XVII. — L’art et l idée
XVIII. — Bigamie. — « Ah! d’être heureux!... ». — Terrible ménage. — Bibi Purée. — Derniers rires, derniers cris. — ■ Saint-Etienne-du-Mont . . . .
l’enfance, l’adolescence, les poèmes saturniens
Ah! celui-ci n’est pas un « surhomme » !... Celui-ci n’est pas le monstre aveugle, orgueilleux, sourd, cruel, puant, stupide, rêvé par l’aristocratisme de Nietzche. 11 vaut mieux qu’un « surhomme » : c’est un homme. Sensibilité, bonté, curiosité, impulsions, joies, peines, délires, faiblesses, il a tout, à pleine mesure, de presque tous les hommes. Et quand, d’une dilection particulière, l’humanité le reconnaît, le revendique pour sien parmi tant d’autres, c’est parce que personne, à aucune époque, ne s’est réclamé de sa mère avec une soumission plus filiale, avec une sincérité plus enfantine.
Et d’abord l’enfance, oui, l’enfance qui dure : être gamin, rester moutard, à vingt ans, à trente, à cinquante, garder la jeunesse inaltérable de l’esprit, même dans un corps écrasé sous des maux atroces !...
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VEKLAINE
Car le génie est une puissance en nous cachée, en nous germée, que nous n’avons ni produite ni voulue, qui est notre part d’essence divine, mais que nous-mêmes, le plus souvent, détruisons ou laissons mourir, à cause de vanités absurdes, à cause de méchancetés grossières que nous cultivons, avec une attention maniaque, sous les noms de maturité, de raison, de sens pratique.
Tandis que Verlaine est l’être qui ne change, ne se corrige, ne se déforme ; et le connaître petit garçon, c’est le connaître à la veille de sa mort.
Lisez ce gracieux épisode des Confessions :
« Metz possédait et doit posséder encore une très belle promenade appelée « l’Esplanade », dominant, en terrasse sur la Moselle, qui s’y étale, large et pure, au pied de collines fertiles en raisins et d’un aspect des plus agréables. Au centre delà promenade s’élevait, et doit s’élever encore, une élégante estrade destinée aux concerts militaires qui avaient lieu les jeudis après-midi et les dimanches d’ensuite de vêpres. Le « tout Metz » flâneur et désœuvré s’y donnait, ces jours-là, à ces heures-là, rendez-vous. Toilettes, grands et petits saluts, conversations, flirts probablement, agitation d’éventails, brandissage et nsage du lorgnon, alors un monocle carré, ou du face-à-l'œil de nacre ou d’écaille... v
« 11 se trouva que parmi les nombreux enfants qu’amenaient les gens mariés de la société, il y avait la plus jeune des filles de M. le Président du Tribunal de première instance, à moins que ce ne fût celle de M. le Procureur de la République (1), qui s’appelait L., et la petite demoiselle s’appelait Mathilde. Elle pouvait avoir huit ans, moi je courais sur ma septième année... Tout de suite, nous étions devenus amis. Que pouvions-nous nous dire? Je ne sais, mais le fait est que nous causionstou jours ensemble, quand nous ne jouions pas, ce qui nous arrivait souvent. Quand l'un de nous n’était pas encore là (car je lui plaisais, je dois l’avouer, autant, ma foi, qu’elle me plaisait de son côté), c’était une attente, une impatience, et quelle joie, quelle course de l’un vers l’autre, quels bons et forts et retentissants et renouvelés baisers sur les joues 1 Parfois il y avait des reproches à propos du retard, des miniatures de scènes, des ombres peut-être de jalousie, quand un garçon ou une fille mêlée à nos jeux trouvait trop d’accueil d’une part ou d’une autre... »
C’est le commencement de la vie ; voyez la fin,
le moment de ces ardeurs séniles, éperdues, pour
la quadragénaire Estègre :
(1) Cela le passe en 1850. vilaine naquit le 30 mars 1844, à Metz, où son père était en garnison.
Oh ! tes manières de venir 1 .
Hier, je le voyais, derrière mon palier,
Descendre vivement le premier escalier Pour remonter le mien de ton pas net et preste ; M’apercevant alors, quel prompt, quel joli geste De sembler retourner pour ne faire que mieux Et mon plaisir et mon bonheur de pauvre vieux Encore vert en me sautant si fort, exprès,
Au cou, que j’en palpite très longtemps après D’un tel bonheur (1) !...
Et puis revenez à l’extrême enfance ; voyez-le tout petit que l’on endort sur des genoux, écoutant « parmi les bruits indistincts du demi-sommeil chanter l’eau d’une bouillotte » et manifestant déjà sa curiosité impulsive en plongeant une main avide « dans la belle eau d’argent frisé qui faisait de si jolie musique. Le résultat, vous le pensez bien, fut une effroyable brûlure (2)... »
C'est ainsi qu’il voudra posséder soudain toutes les joliesses, toutes les étrangetés nouvelles apparues, se plonger lui-même, alors, entièrement, dans toutes les eaux bouillantes, courir à tous les inconnus formidables.
Et ne dirait-on pas que pour lui seul exactement, pour cet enfant éternel avait été fait, prophétique, le vers de Hugo :
Olfrant de toutes parts sa jeune âme à la vie,
(O Dans les limbes.
(2) Confessions.
à la vie totale, et ne conserva-t-il pas, toujours in flétrie, toujours vivante et rutilante, cette fleur embaumée de l’enfance : les timidités, les fougues les élans, les grâces, les douceurs et les candeurs?
Sous ce rapport, du reste, il a de qui tenir. Sa mère est une brune svelte, rieuse, causeuse, impétueuse. généreuse étourdiment, extraordinairement aimante. Eprise d’intensité, avide de sensations fortes, elle a épousé un officier, parce qu’un officier c’est beau, c’est un soldat, c’est du roman, du drame, du hasard, de l’absolu. Il obéit et il ordonne; il peut aller à la guerre, et l’on aurait bien peur, et l’on serait joyeuse et fière à cause de son panache, de son épée, de sa voix qui commande. La race des Dehée est émotive, le cœur y bat très fort, on en souffre, mais on a besoin de cela ; par mouvement acquis l’on veut, l’on aime ces battements de cœur. Un soldat c’est du dévouement aussi, côté grandiose et poétique du rôle qu’apprécie une femme à proportion qu’elle est plus près de la nature, puisque sa mission consiste à risquer, pour que d'autres existences viennent au jour, la souffrance et la mort, — à proportion, veux-je dire, qu’elle est bien pleinement, vraiment femme.
Et de la femme Mm° Verlaine a toutes les caractéristiques les plus communément évidentes. Elle
n’est pas seulement bavarde, elle est curieuse jusqu’à la nervosité, jusqu’aux témérités folles. Se passe-t-il à sa portée quelque chose de grave, de périlleux surtout, à cause du danger même un instinct la pousse à être là. Que le 4 décembre 1851, à la nouvelle qu’il y aura du tapage dans les rues, sans aucun autre motif, elle prenne par la main son bambin de huit ans, et descende des Batignolles, sa paisible résidence, jusque sur le boulevard Montmartre, où elle se promène, où elle attend, où elle regarde, contente, amusée d’être à l’endroit où ont lieu les grands hourvaris politiques, tant et si bien que l’enfant et la mère se trouvent soudain enveloppés dans une charge de cavalerie et sauvés par une véritable chance, comment le justifier autrement que par de la curiosité positivement enragée?...
Et puis, ce qu’elle a besoin de voir, tous les jours et à tout instant, ce sont les gens qu’elle aime. Or, elle aime tout le monde : toutes les dames d’officiers sont charmantes, distinguées, spirituelles, tous les officiers sont parfaits. Quand elle dit : « une de mes amies », ou bien : t un ami de mon mari », ce ne sont pas des termes de banalité courante; elle juge les autres d’après elle-même, elle croit à la sincérité, à la tendresse des autres comme aux siennes, et la réciprocité entière dans l’affection ne fera jamais aucun doute pour son
jugement de petite fille. Donc elle adore les visites, elle en rend quatre pour une. Le capitaine Verlaine, robuste compagnon, aime traiter ses camarades et dîner en ville. Mme Verlaine est une si aimable, si innocente créature qu’on l’accueille e( qu’on l’appelle, dans les salons, dans les ménages d’officiers ou de fonctionnaires, comme un rayon de bon soleil. Il ne faut pas s’étonner si elle est souvent hors de chez elle, si Paul, dès l’àge de quatre ans, à Metz, est mis à l’école, « chez une demoiselle très gâteau », si, à Montpellier, il est confié à la bonne qui le confie à une vieille femme qui lui permet de fourrer son bras jusqu’au coude dans une bouillotte, si, dans la même ville, au même âge de quatre ans, alors que l’on doit appliquer à l’enfant une sangsue, cette pauvre Mm* Verlaine a jugé bon de sortir juste à ce moment critique, en sorte qu’elle trouve, à son retour, la domestique endormie, le lit tout rouge de sang, le petit malade en pâmoison. Pour cette aimante, mais puérile, mais imprudente mère, c'étaient des leçons terribles- et qu’elle comprit avec une admirable bonne foi. En 1851, quand Paul est atteint d’une dangereuse et longue maladie, qui exige une surveillance de toutes les secondes, véritablement elle larrache à la mort à force de courage, de douce patience, d’infatigable attention.
