‹ VerlaineChapitre 2 sur 12 · MYRTIL · texte numérisé non relu

MYRTIL

Non. L’autre...

R0SAL1NDE

Vous avez tort de rire.

SYLVANDRE

Je ne ris pas, je dis posément d’une part Que je ne crois point tant criminel mon départ D’avec Chloris, coquette aimable mais sujette A caution, et puis, d’autre part, je projette D’être heureux avec vous qui m’avez bien voulu Recueillir quand, brisé, désemparé, moulu,

Berné par ma maîtresse et planté là par elle,

J’allais probablement me brûler la cervelle,

Si j’avais eu quelque arme à feu sous mes dix doigts; Oui je vais vous aimer, je le veux (je le dois En outre), je vais vous aimera la folie...

Donc, arrière regrets, dépit, mélancolie !

Je serai votre chien féal, ton petit loup Bien doux...

ROSALINDE

Vous avez tort de rire, encore un coup.

SYLVANDRE

Encore un coup, je ne ris pas, je vous adore,

J’idolâtre ta voix si tendrement sonore;

J’aime vos pieds, petits à tenir dans la main...

— A propos, croyez-vous que Chloris m’aime encor?

Et l’on se reprend : l’amant humble et soumis, disposé à toute concession désormais; l’amante, qui fut un instant alarmée, s’empressant d’annoncer qu’elle n’en fera aucune.

SYLVANDRE, à Chlûl'is.

0 point de refus absolus !

De grâce, ayez pitié quelque peu. La vengeance Suprême, c’est d’avoir un aspect d’indulgence, Punissez-moi sans trop de justice et daignez Ne me point accabler de traits plus indignés Que n’en méritent, — non mes crimes, — mais ma têt Folle, mais mon cœur faible et lâche...

(Il tombe à genoux.)

CHLORIS

Etes-vous bête?

Relevez-vous, je suis trop heureuse à présent Pour vous dire quoi que ce soit de déplaisant,

Et je jette à ton cou mes bras de lierre.

Nous nous expliquerons plus tard...

Et c’est un prodige d’observation, de sensibilité, de profondeur. C’est toute la fleur de la vie passionnelle naissante, c’est toute la splendeur douloureuse de cette loi, divine, qui dit à l’homme : «Tu voudras aimer », à la femme : « Tu voudras être aimée... ; l’un et l’autre vous le voudrez de toutes vos forces d’âme, c’est-à-dire qu’un seul amour semblera ne pas vous suffire, et pourtant vous ne pourrez, en somme, vouloir qu’un seul amour. »

Et c’était déjà notre destinée

Qui me regardait sous votre voilette (1)!

Avoueras-tu plus tard, pour ton compte, pauvre Lélian! Et ensuite, et ensuite, malgré les autres

(1) Romances sans paroles.

passions affolées où tu essayais d'étouffer le souvenir, à travers tes récriminations et tes injures qui le proclament, n’as-tu pas été poursuivi, tenu, toi aussi, par la loi victorieuse de l’amour immortel, de l’amour unique !

A cette même époque (1868-1871), d’autres ouvrages sont « en préparation » ; Madame Aubin , essai d’art dramatique publié par l’auteur dans les dernières années de sa vie, et Y Esprit d'analyse , qui ne fut qu'un projet.

De la part de Verlaine» la gravité d’un pareil titre pourrait surprendre. On s’explique pourtant qu’il en ait eu la pensée. La doctrine littéraire qu’il accepte lui impose de sacrifier son « moi ». Or, son « moi » l’agrippe et le harcèle. On sait avec quelle minutie à la fois subtile et candide, avec quelle enfantine émotion il se regardait, sentait vivre. Puisque le Parnasse qualifie cette préoccupation de faiblesse, il veut étudier en lui l’infirmité curieuse. Mais il n’est pas homme à s’enfermer pour cela, tel Descartes, « dans un poêle », car il a toujours redouté, abhorré la solitude comme un intolérable supplice.

L’univers est organisé de façon que tout communique, êtres et choses. Une sorte de courant magnétique nous sort de nous-mêmes et nous met en rapport avec le monde extérieur. Quand ce courant est fort, c’est bien ; nous sommes « al-

truistes » — dans le sens absolu et de réciprocité que cette expression comporte. — L’ambiance nous parle sourdement, puissamment ; nous la percevons par tous nos sens connus ou inconnus. D’autre part, nous vivons avec des absents, vivants ou morts, que nous pouvons n’avoir vus jamais, dont les idées, cependant, les passions, les actions se mêlent à notre vie propre. Tout cela est près ou loin de nous, s’éloigne et revient; notre âme s’y appuie, comme dans l’océan une vague à toutes les vagues. Et l’ennui ne nous visite guère. Mais ce magnétisme n’agit pas également sur chacun de nous. Chez les « égotistes » il est insuffisant ; le « moi » parle trop, d’où malaise : la communication nous semble coupée, nous la redemandons, sans savoir, violemment, sous l’impression, dans la suffocation d’un vide, l’angoisse d’une dissolution imminente. Ce besoin de la communication qui manque se produisant alors, excessif autant que l’aspiration de quelqu’un qui étouffe, on réclame le monde extérieur sous sa forme la plus sensible : l’être humain. Gomme on ne sentait pas les autres assez près de soi, l'on veut qu’ils viennent, on veut les voir, les entendre, qu’ils nous entendent, qu’ils nous voient, et on les appelle, on va les chercher. C’est pourquoi les grands « personnels » sont en même temps les grands « sociables ».

