secours, venez donc !

Et mademoiselle Rouzaire, l'institutrice, ayant entendu ces cris, accourut. Elle était descendue de bonne heure dans son jardin, s'intéressant à des salades que les orages faisaient monter. C'était une rousee de trente-deux ans, pas belle, grande, forte, avec une face ronde, criblée de taches de rousseur, de gros yeux gris, une bouche décolorée, sous un nez pointu, qui annon(;ait une dureté rusée et avaricicuse. Bien que laide, elle avait eu, disait-on, des complaisances pour l'inspecteur primaire, le beau Mauraisin, ce qui assurait son avancement. Elle était

d'ailleurs tont acquise à l'abbé Quandieu, le curé de la paroisse, aux Capucins, aux bons Frères eux-mêmes ; el elle conduisait en personne ses élèves au catéchisme et aux cérémonies religieuses.

Lorsqu'elle vit l'aiïreux spectacle, elle jeta des cris à son tour.

— Bonté divine! ayez pitié de nous!... C'est une tuerie, un massacre, une œuvre du diable, A Dieu de miséricorde I

Pois, voyant Mignot près d'enjamber l'appui de la fenêtre, elle l'en empêcha.

— Non, non ! n'entrez pas, il faut savoir, il faut appeler.

Mais, justement, comme elle se retournait, cherchant du monde, elle aperçut le père Pbiltbin et le frère Fulgence, qui débouchaient de la rue Courte, venant de la place des Capucins, où Geneviève et ces dames les avaient vus passer. Elle les reconnut, leva les mains au ciel, ainsi qu'à l'apparition du bon Dieu lui-même.

— Oh ! mon père, oh ! mon frère, venez, venez vite, le démon a passé par ici!

Les deux religieux s'approchèrent, reçurent l'horrible secousse. Tandis que le père Phllibin, énergique et réfléchi, restait silencieux, le frère Fulgence, impulsif, eédant au continuel besoin de se mettre en avant, se répandait en exclamations.

— Ah [ le pauvre enfant!... Ah! le crime exécrable! un enfant si doux, si bon, le meilleur de nos élèves, et si pieux, si fervent!... Voyons, il faut nous rendre compte, nous ne pouvons laisser les choses ainsi.

Et, sans que mademoiselle Rouzaire osât de nouveau protester, il enjamba le premier l'appui de la fenêtre, suivi par le père Philibin, qui, ayant aperçu près du corps une boule de papier, roulée en une sorte de tampon, alla tout de suite la ramasser. L'institutrice, par crainte, ou

U LES QUATAE ËVAHGILES

flutftt par prudence, n'entra pas ; et elle retint Même ^li^^not un instant encore. Ce que pouvaient Se permettre ■'les ministres de Dieu n'était pent-éire pae sain pour de !^imples instituteurs. Cependant, tandis que le frère Fulgenee s'empressait auprès de la victime, sans la toucher, avec de nouvelles exclamations tumultueuses, le père Pbî' libin, toujours muet, déroulait le tampon de papier, semblait l'examiner avec soirï. Il loumait le dos à Is fenêtre, on ne voyait que le mouTemenl de ses coude», sans rien distinguer de ce papier, dont (m entendait les petits 6faquements. Cela dura quelques secondes. Bt, cornai* Mi^ol sautait à son tout- daiti la chatbbi^, il re<;onnul que ie tampon était fait d'un journal, et qu'il y avait, avec ce jounial, Une étroite feuille blaflche, froiseée, maculée.

— Qu'est-ce dotic?

Le jésuite regarda l'adjoint, «t Iranquiltement, de sa Toix grosse ei lente :

-^ C'est un numéro du ( Petit Bèaumoninis s, difté ^î'hie^ 2 août, el le singulier est que, ttaissé dam ce numéro, se trouve ce modèle d'écriture... Voyez un peti.

Il ne peuvait faire autrement que de le m«ftlrery Mignot l'ayant ûpctçu. Et il lé tenait dans ses doig;ts é^ii, n'en laissant veir que les mots : ( AiiHez-'Vdus les ilns les autres t, calligraphiés en belle écrStdfe anglaisé. D«s arous, des salissures faisaient de ce iwodéle ilA« l&qas. L'adjoint n'eut que le temps d'y jeter un coup d'*il, car de nouvelles exclamations terrifiées s'élevaient devant la fesèire.

C'était Marc qui arrivait el que ta «ue da pauvre petit corps pitoyable ssulevaivt d'horreur ël de ct^ière. Sans : éeouter les explications de ringlitutrîe*, il l'ésarla, enj:ainbfl l'appui, vonlam comprendre. Lai présence des deux religieHx l'étonnail, il sut de l'adjoint q«e, Iwi' Mtgnot, '«1 maii«moiselle Rouïaire, les avaiont appelés, comme

VËRllË li

iJs passaieal, au momenl même de la découverte du crime.

— Ne toucbez à rien, ne dérangez rien, cria. Marc, li faut tout de suite courir chez le maii'e et i la gendmmerie.

Des gens commençaient à s'attrouper, un jeune homme se chai^ea de U coouniEsion, partit au g''lop, pendant que Marc continuait à eitaminer la chambre. Deviint le corps, il vit le frère Fulgence, bouleversé de pitié, les jeux pleins de larmes, ëa homme nerveux que les grosses émotions jetaient hors âe lui. U fut touché de cette altitude, il était lui-même frissonuant des détails qu'il constatait, delà nature ajiominable des outrages, où se rëvélail un sadisme ignoble et sournois, la signature même du violaleur et de l'assassin. Cela l'efEteura brusquement d'une certitude, que plus tard il devait retrouver. Hais la sensation s'elTa^a, il ne remarqua plus que le père Philibin, d'un grand calme navré, qui tenait toujours à. la main le numéro du journal et le modèle d'écriture. Un instant, le jésuite avait tourna le dos, comme pour regarder sous le Ut, puis il était revenu.