« Des soins infinis me sauvèrent (1), la convalescence se fit lentement, d’abord douloureuse, puis pénible, impérieuse, impatiente, puis paisible et câline en réponse aux gâteries prudentes dont me bénissait ma mère pour qui je conçus, de l’avoir vue, ou plutôt perçue, si bonne, tout dévouement, tout veilles, tout réveils incessants, pendant le fort de la crise, une affection toute nouvelle... »
Très bien ! mais continuonsà lire :
« Maintenant que le petit est guéri, que toute crainte de désordre et de pillage a disparu (2), dit un jour mon père... si nous le mettions au lycée ? »
Idée bien militaire ! Le capitaine Verlaine, « engagé » dès 1 âge de seize ans, parvenu à un grade élevé dans cette arme savante du génie, sans avoir passé par Polytechnique, est un self made man ; il pense que la caserne o’est très bon, que les garçons y sont mieux que pendus aux jupes maternelles, et M“e Verlaine, par facilité d’assimilation, croit aussi que les garçons doivent « se dégourdir ».
Aussitôt l’arrivée à Paris, après la démission du
(1) Confessions. \
(2) C’était quelques semaines après le Coup d'Etat.
capitaine (1), Paul a été placé à l’institution W..., rue Hélène. Par conséquent, il n’est guère chez ses parents que pour manger et se coucher. 11 ne connaît pas, pour ainsi dire, l’éducation de la famille. Un enfant de huit ans, cela veut tout savoir, mais il est convenu que cela ne peut rien «
comprendre. Aussi le pèrâ lui répond, quand il questionne avec trop d’insistance : « Tu m’ennuies, va jouer plus loin » (2). S’il interroge sa mère, elle lui dit: «Veux-tu du bonbon?» Est-ce qu’il y a autre chose à faire que l’appeler « mon chéri, mon trésor », l’embrasser, lui donner des friandises? Pourtant elle est bavarde, mais, en fait de conversation, que lui servirait-elle, sinon que madame Chose est venue, que madame Chose est très bonne, que sa demoiselle est très gentille, que son fils est tout à fait bien...
Au moment des repas, comme dans la plupart des intérieurs de petite bourgeoisie, on lui parle surtout de ce qu’il y a sur la table. On le choie, on l’adore, on ne songe qu’à en faire un solide gaillard : on ne lui suppose d’autres besoins que le jeu et la nourriture. « Mon Paul, cette aile de poulet?... Elle est tendre, n’est-ce pas?... Tiens 1 puisque tu es sage, tu auras les plus grosses
(1) Pour raison de santé, en 1851.
(2) Confessions.
fraises... Goûte, elles sont délicieuses !... A présent ce doigt de vin pur... Au dessert seulement, oui, mon Paul... — Voyons ! dit le capitaine, ne bois pas tout d’un coup ! Le bon vin, on ne l’avale pas, on le déguste... Et maintenant, apprends vite tes leçons pour la classe... »
Méthode simplette. Les parents ont leur rôle : soins physiques; le reste est l’afTaire du a maître ». Quand l’oiselet sera fort, quand les plumes lui seront venues, on le campera au bord du nid, et on lui dira : « Prends ton vol ».
Ce système, très répandu, n'a rien d’anormal. C’est même ce qu’il y a de plus « nature ». Quoique trop purement instinctif, il ne produit pas toujours de fâcheux résultats, et je ne le loue pas, je ne le blâme pas plus que de raison. Je n’y ai insisté que parce qu’il sert à expliquer comment se forma le caractère de Verlaine.
Par ses ascendants maternels et paternels, il doit être émotif, par sa mère aimante et tendre à l’excès. Par sa mère aussi il est entretenu dans un extraordinaire optimisme à l’égard de tous les êtres qu’il rencontrera dans la vie. Son père ne fut qu’un soldat, c’est-à-dire une sorte de perpétuel collégien. Il lui devra l’instinct de docilité et l’idée de courage, dont la combinaison produira des alternatives de soumission extrême et de vio-
lences proportionnelles. Père et mère le dressent inconsciemment à la gourmandise, ne voyant pas de satisfactions plus à sa portée ni plus raisonnables. Paul sera gourmand. Ce sera son vice d’élection et, au fond, son vice à peu près unique, celui d’où viendront ses folies et ses malheurs.
11 a une mère qui ne parle jamais d’elle pour se vanter, mais des autres, continuellement, pour les trouver adorables, en sorte qu’à lui-même la vanité restera inconnue, ainsi que le mensonge et le calcul, en sorte qu’il sera exceptionnellement aimable et doux, mais que les déceptions que lui causera l’humanité produiront sans cesse en lui les mêmes étonnements suivis d’exaspération intense, d’immense désespoir, de révoltes affolées.
D’autre part, ses parents sont de bonnes gens paisibles, d’existence régulière, jouissant d’une petite fortune, absolument dépourvus de mauvais désirs. îls ne peuvent supposer que leur fils aura une existence et un tempérament différents des leurs. Ils ne croient pas devoir s’en occuper au point de vue intellectuel et moral, puisque pour cela existent d’excellents professeurs dont c’est la lucrative et .honorable mission. La conscience de l’enfant se formera donc toute seule. Son intelligence n’a subi aucune préparation , n’a reçu aucun pli, conditions excellentes pour l’originalité et
l’indépendance, et toutes les audaces, toutes les aventures de l’esprit.
Aussi, bon terrain de culture pour toutes les passions. Le petit homme, avec son émotivité, son impulsivité, sa naïveté, sa curiosité héréditaires, est jeté dans ce monde en miniature, l’internat; il y connaît la vie, bientôt, rude à la fois et perverse.
Le premier contact, pourtant, lui répugne, l’épouvante.
« Le jour de mon entrée à la pension (1), comme d’instinct, ou plutôt d’instinct tout court, j’eus horreur, pas peur, horreur, non de la salle d’étude aux pupitres noirs, à l’odeur pédestre et encore autrement, à la chaire cent fois repeinte en jaune brun cent fois s’écartillant, d’où nous dominait mal et maladroitement le pion détesté... mais peur, mais horreur des camarades déjà disciplinés, indisciplinés devrais-je dire, profitant de la moindre occasion pour faire du boucan entre deux silences trop serviles pour être bien vraisemblables...
« C’était en hiver, quatre lampes à suspension pourvues d’abat-jour métallique jetaient sur les quatre tables noires de la salle une lumière dure
(1) L’institution Landry, qui conduisait ses élèves aux cours du lycée Bonaparte (à présent lycée Condorcet.)
qui rendait l’ombre des murs d’autant plus sombre et, pour mes yeux inaccoutumés à des aspects aussi sévères, comme effrayante...
« Une cloche sonna qui annonçait l’heure du dîner...
« La soupe fut servie, combien médiocre au prix des consommés parentals! Du bouilli s’ensuivit, sec autant qu’était délicieusement entrelardé le bœuf d’à la maison avec son cortège divin de ces légumes dits du pot-au-feu ; vinrent des haricots... rouges... de ne ressembler en rien aux farineux tendres et blancs, sous des condiments « puissants et doux», de 1a. bonne table de papa et maman...
