Verlaine dessinateur
Il y eut cd Verlaine, nu début de sa carrière, un grand dessinateur, généralement ignoré, s'ignorent lui-même.
Quiconque sait lire dans les images est frappé de lu puissance d'expression exceptionnelle qui s'affirmait alors dans ses moindres croquis.
Les quelques plurielles qui figurent dans ce recueil suffiront à le prouver.
Do science, aucune; nulles fioritures; rien d'inutile. Chaque coup porte, comme chez les maîtres japonais, où tout est accent, jusque dans lo plus petit trait, et concourt à l'effet d'ensemble.
Chez Verlaine, l'artiste ne doit rien à l'étude. Son des-
DigitodbyGOOgle
sin candide n'est autre chose que l'émanation directe de la pensée, servie par une vision intense et le plus souvent sarcastique du monde des formes. Et la main, qui n'a subi aucun exercice de dressage, domptée par le cerveau, se fuit docile, et s'élève bien uu-dessus des sempiternelles et fades redites calligraphiques des professionnels du chic.
De même que jadis certains personnages eurent le don des langues, de nos jours le don du dessin a été départi a de purs intellectuels, touchés par la grâce. Et ce don, chez ceux qui font métier d'écrire, ne va pas — sur ce point on ne saurait trop insister — sans une haute valeur littéraire, eu tout au moins sans une grande originalité.
Ces privilégiés sont donc rares.
On a vu ce phénomène se produire chez Victor Hugo. Qui ne connaît ses tableaux de reve, formidables, fantastiques; ses décorations sur toile et sur bois, aux vives colorations?
On t'a vu de même chez Ernest d'Hervilly, qui s'est intitulé un jour « élève de l'école de Beaux Ar...bres de Fontainebleau ». Ses fantasques reconstitutions préhistoriques à l'aquarelle, ses impressions de nature, les amateurs avisés se les arrachent.
Camille Pelle tan, poète, artiste jusqu'au bout des ongles, que la politique nous a ravi, est aussi l'auteur de compositions étonnantes de couleur et d'esprit, — plutôt radi-
utiles qu'opportunistes. Cependant ses silhouettes de Clemenceau, innombrables, en trois coups d'allumette trempée dans l'encre, sont restées légendaires parmi ses amis.
Et n'est-ce pas un tableau exquis, pétillant do malice, que cette Déclaration d'amour de Georges Okuet à lu littérature française, signée Gyp?
Le catalogue du Salon des écrivains artistes, Poil et plume, organisé il y a cinq ans, à la Bodiniërc, par Emile Bcrgcrat et Maurice Montégut, pourrait encore nous fournir quelques noms; il est cependant permis de douter qu'il en soit beaucoup de comparables & ceux qui viennent d'etre cités.
C'est au Dîner parnassien des Vilains Bonshommes, vers la lin de l'empire, que je fis connaissance de Paul Verlaine.
Ce dîner prit naissance au café du théâtre de Bobino. En ces temps lointains, Bobino, modeste boui-boui, qu'une maison de six étages remplace aujourd'hui, au coin de la rue Madame et de la rue de Pleurus, avait pour fournisseur attitré Sainl-Aignan Choler, auteur infatigable de revues — telle que Gare feaul — qui faisaient la joie du quartier.
Les premières réunions curent lieu a l'hôtel Camoëns,
DijitzJdoyGoO^Ç
rue Cassette, et en ce passage Saint* Benoit, proche Saînt- Gcrmain-des-Pres, encore tout plein du souvenir des romantiques do 1830.
Le dincr émigra ensuite de l'autre côté de l'eau, au restaurant des Mille-Colonnes, rue Montpcnsicr, puis revint à son point de départ, changeant souvent de gîte, aux confins du quartier latin et du faubourg Saint-Germain. Il n'avait pus de dénomination au début; il faillit s'appeler le « Dîner des Cygnes », grâce à l'inspiration d'une de nos amies, la belle Léda, que, plus que toute autre, nous aimions à retrouver parmi nous.
Alors surgit son titre déiinitif : •• Dincr des Vilains Bonshommes. »
Tout passe. Vers 1871, de nouveaux venus en liront le « Dincr des Sansonnets », vague jeu de mots qui ne réussit pas à prolonger de beaucoup son existence.