— Tenez! dit41 de lui-même, eD monb-anl le numéro du journal et le modèle, voici ce que j'ai trouvé par terre, roulé en tampon; et il est bien certain que le meurtrier a essayé d'enEoucer ce tampon dans la bouche de l'eofant, pour étouffer ses cris. N'y réussissant pas, il l'aura étranglé... Et, vous voyez, le modèle, souillé de salive, porte la trace des dents du pauvre petit... N'est-ce pas? monsieur Mîgnot, le tampon était là, près de ce pied de table. Vous l'avez vu.

— Oh! bien sûr, dit l'adjoint. Je t'avais aperçu tout de suite.

Comme il se rapprochait, pour examiner encore le modèle d'écriture, il eut un vague sentiment.de surprise, en constatant que le coin de droite, en haut, man-

te LES Or^VTRE EVANGILES

quait, déchiré. Il croyait bien ne pas avoir remarqué celte déchirure, lorsque le jésuite avait dû le lui montrer. Mais, sans doute, elle était alors cachée sous les gros doigts qiïi tenaient l'étroite feuille. Sa fnémoirc se brouilla, il ne savait plus, Il aurait dès lors été incapable d'affirmer le fait.

Cependant, Marc avait pris le modèle, qu'il étudiait, pensant tout haut.

— Oui, oui, les dents ont mordu... Ohl l'indication ne sera pas bien utile, car ces modèles sont dans le commerce, on les trouve partout. L'écriture lilhographiée en est impersonnelle... Ah ! mais il y aici, en bas, une sorte de paraphe, des initiales qu'on ne lit pas bien!

Sans hâte, le père Philibin se rapprocha.

— Un paraphe, croyez-vous? Cela m'a semblé une tache dencre, à demi effacée par la salive et par le coup de dents qui a percé la feaille, à cAté.

~- Une tache dVncre, non I Ce sont bien des initiales, mais elles sont illisibles en effet.

Puis, Marc s'aperçut de la déchirure.

— Un coin manque, là-haut. Sans doute un autre coup de dents... Avez-vous trouvé le morceau ?

te père Philibin. dit qu'il ne l'avait pas cherché. Et il déplia de nouveau le numéro du journal, le visita soigneusement, tandis que Mignot se baissait, regardait par terre. On ne découvrit rien. Cela fut d'ailleurs jugé sans aucune importance. Marc était tombé d'accord avec les religieux que l'assassin, pris de terreur, avait dû étrangler l'enfant, après avoir vainement essayé d'étoutler ses cris, en lui enfonçant dans la bouche le tampon de papier. Ce qui restait extraordinaire, c'était ce modèle d'écriture mêlé à ce journal. Un numéro du t Petit Beaumontais > du jour, cela se comprenait, pouvait être dans n'importe quelle poche. Mais ce modèle, d'où venait-il, de quelle façon se trouvait-il là, froissé, comme pétri avec ce

VÉKITÉ 17

numéro ? Toutes sortes d'hypothèses étaient permises, et ce serait à la justice d'ouvrir une enquête, aliu d'établir la vérité,

Marc sentit passer le vent tragique, dans l'obscurité du drame, comme si une affreuse nuit s'était faite tout d'un coup.

— Ah ! murmura-t-il involontairement, c'est le monstre au fond de son gouffre de ténèbres !

Du monde, pourtant, continuait à s'arrêter devant la fenêtre, et il y avait là les dames Milhomme, les papetièrcs voisines, accourues de leur boutique, en voyant l'attroupement. Madame Alexandre, grande, blonde, l'air très doux, et madame Edouard, aussi grande, mais brune et rude, étaient d'autant plus émues, que Yiclor, le fils de la seconde, allait chez les Frères, tandis que Sébastien, le fils de la première, fréquentait l'école de Simon. Et elles écoutaient mademoiselle Rouzaire qui, au milieu du groupe, donnait des détails, en attendant l'arrivée du maire et des gendarmes.

— J'étais, hier soir, à la Chapelle des Capucins, pour cette adoration du Saint-Sacrement, qui a été si touchante, et le pauvre Zéphirin se trouvait là, avec les quelques camarades de l'Ecole, les premiers communiants de l'année. Il nous a tous édifiés, il avait l'air d'un petit ange.

— Mon fils Victor n'y est pas allé, il n'a que neuf ans, dit madame Edouard. Mais est-ce que Zéphirin s'y était rendu seul ? Personne ne l'a donc ramené?

— Oh ! expliqua l'institutrice, il n'y a qu'un pas d'ici à la Chapelle. Je sais que le frère Gorgias a été char;;» de reconduire des enfants dont les parents n'avaient pu venir et qui demeurent assez loin. D'ailleurs, madame Simon m'avait priée de veiller sur Zéphirin, et c'est moi qui l'ai ramené. Il était très gai, il a rouvert les volets, qu'il avait poussés simplement, et il est rentré dans cette

IS LES QUATIË £VA1SCII.ES

chambre, en sautant par la reaètre, rianl^ jouant, disant

que c'était bieo pilas eammode et bien plus court. Un

instant, je suis resiée là, j'ai attendu qu'il eût allumé sa

bougie.

Marc, qui s'était approdié, écoutait avec attention. Il demanda :

— Et quelle boire élait-il ?

— Dix heures juste, répondit mademoiselle Rouzaire. L'heure sonnait à Saint-Martin.

lïes frissons pass^ent. Ce détail du pauvre {amio reor trant d'un saut dans la chambre, où il allait périr si tragiqueiaent, attendrissait les cœurs. £tmadame Alexandre St aï«c douceur la réBiesioa qm venait k l'espriL

— Ce n'était guère prudent, cet enfant coucliaat seul ainsi, dans cette pièce écartée, ouvrant sur la place. On aurait dà, la nuit, mettre une barre aux volets.