Cette loi est pour ainsi dire mécanique et s’exerce fort bien sur des êtres amoraux, incapables de ce que l’on appelle sympathie. Les '« mondains », les gens à « relations » peuvent quotidiennement se voir et se complimenter avec ;un mépris réciproque. Mais il est des hommes chez qui la force de vie intérieure se combine avec un besoin d’affection d’autant plus intense qu’ils aiment pour se satisfaire eux-mêmes. Saint Vincent de Paul fut un personnel de cette catégorie, à laquelle aussi Verlaine appartient.

Il faut des amis. L’amitié, pour lui, c’est l’oxygène, c’est la vie. Il n’est pas depuis une heure derrière ses cartons de l’Hôtel-de-ville, qu’il court au bureau de l’Enseignement primaire, pour voir son bon Valade. Ceci à l’ennui de l’inspecteur d’académie, directeur du service, homme libéral, mais un peu sec : — Monsieur Verlaine, je veux bien que l’on cause, de temps en temps, entre camarades... bien que M. Valade ait du travail... mais je ne veux pas que l’on fume 1...

Ah! M. Gréard n’aime pas la pipe?... Allons! soit... On se retrouvera au café. C’est aussi dans un café qu’il a rendez-vous avec Charles Gros, étrange et vaste génie, ressuscité, aurait-on pu croire, des puissantes générations du xvie siècle. A la fois médecin, philologue, astronome, physicien, chimiste, Charles Cros venait de découvrir la

photographie des couleurs, trouvait un procédé pour faire du diamant, inventait le phonographe, publiait un ouvrage sur les moyens de communiquer avec les planètes, écrivait d’admirables vers qui le classaient parmipes plus originaux, les meilleurs poètes du Parnasse. La seule science qu’il ignorât était celle de gagner de l’argent avec ses découvertes ; mais il s’estimait plus riche qu’un nabab quand il avait créé de beaux rythmes, quand il enivrait defantaisie raffinée ou d’audaeieusesconceptions son imagination capricieuse et superbe. On juge si Verlaine oubliait l’heure, et la raison ettout, dans la compagnie de ce merveilleux artiste, forceurde mystères, prince desrêves, qui voulait vaincre l’espace sans bornes, qui allait parler aux astres.

C’est au café de Suède, ou au Voltaire, ou au Delta, ou au Tabourey, qu’il rencontre le musicien Charles de Sivry, insouciante et charmante cigale, le poète Glatigny, le poète Blémont, le poète Mérat, le poète Camille Pelletan. Il retrouve ces derniers aux « samedis » de Leconte de Lisle, aux « jeudis » de Banville ; puis, avec Coppée, avec Léon Dierx, avec Armand Sylvestre, avec Mendès, avec Sully Prudhomme, chez Lemerre... puis encore, ainsi que beaucoup d’autres, chez la dilettante Nina de Callias (1), qui tient table ou-

(1) raie s’appela ensuite, quand séparée de son mari, Nina de Villarj.

verte pour tous les poètes, pour tous les artistes — notoires ou non, peu importe : il suffit d’être présenté par le premier venu ; Nina sourit, donne une poignée de main, et l’on est chez soi. —

Dans un milieu plus absolument correct il connut un de ses amis les meilleurs, encore un poète, Xavier de Ricard. Ce jeune homme, élégant et simple, ardent et paisible, au bon regard de candeur et de gaieté douce, comptait, lui, parmi les déterminés « altruistes ». Il appartenait à la race de ceux qui vont réveiller les esprits pour leur montrer des voies nouvelles. Sa vie entière, son éternelle jeunesse devaient y être consacrées. A vingt ans, et quoique fils d’un général aide-decamp d’un prince, il débutait dans les rangs républicains où son action était assez énergique pour lui valoir trois mois de prison ; il rénovait la religion des beaux vers par la fondation et la direction du journal L'Art \ on lui devait, en même temps qu’à Mendès, la fondation du Parnasse contemporain. Dans les salons de la marquise, sa mère, il groupait, il animait de son aimable et communicative ardeur ces aristocrates de l’intelligence disposés d’abord à demeurer très sceptiques devant l’idée d’affranchir les hommes et d’égaliser les conditions sociales, mais prêts cependant à toutes les audaces de la pensée.

Xavier de Ricard et Verlaine, — sinon que la

figuré du premier était belle et régulière, tandis que les traits du second présentaient un ensemble d’étrangeté qui pouvait passer pour de la laideur, — semblaient, par une égale sveltesse jolie, par je ne sais quel air de timidité souple et fervente, mêlée d’aisance et de sécurité dans l’allure, par l’absence totale — pour résumer cette impression — de toute vulgarité, de toute prétention et de toute lourdeur, paraissaient, dis-je, être deux frères, sans doute parce qu’ils étaient deux fils de soldats.

Mais si nous réunissons Verlaine, Charles Cros et Xavier de Ricard, n’oublions pas que les trois mousquetaires étaient quatre et que le quatrième s’appelait d’Ârtagnan.