Dans ses beaux jours, il avait compté parmi ses convives ordinaires ou accidentels des poètes et des artistes tels que : Théodore de Banville, François Coppée, José Maria de llérédia, Léon Dierx, Ernest d'IIcrvilly, Armand Silvestre, Albert Mérat, Léon Valade, Camille Pellelan, André Lcmoyne, Jules Souiy, André Theuriet, Emile Blémont, Duvuuchcl, Armand d'Artois, Anlony Valabrcguc, Charles de Sivry, Cabuncr, Arthur Itimbaud, Georges Lufcncstre, Gustave Prndcllc, Philippe Burly, les deux Cumbon, les trois Gros : Antoine, Charles et Henri, Fanlin- Latour, Etienne Carjat, André Gill, Saint-Saéns, Solon, Alphonse llirsch, Gabriel Mitre, Jean Aicard, Bracquc-
moud, Anatole Fronce, Pierre Elzéar, Richepin, Boucher el Ponchon...
Ah ! les bonnes soirées d'autrefois 1
Mais pourquoi ce nom « Vilains Bonshommes »?
Voici : C'est le soir de la première représentation du Passant à l'Odèon (14 janvier 1869). Tous les amis de Coppéc sont là, qui applaudissent a outrance... et un feuilletoniste du temps, — les uns disent : Sarcey, les autres : Cochinat, — les désigne ainsi le lendemain : « Ah! c'était une jolie réunion de vilains bonshommes! »
J'avais ù faire un dessin pour l'invitation au dîner qui suivit de près cette première mémorable, et comme on était en quête d'un titre, — détail dont les convives s'étaient peu souciés jusqu'alors, — il me sembla que l'apostrophe du critique était bonne a prendre; et, gaiement, mon litre fut accepté, mais non pas l'image qui l'accompagnait — dont on trouvera la reproduction a la page suivante.
Quand je revois ce dessin aujourd'hui, j'y trouve plus d'une chose a reprendre — ne serait-ce que le fond trop barbouillé, ou l'écriture n'a de place nulle part.
Cependant s'il fut écarté, ce n'est pas parce qu'il était mauvais, non plus par excès de pudibonderie, ni affectation de gravité. Le lien étroit d'art et d'amitié qui nous unissait, fait d'estime réciproque et de sereine beauté, devait nous mettre en garde contre toute manifestation — si
rtigiizedbyGoOgle
légère fat-ella — pouvant prêtera l'équivoque.
Do là cette seconde version bien anodine où le buste remplace l'académie.
Ainsi amputéc.lamuscplantureuse du sonnet aux pommes ne pouvait plus porter ombrage a personne.
Scrupules surannés ! Signe des temps révolus!
Pourtant, lu plus grande liberté d'allures et d'expression régnai ta l'occasion dans ce milieu impressionnable, passionné, enVi-veneent, plein de seve et de jeunesse, dont Verlaine était un des plus brillants rcprésenlants. Les
Mensuel
Poème* saturniens, les Fêtes galantes, la Bonne Chanson datent de cette époque; déjà on saluait en lui le maître auquel on vient de faire de si belles funérailles.
En lisant ses œuvres au dessert, il prenait le Ion pervers et mystificateur d'un singe bon enfant qui garde un air de défi hautain.
Une grimace irrésistible soulignait — régal exquis — ce dernier vers d'un de ses poi'mes des Fêtes galantes :
Nais un entre au lies me troubla, ou bien ce morceau de Jadis et naguère, qui débute ainsi:
Or, ce vieillard était horrible : un de ses yeux, Crevé, saignait, tandis que l'autre, clmssieux, Brutalement luisait sous le sourcil eu brosse 1
Je le vois aussi récitant cet Ami de la Nature, improvisation d'un soir, assez fugitive pour que personne, à commencer par l'auteur, n'ait songé, je crois, à la recueillir. — En voici quelques couplets à titre de curiosité :
J 'crac li' pas sur Paris, c'est rien cliouclle ! Mais comme j'ai une Ame d'poÊlu Tous les dimanches j'sors de mu bol lu El j'm'en vais, avec ma compagne A la campagne.
.Nous prenons un train île banlieue Qui nous brouette ù quelques lieues tlans le vrai pays du p'tît bleu...
On n'boil pas tous les jours u"cliain|nujne A la campagne.
3i,ilœdo,GOOgIe
Elle met sa rob' de la Reine-Blanche, Mai j'emporte ma pip' la plus blanche, J'ai pas d'ehemis', mai» j'mela des manches, Car il faut que l'elegance règne A la cumpègne.
Mais d'autres, plus autorisés que moi, ont parlé des poésies de Verlaine et en reparleront ; nous n'avons ici à nous occuper que de ses dessins, et il est temps d'y arriver.