— Oh ! il les fermait, dit Hudemoiselie RouEaire. De nouvcan, Marc intervint.

— Hier soir, les a-t-il fermés, pendant que vous étiez encore là?

— Non, je ne puis le dire. Quand JQ l'ai quitté, pour rentrer chez moi, en faisant le toar, il avait allumé sa bougie et il rangeait des images sur sa table, la fenêtre grande ouverte.

A son tour, l'adjoint Mîgnot vint se mêler i la conversation.

— Cette fenêtre inquiétait monsieur Simon, il aurait voulu pouvoir donner une autre chambre au pelit. Aussi lui recommandait-il souvent de bien fermer les volets. Mais je crois que l'enfant ne l'écoutait guère. ,

Les deux religieui s'étaient, eux aussi, décidés à sortir de la chambre. Le père Philibin, après avoir déposé sur la table le numéro du c Petit BeaumoQtais » et le modèle d'écriture, ne parlait plus, regardait, écoutait, suivait surtout très attentivement chaque parole, chaque geste

VÉRlïS 19

de Harc ; pendant qae le £rëre Fulgence conlinuait à se répandre en lamentations. Et le jésuite, qui semblait lire dans les yem da jeune inslitaleur, finit par dire ;

[; — Alors, vous pensez que ça peut élre un rAdeur de nuit, qui, voyant l'enfiint sent dans celte pièce, s'y sera introduit par la fenêtre ?

;, Marc eut la pnidence de ne pas se prononcer.

— Oh ! je ne pense rien, c'est à la justice de chercher et de trouver le coupable... D'ailleurs, le lit n'est pas défait, l'eaf^nl en chemise allait sûrement se coucher, et cela parait indiquer que le crime a dû être commis 1res pea de temps après dix heures. Heltei que l'enfant se Eoît occupé un quart d'heure, une demi-heure au plus, arec ses images. Ensuite, il aurait erië, en voyant un inconnu pénétrer violemment chez lui, et, c^tainement, OH l'aurait entendu... Vous n'aves rien entendu, mademoiselle ?

— Non, rien, répondit l'inslitatrice. Uoi-méme, je me sais coQChée vers dix hevres et demie. Le quartier était très calme. Je n'ai été réveillée que vers une heure du matin, par l'orage.

— La bougie a très peu brûlé, fit encore reman^uer Mîgnot.' L'assassin l'aura soufflée siremeot, en l'epartant par la fenêtre, qu'il a laissée grande ouverte, telle que je l'ai trouvée tont i l'heure.

Cette constatation, qui donnait quelque poids i la version du rôdeur se ruant, violentant et étranglant sa victime, tomba dans la gène épouvantée du petit groupe qui stationnait là. Personne ne voulait se comin^o mettre, chacun gardait ses réHeiions sur les impossibilités et les iovraisemblances. Puis, comme le maire et les gendarmes se faisaient attendre, le père Philibin demanda, après un silence :

— Monsieur Simon n'est donc pas à Maitlebois? Dans le bouleversement de la secousse dont il ne

»0 LES QUATRE ÉViKGlLES

pouvait se remettre, Mignot le regardait, effaré. Et il

taliul que Marc lui-même s'élonnàl.

— Simon est sûrement chez lui... On ne l'a donc pas prévenu ?

— Ma foi, non ! cria l'adjoint. Je ne sais plus où j'ai la . lùte!... Monsieur Simon avait hier soir un banquet à

Bcaumont, maïs il est rentré certainement celte nuit. Sa femme est un peu souffrante, ils doivent être encore coucbés.

11 était sept heures et demie déjà, mais le ciel orageux restait si lourd, si bas, qu'on aurait dit une aube louche, dans ce coin solitaire de la place. Et l'adjoint se décida, monta chercher Simon. Un joli réveil, comme il le disait, une commission agréable qu'il avait à remplir auprès de son directeur!

Simon était fils d'un petit horloger juif de Beauroont, et il avait un frère, David, son atné de trois ans. 11 venait d'avoir quinze ans, et son frère dix-huit, lorsque leur père, ruiné par des procès, était mort d'une brusque conges- " lion. Trois ans plus lard, leur mère s'éteignit à son tour, dans une grande gène. Simon venait d'entrer à l'Ecole normale, tandis que son frère David prenait le parti de s'engager. Sorti de l'Ecole en très bon rang, il resta instituteur adjoint à Derbecourt, un gros bourg voisin, pendant près de dix années. Ce fui là qu'à vingt-six ans il épousa par amour sa femme, Rachei Lebmani^, la lille du petit tailleur de la rue du Trou, qui avait à Maillebois une assez bonne clientèle. Elle était d'une grande beauté, une brune à la chevelure magnilique, aux larges yeux de caresse, et son mari l'adorait, l'entourait d'un culte passionné. Deux enfunts déjà leur étaient nés, un petit gHTçon de quatre ans, Joseph, une fillette de deux, Sarah. Et, pourvu de son certificat d'aptitude pédagogique, il se montrait très fier d'être, à trente-deux ans, titulaire à Maillebois, où il se trouvait depuis deux

années, rare exemple d'avancement rapide parmi les inslUuteurs du pays.