De paisibles relations batignollaises entre papas et mamans vieux, prudents, très sages, avaient procuré à Verlaine la précieuse amitié de celui qui représentait, dans ce quatuor, la pleine exubérance. Edmond Lepelletier c’était la « tête brûlée », le « zouave ». On l’adorait pour sa vivacité cordiale et spirituelle, pour ses yeux hardis et rieurs, pour sa gaieté franche, pour ses facultés de compréhension d’une étonnante promptitude, pour sa prodigieuse facilité de parole qui enchantait Verlaine, aussi très bavard, mais très écouteur : les affaissements de parfois, les langueurs de souvent se dissipaient toujours au voisinage de cette vitalité bouillonnante, de cette force inlas-

sable et fidèle dont le contact le rassurait, le rassérénait, le remettait debout.

Après avoir professé en matière politique une épicurienne indifférence, Verlaine se fit républicain avec Lepelletier et Xavier de Ricard. Le gouvernement impérial, dès 1869, devenant libéral parce qu’il se croyait désormais éternel, introduisait, grâce aux facilités offertes, la tentation et le désir de le jeter à bas. Narguer, combattre au besoin « l’autorité » était la mode, le neuf, le crâne. Verlaine eut donc, lui aussi, pour idéal de « renverser l’empire avant tout et quand même ». Or l’empire avait encore l’illusion d’être soutenu par son prestige militaire, et l’on était repu de gloire, et la gloire devenait rance. Déjà l’on trouvait drôle de « blaguer » le militarisme. C’est Banville qui donnait l’exemple :

Tous militaires ! Quelle noce !

Même Polichinelle, oui je le vois d’ici

Troupier, avec sa double bosse ;

On prend le cul-de-jatte aussi.

Mais pauvre ver, pour deux aurores, Vis tranquille sur ton mûrier!

Pourquoi faut-il que lu t’abhorres, Frêle insecte, et que tu dévores,

Eu croyant mâcher du laurier.

Tout le plomb que vend l’armurier?

Gloire, Liberté sainte, ô déesses jumelles I D’un vol égal jadis vous ouvriez vos ailes.

Par le même chemin..

Les vieilles nations, de leur joug harassées, Ensemble vous voyaient apparaître embrassée? . Et vous tenant la main.

. . , . La guerrière

Va seule désormais.

Aussi lorsqu’elle vient vers quelque peuple austère,

Le glaive en main, faisant résonner sur la terre Son pied envahisseur,

Qu’on entend ses canons rugir sur chaque roche Et qu’elle dit : « Prends-moi, je suis à toi », Gavrochô Lui demande : « Et ta sœur ? » (1)

Quant à Verlaine, la gloire, les « belles traditions nationales », voici ce qu’il en fait :

Il était grand et maigre et jurait en toussant.

Fils d’un garçon de ferme et d’une lavandière,

Le service à seize ans le prit. Il fit entière La campagne d’Egypte ; Austerlitz, Iéna Le virent. En Espagne un moine l'éborgna :

— Il tua le bon père et lui vola sa bourse. —

Par trois fois traversa la Prusse au pas de course.

À Mont-Saint-Jean, bravant la morL qui l'environne, Dit un mol analogue à celui de Cambronne ;

(1) Odes funambulesques.

Puis, quand pour un second exil et le tombeau,

La Redingote grise et le petit Chapeau Quittèrent à jamais leur France tant aimée.

Et que l’on eut, hélas ! dissous la grande armée,

Il revint au village, étonné du clocher .

Le soir il voisinait, tantôt pinçant les filles,

Habitude un peu trop commune aux vieux soudrilles, Tantôt, geste ample et voix forte qui dominait Le grillon incessant derrière le chenêt,

Assis auprès d’un feu de sarment qu’on entoure, Confusément disait l’Elster, l’Estramadoure, Smolensk, Dresde, Lutzen et les ravins vosgeois, Devant quatre ou cinq gars attentifs et narquois, S’exclamant et riant très fort aux endroits farces...

Tel parlait et faisait le grognard précité Qui mourut centenaire à peu près l’autre été.

Le maire conduisit le deuil au cimetière.

Un feu de peloton fut tiré sur la bière Par le garde champêtre et quatorze pompiers Dont sept revinrent plus ou moins estropiés,

A cause des mauvais fusils de la campagne.

Un tertre qu’une pierre assez grande accompagne Et qu’orne un saule en pleurs est l’humble monument Où notre héros dort perpétuellement.

De plus, suivant le vœu dernier du camarade,

On grava sur la pierre, après ses noms et grade,

Ces mots que tout Français doit lire en tressaillant :

« Amour à la plus belle et gloire au plus vaillant ».

Cette ironie violente ne suffisait pas toujours. On connaissait son « père Hugo » d’un bout à l’autre, y compris certaine petite brochure bleue,

glissée à travers la frontière, et de lecture défendue, par conséquent très répandue, dont on retenait, de préférence, des vers comme ceux-ci :

EL nous appellerons, jusqu’au dernier soupir,

Au secours de la France aux fers et presque éteinle, Gomme nos grands aïeux, l’insurrection sainte (1).