C'est d'abord 1 :
Un coin de table (I) où il s'est représenté lui-même, tenant sa pipe a pleine main, d'un geste qui lui était familier, avec Valadc, un bouquet de violettes a la boutonnière, et Mérat, fumant sa pipe, lui aussi, gravement.
Les nimbes, dont la fantaisie du maître a gratifié le front des trois amis, sont là sans doute pour désigner les trois soutiens du temple parnassien, en sa chapelle des Vilains Bonshommes.
De ce même coin de table, Fanlin-Latour fil plus tard un très beau tableau, devenu la propriété d'un riche amateur anglais, qui refuse obstinément, parait-il, d'en laisser prendre la moindre copie.
On y voit au premier plan Verlaine, Rimbaud, Pclle-
1. Les cliilïroi romnini eillro paronlMscs r«n»oicnI im planche! hors
tan, Valade, d'Hervilly,, puis Blémont, Pierre Elzéar et Jean Aicard.
La place de Mérat avait été gardée dans le groupe; mais, occupé ailleurs, il déserta l'atelier du peintre, et, au dernier moment, il fut remplacé par un pot de fleur.
Le dessin suivant (II) nous transporte en pleine fantaisie. D'une gaminerie charmante, merveilleux d'expression, il montre Louis Ulbach aux pieds de Charles de Sivry (le futur beau -frère de l'auteur), tous deux frappants de ressemblance. Oh! mon Dieu! c'est bien simple : un nommé Ulbach assassina jadis la bergère d'Ivry. L'homonymie, une vague assonance, il n'en fallut pns ptus pour émoustillcr la verve de Verlaine.
Mais le trait de plume est net, sans une hésitation, sans un repentir, tandis que dans le dessin des •• Trois ■ on retrouve la trace d'une recherche préalable au crayon mine de plomb.
C'est encore Charles de Sivry qu'il vise dans une des figures de ce dessin baroque (III) imitant la manière du docteur Gros, grand fiiiuuirde monstres.
« Moi aussi, dit Verlaine, jo suis faire les monstres ! a et pour le prouver, il campe ces deux fantoches dans un paysage élémentaire de théâtre, avec rampe et trou de souffleur. Duo d'amour, où le ténor, les yeux au ciel, pourvu d'attributs belliqueux cl d'un serpent qui lui tient lieu de cache-nez, chante pour une créature horrible, a langue
fc,
DJgit 2 MoyG.OOgIe
do vipère et à grosse bedaine, dont les seins coniques sout figurés par des obus.
Le docteur était surpassé.
Lu 11 avril 1870, j'assiste uu mariage de Verlaine, à Suint-Pierre de Montmartre.
Et puis c'est la guerre, et ce portrait que je fis du poète, pendant le siège, un soir d'accalmie.
Le souvenir lui en était resté, lorsque, en janvier 1888, il m'écrivait gentiment de l'hôpital Broussais : « II me serait bien agréable de ravoir, ce véritable petit c/tef-dœuere, reproduit par toi en tête de quelqu'un de mes bouquins, ou dans mes Poètes maudits qui vont reparaître un de ces jours. »
A ce croquis, qui ne mérite pus un tel éloge, il avait joint un quatrain, inséré dans Epigrammes, su dernière publication. Le voici :
A ii bas d'un croquis.
(Siège de Pi.rit.]
Paul Verlaine (Félix Régamey pingebat) Muet, inaltcntif aux choses de la rue, Di^Vi'i!, cependant qu'au lointain on se bal Sa ration du lard et son quart de morue.
On remarquera que cette version dilTère assez sensiblement do celle qui se Ht uu bus du portrait.
„GoogJÇr
Maintenant nous sommes à Londres.
Le 10 septembre 1872, — on cet atelier de Langham Street, ou j'ai pu si bien travailler, et dont le souvenir suffirait a me faire aimer l'Angleterre et son brouillard, — c'est Verlaine, arrivant de Bruxelles, qui frappe a ma porto. Il est beau a sa manière, et quoique fort peu pourvu de linge, il n'a nullement l'air d'être terrassé par le sort.
Nous passons des heures charmant os.
Mais il n'est pas seul. Un camarade muet l'accompagne, qui ne brillo pas non plus pur l'élégance.
C'est Rimbaud.
Naturellement on parle des absents.
A me voir peindre et dessiner, l'inspiration s'empare de Verlaine, et... mon album s'enrichit de deux perles.
C'est Napoléon III uprès Sedan (IV) et lo Prince impérial (V).