Marc, qui n'aimail guère les juifs, par une sorte de répugnance et de méfiance ataviques, dont il n'avait jamais eu la curiosité d'analjser ]es causes, malgré sa grande libération d'esprit, gardait pourtant à Simon, qu'il tutoyait, un amical souvenir de leur rencontre à l'Ecole normale. Il disait de lui qu'il était fort intelligent, très bon instituteur, pénétré de ses devoirs. Mais il le trouvait trop méticuleuï, trop attaché à la lettre, esclave du règUment, plié à l'étroite discipline, toujours tourmenté par la crainte d'èlre mal noté, de ne pas satisfaire ses chefs. Et il constatait là, chez lui, la terreur, l'humilité de la race^ sous la persécution de tant de siècles, gardant la continuelle angoisse de l'outrage et de l'iniquité. D'ailleurs, Simon avait des raisons d'être prudent, car sa nomination à Maillebois, dans celte petite ville cléricale, ou il y avait une Ecole des Frères et une communauté puis^ianle de Capucins, avait presque été un scandale. Aussi ne se faisait-il pardonner d'être juif que grice à beaucoup de correction et surtout à un patriotisme ardent, exaltant dans sa classe la France armée, la rêvant glorieuse, maîtresse du monde.

Brusquement, Simon parut, amené par Mignot. Petit, maigre et nerveux, il avait les cheveux roux, coupés courts, et la barbe rare. Les yeux bleus étaient doux, la bouche était fine, sous le nez de la race, grand et mince ; mais la physionomie restaitassezingrate, vague, brouillée, d'aspect chëtif. El, en ce moment, il était si bouleversé par l'aiïreuse nouvelle, qu'on aurait dit un homme ivre, chancelant, bégayant, les mains tremblantes.

— Est-ce possible, grand Dieu t une telle atrocité, une monstruosité pareille!

Lorsqu'il fut devant la fenêtre, il resta comme anéanti, les yeux sur le petit corps, ne trouvant plus une parole,

il de frémir de tout soa être, d'un Iiemblement ire. Le monde qui était là, les deux religieuï, ières, l'institutrice, le regardait en sil«ace, 1 qu'il ne pleurât pas.

1 que Marc, très apitoyé, lui p>rtt les mains, It.

ins, oMin camarade, U le faut tia courage, lu as toute ta forée.

:ans l'écouter, Simon se retourna vers l'ad-

ous en supplie, Htgnot, retournez prés de ma } De veux pas qu'elle Toie cela. Elle aimail son neveu, el elle est trop Eouffranle déjà pour cet horrible spectacle.*

land le jeune homme fut parti, il coBtiDua, de isée :

quel réveil ! Pour ans fois, nous faisions la >i)iée. Ma pauvre Raehel dormait^et, ne Touloot er ce bon repos, je restais prte d'elle, les jeus

réfléchir, à rêver les joies de nos vacances... , je l'avais réveillée an rentrant, el elle ne rendormie avant Irois heures du matin, énervée

elle heure e^-tu donc rentré? demanda Marc, inuil moins vingt précis. Ma femme m'a 'heure, et j'ai regardé la pendule, îseile Routaire parut surprise, elle fit tout éflexion.

il n'j a pas de train de Beaumont, à cette

suis pas revenu par le chemin de fer, expliqua I banquet s'est prolongé, j'ai manqué te train res et demie, el je m^ suis décidé i faire les très à pied, pour ne pas attendre le train de 'avais hàle de retrouver ma femme. .

Le père Pltilibin se taisait toujours, l'air calme; mais le frère Fulgence ne put se contenir davantage, et il posa dee questions.

"^ minuit moins vingt, le crime alors devait être commis... Et vous H'aves rien vu, rien entendu?

■^ Absolument rien. La place était déserte, l'orage grondkit déjà «u loin... Je suis rentré sans rencontrer âme qui vivov Toute la maison Aait plongée dans un profond silence.

— Vous n'avez donc pas en l'idée d'aller voir si c« pawre Zéphirin était bien revenu de la Obapelle, s'il dormait ? Vous ne M faisiez donc ptâ cette petite visite, «haque 8«ir ?

-^ f4on>. Le ohar enf«nt était àèjk un pelit homme très «visé, noua tut'laigsiimsie plus de liberté possible. Puis, tout paraissait si calme, que l'idée ne pouvait me venir 4« le déranger dans son sommeil. Je suis monté directement à notre chambre, en faisant le moins de bruit possible. J'ai embrassé les enfants qui dormaient, et je me suis couché tftut de suite, beureus de trouver ma femme un pe« remise, causant doucement avec elle.

Le père PhiUbin eut un hochement -de l^e approbatif, e* disant enfin :

' — Evidemment, tout cela s'eafilique tris bien.

Et les pcrsenn^ présentes parurent convûncues, la vepsion du rédeur faisant son coup vers dix heures et -deRtte, entrant et se sauvant par la fenêtre, semblait de ptusen plus «ertaiB«. Ce que racontait Simon cenlirmail ■les rens^gnemenls donnés par mademoiselle Rouzaire. Et il n'était pas jusqu'aux dames Milhomme, les papctiëres voisifles, qui prétendaient avoir vu, dés la tombée -de la nuit, an homme de mauvaise mine rOder sur la place.

-— Il ,y 11 tant de mauvaises gens par les chemins ! con- •clut la ipère jésuite. Espérons que la police mettra la

ti LES QUATRE ÉVaSC[LES

main sur le meurlrier, bien que la besogae ne soil pas

toujours facile.

