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ON NE CHANGE PAS LE MONDE

«On ne change pas le monde. Les hommes sont ce qu'ils sont; et tous les plus beaux discours n'y peuvent rien. » — Paroles avec lesquelles on se console du mal qui subsisie ; paroles avec lesquelles, surtout, on s'excuse de ne rien faire pour combattre ou diminuer le mal.

Changer le monde ! pensez-y donc ! Transformer les hommes, mettre dans leur esprit plus de lumière, dans leur cœur plus d'indulgence et de bienveillance: mais ce seraient des miracles, cela ; et l'on n'en fait plus !

Qu'on me permette, pour toute réponse, de raconter une fois de plus — je l'ai déjà conté devant des auditoires différents — l'entretien que j'eus un jour, — il y a bien longtemps, en 1868, — avec l'un des plus éminents prélats de l'Eglise de France, le cardinal Landriot, archevêque de Reims.

J'avais eu. Tannée précédente — comme secrétaire général de la ligue de la paix récemment fondée — à envoyer aux évêques et archevêques, comme à d'autres notabilités, une circulaire, par laquelle il était fait appel à leur influence et à leur concours.

Quelques-uns, en trop petit nombre, avaient répondu, très sympatliiques, mais se défendant de prendre part à toute manifestation publique. Parmi eux, le cardinal Landriot, avec lequel j'avais eu pour d'autres sujets Toccasion de correspondre, exprimait le regret de ne pouvoir causer avec moi, la chose étant, disait-il, de celles qu'il était difficile de traiter convenal()lement par lettre.

Ayant été, vers la fin de 1868, sur la demande de mon ami M. Jean DoUfus, faire une tournée de conférences en Alsace et en Suisse ; et ayant, au retour, passé par Metz et par Reims où m'appelait la Société Industrielle, j'en profitai pour aller demander au Cardinal les explications qu'il n'avait pu m'écrire. Je fus reçu avec la plus bienveillante courtoisie; et le Cardinal, après m'avoir entendu, voulut bien me dire que rien n'était plus désirable que le succès des efforts auxquels mes amis et moi croyions devoir nous livrer. Mais il ajouta que rien, en même temps, n'était plus difficile. Et que, les hommes étant ce qu'ils étaient, Ton ne pouvait guère espérer substituer aux brutales solutions de la guerre des procédés moins barbares et moins déraisonnables. Pour changer les habitudes des hommes, ajouta-t-il, il faudrait commencer par changer les hommes.

(c Sans doute, Monseigneur, répondis-je, il faut changeiT les hommes. Et c'est précisément ce que nous vous demandons, à vos collègues et à vous, de nous aider à faire. »

«Oh! changer les hommes! reprit le Cardinal; mais ce sont des miracles, cela ; et l'on n'en fait plus ! »

« Pardon, repris-je à mon lour en souriant, on en

fait encore ; à preuve que, moi qui vous parle, j'en ai fait deux cette semaine. »

Il me fut facile de voir, à la façon dont le prélat me regarda, qu'il pensait que ma tête avait quelque peu déménagé. Je ne m'en émus point, et je continuai.

(( Oui, j'en ai fait deux cette semaine ; et je vous en fais juge.

« J'étais à Metz. Les chefs d'un grand établissement industriel du voisinage vinrent me demander d'aller faire une conférence à leurs ouvriers. — On m'aviit dit beaucoup de mal de cette maison, des ouvriers comme des patrons. — Ce fut une raison de plus d'y aller, peut-être aussi de prendre pour sujet le relèvement par l'instruction et par la moralité. — A ma grande surprise, à ma plus grande satisfaction, je fus admirablement écouté ; hommes et femmes, lorsque j'eus terminé,. vinrent me prendre les mains en me remerciant. — Et ce ne fut pas une vaine démonstration ; car le lendemain matin, comme j'avais cité Franklin et son conseil de mettre chaque jour un sou de côté, on décidait dans les ateliers de mettre le sou de côté, pour voir si Franklin et moi avions eu tort de dire qu'avec cela on pouvait faire quelque chose.