En sorte qu'un beau soir, et même une belle nuit, ayant fait honneur, par trop, aux vins bleus d’un banquet donné en commémoration de Hoche, — homme de guerre, c’est vrai, mais républicain : l’on n’en doutait pas, — où la sonore éloquence du débutant Gambetta venait de faire souffler un grand vent révolutionnaire, et comme l’assistance par les rues de Versailles se dispersait, pour mille raisons très émue, notre Verlaine, qui se croyait, vraisemblablement, suivi d’une foule en délire, s’avisa que l’action doit suivre les paroles. Etait-ce la rue de la Paroisse ou la rue Duplessis qu’il suivait alors pour se rendre à la gare dite Saint-Lazare?... Toujours est-il que, la veille, des paveurs, en cet endroit, -avaient commencé un travail de réfection par le repos dominical interrompu, que là restaient, oubliés, des pics et des pioches. L’un de ces pacifiques instruments luit soudain aux yeux de l’insurgé qui s’en empare. Sous ses coups

(1) Les Châtiments.

répétés les grès jaillissent de leurs alvéoles, s’alignent, s’entassent en un commencement de bariacade : «Aux armes, citoyens!... Mort à l’empire!... Vive la liberté !... » Besogne épique, mais fatigante. Il s’arrête, essoufflé, s’appuie au manche de l’outil libérateur, constate qu’il est magnifiquement seul, attend vainement des frères d’armes, ou les sbires affreux qui vont venir trouer sa vaillante poitrine... Rien ne bouge. La ville, de toutes parts, profondément dort... Et il s’assied, pour le repos d’une minute, sur son tas de pavés. Mais voilà qu’il sommeille, lui aussi, vaincu, écrasé par la solitude, le vaste silence qui l’entourent..* jusqu’à l’aube glacée qui le secoue et le fait trotter, gaillard, vite, pour ne pas manquer le premier train.

GOURMANDISE, VIOLENCES, REMORDS, AMOUR. — PRE¬ MIERE CONVERSION. — IL RETOMBE. — COMMENT FAIRE ? — QUATRE HEURES DU MATIN.

Les événements devaient, par la suite, amener ses amis sur des barricades plus sérieuses. En attendant, il trouvait d’autres occasions, et pour d’autres causes, de dépenser sa belle ardeur combative.

Avouons qu’elle se manifestait surtout après boire. Au contraire de la plupart des mortels, qui ne sont de bonne humeur que quand les nerfs de l’estomac sentent la chaleur des nourritures capiteuses, Verlaine à jeun était d’une douceur exquise. Personne d’aussi docile, personne d’aussi tolérant. Il aimait, recherchait les conseils de tout le monde comme des indications rares et excellentes, trouvait un plaisir de curieux à accueillir les opinions les plus diverses, éprouvait une volupté bizarre à n’avoir d’opinion que celle des

autres, quelle qu’elle fût, joyeux qu’il était alors de penser d’une façon nouvelle. Même les reproches amicaux flattaient d’un émoustillement vif son extrême sensibilité morale, le pénétraient du soudain bonheur d’une bonne résolution prise, du ravissement de se croire un instant redevenu le petit garçon bien obéissant que sa mère tient par la main et conduit à l’école.

Alors aussi les railleries joyeuses, les rieuses taquineries de paroles caressaient un esprit toujours prêt aux gaîtés enfantines. Il acceptait la plaisan- ■ terie même plate, même indiscrète, ainsi qu’un jouet léger que Ton se renvoie pour rire. C’était de sa part indulgence énorme, due à sa merveilleuse faculté de tout comprendre, et plaisir qu’il prenait, qu’il donnait sans réserve.

Malheureusement, le besoin de joie qui est en lui, telle la flamme cherchant des aliments toujours plus avant et plus haut, grandit par l’activité même de la joie. Cet « amatif » aime tout: les êtres, les mots... et les choses, les choses que Ton voit, les choses que l’on mange...

Il est des gourmands dévotieux qui mangent pour leur bouche, épanouissent toute leur sensualité des lèvres au pharinx, du bout de la langue au voile du palais, mais savent l’enclore en ce paradis des sensations gustatives. Ils reçoivent la récompense de leur sagesse : on les voit, souriants

et calmes, rosir par degrés sous l’influence des bons mets qu’ils savourent, et leur passion se contente à la satisfaction chaude qui doucement les envahit. Verlaine, grand causeur, ne mange pas seulement pour sa bouche; l’estomac, surexcité par l’ardeur cérébrale, appelle, de son côté, d’une voix terrible. Or ces gourmands-là sont les buveurs. En Verlaine l’ivresse alcoolique, l’ivresse verbale s’associent et mutuellement s’accélèrent. Et tant pis ! Sa nature tout à coup se transforme. 11 semble qu’un démon, pour se venger de mille qualités aimables, intervienne soudain, retourne tout, change la bonté en fureur. Cet homme était trop doux : il devient féroce.