" ■ "arc gardail une incertitude, un malaise. Bien imier, il eût conçu celle idée d'un inconnu se lÉphirin, il en avait ensuite senti !e peu de vrai- . N'était-il pas plus admissible que l'homme l'enfant et qu'il avait causé d'abord, le e rassurant? Puis la brusque et abominable evait être venue, et la ruée folie, et les Cris t le viol, et le meurtre, dans l'épouvante. Mais si confus, que Marc, après en avoir eu comme ion rapide, était retombé aux ténèbres, aux lieux des hypothèses contradictoires. Il se i dire à Simon, pour achever de te calmer : les témoignages concordent, la vérité se fera

ce moment, comme Migno.t revenait, après é madame Simon à ne pas quitter sa chambre, )arras arriva, en amenant avec lui trois genirras, un entrepreneur de maçonnerie eii train le belle fortune, était un gros homme de quaans, à la face ronde et rose, blond, les cheveuii face rasée. Tout de suite, il fit pousser les deux gendarmes devant la fenêtre, tandis que le allait, dans le couloir intérieur, garder la chambre, simplement fermée au pêne. Jamais le la fermait h clef. Et, dès lors, la consigne de ne plus toucher à rien, de ne plus même du théâtre du crime. Tout de suite, le maira ■aphié à Beaumont, au parquet, et l'on attenigistrals, qui sûrement allaient arriver par le ■ain. Le père Philibin et le frère Fulgence :xlé leurs affaires, cette distribution des prix midi qui les occupait, Darras leur conseilla ', puis de revenir, car sûrement le procureur

de la république les inlerrogerail, au sujet du numéro du c Petit Beaumontais s et du modèle d'écriture trouvés près du corps. Et, pendant que, sur ta place, les deux gendarmes avaient grand'peine à maintenir la foule, désormais grossissante, violente, poussant des cris de mort, Simon rentra, attendit avec Darras et Marc, mademoiselle Rouzaire et Mignot, dans la vaste salle de classe, où le soleil pénétrait par l'immeuse baie donnant sur la cour de récréation.

Il était huit heures, il ; eut une ibrusque averse orageuse, puis le ciel se déblaya, la journée devint admirable. Et ce fut à neuf heures seulement que les magistrats purent être là. Le procureur de la république, Raoul de la Bissonnière s'était dérangé en personne, accompagné du juge d'instruction Daix, tous les deux émus de la grandeur du crime, prévoyant une grosse affaire. Petit et fringant, brun avec une figure poupine, encadrée de favoris corrects, la Bissonnière, extrêmement ambitieux', ne pouvait se contenter à quarante-cinq ans de son avancement rapide, guettait toujours quelque procès retentissant qui le lancerait à Paris, où il se flattait de décrocher une haute situation, grâce à son adresse souple, à son respect complaisant du pouvoir, quel qu'il fût. Au contraire, grand et sec, Daix, avec sa face en lame de couteau, était le juge d'instruction méticuleux, tout à son devoir professionnel, un inquiet, un timide, que sa femme, laide et coquette, dépensière, exaspérée de son ménage pauvre, terrorisait et désolait par son amertume à lui reprocher son manque d'ambition. Tous deux descendirent à l'École, et ils voulurent d'abord se rendre dans la chambre, procéder aux constatations premières, avant de recueillir quelques témoignages.

Ce fut Simon et Darras qui les accompagnèrent, tandis que Marc, mademoiselle Rouzaire et Mignot les attendaient dans la grande salle, où le père Philibin et le

te LES QUATRE ÉVANGILES

frère Fulgeiïce ne tardèrent pas à rejoindre ces derniers. Quand les magistrats reparurent, ils avaient relevé toutes les conditions matérielles du erime, ils étai«nt instruils des moindres circonstances déjà eorranes. Et ilsrapporlaienl le numéro dn t Petit Beaumontais > «t le modèle d'écrKure, ansquets ils paraissaient «ttactier une importance CTtréme. Aussi, fout de 9Sirte, Rasseyant à la table du mailre, exanrinèranMls'ces denx ^ces, les discutant, montrant surtout le modèle aus 4«nx instituteurs, Simoo et More, ainsi qt^ Tinstitutriee «t «m Teligienx. Ce n'-£lai( d'ailleors tfa'k titfe de renseignemenls, aacuH freiner n'étani là pour [H^fldre les interrsgatoires.

— Ohl répondit Marc, c«s modèles sont d'un <usage courani dans tontes les éoot«g, snstà bien dans tes écoles laïques qne 4ms les écoles «ongréganistes.

— Parfaitement, oonfirma le frêne Fuibgence, on trouverait leis pareils chez bous, de nnème qt'ils doivenl «îi^r id.

La ISssonnïère voniirt préciser.

— Mais, demanda-l-il à Simon, tous ^ouNenez-vous li'avoir mis celui-ct dans' les mains de vos élèves? < Aimez-Tous les uns les antres >, cela laureit dû vous frapper.

— Jamais ce modèle n'aaervi dans ma classe, répondit neltement Simon. Gomme «oas le dites très bien, monsieur, je me souvrcndrais.

Et, le procurenr de la république ayant posé tla même question au ^ére Fulgence, «elui-ei 'eut d'abord une légère hésitation.

— J'ai trois frères avec moi,lesifpëres Isidore, Lazarus et Gorgias, et il m'est difikile (te TÎen affirntec.

Puis, (Uns le grand silence qui se faisait :

— Non, non, jamais ce modèle n'a existé chea nous, il «l'aurait passé sous les yeux.

Les magistrats n'insistèrent pas, se réservant, désireux

VÉRITÉ ÎT

mime de ne pas montrer davantage l'intérêt qu'ils aUribuaienl i la pèce. Ils dirent pourtanl leur surprise qu'ofl n'eût pas retrouvé le coin déchiré.

— Est-ce que, parfois, demanda Daii, les modèles d'écritnre ne portent pas dans wi ang}e le cachet de l'école?

— Oui, parfois, dM répondre le frère Ful^enoe. Hais Marc se récria.

— Jamais, quant à moi, je n'ai timbré les imid^les d'éeriture. Ça ne se ihit pas chez nons.

— Pardon, déclara Simon avec sa grande tranquillité, j'en ai id sur lesquels on trouverait le eoohel. Hais je les timbre en bas, à cette place.