« Ces imprsssions gastronomiques jointes à celles de l’étude sinistre et de la lugubre dictée me dictaient, sinon mon devoir, du moins l’acte à faire. Et profitant, au relour du réfectoire, de la porte ouverte pour le départ des externes et de la confusion produite par ce départ croisant la théorie des pensionnaires revenant du réfectoire, — je m’enfuis. »
Et voilà le « tournant de l’histoire ». A cette mère si tendre et si bonne, qui souffrira tant, par la suite, à cause de la vie tempétueuse d’un enfant adoré, la puissance mystérieuse qui tient nos destinées a voulu donner une indication dernière,
proposer un choix, quand il était temps encore. Que ne reste-t-il au nid douillet, entre deux êtres dont l’un est calme et sage, l’autre d’une bonté exquise ! Tous moyens de l’instruire ne sont-ils pas à leur disposition, s’ils le veulent! Presque sans quitter — que quelques heures par jour — le clair et confortable appartement de la rue Saint- Louis-des-Batignolles, ce milieu honnête, la saine atmosphère morale, les bons exemples, il peut former doucement son esprit, son cœur, devenir l’homme aimable, régulier, heureux que l’on veut qu’il devienne, — qu’il a toujours, désespérément, cherché à redevenir. — Cet avertissement il l’a entendu, pour sa part, une seconde. Il a trouvé une porte ouverte — la dernière porte ouverte ! — et il s’est sauvé, d’abord devant les âpretés de cette vie nouvelle, devant l’inconnu, devant la dureté, devant les scandales générateurs de la corruption, devant les orages futurs, devant la douleur... Il est accouru se jeter dans les bras de sa mère et de son père, il sanglote... eux s’attendrissent, l’accueillent, mais ils n’ont pas compris et lui disent avec douceur de retourner là-bas... Luimême a cessé de comprendre, il se résigne, content, il n’entend plus que l’autre voix, celle qui l’appelle vers les souffrances, vers la gloire. Alors la Volonté supérieure, qui consentait à retirer son plan pour en proposer un autre, a clos son inçïul-
gent sourire, elle n’est plus que la loi superbe, la loi inflexible qui décide parfois de prendre dans la masse des êtres quelqu’un qui sera sublimé par des tortures, afin que les autres âmes se dilatent, vivent davantage, viennent plus près du divin, comme il faut que l’astre s’allume et brûle dans l’immensité ténébreuse.
Donc il est désormais livré aux promiscuités corruptrices, « un flot de galopins déjà vicieux, à moitié flétris dans la fleur de leurs douze ans, ironiques, incrédules, qui chantaient : « Ah 1 si tu crois que je t’aime » sur l’air de l’Esprit saint descendez en nous !... affreux, odieux pour la plupart, les « gosses » du catéchisme dont j’étais, moi, encore aimable et naïf (1) ».
Cependant, tant qu’il reste avec les « petits », le mal ne pénètre qu’à peine dans ce bon cœur d’enfant de braves gens, et il déclare: « Ma première communion fut bonne ». C’est ensuite qu’il se gâte, quand on le mêle aux « moyens », ceux qui vont au lycée, qui commencent « leurs études ». Ses parents l’ont mis en pension pour apprendre, il apprend, en effet, il en apprend... « de toutes les couleurs. »
Notons que, dans ces confidences où il s’est donné pour devoir d’avouer ses moindres fautes, il
(1) Confessions.
ne fait allusion à aucune difficulté sérieuse, à aucune « affaire » qu’il aurait eue, pour cause de discipline, avec sessurveillants ou ses professeurs. Si, entre douze et treize ans, quand les camarades le « déniaisent ->, il a refuse de se confesser «pour une communion nouvelle, c’est que ces petits messieurs, évidemment — ainsi que cela se faisait dans les écoles privées laïques, — ont été prévenus qu’ils étaient parfaitement libres à cet égard. Il a, je l’ai dit, hérité de son père, le bon officier, l’habitude, et mieux que l’habitude, l’amour d’être docile (1). Un somme, il compte parmi les bons élèves. Il tient de sa. mère d'abord cette curiosité extrême, puis un esprit très ouvert et très vif, une facilité de compréhension et d’assimilation qui se développe en lui, merveilleuse, jointe à une mémoire, à une faculté d’emmagasinage intellectuel qui tiennent du prodige.
Pour la nourriture de son imagination, il vit, du reste, en un temps favorable. C’est l’époque où l’on peut apprendre ce que l’on aime, c’est-à-dire où l’on
(1) Edmond Lepelletier a vanté sa belle écriture d’expéditionnaire ; c’est que l’écolier s’était « appliqué », bien sage et tirant la langue, à imiter les modèles de savante calligraphie proposés à sa plume obéissante par M. W., le chef de pension de la rue Hélène. Et Léon Vanier montrait des dessins faits par Verlaine, vers dix ou douze ans, têtes et paysages, copiés avec un soin, une fidélité, une douceur gentille de crayon qui font songera ces «chefs-d’œuvre» que l’on expose, aux distributions de prix, dans les pensionnats de demoiselles.
peut s’adonner, de façon pour ainsi dire exclusive, suivant ses aptitudes, aux lettres ou aux sciences. Les programmes d’études bénéficient encore de cette fameuse « bifurcation» tant calomniée, si rationnelle, si vraiment féconde, qui a tant contribué à produire, de part et d’autre, de vrais littérateurs et de vrais savants. Et l’internat, trop souvent immoral, impose aussi tant d’ennui qu’il est bien organisé pour forcer les esprits aux acquisitions énormes. Que faire en ces longues, interminables séances d’après la classe, dans les salles silencieuses où l’immobilité est de rigueur, où l’on ne peut causer qu’à du papier? Quand Paul a fini, facilement et vite, sa version ou son thème, que les leçons, lues deux fois, sont récitables pour le lendemain, il se trouve que son cerveau n’est pas assez inerte et sourd pour se satisfaire à l’élevage des hannetons ^ou à la fonte, sur une bougie, au fond du pupitre, de morceaux de sucre dans un godet: distraction ordinaire des équilibrés, des « normaux ». Alors en avant la lecture, et encore la lecture, et toutes les lectures !... Les bonnes,, les mauvaises, les pires !...
Maman fournit son chérubin d’argent de poche, et les jours de sortie, il lui est permis d’acheter ou louer autant de « bouquins » qu’il pourra en dévorer « en étude » ; ceux qu’on lit à découvert: les récits de voyages, les traductions d’auteurs grecs,
latins, anglais américains, allemands, espagnols, italiens, portugais; ceux que l’on savoure en cachette: pièces de théâtre et romans de toutes sortes « de Paul de Kock à Paul Féval, d’Alexandre Dumas à Balzac » (1) ; ceux enfin « de dessous le manteau », de derrière les fagots: les obscénités manuscrites ou imprimées quel’onse passe demain en main, entre polissons de douze à seize ans, dans n’importe quelle « boîte » un peu bien tenue. En somme, ce qu’il lit le plus assidûment, après s’ètre ennuyé sur les philosophes du xvm0 siècle que doit fréquenter un jeune homme « à hauteur », afin d’affermir le scepticisme et l’irréligion nécessaires à l’entière indépendance des premières sensualités, ceux que préfèrent sa délicatesse innée, son enthousiaste ardeur, cesont les poètes. On pense bien que les professeurs du lycée Bonaparte, que M. Réaume, que M. Perrens, M. Camille Rousset, M. Desjardins n’auront pas cité un nom sans qu’il veuille savoirà quoi s'en tenir sur cet auteur autrement et mieux que par les anthologies. Sa curiosité fougueuse veut tout connaître, de Marot à Gautier, de d'Aubigné à Barbier, de Villon à Musset, de Remi Belleau à Petrus Borel, en passant par Racine que commente « l’esprit exquis » de M. Deltour (2). Et puis, vivant à Paris, c’est-à-dire
(1) Confessions.
(2) Mort inspecteur général de l’Instruction publique.
dans un monde qui veut de la nouveauté avant tout, forcément il doit devenir ultra-moderniste.
Après s’être nourri du vin capiteux de Hugo qui tellement réchauffe et si vigoureusement fait vivre l’esprit, de Hugo qu’il « admire » aussi parce proscrit politique, suspect au goût officiel et en marge de l’enseignement universitaire, il lui faut du contemporain d’aujourd’hui même. Dès que ses maîtres ont fait une allusion ironique ou méfiante à quelque « vient de paraître », il prend aussitôt la résolution de se le procurer à tout prix. C’est ainsi qu'il connaît les Fleurs du Mal de Baudelaire, les Poèmes antiques de Leconte de Lisle, conceptions moraleset perfection d’art inattendues qui achèvent de 1' « armer en guerre » ; qu’il s’éprend de la « miraculeuse outrance » du très jeune encore Catulle Mendès ( Philoméla ), de la verve ensoleillée, de la gaîté faunesque d’Albert Glatigny ( Vignes folles et Flèches d’or) ; mais surtout, mais par dessus tout, du lyrisme brûlant, de la truculence, de fart suprême de Banville (Stalactites, Occidentales , premières Odes funambulesques ).
Donc, forte hase classique (à son baccalauréat, examen « brillant » — avoue ce modeste — sur Boileau et Bossuet, « boule blanche » pour l’explication de Cicéron et Tite Live), pénétration par la sonoHié latine, connaissance des littératures européennes, assimilation universelle de l’imagination
nationale aux temps héroïques, aux temps pittoresques, aux temps de noblesse, aux temps d’élégance, au temps enfin, qui est le sien, d’inquiètes recherches, de vague tourment ou de fantaisie insoucieuse: il va posséder la plus puissante et la plus affinée désorganisations littéraires.