A la fin de je ne sais plus quel autre banquet littéraire ou politique, on lui montre Alphonse Daudet qui venait de publier, sur certains du jeune Parnasse, des articles méchamment blagueurs (1). « Ahl rugit-il, c’est lui, le cochon qui s’est fichu des camarades! » 11 se rue et lui allonge, dans le dos, un coup de poing formidable. Après quoi, il attend... des excuses. L’autre, naturellement, se retourne, fou de colère, va s’élancer; on se précipite, on les enserre, os les presse tous deux de bras préventifs, de poitrines conciliantes ; mais on ne les retient qu’à gand’peine ; un double re-

(1) l'arnassiculet.

mous va et vient quelque temps dans la salle; les chaises tombent, roulent çà et là... les garçons s’effarent... A la fin, l’on parvient à entraîner Verlaine, et Daudet — qui sut toujours se faire respecter, l’épée à la main quand c'était nécessaire, — veut bien pourtant, cette fois, clore l’incident par un mot drôle : « Ce n’est rien : c’est un homme saoul. »

Mais Verlaine, au lendemain d’un excès, n’est pas homme à en rire. La honte et le regret, en cette âme d’une extrême délicatesse, atteignent au degré suprême. A la suite de certaines violences, il souffre en même temps des dernières trépidations de la colère qui les a suscitées et du repentir mordant qui les châtie : double supplice, concert cruel de deux voix s’exaspérant l'une par l’autre. Il n’a pas non plus la force d’attendre que l’agitation se calme d’elle-même. Le repos doit venir immédiat. Il se jette alors à un contraire excessif : douceur et docilité absolues, expulsion totale des opinions irritantes, même de toute idée, s’il le peut, suppression des habitudes sociales. Voilà un homme que l’on ne verra plusnulle part... pendant trois jours. Il trouve cela charmant pour commencer, puis assommant au possible. — Tout de même, un peu de joie... il ne l’aura pas volée, après un tel carême! — Il y court avec d’autant

plus de hâte qu’il la croit maintenant permise. Et dans son bel appétit renouvelé, tout de suite» il en prend beaucoup, il en prend trop. Ses amis déclarent : « Verlaine a reparu, délicieux... » Parfois ils ignorent que Verlaine, en les quittant, est devenu « délicieux » toujours davantage, tellement que rentré chez lui, il a oublié, en se mettant dans ses draps, de retirer au moins... son chapeau haut de forme (1).

Et puis l’élément féminin vient jouer son rôle, non moins dévastateur. Verlaine, en fait de beauté, a des préférences très exclusives. 11 aime une rousse, mais elle le trouve « trop laid ». D’autre part, il est recherché, poursuivi par une jolie Hongroise. Cette femme « ne lui dit rien du tout ». De désespoir, elle part avec un autre homme dans l’Amérique du Sud, elle y meurt. 11 l’apprend. Remords... mais pourtant !... Et tristesse affreuse, en tout cas. Et de l’autre amour, de celui que l’on a méprisé : rages. Alors il s’adonne aux filles que l’on appelle « de joie », qui l’amusent par leur côté carnaval : parures criardes, figures peintes, chants naïfs... Et l’innocence de leur misère 1

Pour finir, écœurements de toutes sortes. Un roman, une « passionnette » comme il en voit mille, autour de lui, dans le monde « raison-

(1) Confessions .

nable » et « comme il faut », prendre la femme du voisin, débaucher une petite ouvrière, cette pensée ne lui est hnême pas odieuse, elle ne peut lui venir; c’est une espèce de crime surhumain dont le désir, dont la conception seule reste en dehors de sa conscience.

Et l’ordre impérieux d’aimer qui crie dans son âme! Et cette faim de bonheur!... Et, fatale, la « potion », trop connue, qui étourdit, qui fait oublier une minute, pour ramener après, plus déchirante, la torture !

Un jour, il se trouve devant une église, entre soudain, va vite, cherche, voit des femmes à genoux, le blanc surplis d’un prêtre qui disparaît dans l’étroite loge d’un confessionnal. Notre impulsif s’y jette, s’y prosterne... hésite, s’étonne... Mais déjà, près de sa bouche tremblante, vient de glisser, rapide, la planchette : « Mon enfant?... » Ce mot ! Ce bras replié de mère nourrice qui mollement reçoit la tête renversée, folle, de l’enfant en colère !... Alors les aveux, abondamment, scrupuleusement, se déroulent. Cela dure vous pensez!... et les dévotes toussent d’impatience en attendant leur tour. Mais Verlaine, fidèle à sa nature, ne pense qu’à lui, le « personnel » ! Ses rotules cramponnées au petit banc, il en raconte, il en raconte. Le confesseur juge le cas intéressant... et grave. 11 permettra la commu-

nion le dimanche suivant, après une confession nouvelle qui sera suivie de l’absolution définitive.

Le pénitent quitte l’église, indiciblement heureux, un peu inquiet... — Cela tiendra-t-il ? — Cela tient. Une fraîcheur, une pureté pénétrantes, immenses, l’enveloppent, le soutiennent, le gardent.

Rappelons-nous la phrase des Confessions : « Ma première communion fut bonne ». Si nous avons souri, — enpensant à la suite, — nous avonseutort, comme on a tort quand on sourit devant l’affirmation de quelque brave curé : « Une bonne première communion influe sur toute l’existence»; car elle est rigoureusement scientifique, cette formule qui semble une banalité dérisoire.