Devant la perpleulé visible des mifislnls, le père Pbilibin, muoi et attentif jusque-là, se permit un léger rire.

— Cela prouve, dit-il, combien la vérité est palaisée

à établir... Tenez! monsdenr le procureur de la repu- , blique, c'est comme la tache que vous examinez en es moment. On a déjà voulu y voir de vagues initiales, une sorte de paraphe. Hoi, je crois pluldt i un pMé, qu'un élève aura voulu effacer du doigl.

— Est-il donc d'usage, demanda Daix de nouveau, que les maUres paraphent lea modèles?

— Oui, a^oua encore le frère Fulgenoe, cela se fait chez nous. x

— Abl non, crièrent ensemble Simon et Marc, nous ne faisons ^s cela dans les écoles communales.

— Vous vous trompez, dit mademoiselle Rouzaire, si je ne timbre pas les modèles, il m'est arrivé d'y mettre mes initiales.

La Bissonnière, d'un geste, arrêta la discussion, car il savait par expérience è quel gâchis on arrive, dans ces questions secondaires des habitudes de chacun. C'était & l'instruction d'étudier la pièce si grave, le coin disparu.

le cas possible du cachet et du paraphe. Il se conlenta dès lors de se faire raconter par les lëmoiDs la découverte du crime. Mignol dot dire comment la fenêtre grande ouverte avait attiré son attention et comment il avait crié, en apercevant le petit corps, violenté si atrocement. Mademoiselle Houzaire expliqua comment elle était accourue, pais donna des détails sur la cérémonie de la veille, sur la façon dont elle avait reconduit Zéphirln jusqu'à la fenêtre, par laquelle il était rentré, en sautant. Le père Philibin et le frère Fulgence, à leur tour, contèrent le hasard qui les avait mêlés au drame, décrivant l'état dans lequel ils avaient trouvé la chambre, indiquant l'endroit exact ou gisait le tampon de papier, qu'ils s'étaient permis simplement dé déplier, avant de le poser sur ta table. Et Marc lui-même indiqua enfm les quelques remarques qu'il avait faites, lorsqu'il était arrivé après les aulre^.

Alors, la Bissonniëre se tournant vers Simon, l'interrogea.

— Vous nous avez dit que vous étiez rentré à minuit moins vingt et que toute la maison vous avait paru être dans un grand calme... Votre femme dormait.

Mais Daix se permit d'interrompre.

— Monsieur le procureur de la république, n'y auraitil pas intérêt à ce que madame Simon fut présente? Ne pourrail-elle descendre un instant?

D'un hochement de tête, la Bissonnière approuva, et Simon monta chercher sa femme, qui parut bientôt avec lui.

En peignoir de toile écrue, très simple, Rachel était si belle, que son entrée, dans le silence, fit passer un léger frisson d'admiration et de tendresse. C'était la beauté juive en Heur, un visage d'un ovale délicieux, une admirable chevelure noire, un teint doré, de grands yeux caressants, une bouche rouge aux dents éclatantes

VÉniTÉ S9

et pures. Et oa la sentait toute d'amour, un peu indolente, enfermée dans son ménage avec son mari et ses enfants, comme la femme orientale en son étroit jardin secret. Simon repoussait la porte, lorsque les deux enfants, Joseph et Sarah, quatre et deux ans, forts et superbes, firent invasion, malgré la défense qu'on leur avait faite de descendre; et ils vinrent se réfugier dans les JQpes de la mère, où les magistrats, d'un geste, dirent qu'on les laiss&l.

La fiissonnière, galant, touché par tant de beauté, prit une voix de flûte pour poser quelques questions. .

— Madame, il était minuit moins vingt, lorsque votre mari est rentré ?

— Oui, monsieur, il a regardé la pendule, et il était couché, nous causions encore, à demi-voix, ta lumière éteinte, pour ne pas réveiller les enfants, lorsque minuit a sonné.

— Mais vous, madame, avant l'arrivée de votre mari, de dix heures et demie à onze heures et demie, n'aveivous rien entendu, des pas, des voix, des bruits de lutte^ des cris étouffes?

— Non, monsieur, absolument rien. Je dormais, c'est mon mari qui m'a réveillée en entrant dans la chambre... Il m'avait laissée assez souffrante et il était si heureui de me trouver remise, il riait et jouait si gaiement en m'embrassant, que je l'ai fait se tenir tranquille, par crainte de déranger le monde, tant le silence était grand autour de nous... Ah! qui nous aurait dit qu'un si effroyable malheur s'était abattu sur la maison !

Elle était bouleversée, des larmes ruisselèrent le long de ses joues, tandis qu'elle se tournait vers son mari, comme pour mettre en lui sa consolation et sa force. Et lui, pleurant aussi de la voir pleurer, oubliant où il était, la saisit passionnément entre ses bras, l'embrassa dans un élan de tendresse infinie. Les deux enfanti

levaient leurs lêles inquiètes, ce fut un instant d'émotion

profonde et de grande bonté pitoyable.

— J'étais un peu surprise de l'heure, parce qu'il n'y a pas de train à celte heure-là, reprit d'elle-même madame Simon. Une fois couché, mon mari m'a raconté l'hisioire.

— Oui, expliqua Simon, je n'avais pu faire autrement que d'aller à ce banquet; et j'ai été si contrarié, en arrivant à la gare, de voir le train de dix heures et demie Hier devant moi, que, ne voulant pas attendre le Irain- de minuit, je suis tout de suite parti à pied. Sii kilomètres, ce n'est pas une affaire. La nuit était très belle, très chaude... Vers une heure, lorsque l'orage a Éclaté, je racontais encore ma soirée, je causais doucement avec ma femme, qui ne pouvait se rendormir. C'est ce qui nous a retenus au lit, ce matiii, pendant que l'affreuse mort était chez nous.