C’est le moment, du reste, — à dix-sept ans, — où il s’initie complètement à la plénitude des satisfactions matérielles. Cette gourmandise, innocemment entretenue par la famille (1), se développe encore par les relations familiales. 11 va en vacances, chez des parents du côté paternel, à Paliseul et à Jéhonville, près de Bouillon (2), où l’on ne manque pas de lui faire remarquer combien sont savoureuses les truites pêchées dans la Semoys,
(1) « . . J’aimais profondément mon père qui avait été si bon
pour moi. Tenez, un exemple entre mille: durant les huit ans qu’avait duré mon séjour à la pension L..., il n’avait pas manqué un seul jour de venir me voir, m’apportant chaque fois quelque douceur, jusque — daos la saison et vu que je les adorais, dans un verre, à l’huile et au vinaigre — des haricots verts ; et les jeudis soirs, il avait grand soin d’ordonner à la cuisine , pour mon repas du lendemain (on faisait maigre à la pension), une de ces côtelettes « détaillées » qui sont divines, on quelque rumpsteack qu’Albion eût envié pour sûr... pauvre papa ! » ( Confessions ). 'h
(2) Non loin de là était né le père de Verlaine: à Berlrix, en 1798 (recherches faites sur les origines de la famille par Jean Bourguignon). Le canton de Bouillon, qui fit partie, pendant le premier Empire, d’un département français, fut rattaché à la Belgique eu 1815.
puis chez ceux du côté maternel, à Fampoux, près d’Arras. Dans ce milieu flamand, laborieux, honnête, pondéré, les habitudes sont frugales aux jours de travail, c’est-à-dire presque tous les jours, mais on y pratique l’hospitalité large et magnifique des vieux âges. Ce sont alors des hécatombes dans les poulaillers, des noces de Gamache, des festins pantagruéliques où l’on se met à table avant midi pour s’en lever à cinq heures. On ne connaît en ces pays que les meilleurs vins de France ou d’Espagne, qui dorment, depuis les grands-pères, toujours dans les mêmes caves, qui n’apparaissent, qu’aux fêtes, mais alors coulent comme l’eau des fontaines. Après un tel « dîner », et en attendant le « souper » qui sera pareil, on sort, pour se dégourdir les jambes; on va chez d’autres parents, dans le village ou vers des fermes voisines ; on fait des rencontres, et la poignée de main, cette politesse des villes, est remplacée aux champs par le choc répété des verres ; c’est « de l’breune et de chl’blinque et du gn’nief » (1). On a pris avec soi le jeune homme, tout naturellement, car dans le nord, on ne se tourmente pas de voir, aux « ducasses », même des gamins de douze ans se saoûler carrément de bière ou d’eau-de-vie, sachant qu’ensuite, pendant des mois, ils seront
(\) De la bière brune et de la blanche et du genièvre,
sobres comme des dromadaires et travailleront comme des nègres aux étables et dans les granges. Mais pour le « parisien » que l’on emmène, c’est moins simple. Ce nerveux a une force d’absorption considérable. Enivré de plein air, de la nouveauté des sites, de la rustique et franche bonhomie, de la liberté vigoureuse, de la gaieté efïusive qui l’entourent, il fait honneur à tous les plats et à toutes les rasades. Le lendemain, pour entretenir l’amitié, pour se remettre d’aplomb, et tout en gobant des œufs crus afin de s’éclaircir la voix, il y a les « p’tits cafés » chez l’un, les « bistoules » (1) chez l’autre, ou bien les « trois couleurs » (2), — <sc chose préjudiciable, déclare-t-il ingénument (3), à une tête déjà en l’air ». Pas seulement à la tête. Les écheveaux de nerfs qui couronnent et ceinturent l’estomac, comme autant de boutons électriques, vont éveiller, faire retenir aux extrémités de l’être tous les carillons sensitifs... ; et après avoir vu la culture intensive de l’intellectuel, si l’on craignait que la partie « cerveau » ne prît une exclusive et usurpatrice importance dans le développement du total individu, que l’on se rassure :
(1) Ou bistouille, boisson chaude, composée de moitié café, moitié alcool. ,
(2) Café avec un petit verre de rhum, un petit verre de kirsch un petit verre de cognac.
(3) Confessions.
l’homme s’épanouira dans sa triste et radieuse amplitude, « 1a. bête » et « l’ange » tout y sera : imagination, rêve, raison, impulsions, désirs, appétits, ce que l’on nomme matière, ce que l’on appelle l’âme, concurremment éduquées et surexcitées, vont se répondre, vont se confondre en un discord, harmonique et formidable concert, pour prouver quelles ne sont qu’une chose unique, c’està-dire que la première n’est qu’une modalité de la seconde.
Et déjà, dans la prime œuvre du jeune poète, quelle confirmation des lois delà nature humaine ! Notre vie entière n’est-elle pas annoncée, résumée dans notre adolescence ? N’est-ce pas l’instant de la floraison productive, delà même tige portant, également vivants, charmants et prometteurs, la feuille d’émeraude, le pétale de pourpre, ou de nacre, ou d’azur, et l’ovule tendre qui contient le lourd fruit d’or ?
Si cela n’apparaît pas toujours absolument chez les grands hommes de lettres, parce que dissimulé encore par des influences, des prudences, des timidités, des pudeurs, comme c’est clair dans l’histoire de Verlaine ! Gomme son œuvre initiale, conçue, écrite avant la vingtième année, comme le petit livre des Poèmes saturniens est bien le compendium de sa vie passionnelle, présente etfuturel
« Je sens deux hommes en moi! » s’écriait Pascal, étonné de ses déchirements intérieurs. Il n’en sentait pas deux, il en sentait mille, parce que son âme, trop subtile et trop puissante, se révoltait contre l’unification, contre l’isolement temporaires, et qu’elle avait trop conscience d’être universelle, c’est-à-dire trop conscience d’être une âme, d’être l’âme. Enveloppe moins frêle, organisation physique plus vigoureuse, l’humanité de Verlaine subit des luttes moins rapidement dissolvantes; mais, pareille à l’humanité de Pascal, [quel champ de bataille, quelle ardente, furieuse, tumultueuse mêlée, sans attendre aucun événement qui explique et justifie, au début de la vie, tout de suite !
C’est d’abord l’enfantenthousiaste, épris de grandeur, bravant, défiant, tout en colère, la laideur des vulgarités narquoises:
O don Quichotte, vieux paladin, grand bohème,
Hurrah ! Nous te suivons, nous les poètes saints.
Aux cheveux de folie et de verveine ceints;
Conduis-nous à l’assaut des hautes fantaisies.
Et bientôt, en dépit de toute trahison,
Flottera l’étendard ailé des poésies Sur le crâne chenu de l’inepte raison !
Ces vers de naïve bravoure où il s’annonce, où il se dénonce, ne furent pas insérés dans les
Poèmes saturniens , maintes fois revus, corrigés, remaniés avant la publication qui n’eut lieu qu’en 1867. Pourtant, ils n’y eussent pas été déplacés, car plus d’une pièce du volume nous révèle, de façons différentes, c’est vrai, mais également significatives, l’extrême jeunesse de l’auteur :
— Soyons sérieux, soyons... artiste! Inspironsnous des grands modèles, des plus récents, donc les meilleurs... ce Leconte de Lisle !..
Et concentré, grave, le poing au front:
Dans ces temps fabuleux, les limbes de l’histoire.
Où les fils de Raghû, beaux de fard et de gloire,
Vers la Ganga régnaient leur règne étincelant,
Et par l’intensité de leur vertu, troublant
Les Dieux et les Démons et Bhagavat lui-même...
et cœtera, et cœtera, et cœtera, et les majuscules presque à chaque mot, les « Guerriers saints », les « Poètes sacrés », « l’Art... la Palme éternelle »... et « Kchatrya, Valmiky, Rama » dansant avec « Akhilleus, Hector, Theroldus » !
Le « maître», aussi bien, ne règne pas seul; ceci est du Victor Hugo tout pur :
Plus tard, vers des climats plus rudes, en des ères Barbares, chez les Francs tumultueux, nos pères.
Les durs Leudes perdant leur sang par vingt entailles.
Cependant, l’on voit que Leconte de Lisle a donné les grandes leçons de rythme, tel ce galop qui halète violent :
La Force qu’autrefois le Poète tenait En bride, blanc cheval ailé qui rayonnait,
La Force, maintenant, la Force, c’est la Bête Féroce bondissante et folle, et toujours prête A tout carnage, à tout dévastement, à tout Egorgement d’un bout du monde à l'autre bout!
Le « prologue », bien qu’arrangé ensuite (1) :
Maintenant va, mon livre, où le hasard te mène
— phrase qui correspond d’ordinaire à : un point c’est tout — marque la période des débuts, l’heure où le collégien s’est dit: « Je vais, pour de bon, écrire des vers » ; mais le moment n’est pas loin où il va les vivre.