L’enfant, au moment où l’éclosion de la puberté s’annonce, parvient à l’entier développement de sa vie nerveuse, alors intacte et saine. Son âme, que l’on voit ouvertement dans ses membres agiles, s’érige en lys fort, encore non visité par la criocère immonde. 11 a toutes les fougues, toutes les souplesses, toutes les réceptivités, cela normal et enharmonique nature. C’est l’instant qu’a choisi la religion catholique pour lui faire connaître la fusion en Dieu. « Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi et moi en lui ». Est-il incroyable que rose ouverte au soleil ait

le pouvoir de sentir qu’elle est de la lumière et de l’air vivants? Nous qui sommes sûrs, au moins, de penser, pourquoi n’aurions-nous pas la conscience de recevoir l’esprit, d’être dans l’esprit, qui est l’état premier de notre matière, de toute la matière ?...

Par une graduation savante, l’éducateur chrétien a préparé longuement l’âme enfantine, habitué l’intellect à rejeter tout le mauvais, tout l’impur. Le jour approche. Ce sont des appels plus pressants à l’idéal, des purifications de plus en plus parfaites par les confessions dernières. Le jour est venu. Autour de l’enfant, dès le matin, dès la veille, chacun s'est empressé avec une activité recueillie, attentive. Parents ou maîtres ont l’air d’avoir fait, eux aussi, leur confession générale. Dans la famille, on a suspendu les querelles, les maussaderies coutumières. A l’école, les surveillants n’ont plus de sévérité impatiente. — Ah ! songe l’enfant, cette paisible innocence où l’on m’a dit de vivre, elle est donc bien précieuse qu’ils ont si peur d’y porter atteinte ! — Et chacun lui semble devenu meilleur. 11 est un centre vers lequel convergent mille précautions diligentes, mais dans les paroles et les gestes il sent comme une gravité affectueuse, comme un respect attendri. Les misères, les trivialités, les rudesses de la vie nécessiteuse ont à ce moment-là

disparu. On le pare, on se pare. Doucement on le conduit vers la fête grandiose. Tout y est disposé pour que son émotion, progressivement, augmente. Le prêtre, qui l’a initié à l’émouvant mystère, qui l’a aidé, en accueillant la confidence de ses moindres fautes, à libérer totalement sa conscience, apparaît à la tribune sacrée. C’est à ses compagnons, c’est à lui qu’il adresse les mots solennels, qu’il parle d’apaisement divin, de joie, d’amour... Voici qu’autour du communiant, dans le silence, retentissent d’autres voix, des voix d’enfants, comme la sienne, qui vibrent, successives, qui affirment, espèrent, promettent : « Acte de foi... acte de consécration... acte de charité... » Il aperçoit, dans la foule, sa mère qui se souvient et qui pleure... Il reçoit l’hostie, il revient, pénétré d’un éblouissement vague, ouvrant sur ce qu’il éprouve de grands yeux intimes, voulant adorer et adorant, en effet, de toutes ses forces, voulant être heureux, et l’étant, puisque ses puissances de compréhension du beau et de sensibilité au bien sont alors portées au paroxysme.

Un tel état psychique est entretenu en lui tout un jour. Et sur cette âme un instant fleurie le torrent de la vie positive repassera ensuite, violent, lourd de fanges, mais n’importe ! l’enfant, à cet âge où les phénomènes émotionnels sèmenl

d’impêrissables germes, a connu l’exaltation pure. Sa chair a été spiritualisée, ne fût-ce qu’une seconde : quoi qu’il arrive, elle n’est plus la même. L’être humain a désiré, presque possédé l’absolue perfection morale, l’impression de cette volupté reste, 1 appétit peut en revenir... et le prêtre ne s’est pas trompé.

Donc Verlaine, avec une foi médiocre, il est vrai, mais — vu la sincérité des aveux et la bonne volonté certaine — jugée par le confesseur suffisante, ayant, dans une seconde visite au confessionnal, parachevé le grand nettoyage, est admis, « renouvelant » tardif, à l'eucharistie. Les négations, les doutes provisoirement remisés, tassés dans un coin que sa ferveur piétine, il s’en va joyeux, devient assidu au bureau, docile au chef, abat de la besogne et en redemande, refuse de penser aux belles, hausse les épames devant le flamboiement tentateur des cafés...

Quand il me raconta cela, quatre ans plus tard (en 1873), dans un cabaret de Bouillon, — devant Rimbaud qui souriait, sans ironie, d’ailleurs, et sans objecter une parole, — je ne me souviens plus si Verlaine dit que cette blanche période se prolongea huit ou quinze jours. Tant que duraient ses conversions temporaires, ses passions comprimées se résolvaient en bouillonnants accès de gaieté gamine, et le poète s’appliquait alors à des

productions « innocentes », telles que L'ami de la nature.

J’crach’ pas sur Paris : c’est rien chouetl’

Mais comm’ j’ai une àm’ de poèt’,

Tous les dimanch’s j’sors de ma boit’

Et j'm’en vais avec ma compagne A la campagne...

EU’ met sa rob’ de la Rein’ blanch’,

Moi j'emport’ ma pip’ la plus blanch’,

J’ai pas d’chemis’ mais j’ mets des manclT,

Car il faut bien qu’l’éléganc’ règne A la campègne.

Nous arrivons : vrai, c’est très batt’ !

Des écail’s d’huit’s comm’ chez Baratl’

Et des cocott’s qui vont à patt’,

Car on est tout comme chez soi A la camp’ — quoi !...