Et, Racbel s'étant remise à pleurer, il l'embrassa de nouveau, en amant et en père!

— Voyons, chél-ie, calme-toi, nous avons aimé le pauvre petit de tout notre cœur, nous le traitions comme notre enfant, et notre conscience n'a rien à nous reprocher, dans celte abominable catastroph«.

C'était l'avis des personnes présentes. Le maire Darras témoignait une grande estime à i'instilulear Simon, qu'il disait très zélé, très honnête. Mig^not et mademoiselle BoTizaire, tout en n'aimant guère les juifs, tombaient d'accord que celui-là s'efforçait de se faire pardonner par une conduite iri'éprochable. Restaient le père Philibin et le frère Fulgence, qui, devant le sentiment alors général, se montraient neutres, comme en dehors, silencieux, regardant de leurs yeui aigus, fouillant les êtres et les choses. Et les magistrats, désormais en pleine nuit, avec l'unique hypothèse d'un entré et ressorti par Ja fenêtre, darenl se

V&RiTË 31

contenter de ces premières coitstalations. Seule, l'heure du crime se trouvait nettement établie, de dix heure» et demie à onze heures; et, ijuant au crime lui-même, immonde 'et farouebe, il glissait aux msnstrueuses ténèbres.

Marc, laissaDl lea autorités régler certains détails, voulut rentrer déjeuner, après avoir embrassé fraternellemeot Simon. La scène entre le mari et la femme ne lui avait rien appris, car il savait leur ad{)ratton tendre. Mais il avait eu des larmes dans les yeux, remué prorondément par tant d'amour el de douloureuse bonté. Midi allait sonner Ji Saint-Martin, lorsqu'il se retrouva sur la place, encon^rëe d'une telle cohue, toujours grossie, qu'il ki fut difficile de se frayer un chemin. A mesure que la nouvelle du crime se répandait, des gens arrivaient de toutes parts, se pressant devant la fenêtre elose, que les gendarmes avaient grand'peioe à défeadre ; et les récits qui circulaient de bouche en bouche, déSgaris, exagérés, atroces, soulevaieait les ooléres, ameutaient la foule grondante. Comme Uarc se dégageait enfin, un prêtre l'aborda.

— Vous sortez de L'£cole, monsieur Froment, est-ce vrai, tous ces horribles détails?

C'était l'abbé Quandieu, le curé de Saint-Martin, l'éjjlise paroissiale, m homme de quarante-trois ans, graad et robuste, mais de visage doux et bon, les yeux dMn blCH tTès clair, les joues rondes, le menton douillet. Marc t'avait connu chez madame Dnparque, dont il était le directeur et l's^i; et, tout en n'aimant pas les prêtres, il épreuvail pour celui-ci une certaine estime, le sachant tolérant, d'-un esprit raisonnable, doué d'ailleurs de plus de sentimentalité que de véritable intelligence.

'En quelques mots, Uarc rétablit Us faits, déjà bien assez monstrueux.

— Ah! ce pauvre monsieur Simon, reprit le curé

(l'une voix pitoyable, quet cliagnn ce doit être pour lui, car il aimait beaucoup son neveu et il se conduisait très bien à son égard ! J'en ai eu la preuve- Ce témoignage si spontané fit plaisir à Marc, qui continua de causer un instant avec le préire. Mais un père capucin s'approcha, le père Théodose, le supérieur de la petite communauté qui desservait la Chapelle voisine. Homme superbe, de beau visage aux larges yeuxardenis, et qu'une admirable barbe brune rendait majestueux, il était un confesseur réputé, un orateur mystique dont la voix chaude faisait accourir les dévotes. Bien qu'en sourde guerre avec le curé Quandieu, il affectait à son égard une attitude déférente de serviteur de Dieu plus jeune et plus humble. Tout de suite, il dit son émotion, sa douleur : ce pauvre enfant, que la veille au soir, h la Chapelle, il avait remarqué, tant sa dévotion était vive, un véritable ange du ciel, avec son adorable tète blonde et frisée de chérubin! Marc, immédiatement, s'était hâté de prendre congé, dès les premiers mots du père Théodose, qu'il tenait en une méliance, en une antipathie invincibles. Et, cette foi's, il rentrait déjeuner, lorsqu'il fut arrêté de nouveau, une main amicale s'êtant posée sur son épaule.

— Tiens! Pérou!.,. Vous êtes donc à Maillcbois? Pérou était instituteur au Moreux, à quatre kilomètres de Jonville, petite commune isolée qui n'avait pas même de curé à elle, et qui otait desservie par l'abbé Cognasse, lu curé de Jonville. Aussi Férou y menait-il une vie de misère noire, avec sa femme et ses trois enfants, trois filles. C'était un grand diable de trente ans, dégingandé, dont les vêlements semblaient toujours trop courts. Des épis hcfissnicnt ses cheveux bruns, sur sa tète longue et osseuse, au nez bossue, à la bouche large, au menton saillant. Et il ne savait que faire de ses grands pieds et de ses grandes mains.

— Vous savez bien, répondit-il, que ma femme a sa tante épicière à Maillebois. Alors, nous sommes venus la voir... Mais dites donc, quelle ignominie, ce gamin, ce pauvre petit bossu violé, étranglé! En voilà une histoire qui va permettre t cette sale prëtraille de taper sur nous, les perver tisseurs, les empoisonneurs de la laïque !

Marc le considérait comme un garçon très intelligent, ayant beaucoup tu, mais aigri par son étroite vie de privations, jeté à une amertume violente, aui idées eitrémes de revendication et de revanche. Pourtant, il fut troublé par l'âpreté de ce cri.

— Comment, taper sur nous ? demanda-l-il. Je ne vois pas ce que nous avons à faire là dedans?