« Petit miracle 1 n'est-ce pas, Monseigneur? ajoulai-je. Miracle d'un sou ; ais enfin miracle, d'après votre définition. »

« C'est vrai, fit-il ; le changement des cœurs est le miracle par excellence. »

Je poursuivis. — « Le lendemain soir, je parlais de nouveau à Metz. J'y traitais du travail. Comme j'allais me retirer, je fus arrêté: d'un côté par une dépu-

tation des ouvriers de la veille, venus tout exprès pour me renouveler leurs remerciements ; de l'autre, par l'un des chefs de la maison, accompagné de sa femme, qui, après quelques compliments, me dit que j'avais touché dans ma conférence une question bien grave : celle de la réduction des heures de travail.

« J'en avais parlé, en effet, avec discrétion, mais avec conviction ; considérant que si la réduction des heures de travail, par voie législative et par mesure uniforme, est une chose arbitraire et dangereuse, la réduction volontaire, à la mesure que comporte le genre d'industrie auquel elle s'applique, est dans l'intérêt des patrons comme dans celui des ouvriers, et qu a un nombre d'heures moindre, peut et doit souvent correspondre une production meilleure et plus considérable. »

On sait que je n'ai jamais cessé depuis de professer cette opinion, et que, si je me vante d'être un des premiers qui ont compris la valeur de la formule des Trois-huit, je persiste à penser qu'il n'appartient point au législateur d'en généraliser l'application par voie d'autorité et d'une façon uniforme. L'homme est un être ondoyant et divers, comme dit Montaigne; et les conditions du travail différent de localité à localité, d'industrie à industrie, d'atelier à atelier, de famille à famille et d'individu à individu.

Mon interlocuteur continua. « La question, me ditd, nous a déjà préoccupés; ce que vous venez dédire nous décide à la remettre sérieusement à l'étude. Et pour commencer et vous prouver que vous n'avez point parlé dans le ddaert, à dater d'aujourd'hui^ dans

tous les ateliers qui ne sont point à feu continu, nous supprimons le travail du dimanche. »

« Ces Messieurs sont israélites, fis-je observer au Cardinal, après lui avoir rapporté cette conversation ; et j'ai obtenu d'euy, par quelques paroles que je ne savais même pas s'adresser à eux, ce que vous n'obtenez pas toujours des industriels dont vous êtes le chef spirituel. Avouez que mon second miracle vaut bien le premier. »

« C'est vrai, me dit-il en me tendant la main; et je vous souhaite de continuer. »

« Eh bien, Monseigneur, fis-je pour conclure, de ces petits miracles qui sont plus ou moins à notre portée aux uns et aux autres, si nous en faisions, tous tant que nous sommes, seulement un par semaine ou par mois et même moins, est-ce que le monde ne serait pas bientôt changé? — Car le monde, c'est nous tous; et pour le changer, il n'y a qu'à nous changer nous-mêmes. — Si Ton y réussit si peu et si mal, c'est que Ton ne sait pas s'y prendre. Les uns, pleins de bonne volonté, mais non moins pleins d'illusions, veulent tout transformer à la fois: ils y épuisent leurs forces et n'obtiennent aucun résultat. Les autres, voyant l'impuissance de ces efforts mal dirigés, se disent qu'il est inutile d'essayer de rien faire et se renferment dans leur indifférence et leur tranquillité. — C'est en détail, pièce à pièce, et jour par jour, qu'il faut attaquer le mal et faire le bien. Aucun de nous, comme je l'ai dit, n'est capable de transporter, en une fois, un grand arbre ou un énorm.e bloc de pierre ; mais chacun de nous, en divisant l'arbre ou la pierre, peut arriver à les déplacer facilement. « De petits coups de hache répétés abattent un grand

chêne, a dit Franklin, et à force «le le mordre ave" ses petites dents, un souris coupe un gros câble. »

Pas trop à la fois; pas avec impatience, mais un peu chaque jour et avec persévérance; et, n'en aéplaise aux pessimistes et aux sceptiques, nous changerons le monde.

Je clorai sur ce récit et sur ces réflexions, chers lecteurs, celte première série de mes escarmouches contre la piperie des mots.

Puisse-t-elle, comme je le souhaite, n'avoir point été inutile!

Puisse-t-elle, en détruisant quelques erreurs, en combattant quelques préjugés, en éclaircissant quelques obscurités, en dissipant quelques doutes et en fortifiant quelques convictions, contribuer, pour si peu que ce soit, à diminuer nos souffrances et nos fautes et à augmenter nos progrès et nos mérites !

Ce serait un miracle, je le sais ; mais je viens de dire pourquoi je ne désespère pas de la possibilité d'accomplir des miracles.

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