Naturellement, la première rechute fut suivie d’une réaction sans pitié. Puis le remords, la honte d’être si faible, la colère contre soi, le désespoir... Tout à coup, autre lueur... serait-ce le salut?... Il rencontre, chezSivry, la sœur du musicien, une jeune fille, une enfant, déjà femme, non d’une beauté classique,— il y fût resté froidsmais fleurette parisienne, tout à fait parisienne, jolie juste à point, délicate, fraîche, parée avec l’habileté prudente, coquette pourtant, de la pe-

tite bourgeoise qui a des habitudes mondaines. Bien élevée, elle sait « se tenir », parler assez, pas trop, rire sans affectation, écouter, savoir ce qu’il faut dire, ne dire que cela, puis attendre, saisir une occasion, facile, de dire aussi juste encore : servie par sa timidité, sa naïveté qu’elle sent que l’on admire, par l’instinct de plaire dont elle perçoit ingénument l’immédiat succès.

Du reste, laissons-le donc, lui, bien mieux, cent fois mieux, analyser et décrire :

Toute grâce et toute nuance Dans l’éclat doux de ses seize ans,

Elle a la candeur des enfances Et les manèges innocents...

L’intelligence vient chez elle En aide à l’esprit noble ; elle est Pure autant que spirituelle :

Ce qu’elle a dit, il le fallait !...

Aussi, soudain, fus-je, après le semblant D’une révolte aussitôt étouffée.

Au plein pouvoir de la petite fée

Que depuis lors je supplie en tremblant (1)...

Ce n’est pas que la si gracieuse personne lui inspire, de suite, un sentiment bien défini. Dans son actuelle, sourde irritation contre lui-même, il ne se permet pas une pensée d’amour. 11 n’éprouve

(1) La bonne chanson.

qu’une sorte de respect farouche, avec, cependant, le désir vague d’être moralement net, gentil et... très bien, enfin... « comme la mignonne!... » Alors, candidement, premier effort, au café du Delta où Sivry l’accompagne : « Eh bien ! non, décidément, aujourd’hui, je ne prends pas d’absinthe !... » O vertu ! vertu d’un jour, oubliée vite. Aussitôt qu’arrive une contrariété un peu forte, les compensations se réimposent... le souvenir de la douce apparition pâlit... mais il ne s’efface pas, — rien ne s’effacait en Verlaine — ; la passion va bientôt venir, après d’autres agitations, d’autres comparaisons.

Dans le courant de juillet 1869, après que ses bonnes résolutions viennent de subir toute une série d’horribles défaites, il s’enfuit, brisé, de ce Paris néfaste, il se réfugie chez des parents de sa mère, à Fampoux — village entre Arras et Douai — voulant ne plus penser, vivre en végétal, au risque de l’ennui absolu... nécessaire, aussi bien, comme une cautérisation féroce qui détruira sans retour les fibres mauvaises. Changement d’air, changement d’habitudes... bon pour une semaine ! Voici quelques passages d’une lettre (1) qui nous renseigne sur son état d’âme et de corps :

(1) Adressée à une personne d’Arras, des relations de Mme Verlaine.

« Je suis en effet, chère madame et amie, extrê- « mement souffrant, et c’est à peine si le bon air « que je respire ici parvient jusqu’à mes poumons « dérisoires. La vue de la « belle nature » distrait « peu mes yeux, et rien n’est égal à mon cœur « comme la paix des champs si ce n’est la calme « horreur des forêts... Bref, ennui monstrueux sur ce toute la ligne. Sauf un brave archéologue de « mes vieux amis retrouvé ici comme un bouquin « ancien qu’on relit non sans joie, je n’ai aucune, « aucune distraction... Les travaux littéraires « pourraient m’être, allez-vous peut-être dire, « d’un grand secours contre le Monstre Fastidieux. « Las ! Je ne sais plus ce que c’est qu’écrire des « vers et je n’ai jamais su ce que voulait dire « écrire ». Et quand même — o orgueil ! — j’au- « rais pu m’en jamais douter, je ne pourrais m’en « souvenir... Tenez, parlons d’autre chose.

« Figurez-vous que je n’ai pas encore été chez « les L,.. — Non que je n’aie déjà fait (à pied, « s’il vous plaît) le voyage d’Arras. Seulement, « c’était pour affaires. Mon état mental, nerveux « et intellectuel m’a absolument interdit cette « porte.

ce Si le calme, relatif, bien relatif de mon état « intellectuel se continue quelques jours encore, « peut-être alors risquerai-je une visite bizarre et « pleine d’arrière-pensées; la première sera pour

« vous, et vous recevrez alors plutôt dix milliards « de lettres qu’une... »

Cette arrière-pensée c’est le désir tout à coup venu, non rejeté assez vite, et qui plaît, entre, s’installe, et qui caresse, qui grandit, qui ordonne, d’une « bonne rigolade... après tout!... » Cependant, il voudrait lutter contre la tentation malsaine, mais elle est si forte ! 11 ruse, il la prend de côté : — Allons ! simple « ballade » jusqu’à la ville, la vieille ville pittoresque et savoureuse d’Arras... Il ira par les champs, le long de la Scarpe, verra de jolies choses, déjeunera, dînera gentiment... quelques visites de politesse... et puis retour bien sage. Le voilà parti.