Chuque dessin est uccompugné de vers absolument cocasses, parodiant le style do Coppée, effrontément signés d'un paraphe bouffi à la Joseph Prud'homme, où les trois points du franc-maçon sont remplacés pur une petite croix, frétillante allusion à la douceur évungélique du poète dus humbles.
Cela s'appelle blaguer les amis et ne porte pas à conséquence.
D'ailleurs Verlaine ne s'épargne pas lui-même, lorsqu'au bas d'un de ses poèmes — extrait d'un journal rouge
do Londres, organe dos réfugiés de la Commune, le Qui Vive? qu'il trouve collé dans mon scrup-àoofc , — il ajoute cette note : ■ Approuvé tes très beaux vers de potache ci-
VEBLitHK IT RIMBAUD k LONDRES
dessus. » Note qu'il aggrave de sa propre effigie (VI), en chérubin, nimbé, pipe au bec, avec des ailes aux omoplates, le tout signé : « P. Vertuine, ex-hjcéen. »
nigitodbyGOOgle
Mais où la blague devient Toile et plus innocente encore, ai c'est posai Me, c'est quand Verlaine représente (VII) Catulle Mendes, désignant au poignard de Leconto de Liste l'infortuné Carjut, en train de faire la cour à h la petite fleuriste », chétive personne, pas jeune,. bien connue des habitués de « l'Académie », qui semble dire en découvrant un mollet étîquc : « Tu n'auras pus ma rose! »
Le bon poète Carjut, en cette occurrence, est couronné de Heurs par le zéphir. Une furie aux seins flasques plane au-dessus du groupe inquiétant, formé par Leconte do Lisle cl Mondes, drapés à l'antique,
Mais qui pourra dire le mystère de cette composition allégorique? Seul, l'auteur, aidé de Rimbaud, qui assista ù son exécution, au ru il pu en donner la clé... peut-être.
» L'Académie » de la rue Saint-Jacques, autrement dite « Institut Pélorier <>, du nom du distillateur dont la boutique aux quarante tonneaux sert de fond a cette scène bizarre, était fort bien fréquentée après la guerre, et donna lieu à plus d'une chanson, empruntant aux passions politiques de l'époque une ùprclé singulière, complètement dénuée tic respect pour les puissants du jour.
En voici Un échantillon :
Dans la ville de Paris, M.... H.... pour Versait!
UaiiH la ville de Paris V a deux académies,
3i,ia.db,GoogIe
L'une ousqui 1011I quarante Qui vivent de leurs rente».
L'autre an quartier latin, Qui s'iiont chei le cband d'riu.
J'em.... l'assemblée {bit}, J'on,... Mossieu Tbier* Et la vieille Changamierrrl
Ce couplet était suivi d'une multitude d'autres, avec changement de noms propres au refrain.
Le poète qui en est l'autour charme encore aujourd'hui, par son intarissable virtuosité, les lecteurs du pins artistique et du plus osé de nos journaux illustrés hebdomadaires.
Les dernieros années si accidentées de Verlaine no semblent pas avoir été très favorables au développement de sa verve artistique. Mlle devient chancelante, alors que sa faculté maîtresse continue à triompher. Ce ne sont plus ces croquis au trait ferme et incisif de jadis; ceux qu'il mêle A l'écriture de ses lettres sont quelconques.
Cependant, à en croire la légende, — hélas ! que l'histoire est donc diflîcilo ik écrire ! — Verlaine aurait été professeur de dessin dans une institution religieuse... après Sagesse.
Je ne le vois pas très bien dons ce râle-là.
Pour finir, deux autographes : des vers de Valade et de Mérat. Il y on aurait un troisième de Verlaine : Pension-
nigitodbyGOOgle
noires, sonnet merveilleux de forme, sans un scrupule d'éditeur, que je partage et qui nous oblige à le réserver aux seuls bibliophiles, avec l'épreuve complète du dessin des « trois » (I) dont la légende, un peu... vive, a été effacée de la présente édition.
■&* -sC *.*. ■
3i,ii,œd ,GoôgIe
Jf»v/.
yf-ii.'t
vs. /#?*
..r-sr.
3i,ia.db,GoogIe
âL4t*£
-4, tt*
A^6»*/i— #.*« rf/U- 4"^ •-«
V,%*. j*^-, iî.„ s,^* •&£ «/"A-
Digillzedbï GOOgk
3igil*K)oyGOOgIe
3i,ia.db,GoogIe
DESSINS Et AUTOGRAPHES
Paul Verlaine
I. — Les « Trois » du dîner des« Vilains Bonshommes» II. — Louis Ulbach et Charles de Sivry.