— Ah bien! vous êtes naïf. Vous ne connaissez pas l'espèce, vous allez voir tous les ensoutanés, tous les bons pères et les chers frères à l'œuvre... Dites-moi, est-ce qu'ils n'ont pas déjà laissé entendre que c'était Simon qui avait lui-même violé et étranglé son neveu?

Du coup, Marc se fâcha. Vraiment Férou allait trop loin, dans sa haine de l'Église.

— Mais vous êtes fou ! Personne ne soupçonne, n'oserait même soupçonner Simon un instant. Tous rendent justice à son honnêteté, à sa bonté. Le curé Quandieu vient de me dire qu'il a eu la preuve de sa conduite pateraelle à l'égard de la triste victime.

Un rire convulsif agita le grand corps maigre de Férou, et ses cheveux se hérissèrent davantage sur sa longue tète chevaline.

— Ah! non, vous èlcs trop drôle, vous croyez qu'on va se gêner avec un sale juif! Est-ce qu'un sale juif, ça mérite la vérité? Votre Quandieu et toute la bande diront ce qu'il faudra dire, s'il est nécessaire que le sale juif sjitle coupable, grâce à la complicité de nous tous, les sans- Dieu et les sans-patrie, qui pourrissons la jeunesse française ! r

U LES QUATRE SVANGILES

El, comme Marc, pris de froid au cœur, prolestait toujours, il continua avec ptos de véhémence :

— Voyons, vons mvm bien ce qui se passe au Morenx. J'j crèïe de faim, j'y suis méprisé, ravalé plus bas qme le misérable cantonmer qui casse les caillftux sur les roules. L'abbé Cognasse, quaiulil vienl dire sa m«sse, cracherait snr mtw, s'il me renconlrait. Et c'est parce que j'ai refusé de chanter au tslrin et de sonner la clocàe que je n'ai pas de pain foos tes jours... Vous le cMinxissez, l'abbé Ognaste, ïons l'avezà pea près maté, à Jonville, depuis que vous avez su mettre le maire avoc vous. Mais, quand même, vous êtes en fueiTe cbaque jour, et il vods dévorerait, si vous le laissiez faire... Un instilolenr, mais c'est ta bète de somme, c'est le valet de tout le monde, le déclassé, le monsieur raté dont les paysans se délient et que les eurés briMeraieiit, pour installer sur le pays entier l'aniqae règne du catéchisme!

Amèrement, it continua, il dit les misères et les souffrances des dmnnés de l'enseignement primaire, comme . il les nommait. Lui, ftls d'un tierger, Jiyant en des succès à son école de village, sorti plus lard de l'École normale arec des notes eRcellenlâB, avaiil toujours eouffert de sou manque absotu d'argent; car il s'était, par honnêteté, permis la bêtise d'épouser une fille àe boutique, aussi pauvre que lui, après l'avoir engrossée, lorsqu'il était simple instituteur adjoint, à Maillebois. Hais est-ce que Marc lui-même, dont la femme avait une grand'mère qui lui faisait de continuels cadeaux, était beaucoup plus heureux, à Jonville, loujom-s menacé de la dette, en continuelle lutte avec le curé, pour sauvegarder sa dignité et son indépendance? Il était heureusement seconde par l'instilntrice de l'école des ûltes, mademoiselle Mazeline, une raison solide, un cœur inépuisable, qui l'avait aidé à conquérir peu à peu le conseil municipal et toute la commune. L'exemple restait peut-être

VËRITS K

UBique d&ns le département, grâce à des circoosUiices henreuseE. £t ce qui se passait à MuiLlebois n'achevail-il pas le tableau? cette m ad émois elle RtMizaine, acquise aux prêtres et ans mvines, prenant «Uir les heures des Jeçons pour condttù^ ses éâëTes à l'église, reraplissant si bien le rdle abêtissant des bonnes sœurs, que la cangrégatiKUi avaîl jugé iniitii« d'installer à Maill«hois une doole p»ur tesifiUesIet ce pauvre Sim^n, qui 'fiertés ^tail un Jioasdte hniume, mùa qHÎ, par craiale <|u'oii ae le traitU de sale juif, nénageail tout 1« monde, laissait nllnr son «eteu i l'école des chers frères, saluait très itas la dirkaille dojttt le .pays létait empoisoaiië I

— Uo sale juif, conclut Fénaunolemnent, il n'est et il ne sera jainais qu'un sale juifi Instàtutew et juif, deet le c«robleI.„Vous «erreE, voue veenezl

£t il se pefdit dans ia fa»le, avec des igeslee jmpâtueax qui secouaient tout son grand corps dégingandé.

Jlarc était resti au ibord dm Icetloir, haussant les ëpafties, le troivantâdcihilsM,; aax, vraiment, île tableau lai :paraissait d'une <grao(L« «ixa^atioa. A quoj hvm répondre à ee pauKTe hamne doat la malchance fînirail par dâraquer la -cenvelle? El il ireprit sa route ivfas ila place des Capucins, hanté pourtant detont ce qu'il «eaait d'entendre, pris sourdement d'inquiétude.

U'élaitimidi un quart. Lorsque Marc revint à la ipetite maison de la plaoe des iCapucins. Et, depuis un qnart d'heure, œs danes et Geneviève l'attendaient dans la salle à manger, devant la taWe servie. Gemnuveau têtard avait jeté madame IM^arqu« hors d'elle- lEUe ne parla pas, mais la façon thmsqjne dodl elle s'assit, en dépitant uenansement sa serviette, disait oomhiefl ee peu d'exactilntle lui semblait iCMipable.

— Je ««us denHuide pardon, «ijiliqaa le jeuoe ihomme, j'ai dû attendre les m^tsMle, at il j aun tel mande sm la place, que je ne pouvais plus passer.

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