Après les dévotions à « l’art pour l’art », après les défis à l’esprit bourgeois qui sont de rigueur pour tout néophyte en littérature :
(1) Dans la disposition de ses poèmes, — et j’aurai l’occasion d’insister là-dessus d’une façon toute spéciale à propos du fameux Parallèlement, — Verlaine ne suit jamais d’ordre ni chronologique ni psychologique. Comment se sont succédé, enchaînés les idées, les impressions, les sentiments, cela, pense-t-il, ne saurait intéresser des lecteurs. Lui se présente en « artiste » et il arrange ses livres comme des tableaux. Est-ce 6ien? est-ce varié, chatoyant ? Y a-t-il combinaison suffisante d'effets, opposition ou harmonie de tons, rappels de valeurs? Cela plaît-il aux yeux, cela ravit-il l’esprit ? Vous n’avez pas, nous dirait-il, à me demander autre chose : le reste, c’est mon affaire.
Que lui fait l’astre d’or, que lui fait la charmille Où l’oiseau chante à l’ombre, et que lui font les cieux,
Et les prés verts et les gazons silencieux ?
Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille
Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu.
Il est juste milieu, botaniste et pansu...
... après les ébats dans des fantaisies de formes et de couleurs où l’on sent quelque peu l’influence concurrente ou alternée de Hugo, de Gautier, de Baudelaire : Effet de nuit, Marine, Cauchemar, Grotesques, Femme et chatte. Sérénade, Un dahlia , Nocturne parisien, Nevermore..., l’émotivité, que surexcitent les premiers excès physiques, va le livrer entier, personnel, nous donner un de plus en plus, bientôt tout à fait, Verlaine.
D’abord le chant des concupiscences :
Quand Marco passait, tous les jeunes hommes Se penchaient pour voir ses yeux, des sodomes Où les feux d’amour brûlaient sans pitié Ta pauvre cahulte, ô froide amitié...
parfois, des sursauts de colère, causés par l’exaspération des désirs :
ïl faut — pas de milieu — l’adorer à genoux, I
Plat, n’ayant d’astre aux cieux que seslourds cheveux roux,
Qu bien lui cravacher la face, à cette femme J
et la réaction douloureuse des délicatesses, des lassitudes qui demandent grâce :
De la'louceur, de la douceur, de la douceur!...
Mets ton front sur mon front et ta main sur ma main...
Ce besoin de dorlotement et d’effusions qui apaisent, qui endorment, s’était manifesté de bonne heure; ils sont parmi les tout jeunes, ces vers :
O la femme à l’amour câlin et réchauffant,
Douce, pensive et brune, et jamais étonnée.
Et qui parfois vou9 baise au front comme un enfant !
Mais dans les sens vient de se rallumer un plus large incendie. Le saturnien connaît l’ivresse alcoolique, ses éblouissements, ses transports, ses gaîtés folles et les fatigues qui en résultent. C’est le surmenage du cœur qui bat trop vite, les oppressions, les angoisses, les peurs sans cause :
.... Pour moi, nèrveux, et qu’un remords Epouvantable et vague affole sans relâche,
Par les forêts je tremble à la façon d’un lâche Qui craindrait une embûche ou qui verrait des morts.
Ces grands rameaux jamais apaisés, comme l’onde,
D’où tombe un noir silence avec une ombre encor Plus noire, tout ce morne et sinistre décor Me remplit d’une horreur triviale et profonde...
Pais le sang, revenant à son activité normale, doucement irrigue les nerfs endoloris, ainsi que les ruisseaux, après l’orage, coulent plus harmonieux sur les gazons plus verts ; c’est la tranquille mélancolie, le charme attendrissant des souvenirs — à seize ans l’on vit si fort, et les hiers sont séparés d’aujourd’hui par tant de choses ! —
Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin Qu’éclairait doucement le soleil du matin Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.
Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle De vigne folle avec des chaises de rotin...
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.
— Quelle habileté déjà souple et puissante ! Ce balancement triste, cette chanson des arbres !.. —
Cela suit ou précède, cela coïncide avec des emballements de négation désespérée, avec les renoncements à toute joie qui succèdent à trop de joie :
Je ris de l’art, je ris de l’homme aussi, des chants,
Des vers, des temples grecs et des tours en spirales Qu’étirent dans le ciel vide les cathédrales,
El je vois du même œil les bons et les méchants..,
Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
Mon âme pour d’affreux naufrages appareille.
Et la tristesse devient plus profonde. Oh ! il souffre bien !... Et le voilà lui, tenez!... pour le coup, il ne doit plus rien à personne. Voici toute la grâce étrange, 'toute la sensibilité aiguë, toute la musique, tout le fatalisme qui s’abandonne, voici toute la destinée de Verlaine :
Je me souviens Des jours anciens
Et je pleure .
Et je m’en vais Au vent mauvais Qui m’emporte De çà, de là,
Pareil à la Feuille morte.
Pourtant, il va se relever, calme et sage, redevenir un instant l’homme de la si ferme attitude assumée aux débuts, quand, avec une fidélité candide, il s’inspirait des Poèmes antiques :
Ainsi que Çavitri faisons-nous impassibles,
Mais comme elle dans l’âme ayons un haut dessein.
V Epilogue, transformé et refait, plus ou moins, mais certainement de l’époque du Prologue, est
placé par l’auteur à la fin du volume qu’il va donner à Lemerre, parce que, à ce moment, il repense de même :
Ce qu’il nous faut à nous, les suprêmes poètes
Qui vénérons les Dieux et qui n’y croyons pas...
A nous qui ciselons les mots comme des coupes...
Ce qu’il nous faut à nous, c’est l’étude sans trêve,
C’est l'effort inouï, le combat non pareil,
C’est la nuit, l’âpre nuit du travail, d’où se lève
Lentement, lentement, l’Œuvre ainsi qu’un soleil.
Libre à nos inspirés, cœurs qu’une œillade enflamme,
D’abandonner leur être aux vents comme un bouleau :
Pauvres gens ! l’Art n’est pas d’éparpiller son âme...
C’est entendu. Il sera roc. Il n’éparpillera pas son âme, il ne livrera pas son « être aux vents comme un bouleau ». S’il a dit le contraire tout à l’heure, s’il a gémi, s’il a rugi, s’il a frémi, s’il a soupiré, pleuré, c’était de l'art, philistins, entendez-vous? C’était de l’Art! Parce que l’on est poète, vous croyez que l’on palpite, vous croyez que l’on souffre ou que l’on vient de souffrir !... Allons donc !... On sculpte !...
Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo ?
Pauvre Verlaine !... Oui, c’est cela : On sculpte...
Le bloc vierge du Beau, Paros immaculé.
Et tu veux faire des vers en marbre. Tu feras des vers avec les fibres de ton cœur, avec ton sang, avec tes nerfs, avec tes larmes. Ah ! tu veux écrire « des vers émus très froidement », toi ?... Tu veux être « impassible ». comme Çavitri?... Attends un peu 1...
PREMIERS GRANDS CHAGRINS, PREMIERS EXCÈS. LE PARNASSE. — LES FETES GALANTES
Après avoir conquis — honorablement comme nous l’avons vu — son titre de bachelier èslettres, Verlaine commence l’étude du droit, prend une première inscription. Des circonstances favorables lui permettent de ne pas aller plus loin. Les relations qu'avait son père dans l’administration impériale, notamment dans l’entourage deM. Haussmann, font admettre le jeune homme, alors âgé d’une vingtaine d’années, à la préfecture de la Seine, en qualité de rédacteur. Il y fait preuve de certaines facultés précieuses dans le métier administratif, telles que la facilité d’assimilation, la mémoire, la rapidité de travail qui supplée souvent — et c’était son cas — à l’assiduité, car il avance assez rapidement, et, au bout de quatre années, il aura des appointements que
les rédacteurs actuels de l’Hôtel de ville considèrent comme déjà sérieux : près de 4.000 francs.
Non que ce soit « le Pérou » ; mais comme il est resté avec « maman » qui fournit le vivre et le couvert, comme Mmo Verlaine lui laisse l’entière disposition de ce qu’il gagne, c’est encore de quoi s’offrir quelques « menus plaisirs ». Disons, pour contenter certaine morale, qu’il en profite, et pour convenir à toutes les morales, empressons-nous d’ajouter qu’il en abuse.