« ... C’est, sur des bords diversifiés (1), tantôt céréales, avoines, blés, seigle, hivernage, tantôt marais sans fin, quasiment sans fond, où dort le brochet, où court l’anguille parmi les tiges de nénuphars et les lances du glaïeul d'eau, à l’ombre généralement « des noirs peupliers », des saules blancs et des grises hautes herbes, un chemin véritablement charmant en ce pays plutôt plat d’aspect aussi bien que de terrain. D’assez, point trop nombreux villages aux bonnes auberges crépies à la chaux, fenêtres aux rideaux

d’cotonnelte

A grands carreaux roug’ brique et blancs...

(1) Confessions.

où patoise une hôtesse pour la plupart du temps plantureusement rose et rousse, non sans attraits le plus souvent, sont riverains de droite et de gauche. »

Or, cela se termine ainsi :

« Le jour dont je parle, j’allai à peu près dans tous les cafés d’Arras, qui sont nombreux, puis hantai quelques-uns, huit ou dix au plus, des estaminets de la dite ex-capitale de l’Artois, qui sont innombrables. Résultat : une « cuite » qui vint s’achever dans une maison... je pris le train de minuit pour mon village... »

Quand il sort du lourd sommeil où il est tombé d’abord, éveillé bientôt par les battements impérieux du cœur exaspéré, quand il est certain que le doux engourdissement du cervelet ne peut revenir, que les yeux ne veulent plus se fermer, qu’il faut penser, vivre et... se voir... hélas! écrasement, horreur !

11 ouvre la fenêtre, met son front brûlant dans le froid de la nuit qui s’achève, écoute le bruissement des feuilles, reçoit les parfums légers qui montent du jardin; subit, peureux, tout ce calme puissant, toute cette logique sévère qui l’entoure, qui l’étreint, comme un avertissement rigoureux opposé aux souillures de la veille. — Sa misérable tête ! Ses impulsions ridicules!... Ah! comment,

pour éviter les transes douloureuses de la présente minute, obéira cette loi qui lui parle, bonne et sûre ?.. N’a-t-il pas essayé tout dernièrement encore? La tentative de relèvement par soi seul, même avec l’aide de l’exaltation religieuse, n'a . pas, en fin de compte, abouti. En ces jours, pourtant, il a connu la tranquille pureté morale, et le goût de cette félicité passagère demeure, avec des facultés, il le sent, pour la reconquérir... Par quel moyen?... Une force qui le saisisse, qui l’enferme... des devoirs, des liens, des chaînes de fer 1... Il est si faible contre toute peine !... Un lien?... Oh ! pas trop dur!... Un lien, certes, mais qui ne blesse pas trop cruellement sa pauvre âme dolente !

Les premiers oiseaux, déjà, balbutient dans l’ombre.

Etquoi donc, là-bas, aufonddusouvenir?Eh ! oui, un lien, tendre, aimable, soyeux, charmant... un lien : ce sourire, cette innocence... lajeune fille !...

L’aube claire envahit de roses blancheurs la chambrette. 11 frissonne, il renaît. Vigueur soudaine, résolution, détermination, élan. C’est une impulsion encore, soit! mais pour le coup, c’est la bonne. Et maintenant qu’une hésitation dernière ne vienne pas en détruire l’effet sauveur. La lettre qu’il vient d’écrire à Charles de Sivry, pour lui demander sa sœur en mariage, est

glissée, avec une hâte fébrile, dans l'enveloppe, l’adresse mise... Il descend, il court... La poste n’est pas encore ouverte ! Incident énorme. Que faire? S’en retourner, attendre?... Ah ! s’il attend !.. Non, rien n’est perdu ; prodige de chance, intervention évidente de Dieu à qui il se remet à croire, puisque Dieu lui vient en aide: Verlaine, dans son porte-monnaie, a un timbre!!... Petite vignette bleue, couleur du ciel, tu t’es glissée de toi-même, c’est sûr, entre les doigts qui se sont laissé faire, qui pour t’obéir, t’ont posée sur la lettre, et dès lors, cette lettre, ne devait-elle pas sauter, de son propre mouvement, dans l’humble boîte postale qui ne voudra pas la rendre ? C’en est fait ! Il tremble, il frémit, avec un grand soupir... Et puis il s’éloigne de la façade muette que regardent, là-bas, ces clartés pâles. Mais tandis qu’il se hâte, au retour, sachant que, cette fois, lié comme il le voulait, c’est-à-dire allégé du lourd fardeau d’une liberté désastreuse, il va pouvoir enfin dormir ; tandis qu’il aspire à pleins poumons l’air salubre, devant lui surgit l’aurore scintillante. Il presse et ralentit le pas tour à tour, il s’arrête, il repart, il rêve. La nature en fête l’enivre à présent de ses rires. C’est pour lui, délivré comme lui, que le soleil a vaincu la nuit noire, et des lèvres du poète jaillit l’hymne triomphal, le chant d’allégresse éblouie :

Avant que tu ne t’en ailles.

Pâle étoile du matin,

— Mille cailles

Chantent, chantent dans le thym.

Tourne devers le poète

Dont les yeux sont pleins d’amour

— L’alouette

Monte au ciel avec le jour.

Tourne ton regard que noie L’aurore dans son azur — Que de joie

Parmi les champs de blé mûr(l) I (1) La Bonne chanson.

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