Les tempéraments modernes se partagent en deux grandes catégories. D’abord celle que domine la conception de nécessité ou d'obligation. Quand ces gens s’éveillent, leur première idée est qu’ils ont une activité à exercer vers un but déterminé, un devoir plus ou moins désagréable à remplir, et qu’ils seront heureux quand délivrés... en attendant que cela recommence. Puis la catégorie que domine l’idée de satisfaction. Ceux-là se disent, en ouvrant les yeux : « Quel plaisir, moral ou physique, pourrai-je me procurer aujourd’hui? » Chez beaucoup d’hommes, les deux conceptions coexistent, Tune primant l’autre tour à tour ; mais, encore une fois, il y a des natures chez lesquelles un de ces instincts règne en maître à peu près absolu. Verlaine est constitué, a été éduqué, s’est développé de manière à concevoir exclusivement le plaisir et la joie.
Il en résulte, quand la douleur accidentelle s’impose, une révolte, puis un invincible besoin de compensation. Que sa gaîté et sa curiosité héréditaires, que son amour du pittoresque s’assouvissent paisiblement, que rien de fâcheux ne lui arrive, il sera calme, il sera même peu exigeant en fait de bonheur, puisque tout le récrée, puisque tout l’amuse :
François-Ies-bas-bleus s’en égaie.
Mais aussi la moindre émotion le ravage, le déchire largement, et l’abat. Dès lors il croit mourir et il ne peut pas ne pas chercher, pour revivre, un plaisir immédiat et certain, c'est-à-dire un plaisir physique. Il a goûté tout jeune à l’alcool. Il connaît le remède. L’ébranlement reste, certains coins de l’estomac demeurent irrités : de l’érotisme s’en suit...
Il n'avait que vingt et un ans quand il perdit son père. Certes, rien de plus légitime et de plus naturel que l’affliction d’un fils en pareil cas ; mais remarquez comme sa nervosité spéciale, qui, une fois blessée, s’accroît, se nourrit, on dirait, d’elle-même, semble chercher, à côté d’un motif pourtant bien suffisant de douleur filiale, d’autres causes d’exacerbation :
« J’eus le supplément de peine d’enterrer mon pauvre papa le premier janvier!... Joignez à
cela que, la veille, j’avais eu par surcroît, à l’Etat major de la Place, une discussion des plus acharnées au sujet du piquet d’honneur dû au grade et aux décorations de mon père . et je me sou¬
viens comme d’hier de l’état d’irritation qui se mêlait, en ce jour de foule stupidement en fête, à mon abattement et à ma dépression de fils au désespoir... »
Puis il a un autre grand chagrin qui, celui-là, prend un caractère presque tragique. Mme Verlaine, qui se désolait de ne pas avoir de fille, avait été tout heureuse, autrefois, de recueillir et d’élever une nièce restée orpheline. Plus âgée que Verlaine de huit ans, celle-ci fut pour lui une sorte de grande sœur, puis de seconde mère, indulgente et d’une douceur angélique. Arrivée à l’âge de majorité légaîe, mise en possession d’un petit héritage, elle avait voulu offrir à son Paul les frais d’édition des Poèmes saturniens. Et plus d’une fois encore, quand maman Verlaine, excédée des frasques d’un gaillard qui commençait à, pour de bon, « faire la noce », criait à tuetête, sans le penser d’ailleurs, qu’elle ne donnerait plus un sou, la bourse qui s’ouvrait bien vite à l’enfant gâté, pour le meuu prêt qui permettrait d’atteindre le 30 ou le 31, c’était celle de cousine Elisa. On juge si cet affectueux à outrance, incapable de ne pas trouver adorable la moindre bonté
et d’oublier le plus petit service rendu, gardait à l’aimable jeune femme un attachement profond et attendri. La cousine Elisa, récemment mariée dans un village du Nord, mourut presque subitement d’une maladie contractée à la suite de ses couches. Verlaine, prévenu trop tard et accouru en toute hâte, ne put même embrasser la chère morte.
« ... J'arrivai enfin, trempé, comme une soupe, de pluie, de sueur et de pleurs — car quelle anxiété : Est-elle encore vivante ? Je l’aimais tant ! — aux confins du village d’où, dès l’abord, j’entendis un coup de cloche, puis deux, puis trois, puis tout un glas. Fou, j’entrai dans un cabaret sur la route :
— Ah ! vous voilà, monsieur Verlaine...
— Et Mme D...?
— On va l’enterrer.
« Je ne mis pas plus d’une minute, je gage, pour atteindre l’habitation d’où devait partir l’abominable cortège. Mon cousin par alliance, tout en larmes, se jeta dans mes bras et nous nous étreignîmes longuement .
<i Les deux jours qui suivirent je ne mangeai pas, je bus...
« Je ne me soutins qu’à force de boire de la bière et encore de la bière. Je tournai ivrogne, — si bien que rentré à Paris où mon chef, par sur-
croît dans ma tristesse affreuse, me « chapitra » sur le jour en plus que j’avais pris, au point que je l’envoyai promener, rentré, dis-je, à Paris où la bière est affreuse, ce fut sur l’absinthe que je me rejetai, l’absinthe du soir et delà nuit...
« J’avais une clef de l’appartement des Batignolles où nous continuions à vivre, ma mère et moi, depuis la mort de mon père, et j'en profitais pour rentrer à telle heure que je voulais de la nuit...
« Où passais-je les nuits ?... Pas toujours en lieux bien recommandables. De vagues « beautés» m’enchaînaient souvent de « liens de fleurs »; et je passais des heures et des heures dans cette maison de la vieille dépeinte si magistralement par Mendès...; ou bien j’allais purement, entre autres amis, avec le si regretté Charles Cros, m’engloutir ès-cabarets de nuit où l’absinthe coulait à flots de Styx et de Cocyte... »
Ces excès alternent, ou coïncident, avec une grande activité intellectuelle. Verlaine est tellement, si foncièrement un poète, que, sans aucun système, du reste, et sans nul parti pris, pour sa satisfaction personnelle et pas plus, il lui faut fixer littérairement le plus violent et le plus fugitif, le plus idéal comme le plus tristement charnel de tout ce qu’il éprouve. A cette époque appar-
tiennent bon nombre des pièces qui paraîtront, bien plus tard, dans Parallèlement, Jadis et Naguère... et ailleurs. C’est le Verlaine école buissonnière, le Verlaine mauvais élève de Y impassibilité parnassienne, qui saute le mur pour aller faire ses farces. Mais il y a un autre Verlaine qui reparaît le lendemain, l’air bien sage, apporte un bon devoir, comme les Vaincus (1). Sur le Calvaire , Les dieux , se glisse, gentil, les yeux baissés, entre les bancs de la classe, et trouve moyen d’attraper une bonne place, quand on « compose » en imper sonnel .
L'on n’avait pas vu, depuis le grand réveil de 1830, une période littéraire aussi brillante que celle des cinq années qui précédèrent 1870. Rassasiée de gloire militaire, jouissant d’une prospérité matérielle qui semblait devoir augmenter toujours, sans soupçon des dangers futurs, la France a se laissait vivre » dans un sentiment de sécurité et de plénitude. On s’était déshabitué de la politique et lassé des problèmes de sociologie. La vie de l’esprit se porta, pour ainsi dire exclusivement, vers l’art, et là se cantonnèrent les querelles et les enthousiasmes. C’est l’époque des grandes émotions à propos de certaines nouveautés en
(1) Inséré dans le ramasse Contemporain.
musique, en peinture, au théâtre ou dans le roman ; c’est l’instant où fut fondé le Parnasse contemporain, chose bien payenne, comme le dit son nom, mouvement esthétique bien en rapport avec le scepticisme d’une société qui, croyant ne plus pouvoir que jouir, devait chercher l’extrême raffinement de la jouissance, et, par conséquent, tendrait toutes ses facultés à devenir purement artiste.
Nos jeunes contemporains, trop portés à voir dans toute école nouvelle une intention démolisseuse, doivent être avertis que le Parnasse n’était ni une révolution ni une réaction. Les romantiques avaient crié : liberté, couleur, ferveur, inspirons-nous de tout et touchons à tout ; les Parnassiens prenaient pour formule : correction, sérénité, perfection, et pour dieu unique : Beauté. Mais les Parnassiens ne réagissaient pas contre le romantisme : ils le continuaient. L’impression que produisit sur le public liseur l’apparition des fascicules édités, à partir de 1866, par Alphonse Lemerre, n’était pas celle d’une action rétrograde: bien plutôt celle d’une marche en avant. Ces nouveaux poètes voulaient faire mieux que leurs aînés, dans la voie ouverte par ceux-ci : voilà ce que l’on sentait ; voilà, je crois, ce qui est la vérité.
D’ailleurs, le premier inspirateur de l’esthétique parnassienne, c’est le poète qui avait dit :
Oui, l’œuvre sort plus belle
D’une forme au travail Rebelle :
Vers, marbre, onyx, émail.
Statuaire, repousse
L’argile que pétrit Le pouce
Quand ilotle ailleurs l’esprit :
Lutte avec le carrare,
Avec le paros dur Et rare,
Gardiens du contour pur...
C’est un fougueux romantique, c’est l’homme au « pourpoint cinabre », c’est Théophile Gautier. Le Parnasse était donc dans le Romantisme, il en jaillissait : rien de plus simple.
D’abord le Parnasse utilisait cette langue émancipée dont Victor Hugo se vanta d’être le libérateur :
Je suis le démagogue horrible et débordé Et le dévastateur du vieil ABC D...
Ensuite il bénéficiait de l’histoire littéraire mieux comprise, de la critique affranchie, profitait de ce que Malherbe, en dépit de Boileau, n’était plus considéré comme « le premier en France... », de ce que l’on pouvait désormais s'inspirer de la poésie nationale à toutes les
époques. Surtout il usait largement de la prosodie hugolienne en lui empruntant sa hardiesse.
N’étaient-ce pas les romantiques, en effet, qui avaient aboli la loi de l’hémistiche, systématiquement pratiqué le rejet, multiplié les césures? A qui doit-il son rythme, celui qui a écrit ces vers :
Puis, de tous les côtés de la terre, un murmure Encor inentendu, vague, innommable, emplit L’espace, et le fracas d’en haut s’ensevelit Dans celui-là : la mer, avec sa chevelure De flots blêmes, hurlait en sortant de son lit (1).
et la vocifération formidable qui commence ainsi :
Dieu de la foudre. Dieu des vents, Dieu des armées !...
11 est vrai que Victor Hugo avait assigné à la poésie un apostolat sentimental, philosophique, politique, une action universelle et directe :
La muse reparaît, nous reprend, nous ramène,
Se remet à pleurer sur la misère humaine,
Frappe, console .
Tandis que le Parnasse entendait agir autrement sur les âmes : les élever, les libérer, les purifier par la seule action du Beau, et mettait l’Art au-dessus de tout.
(1) Raïn, poème de Leconte de Lisle.
C’est à peu près l’unique désaccord, dû plutôt aux mœurs du temps, nécessité par le régime. Le Parnasse n’était pas l’ennemi, c’était l’enfant, du Romantisme. Et Banville chantait :
Mais le père est là-bas, dans File (1).
Cependant l’homme n’est pas un simple instrument de musique ni un pur esprit. Cela se voyait dans mainte production du Parnasse. V impassibilité, la sérénité se refusaient parfois à Leconte de Lisle lui-même. Son admirable poème Kaïn. est une œuvre passionnée, manifestement tendancieuse.
Mon souffle, ô pélrisseur de l’antique limon,
Un jour redressera ta victime vivace ;
Tu lui diras : adore, elle répondra : non !
Cela n’était pas impersonnel , cela n’était pas impassible.
Par dandysme, autant que par docilité à des théories, à des maîtres qu’il admirait alors très sincèrement, Verlaine tente égale nent le surhumain tour de force ; il y réussit presque. C’est, dit justement Charles Morice, « le chef-d’œuvre du Parnasse ». Posséder une de ces organisations où la vie intérieure est exigeante jusqu’à l’obsession.
(1) Jersey, résidence de Hugo proscrit.
et que la conscience du « moi » tire à chaque seconde, c’est-à-dire que l'on est un incurablement 'personnel , vibrer de passions sans frein, d’une sensibilité éperdue, et vouloir que tout se calme, se taise, quand on l’ordonne, parce que l’on cisèle patiemment des vers où il est question de gens qui ne seraient pas soi, de vie passionnelle « inventée » — ô prodige ! — et ne répondant pas exactement à sa vie : telle est la lutte, pour lui énorme, inouïe, entre l’homme et l’artiste, qu’accepta Verlaine. Les deux êtres qu’il sépara furent tour à tour le vainqueur et le battu. Cette victoire-défaite produisit l’œuvre exquise.
« Hugo, de qui les Contemplations, son plus ré- . cent volume d’alors, étourdissaient mes quatorze et mes quinze ans... » (i) — Quelqu’un dira : «Enfance!...» Oui, enfance; mais les impressions de cet âge divin de la puberté sont profondes et définitives. C’est par les Contemplations surtout que Hugo resta, vécut dans Verlaine. Cherchez, au commencement de ce volume, un poème, — non des meilleurs, du reste, — qui a pour titre :
« La fête chez Thérèse » : vous y trouverez la genèse des Fêles galantes. Oh ! il ne s’agit pas d’une imitation, même vague ; non : un souvenir in-
(1) Paul Verlaine, à propos d’Audré Lemoyne, dans Les hommes d’aujourd’hui.
conscient, ce phénomène mystérieux que l’on nomme réminiscence.
Voici Hugo :
On était peu nombreux. Le choix faisait la fête. Nous étions tous ensemble et chacun tête à tête. Des couples pas à pas erraient de tous côtés.
Les Amyntas rêvant auprès des Léonores
L’un faisait apporter des glaces au valet;
L’autre, galant drapé d’une cape fantasque, Parlait bas à sa dame en lui nouant son masque. Trois marquis attablés chantaient une chanson.
La nuit vint ; tout se tut .
Les folles en riant entraînèrent les sages ;
L’amante s’en alla dans l’ombre avec l’amant ;
Et troublés comme on l’est en songe, vaguement,
Us sentaient par degrés se mêler à leur àme,
A leurs discours secrets, à leurs regards de flammes,
A leur cœur, à leurs sens, à leur molle raison,
Le clair de lune bleu qui baignait l’horizon.
Prenez maintenant les Fêtes galantes. L’idée du drame — puisque, en somme, c’est un drame, avec son cinquième acte que Hugo avait oublié — a été fournie par l’auteur des Contemplations... après Watteau ; mais ce drame ébauché, indiqué à peine, qui le construit, qui le fait vivre?...
Qui en fait pailleter, pour ainsi dire, chaque détail, chaque incident? — avec une précision si discrète et si gracieuse ! —
Le chevalier Athys, qui gratte Sa guitare, à Chloris l’ingrate Lance une œillade scélérate.
L’abbé confesse bas Eglé
Et ce vicomte déréglé
Des champs donne à son cœur la clé.
Qui le rend, ce drame, délicieux et terrible ? Qui fournit l’émotion, la grâce, l’enivrante mélancolie? Qui, réellement, sensiblement, fait passer devant nous les brillants fantômes ? Qui nous donne le troublant contact, le littéral frôlement de leur voluptueuse élégance? Qui nous fait entendre cette musique légère et comme parfumée, sautillante et langoureuse, et perverse?
Leurs courtes vestes de soie,
Leurs longues robes à queues,
Leur élégance, leur joie Et leurs molles ombres bleues
Tourbillonnent dans l’extase D’une lune rose et grise,
Et la mandoline jase Parmi les frissons de brise.
Chère, puisque tes yeux Couleur des deux.
Puisque ta voix étrange,
Vision qui dérange Et trouble l’horizon De ma raison ;
Puisque l’arome insigne De la pâleur de cygne Et puisque la candeur De ton odeur ;
Ah 1 puisque tout ton être,
Musique qui pénètre,
Nimbes d’anges défunts,
Tons et parfums...
Qui nous apporte l’écho du babillage alangui, décousu, charmant ; le dialogue frivole délicatement, et futilement tendre?...
— Ma flamme... Do, mi, sol. la, si.
— L’abbé, ta noirceur se dévoile :
— Que je meure, Mesdames, si Je ne vous décroche une étoile !
— Je voudrais être petit chien !
— Embrassons nos bergères, l’une Après l’autre. — Messieurs, eh bien I — Do, mi, sol. — Hé ! bonsoir, ïa lune,
Bah ! malgré les destins jaloux,
Mourons ensemble, voulez-vous?
— La proposition est rare!...
Sur Hugo herculéen, aux doigts trop gros pour manier ces jouets fragiles et étincelants, la supériorité de Verlaine est évidente. Sûrement elle efface l’œuvre inspiratrice. De ces deux sensuels, l’un n’a vu qu’un épisode de débauche élégante qu’il vêt de poésie hâtive, et il n’y pensera plus, c’est facile à voir. L’autre y frémit, jusqu’au plus profond de sa chair, de toute la tempête des jeunes et brûlantes amours.
De ce tourment, de cette angoisse viennent la délicatesse et l’art merveilleux.
Au fond, et en dépit de la discipline parnassienne, les Fêtes galantes c’est encore, un peu partout, du personnalisme. L’auteur a eu beau dire :
. nous qu’on ne voit point, les soirs, aller par groupes
Harmonieux aux bords des lacs et nous pâmant (1) ;
Si l'expression du sentiment est différente, le sentiment n’est pas loin d’être le même que chez les lamartiniens qu’il raille ; peut-être un peu plus complexe, et voilà tout. 11 pirouette, il risotte, il marivaude ; mais il est l’ardeur candide, curieuse
(t) Poèmes Saturniens.
et craintive. Le poète, sous son déguisement de satin, brûle de désirs et tremble de peur.
Les femmes d’Hugo sont d’une grâce ductile, soumise, créées pour l’usage de ce robuste, de ce dominateur qui les appelle, chacune, « ma souveraine ! » et l’on sait ce que cela veut dire ; Verlaine, nerveux et crispé, voit venir la cruelle bataille des sexes, et il s'y prévoit vaincu. Les amantes qu’il évoque exercent une séduction animale, hypocrite, mutine, leste, positiviste, qu'il préfère et qu’il appréhende comme une morsure ; les amants sont des têtes folles, des faibles, des asservis.
— Blonde, en somme. Le nez mignon avec la bouche Incarnadine, grasse et divine d’orgueil Inconscient. — D’ailleurs plus fine que la mouche Qui ravive l’éclat un peu niais de l’œil.
Et les amants lutinenl les amantes
De qui la main imperceptible sait Parfois donner un soufflet qu'on échange Contre un baiser sur l’extrême phalange Du petit doigt, et comme la chose est
Immensément excessive et farouche,
On est puni par un regard très sec, Lequel contraste, au demeurant, avec La moue assez clémente de la bouche.
Et ceci :
— Do, mi, sol, mi,
Toul ce monde va,
Rit, chante Et danse devant Une belle enfant Méchante
Dont les yeux pervers Comme les yeux verts Des chattes Gardent ses appas Et disent : « A bas Les pattes ! »
. Eux ils vont toujours !
Fatidique cours,
Des astres,
Oh 1 dis-moi vers quels Mornes ou cruels Désastres
L’implacable enfant,
Preste et relevant - .
Ses jupes,
La rose au chapeau,
Conduit son troupeau De dupes?
Sentez-vous le magnétisme de ce rythme sauteur, qui donne le pas relevé, froufroutant, net, sec, de la dangereuse coquine?... Ces pieds mignons et orgueilleux, le poète les entend, les re*
çoit, rudes — et humiliants — sur son cœur : c’est pour lui un supplice étrange, dont il gémit, dont il raffole.
Et il sait bien que cela finira mal :
— Te souvient-il de notre extase ancienne ?
— Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?
Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve ? — Non.
UT
Si l’on ne savait qu’il est trop naturel pour un ouvrier de lettres de rechercher avant tout dans le travail d’autrui ce qui répond à ses désirs d'artiste, — oubliant un instant, cet ouvrier, qu’en toute oeuvre d’art il doit y avoir autre chose que l’art, ne se souvenant pas que lui-même, s’il a créé, c’est à force d’agitations morales et que sa poésie, comme celle de l’émule qu’il applaudit, est une fleur de souffrance, — on pourrait s’étonner de Mallarmé disant à Verlaine, vers 1883 (1) : « Sagesse est admirable, mais... pourquoi n’essaieriez-vous pas de refaire des Fêtes galantes ?... »
11 n’était pas le seul. Plus d’un fin lettré, à ce moment encore, s’arrêtait déconcerté, inquiet, devant des pleurs trop sincères, parce que le per-
(I) Opinion que, d’ailleurs, il abandonna.
sonnalisme, à ce degré, c’était de l’art si peu prévu!... Et puis si différent, si en dehors de ce qu’avait voulu et promis le Parnasse !...
Car le Parnasse, on le pense bien, et le petit monde des raffinés en littérature se délectèrent des Fêtes galantes. Chacun voulut y voir ce qui, naturellement, serait « la note » Verlaine. Et... perge generose puer. C’est bien cette tournure de l'esprit français, tout épris de classement et d'ordre, dont a parlé Théodore de Banville, et qui veut tarder aussi peu que possible à mettre chaque objet, chaque personne en sa place. Mais qu’il serait injuste, en la circonstance, de blâmer, puisque le violent docile ayant très scrupuleusement obéi, fit alors Les uns et les autres, cette merveille (1) !
Tout à l’heure, à propos des Fêtes galantes, je parlais du concours Hugo et Verlaine, où Verlaine est tellement le vainqueur.
Maintenant, vous, Diderot, Voltaire, toi le Racine des Plaideurs, pouvait-on, de toutes vos grâces, de toutes vos dextérités réunies, composer une langue plus savante et plus pure?
11 semble que, se relisant, il ait trouvé dans le
(1) Restée inédite et inconnue très longtemps. Insérée dans Jadis et Naguère. Jouée trois fois depuis : au Vaudeville, au Trianon de Versailles; enfin à l’Odéon, le 28 mai 1911, par M1Us Ventura, Barjac, Céliat, Guita-Dauzon, et MM. Coulomb, Vargas, Flateau, Quillot.
pimpant des Fêtes quelque chose d’encore un peu brutal : reproche à sa délicatesse infinie. Alors il a rajeuni ses personnages, qui, cette fois, sont presque des enfants, précocement mûrs quant à l’intellect, mais, quant au cœur, d’une candeur et d’une vivacité adorables. Des amants qui souffrent par exaltation vers l’absolu, des amantes qui s’enivrent de coquetterie insouciante :
MYRT1L
Soit donc ! J’évoquerai, ma chère, pour vous plaire,
Ce morne amour qui fut, hélas ! notre chimère,
Regrets sans fin, ennuis profonds, poignants remords,
Et toute la tristesse atroce des jours morts...
Oui, puisque ce passé vous flatte et vous agrée.
Ce passé que je lis tracé comme à la craie Sur le mur ténébreux du souvenir, je veux,
Ce passé tout entier, avec ses désaveux Et ses explosions de pleurs et de colère,
Vous le redire, atin, ma chère, de vous plaire !
ROSALINDE
Savez-vous que je vous trouve admirable, ainsi Plein d’indignation élégante?
MYRTiL, irrite.
Merci f
ROSALINDE
Vous vous exagérez aussi par trop les choses.
Quoi ! pour un peu d’ennui, quelques heures moroses, Vous lamenter avec ce courroux enfantin !
Moi je rends grâce au dieu qui me fit ce destin D avoir aimé, d’aimer l’ingrat, d’aimer encore L’ingrat qui tient de sols discours, et qui m’adore
Toujours, ainsi qu’il sied d’ailleurs en ce pays De Tendre. Oui ! Car malgré vos regards ébahis Et vos bras de poupée inerte, je suis sûre Que vous gardez toujours ouverte la blessure Faite par ces yeux-ci, boudeur, à ce cœur-là.
CHLORIS
...Au fait chacun de nous vainement déblatère,'
El tenez, je vais vous dire mon caractère,
Pour qu’étant à la lin bien au courant de moi,
Si vous souffrez, du moins, vous connaissiez pourquoi. Sachez donc...
SYLVANDRE
Que je meure ici, ma toute belle,
Si j’exige...
CHLORIS
— Sachez d’abord vous taire. — Or celle Qui vous parle est coquette et folle... Oui, je le suis. J’aime les jours légers et les frivoles nuits ;
J’aime un ruban qui m’aille, un amant qui me plaise, Pour les bien détester après tout à mon aise.
Vous, par exemple, vous, Monsieur, que je n’ai pas Naguère tout à fait traité de haut en bas,
Me dussiez-vous tenir pour la pire pécore,
Eh bien, je ne sais pas si je vous souffre encore!
sylvandre, souriant.
Dans le doute...
chloris, coquette, s'enfuyant.
Abstiens-toi, dit l’autre. Je m’abstiens. sylvandre, presque naïf.
Ah ! c’en est trop, je souffre et m’en vais pleurer.
chloris, touchée, mais gaie.
/ Viens,
Enfant, mais souviens-toi que je suis infidèle Souvent, ou bien, plutôt, capricieuse. Telle Il faut me prendre. Et puis, voyez-vous, nous voici Tous deux bien amoureux, — car je vous aime aussi — Là! voilà le gros mot lâché ! Mais...
Comme donnée dramatique, c’est simple, autant et plus qu’on pourrait l’imaginer : un flirt, un peu bien accentué peut-être, une toute petite querelle, pour des motifs d’ailleurs immenses : lui qui ne peut à son bonheur souffrir aucun nuage, elle qui exige d’être aimée énormément, telle qu’elle est. Brouille, divorce de quelques minutes, avec des envolées de garçonnets élégants, très forts en rhétorique, et de fillettes mutines très avancées en philosophie. Et l’on change. — Là! c’est bien fait, je vais avec lui... — moi je vais avec elle... — Puis, instantanément, l’on se regrette :
CHLORIS
C’est donc que vous avez de l’amour à revendre,
Pour, le joug d’une amante irritée écarté.
Vous tourner aussitôt vers ma faible beauté.